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La double porte de la salle du trône s'ouvrit à la volée. Les battants claquèrent contre les colonnes de pierre blanche et la voix du chevalier explosa comme le tonnerre. Derrière lui suivait le chambellan, à petits pas précipités, suppliant. Edgar se faufila juste après eux, silencieux comme un courant d'air. Il se tapit dans les ombres et observa. Le chevalier marchait droit vers le trône avec une allure conquérante. Tandis qu'il vociférait, son index était pointé sur la jeune femme qui se tenait là.
- Un ami du roi ne saurait être tenu à la porte de ce château ! rugissait le chevalier. C'est une honte qu'après des jours de voyage, je sois tenu à une tente plantée dans la boue de la cour !
Debout devant le siège ouvragé, elle le toisait du haut de l'estrade, calme et digne.
- Princesse, votre altesse, bégaya le chambellan en s'inclinant devant elle, le chevalier Argimiro de Scarpacce. Je n'ai hélas pas pu le retenir…
- Et vous avez bien fait, malotru, cracha le chevalier, je vous aurais fait punir !
Le petit homme dégarni eut un mouvement de recul. Il jeta un regard terrorisé à la princesse, qui inclina légèrement le menton avant de le congédier d'un geste. Il s'enfuit, plus qu'il ne se retira, sans demander son reste.
- Chevalier, vous êtes attendu depuis des jours.
La voix de la jeune femme, pourtant pas plus élevée qu'un murmure, emplit l'immensité de la salle vide. Elle était douce et chaude, pensa Edgar, sans être dénuée d'autorité.
- Crois-tu que je l'ignore, fillette ? grinça Argimiro. Où est donc ton père, que je lui flanque mon pied où je pense ?
Les lèvres de la princesse s'étirèrent en un sourire amusé. Mais sa posture restait raide et son regard teinté de tristesse.
- Vous arrivez trop tard, chevalier, annonça-t-elle.
Argimiro se figea et un silence glacé tomba sur la salle du trône. La princesse n'avait pas bougé d'un pouce. Les bougies éclairaient les murs, mais c'était la lune, gigantesque disque d'argent, qui l'éclairait elle. De longs cheveux auburn cascadaient dans son dos presque jusqu'au sol. Seul son cou et ses poignets émergeaient de sa lourde robe de velours noire, comme des fragments d'une statue de marbre délicat. Une tenue de deuil parfaitement conforme à l'étiquette de la haute noblesse.
- Oh, Hectorine… gémit Argimiro. Hectorine, je suis désolé.
Le chevalier serrait les poings si fort que son immense carrure entière en tremblait. L'espace d'un instant, il parut même qu'il allait hurler. Mais à la place, il se relâcha d'un coup et il sembla que son feu intérieur mourait avec lui.
- Le roi s'est éteint ce matin, poursuivit la princesse dans un souffle. Il a espéré que vous arriveriez avant sa dernière heure jusqu'à ce qu'il lui reste bien moins que cela.
Hectorine s'anima enfin. Elle descendit les marches, quitta son halo de lumière lunaire, et rejoignit le chevalier. Edgar s'était trouvé un bon poste d'observation : appuyé contre un mur dans un coin sombre, il restait suffisamment proche d'un brasero pour bénéficier de sa chaleur. Il regarda la princesse prendre les mains du chevalier et lui sourire avec douceur. Elle respectait les traditions à la lettre. Sa tenue sombre se pliait aux règles strictes de la modestie. Elle ne portait aucun artifice, pas même une ficelle pour nouer ses cheveux. Sa voix restait basse, un murmure tout au plus, quand bien même celle d'Argimiro lui répondait telle une fanfare de trompettes et de tambours.
Edgar la trouvait très belle, malgré et grâce à ces contraintes. Comme en réponse à cette pensée, Hectorine baissa le regard et rosit légèrement. Elle répondait au chevalier, bien évidemment, mais il n'avait rien écouté de leur conversation, pris qu'il était dans sa contemplation.
- J'ai besoin d'une boisson chaude, chevalier, accompagnez-moi, je vous en prie, invita la princesse.
