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Ce jour-là, rien ne se passa comme prévu. Tant mieux, dans un sens.
Tout avait commencé deux semaines plus tôt, quand Emma était rentrée à la maison après une (trop) longue journée de travail, une boite à la main. Une boite que Thomas reconnut aussitôt pour l'avoir déjà suffisamment vue dans sa vie. Matthew, en revanche, ne comprit de quoi il s'agissait que lorsque la jeune femme posa ladite boite devant lui.
Une coloration. Blanche. Il se contenta de hausser un sourcil et d'aviser les longs cheveux bruns de son amante, un brin sceptique, mais définitivement curieux. Il l'avait toujours connue avec cette couleur d'un chocolat semblable à celui de ses propres yeux, mais il savait qu'elle aimait expérimenter. Qu'ils aimaient tous les deux expérimenter. Il se souvenait encore d'une photo où Emma arborait une crinière de feu lui tombant au milieu de la taille et où les ondulations noires de Thomas lui frôlaient les épaules.
Il avait juste supposé que tout cela était du passé. Visiblement pas pour elle.
Il passa donc les prochaines heures assis sur le rebord du lavabo à observer, fasciné, Thomas recouvrir soigneusement chaque cheveu d'Emma d'une matière un peu gluante et à l'odeur entêtante. Cela prit une éternité, mais le résultat en valut largement la peine. Tout comme le sourire de l'intéressée, qui s'étendait d'une oreille à l'autre et brillait bien plus que n'importe quelle étoile dans le ciel.
Depuis, Matthew n'avait eu de cesse d'y songer. À ce sourire. À la joie si simple et naturelle de la jeune femme. À ses longues mèches blanches qu'elle tournait autour de ses doigts et que lui-même se surprenait à toucher plus que d'ordinaire.
Et peut-être était-ce une erreur, un simple caprice, sa version personnelle de la crise de la cinquantaine, peu importait, mais lorsqu'il se mit à errer dans les rayons du supermarché pour les habituelles courses hebdomadaires, ses pieds le conduisirent jusqu'aux boites redoutées et rêvées à la fois. Un arc-en-ciel de couleurs s'offrit à lui. Dans un soupir résigné, il en attrapa une au hasard.
« Je suis certain que ton charme restera intact, le taquina Thomas, enfilant des gants et préparant la mixture.
– J'en doute, bougonna l'autre en réponse, les bras croisés.
– Au moins, ça sera amusant.
– Parfois je me demande ce qui me passe par la tête.
– Si tu trouves la réponse, n'hésite pas à nous en faire part. »
Le plus jeune déposa un baiser sur sa joue avant de se mettre à la tâche. Matthew ne parvenait pas entièrement à s'en vouloir. Il était bien trop excité pour cela. Parce que, malgré tout ce qu'il avait pu faire dans sa vie, jamais il n'avait pensé à changer la couleur de ses cheveux. Et une partie de lui convenait qu'il était plus que temps de remédier à cette situation.
Thomas s'appliqua, le reprenant à l'ordre chaque fois qu'il gigotait un peu trop, ce dont il ne pouvait s'empêcher. Il n'avait jamais été très doué pour rester en place. Bientôt, le calvaire s'acheva et l'étape du rinçage se transforma en quelques secondes en bataille d'eau initiée par le plus âgé. Les deux hommes finirent dans la baignoire, torse nu, les chaussettes et le pantalon trempés, hilares.
« Pourquoi il faut toujours que ça dégénère avec toi ? lui demanda Thomas, repoussant ses boucles blondes en arrière.
– Parce que sinon tu ne m'aimerais pas autant, répondit-il, un sourire aux lèvres, ses mains accrochées à sa taille.
– Hm, j'imagine que je ne peux pas te contredire.
– Nope. »
Ils se séchèrent, du moins Thomas essaya de se sécher pendant que Matthew se frottait contre lui, les gouttes froides de ses cheveux humides lui coulant dans le dos, et observèrent le résultat final dans le miroir.
« Tu crois qu'Emma va m'engueuler ?
– Tu rigoles. Elle va adorer. »
Évidemment, Thomas avait raison. À peine fut-elle rentrée le soir-même qu'elle avisa le changement chez son amant et se rua pour glisser ses mains entre les mèches qui sentaient bon le shampooing frais.
« Tu es magnifique, lâcha-t-elle dans un murmure qui n'était destiné à personne en particulier mais qui fit rougir – chose qui ne lui arrivait jamais avant mais que les deux énergumènes qui partageaient désormais sa vie se faisaient un malin plaisir à provoquer aussi souvent que possible – le principal intéressé.
– J'ai les cheveux mauves, Em'.
– Et tu es magnifique, insista-t-elle en fronçant les sourcils.
– OK, d'accord, capitula-t-il, si tu le dis. Bon, à table, j'ai la dalle. »
Il mentirait s'il disait que retrouver son brun originel quelques semaines plus tard ne lui fit pas plaisir, mais, pour sûr, cette petite expérience avait été amusante. Qui sait, peut-être se laisserait-il tenter à nouveau dans le futur. Cette hypothèse ne lui paraissait plus aussi insensée en tout cas.
Les mains de ses amants dans ses cheveux et leurs louanges dans ses oreilles n'y étaient probablement pas pour rien.
