Chapter Text
Elle regardait devant elle, la bouche entrouverte, le visage dénué de toute expression. Elle cilla et leva les yeux. Le ciel était bleu. Un aboiement retentit. Un vieux monsieur promenait un petit chien. Une voiture passa lentement. Elle grimaça. Elle avait mal à la tête. Sous ses doigts, elle sentait de l'herbe fraîche. Elle était assise sur une motte de terre, à peine surélevée au-dessus d'une rue peu passante, bordée de petites maisons espacées. Elle n'avait qu'à descendre la pente pour atteindre le trottoir. Elle se redressa difficilement et fut immédiatement prise d'un vertige. Elle agrippa ce qui lui tomba sous la main. C'était une longue branche de pommier, alourdie de tant de fruits encore verts qu'ils en touchaient le sol. "Un pommier sauvage" , se dit-elle. Puis, elle se demanda d'où elle tenait cette certitude. Ensuite, elle se demanda comment elle avait atterri ici. Et elle réalisa qu'elle ne se souvenait pas.
"En fait… je ne me souviens de rien."
Elle regardait devant elle, les lèvres pincées et une expression sévère peinte sur le visage. Elle marchait d'un pas vif, décidée à profiter de chaque journée de beau temps pour se rendre au travail à pied. Elle avait calculé que, si ce qu'avait compté son podomètre les mois précédents étaient exacts, alors elle ne devait d'avoir conservé sa minceur qu'au nombre - incalculable, lui - de repas manqués pour cause d'excès de travail. Cet excès était aussi quelque chose qu'elle était déterminée à corriger. Elle grimaça. Elle avait mal à la tête. Encore une migraine causée par le stress et la concentration, à n'en pas douter. Elle en avait de plus en plus souvent. Son travail réclamait toute son énergie et la moindre parcelle de matière grise disponible. Elle ne changerait d'emploi pour rien au monde, mais elle espérait tout de même qu'elle aurait l'occasion de prendre des vacances bientôt. Elle redressa sa posture, réajusta ses lunettes sur son nez et replaça ses mèches rebelles derrière ses oreilles. Ses talons claquaient en rythme sur les pavés du trottoir, sur lequel apparut soudain une pomme. "Une pomme sauvage ?" , se demanda-t-elle. Plutôt petit et encore majoritairement vert, le fruit roulait mollement devant elle, comme pour lui couper la route, jusqu'à tomber dans le caniveau. Elle fronça les sourcils et regarda en direction du coin de verdure d'où il provenait. Une femme se cramponnait à un petit pommier, instable.
- Bonjour ! Vous allez bien ?
La femme lui adressa un regard vide. Elle avait l'air complètement désorientée. Elle se laissa approcher avec l'air de quelqu'un qui a tellement de questions qu'il ne sait pas par laquelle commencer.
- Je ne sais pas qui je suis, finit-elle par lâcher.
- Vous devriez vous asseoir, pour commencer. Je m'appelle Jaehee.
- Ah ? fit la femme avec un sourire surpris. C'est un joli prénom. C'est coréen, non ?
Jaehee lui prit le bras et la forca gentiment à lâcher l'arbre. Elles s'installèrent côte à côte dans l'herbe. Jaehee constata avec déplaisir qu'elle était un peu humide. Ce n'était pas si grave, cette femme était dans un bien pire état et, de toutes manières, elle avait quelques tailleurs de rechange sur son lieu de travail.
- C'est coréen, en effet, lui répondit-elle. Nous sommes à Séoul… en Corée du Sud.
La femme avait visiblement pris un coup sur la tête. Ses cheveux blonds étaient en bataille et un filet de sang avait coulé sur son front. Ses yeux bleus se promenaient sur ce qui l'entourait comme si elle cherchait un sens à sa situation. Jaehee s'inquiétait de l'importance de sa blessure ou de sa confusion. Il fallait impérativement qu'elle se rende dans un hôpital pour vérifier l'ampleur du traumatisme.
- Est-ce que vous savez qui je suis ?
Jaehee sourit avec compassion, mais secoua la tête. Elle n'en avait pas la moindre idée. Mais une chose était certaine : cette femme était étrangère et portait un tailleur professionnel. Il y avait peu de doute qu'elle n'était pas une simple touriste. Si sa mémoire ne lui revenait pas, il ne devrait pas être trop difficile de trouver qui elle était.
- Vous avez peut-être vos papiers sur vous, suggéra Jaehee, ou un téléphone portable, ou autre chose de personnel.
La femme fronça les sourcils, avant de hocher lentement la tête. Elle ne portait pas de sac à main, donc sa recherche se résuma à vérifier les petites poches de son pantalon et de sa veste. Elle ne trouva qu'un emballage de sucette à la cerise, qu'elle contempla en silence pendant un long moment.
- Est-ce que ça vous rappelle quelque chose ? demanda Jaehee au bout d'une longue minute.
- Quoi ? Hein ? Oh, non, je…
Elle secoua la tête et se frotta les yeux. Elle avait l'air de souffrir et d'être épuisée. Jaehee consulta sa montre. Elle n'était plus en avance, elle devrait prendre un taxi pour arriver à l'heure. Elle regarda à nouveau l'autre femme et la prit en pitié. Elle avait, quoi, vingt-cinq, vingt-sept ans, peut-être ? Jaehee en avait elle-même vingt-sept et s'il y avait bien une chose qu'elle souhaitait si elle se trouvait à son tour dans cette situation, c'était qu'on ne l'abandonne pas sur le bord de la route !
- Je vais m'éloigner une petite minute, lui dit-elle, le temps d'appeler mon lieu de travail pour leur faire savoir que je serais en retard. Je vais aussi nous appeler un taxi pour vous amener aux Urgences. Est-ce que ça ira ? Je serais à deux pas, ajouta-t-elle en désignant la rue, je vous garde à l'œil. Vous n'aurez qu'à me faire signe si vous vous sentez mal, c'est d'accord ?
La femme lui lança éperdu.
- Merci infiniment, répondit-elle, ses grands yeux bleus comme le ciel, vide de tout nuage.