Elle l'enjoint d'un ample geste du bras à se diriger vers la petite table postée aux abords du balcon. Ils furent à peine assis qu'Argimiro piochait déjà dans le plateau de douceurs qui trônait entre les corbeilles de fruits plus modestes. Hectorine fit tinter une petite clochette argentée qui attira l'attention d'un serviteur auquel elle adressa un geste silencieux.
- N'étiez pas en route avec mon fiancé ? demanda-t-elle au chevalier en croisant les mains.
Argimiro hocha la tête en se dépêchant d'avaler l'énorme bouchée qu'il avait enfournée. Edgar eut un sourire en coin. La princesse avait attendu l'instant précis où son interlocuteur serait le plus embarrassé pour lui répondre. Cette jeune femme feignait d'être aussi délicate qu'une fleur, mais son esprit était affuté comme une lame. Elle cherchait à mesurer la confiance qu'elle pouvait placer en cet homme qui se prétendait l'ami de son père défunt. Elle plaisait de plus en plus à Edgar.
- Tous les hommes ne sont pas égaux face aux longs voyages, finit par articuler le chevalier, qui avait trouvé un peu de décence et cachait sa bouche derrière sa main. Le prince Edgar est un jeune poulain, si vous voulez bien me passer l'expression - quoiqu'il soit sans doute à peine plus âgé que vous, jeune demoiselle.
Edgar ne put se retenir de se pencher en avant pour mieux la voir. Il tenait à voir son visage, à observer les expressions qui se peindraient sur ses traits. Ils étaient promis l'un à l'autre depuis des années sans s'être pourtant jamais rencontrés. Leur cas était loin d'être unique, surtout pour deux jeunes gens de royaumes voisins et alliés, mais il était néanmoins curieux de connaître le vrai sentiment de sa fiancée à son égard.
Il fut déçu de n'avoir qu'une parfaite neutralité à observer. Pas de rougissement épris, pas de colère retenue, pas d'impatience, pas de désespoir. Deux serviteurs entrèrent par une petite porte. L'un portait une théière fumante, l'autre deux tasses sur un petit plateau. Ils déposèrent le thé sur la table et se retirèrent aussi vite qu'ils étaient entrés. Le chevalier se curait les dents avec un ongle.
- Si vous me permettez, Hectorine, fit-il en choisissant une nouvelle pâtisserie, je pense qu'il y a une autre raison à la fatigue du prince. Je pense qu'il souhaite tout simplement se présenter à vous au meilleur de lui-même. Ce n'est pas à vous que j'expliquerais comment c'est quand un mariage politique est en jeu…
Si jusqu'ici elle avait pu conserver une apparence neutre, ces dernières paroles du chevalier ne lui convenaient pas aussi bien. Elle lui offrit néanmoins un délicat sourire, mais Edgar, malgré son lointain poste d'observation, ne manqua de remarquer qu'elle ne croyait pas vraiment à cette hypothèse.
Ce n'était pourtant pas si loin de la vérité. La très longue chevauchée avait eu raison de son dos et de son postérieur et il avait l'impression qu'une croûte de poussière couvrait chaque centimètre carré de sa peau. Il se sentait véritablement fourbu et il se sentait capable d'offrir une bourse d'or à quiconque aurait du lait chaud à lui donner en échange. Mais il avait exagéré sa fatigue auprès du chevalier. Ce n'était pas qu'il craignait de présenter une mauvaise image de lui-même, ça non : si sa promise ne lui pardonnait pas raideur et poussière après des jours de voyage, elle ne méritait pas qu'il s'en soucie. C'était sa curiosité qui l'avait poussé à se retrancher dans sa tente en réclamant qu'on ne le dérange pas, pour en ressortir immédiatement et suivre le chevalier sous couvert d'invisibilité. Il voulait la voir avant qu'elle ne le voit.
Hectorine servait le thé avec lenteur. Elle semblait perdue dans ses pensées. Ses traits s'étaient radoucis. Et reposa la lourde théière et jeta un coup d'oeil au disque blanc de la lune.
