Chapter Text
Alice s'assit à la petite table de la cuisine en soufflant un petit soupir déterminé. Elle tira vers elle la tasse de café fumant qui n'attendait qu'elle. Fati mâchouillait lentement sa tartine. Le petit quelque chose qui animait son amie différemment ce matin ne lui avait pas échappé.
- Tu as prévu quelque chose en particulier, aujourd'hui ? lui demanda-t-elle.
Son ton et son attitude étaient parfaitement innocents, mais ses oreilles léporides étaient dressées de toute leur hauteur et tournées vers Alice, telles des paraboles cherchant à capter un signal. Les ailes d'Alice se replièrent presque imperceptiblement en réponse. Elle acquiesça, un petit sourire aux lèvres.
Fati déposa sa demie tartine dans son assiette. Elle retira une par une les quelques miettes qui s'étaient perdues dans le pelage argenté de ses poignets. Un tic agita son nez. Ses épais cheveux sombres tombaient en une lourde tresse sur son épaule, ils roulèrent et s'échappèrent dans son dos quand elle se pencha un peu plus vers Alice.
- Et peut-on savoir de quoi il s'agit ?
Alice gloussa silencieusement entre deux gorgées de café. Elle tira son téléphone de sa poche et le déverrouilla dans le même geste, avant de le poser sur la table.
- Plongez au cœur du Lac Mosz, lut Fati.
C'était la page de l'office du tourisme local à propos du lac et de ses merveilles. Fati savait très bien que ce n'était pas un simple désir touristique, cependant. Elles avaient emménagé dans cette petite ville plusieurs mois auparavant et Alice avait limité ses sorties au strict minimum. Une pandémie pourrait éclater qu'elle ne tomberait sans doute pas malade.
- C'est à propos de l'autre fille ailée, pas vrai ? soupira-t-elle. La mutante qui s'est noyée ?
Alice récupéra son téléphone et se mit à tapoter l'écran à toute vitesse. Fati attendit patiemment qu'elle vienne au bout de sa visiblement très longue justification. Si Alice était capable de parler, elle l'aurait sans doute interrompue depuis longtemps, car elle n'avait pas vraiment besoin de connaître ses motivations dans le détail. Même si Alice était sa benjamine, elle n'était ni sa mère, ni sa sœur, ni rien du tout. Elles étaient amies. Si Alice voulait faire quelque chose et que ce n'était dangereux pour personne, elle n'allait certainement pas l'en empêcher. Et même, Fati trouvait plutôt qu'enfin sortir de leurs quelques mètres carrés miteux serait une plutôt bonne chose pour Alice et ses joues qui manquaient clairement de soleil.
Néanmoins, elle accepta le message avec un sourire. Beaucoup de mots pour exprimer de la curiosité pour les fonds du lac, un peu pour exprimer le besoin, que Fati aurait pourtant jugé plus intéressant, de s'essayer à la nage avec ses "excroissances" et quelques mots sur visiter les alentours.
- Quoi qu'il en soit, ça me dit bien d'aller faire trempette, concéda Fati. Faut que t'arrête de les appeler "excroissances", par contre, ça n'a aucun sens.
Alice haussa les épaules. C'était comme si elle avait dit que, pour elle, ces excroissances n'avaient aucun sens. C'était ce qu'elle disait à chaque fois. Elles ressemblaient à des ailes, pour sûr, mais elles ne lui permettraient jamais de voler. La courbe de croissance affichée au mur indiquait clairement qu'elles arrivaient à leur taille définitive. Un peu plus de trois mètres d'envergure, tout en chair et en os. Malheureusement, ce n'étaient pas des os creux comme ceux des oiseaux. La balance affichait deux bons quintaux quand Alice se pesait. Fati imaginait qu'il lui serait possible de planer, ce qu'elle trouvait plutôt cool, mais Alice avait toujours trouvé une excuse pour ne pas essayer.
- Viens voir que je prenne tes mesures, proposa Fati en se levant.
Alice bailla en rempochant son téléphone. Elle étendit son aile gauche de toute sa longueur, en prenant bien garde de ne rien faire tomber, puis l'autre. Fati l'approcha avec un mètre ruban et Alice se laissa manipuler. Il avait bien fallu qu'elle s'habitue au fait que ces membres supplémentaires ne disparaîtraient pas du jour au lendemain. Il était plus facile de laisser Fati la toucher que de perdre des dizaines de minutes à mal se mesurer soi-même.
- Quasiment la même taille qu'hier, annonça Fati en reportant la dernière mesure sur la courbe. Fais voir ton cou, maintenant ?
Les deux longues tranchées qui s'étaient creusées le long de son cou étaient assez récentes, quelques semaines tout au plus. Comme des cicatrices remontant le cours du temps, elles étaient d'abord apparues sous la forme de lignes roses, puis s'étaient boursouflées avant de carrément s'ouvrir comme deux rifts. Alice avait rapidement réalisé, en les tripotant un jour, que c'était lié à ce qui encombrait ses cordes vocales. Fati prit deux photos et quelques mesures, qu'elle ajouta sur le suivi de croissance. Le médecin d'Alice prenait son métier très au sérieux.
- Tu penses que ça pourrait être des branchies ? demanda Fati.
Alice secoua la tête en composant une réponse sur son téléphone. Elle s'était fait la même réflexion quelques jours auparavant. Elle avait voulu tester sa théorie dans leur combi douche-baignoire et n'était parvenue qu'à boire la tasse. Elle avait toussé pendant plusieurs minutes d'affilée. Elle avait détesté cette expérience.
- Dommage, ça aurait donné un point de plus à l'idée des ailes-nageoires… Quand est-ce que tu veux aller au lac ?
Alice se donna une minute de réflexion, le temps d'avaler ce qui restait de café froid au fond de sa tasse. Puis, enfin, elle tendit son téléphone à Fati : "Que dirais-tu d'un pique-nique ?"
- J'adore l'idée, approuva Fati.