- J'espère qu'il se sentira mieux demain, dit-elle sans reporter son regard sur son invité. Je suis curieuse à son sujet.
- Je pense que votre père avait raison quand il disait qu'il vous plaira sans doute, répondit Argimiro d'un ton bourru.
- J'ai envie moi aussi de le croire, admit-elle en lui souriant. Mon père se trompait rarement, mais la portée de certaines de ses idées m'échappe encore…
Le chevalier gloussa. Il avait englouti une bonne partie des douceurs disposées à sa portée. Il jeta le contenu de sa tasse de thé au fond de son gosier, avant de se lever et de s'incliner devant Hectorine.
- Votre père m'a souvent réprimandé pour mes mauvaises manières, lui dit-il. Je réalise seulement maintenant que vous êtes sans doute la maîtresse de ce château, désormais, et je continue à m'adresser à vous comme la fillette que vous étiez encore la dernière fois que je vous ai vu. J'espère que vous pardonnerez au vieillard têtu que je suis, princesse.
- Ne vous inquiétez donc pas, chevalier, répondit-elle avec élégance. Vous étiez un ami de mon père et, en tant que tel, serez toujours le bienvenue entre ces murs. Faites savoir au prince que, comme à vous, mes serviteurs sont à son service.
Elle posa sa tasse sur la table avant de poursuivre, moins pour le chevalier que pour elle-même :
- Je lui ferais porter du miel et des fruits secs pour adoucir les effets du voyages, ainsi qu'une cruche de lait chaud.
Edgar haussa les sourcils. Quelle charmante attention. Et dire qu'il y pensait justement ! Il fut presque tenté de sortir dans le sillage du chevalier et de vite regagner sa tente afin de profiter de cette collation au plus tôt, mais se ravisa finalement. Sa curiosité n'était pas satisfaite. La princesse avait regardé le chevalier quitter la salle, mais n'avait elle-même pas bougé de son siège. Elle sirotait pensivement son thé. Son regard errait dans la pièce désormais vide. Elle semblait découvrir les détails de ce château dans lequel elle avait grandi. Elle observait les peintures, les moulures, les pièces de mobilier et l'espace entre eux. Edgar se sentit frémir quand il vit ses yeux se tourner dans sa direction sans le voir.
Soudain, un homme se présenta à elle. Edgar ne l'avait pas vu approcher, d'où sortait-il donc ? Son armure portait les armoiries royales, mais le métal n'était pas poli de façon à refléter la lumière, comme l'étaient celles de ceux qui montaient la garde à l'extérieur. Elle était néanmoins de très bonne facture, tout comme son épée et sa cape sombre. Néanmoins, il était évident qu'aucune noblesse ne coulait dans ses veines : malgré son apparente jeunesse, sa peau était tannée comme du cuir et une vilaine barbe lui mangeait les joues.
- Est-ce que ça va ? demanda-t-il à voix basse.
Edgar écarquilla les yeux de stupeur. Ce soldat s'adressait à sa princesse avec une familiarité tout à fait inattendue et déplacée ! Pire encore, le prince le vit se pencher sur sa fiancée et glisser ses doigts calleux dans ses longs cheveux, chercher son cou. Cela ne dura qu'une seconde, jusqu'à ce que Hectorine ne se lève brutalement pour lui échapper, mais c'était bien assez pour Edgar. Il avait vu la tendresse entre eux. A présent ils se regardaient en chiens de faïence et une claire surprise s'affichait sur le visage taillé au couteau du soldat.
- Sortez, capitaine, murmura sèchement la princesse, et assurez-vous que plus personne n'entre dans cette pièce.
- Personne ? répéta-t-il.
Il avait l'air sincèrement gêné. Il se mordait les lèvres et avait le regard fuyant, comme un enfant qui aurait fait une bêtise. Hectorine hocha la tête et agita la main dans un geste qui lui réclamait de sortir d'ici. Edgar ne détestait pas le déroulement de ces événements, mais la raison lui échappait. S'ils étaient intimes, pourquoi le chassait-elle alors qu'ils étaient vraisemblablement seuls ?
Hectorine tourna le dos au soldat qui quittait la pièce par le balcon, et s'avança au centre de la salle du trône. Elle inspectait de nouveau les moindres recoins du lieu, mais cette fois elle cherchait quelque chose - ou plutôt quelqu'un . Edgar fronça les sourcils. Se pouvait-elle qu'elle ait perçu sa présence, d'une manière ou d'une autre ?
- Montrez-vous, s'il-vous-plait, murmura-t-elle, sa voix douce emplissant l'espace déserté. Je sais que vous êtes là.
Edgar hésita. Il savait qu'elle ne le voyait pas. Il l'avait vue regarder dans sa direction plus d'une fois et il n'était pas caché, il était simplement invisible. Elle savait qu'il était là, ou du moins que quelqu'un était là, mais elle ne savait pas où exactement. Peut-être même qu'elle ne savait pas qui.
- Prince Edgar, je sais que c'est vous, poursuivit Hectorine. Je sais que vous êtes là, invisible. Comment faites-vous cela ? Etes-vous un magicien ? Un sorcier ? Ou est-ce un artefact qui vous permet de vous cacher dans les ombres ?
Le prince se raidit. Très bien, cette fois c'était clair, elle savait qu'il se trouvait là et elle savait qu'il était invisible. Elle ne savait simplement pas comment, ce qui était assez rassurant, en un sens. S'il avait bien une crainte, c'était qu'on sache que son père était un roi sorcier… Il se déplaça, sans toutefois marcher droit vers elle. Sa curiosité était mordante, à présent. A quel point pouvait-elle percevoir sa présence ? Depuis combien de temps savait-elle qu'il était là ?
- Depuis que vous êtes entré à la suite du chevalier, répondit-elle dans un souffle.
Edgar se figea en plein mouvement. Il avait peur de comprendre… Il laissa le sortilège d'invisibilité se dissiper. Il n'était qu'à quelques pas d'elle, ses boucles dorées grises de poussière, ses habits de voyage usés et boueux - mais son port était altier et ses yeux violets, intenses, étaient dardées sur la princesse.
Elle sourit. Une fois de plus, Edgar remarquait sa beauté, mais il s'en raidit encore davantage. Il craignait ses pensées, il craignait ce qui pouvait transparaître, il craignait ce qu'elle pouvait lire .
- J'aimerais savoir quoi dire pour que vous vous sentiez plus à l'aise…
Sa voix, douce et ronde, le transperçait beaucoup trop facilement. Il se sentait terriblement vulnérable. La fuite, pure et simple, était une solution tentante. Quelle distance devait-il mettre entre eux pour qu'elle ne puisse plus accéder à lui ?
- Ma lecture n'est pas si puissante, dit-elle en levant les mains. Je ne sais pas tout, je ne peux lire que les scènes dans lesquelles je me trouve aussi, je… Je ne peux lire que ce que l'auteur veut bien écrire.
- Et qui est cet auteur ? demanda prudemment Edgar.
Sa voix était comme un soudain bris de verre. Claire et vibrante, toute entière opposée au timbre délicat de la princesse endeuillée. Cette dernière secoua la tête. Elle ne savait rien de l'auteur, évidemment. Elle ne pouvait que lire le récit dans lequel elle évoluait, sans rien connaître de la trame scénaristique complète.
- Vous aviez faim, poursuivit prudemment la princesse, puis-je vous p…
- Je n'aime pas l'idée que vous puissiez en savoir autant sur moi, l'interrompit-il.
C'était sec et un peu brutal. Il ne l'avait pas vraiment contrôlé, c'était juste sorti de sa bouche comme ça. Il se pinça l'arrête du nez avant de se reprendre :
- Pardonnez-moi, je suis épuisé, je…
- Je comprends, dit-elle simplement.
Elle joignit les mains et baissa la tête. Edgar n'avait que très peu entendu parler de ce pouvoir de lecture , mais il savait que ce n'était pas un pouvoir qu'on contrôlait. Quant au fait qu'il se sente mis à nu, ce n'était pas difficile à imaginer et il ne doutait pas un seul instant qu'elle puisse empathir. C'était tout de même un peu injuste, lui ne savait rien sur elle !
- Vous vous êtes faufilé ici discrètement pour m'observer, fit-elle remarquer dans un souffle. Si vous n'aviez pas été un héros, demain nous aurions été dans la posture inverse.
- Touché, admit-il. Ce n'était pourtant pas mon intention.
- Je sais. Tout comme ce n'est pas la mienne.
Edgar sentait un malaise croître entre eux et il détestait ça. Il était d'ordinaire si adroit avec les mots, que lui arrivait-il donc ? La fatigue, sans doute, et l'afflux de nouvelles informations…
- Vous avez dit "héros" ? hoqueta-t-il soudain.
Elle acquiesça avec un léger gloussement.
- Les dieux me préservent de perpétuellement lire les histoires de toutes les personnes que je croise, murmura-t-elle. Tout le monde ne vit pas une histoire qui vaille la peine d'être racontée.
Hectorine avait un sourire délicat, ce même sourire qu'il avait souvent détaillé sur le dernier portrait qu'il avait reçu. Il appréciait ce sourire tout comme il appréciait qu'elle le qualifie d'un terme aussi flatteur. Il ne méritait pas ce compliment, cependant.
- Pourquoi ne me fuyez-vous pas ? demanda-t-il à voix basse.
Elle inclina la tête, visiblement surprise par cette question.
- Vous savez pourquoi je suis là, n'est-ce pas ? insista-t-il. Vous l'avez lu , sans doute…
- Votre curiosité ? demanda-t-elle, visiblement au hasard.
- Mon père.
- Nos pères ont décidé ce mariage ensemble, tempéra-t-elle. Le fait que vous soyez sorcier est, pour tout vous dire, plutôt un soulagement, compte tenu de mon propre talent.
- Non, je parle du fait qu'il m'ait envoyé vous tuer, lâcha Edgar.
L'expression stupéfaite qui s'étala sur le visage de la princesse répondit pour elle : elle n'en avait jusque là aucune idée. Elle le fixa ainsi quelques instants, tandis qu'Edgar se demandait s'il n'aurait pas mieux fait de se taire. Quoiqu'elle l'aurait su tôt ou tard. Et, tout bien considéré, elle avait l'air surprise, mais pas terrorisée le moins du monde.
- Vous ne vous enfuyez pas ? remarqua-t-il à voix haute. Vous n'appelez pas vos soldats ?
La bouche de Hectorine se pinça dans un pli pensif. Elle secoua lentement la tête. Elle l'invita d'un geste à l'accompagner sur le balcon. Elle avait sans doute besoin d'air.
- Me tuer aujourd'hui ne vous apporterait rien, articula-t-elle à mi-voix. J'en comprends que votre père souhaite que vous me tuiez après notre mariage, lorsque ma couronne vous appartiendra. Cependant, prince Edgar, notre mariage vous garantit cette couronne, que je vive ou que je meure.
Elle fit une pause, posa ses mains sur la rambarde de pierre taillée. Elle glissa un regard en biais à son interlocuteur. Il se tenait à distance respectueuse, visiblement nerveux mais tranquille. Le sang-froid était une qualité nécessaire dans sa position princière.
- Je vous plais, je crois, lâcha-t-elle en rosissant légèrement. Vous n'avez eu, semble-t-il, aucune mauvaise intention à mon égard depuis que vous êtes en ma présence et ces indices me portent à conclure que vous ne répugneriez pas à m'avoir pour épouse. Malgré le fait que vous ayez compris que mon cœur est pris par ailleurs, ajouta-t-elle en détournant le regard au loin dans le ciel étoilé.
Edgar eut un sourire jaune. Il s'accouda au balcon, juste à côté de sa fiancée, et soupira longuement.
- Nous sommes fiancés depuis longtemps, déjà, dit-il sans la regarder. Si longtemps que je ne me souviens pas ne pas l'avoir été. Mais il faut bien reconnaître que nous ne nous connaissons pas et, que ça me plaise ou non, les mariages politiques et les affaires de coeur vont rarement de pair. Je n'ai pas la prétention de vous rendre heureuse par ma seule existence alors que vous n'aviez pas besoin de moi jusqu'ici. Contentons-nous d'entretenir de bonnes relations l'un avec l'autre.
Il se gratta le cuir chevelu et de la poussière tomba de ses boucles. Il la regarda tomber mollement dans la nuit. Il s'était imaginé beaucoup de versions de cette rencontre, mais aucune ne se passait comme ça. C'était étrangement simple et détaché. S'exprimer ne lui paraissait pas aussi difficile quand il savait qu'elle pouvait percevoir le véritable sens de ses paroles. Ses secrets ne lui semblaient plus si effrayants maintenant qu'il avait l'impression qu'elle savait déjà tout, ou qu'elle le saurait bientôt. Hectorine frôla du bout des doigts la main d'Edgar.
- Je peux d'ores et déjà vous promettre que vous élèverez vos propres enfants, lui murmura-t-elle avec douceur.
Il sourit presque malgré lui. C'étaient des paroles rassurantes et ce pour de multiples raisons. Le soulagement qu'il ressentait lui faisait se rendre compte à quel point il avait de faibles attentes. La voix de son père prenait trop de place dans ses pensées.
- C'est mon père qui veut la couronne, dit-il, revenant à des sujets moins agréables qui pesaient trop lourd sur sa conscience.
- Il doublerait la taille de son royaume, acquiesça Hectorine. Et vous ?
Edgar lui jeta un regard surpris. Elle l'observait avec perplexité.
- En m'épousant, vous devenez roi de ce royaume, poursuivit-elle lentement. Détestez-vous à ce point cette idée ? Régner est difficile, je m'en rend bien compte, mais c'est un rôle important et gratifiant. J'assiste mon père depuis des années, je pourrais vous assister tout autant, si vous le souhaitez, la charge en sera ainsi allégée…
- Non, ce n'est pas…
Les mots lui manquaient. Il n'y avait jamais réfléchi. Il savait ce qu'il avait à faire, son père lui avait dit et répété un nombre incalculable de fois, mais jamais il ne s'était posé la question de… pourquoi ? Pourquoi faire une telle chose, pourquoi ne pas le faire ? Son père et sa fiancée étaient tous les deux dotés de pouvoirs magiques qui le dépassaient, comment savoir à quel point l'un ou l'autre manipulait ses pensées ? L'appât de la conquête pour l'un, l'instinct de survie pour l'autre, c'étaient des raisons amplement suffisantes pour motiver.
- Prince Edgar, l'interpella sèchement Hectorine.
Elle ne souriait plus. Sa moue ne cachait pas qu'elle était vexée.
- Vous devriez aller vous reposer, poursuivit-elle. Sortez, retournez à votre tente, là où je ne peux pas lire votre histoire. Réfléchissez à vous et à ce que vous , vous désirez.
Elle haussa les sourcils avec éloquence et lui indiqua la porte d'un hochement de tête. Edgar resta planté là quelques secondes, interloqué. C'était sans doute la première fois que quelqu'un lui ordonnait de réfléchir - d'habitude, on lui ordonnait tout court, ou on lui transmettait les ordres de quelqu'un. Il ressentit un besoin urgent de la prendre dans ses bras, éventuellement de l'embrasser, et son esprit divagua même à se figurer quelques images qui devraient toutefois attendre leur nuit de noces.
- Prince Edgar ! s'écria Hectorine.
Elle en avait tout d'un coup oublié la règle du murmure de deuil et révélait au passage des éclats vifs et brillants dans son timbre de voix. Elle était rouge pivoine. Edgar rougit soudain à son tour en réalisant qu'elle avait lu ses pensées déviantes.
- Merci pour votre accueil, princesse, dit-il mécaniquement, je vous souhaite la bonne nuit.
Et il s'enfuit d'un pas aussi rapide que le lui permettait le protocole. Fallait-il qu'il soit idiot !
