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Cette voix… Il avait espéré ne plus jamais entendre cette voix… Était-il en train de rêver ? Il avait parfois rêvé d’elle par le passé, mais c’était différent cette fois, étrange, douloureux, enténébré par la fièvre. Paralysé, à peine sorti de l’inconscience, il l’entendit prédire sa mort imminente – c’était con, quand même. Il replongea.
Sa tête allait exploser. Tout son visage était parcouru par une sensation bizarre, et la douleur, la douleur… Quand il ouvrit les yeux, il lui fallut quelques instants pour comprendre qu’il avait la tête en bas, le corps complètement renversé à un angle inquiétant. Le sang lui frappait contre les tempes. Tout était brumeux. Perceval, Karadoc, Bohort, ils étaient tous là, et il se laissa transporter le long de couloirs souterrains, agrippant faiblement son coude pour soulager la tension dans son épaule. Parmi les murmures que s’échangeaient les autres, il saisit assez d’informations pour comprendre qu’ils étaient à Kaamelott, et qu’ils venaient de s’évader des geôles de Lancelot dans lesquels ils avaient été enfermés. Il avait cru rêver d’une cage…
Il en avait déjà marre. Si encore il avait mis le pied sur le sol breton de son plein gré, en inspirant l’oxygène de la terre de ses ancêtres et en s’élançant vers l’aventure avec vaillance… Mais il avait été neutralisé avec une facilité un peu vexante, et trimballé d’un côté et de l’autre selon le bon vouloir de ses adversaires. Deux fois de suite. Et on le trimballait encore, avec une urgence et un mépris du confort qui lui rappelaient certains exploits regrettables de campagnes militaires. Cette blessure ne l’inquiétait pas plus que ses anciennes blessures de champs de bataille, aussi vite oubliées que refermées, mais elle lui prouvait encore qu’il n’y avait pas de tranquillité en réserve pour lui en Bretagne. La douleur : depuis son épaule, jusque dans sa nuque, sous son oreille. Jusque dans son avant-bras, dans les tendons de sa main. Et la fièvre ; ça aussi, il aurait pu s’en passer. Il grelottait, et transpirait dans son armure de cuir qu’il n’avait pas retirée depuis – combien de jours ? Ses claquements de dents résonnaient plus fort avec les cahots rythmiques de la course des hommes qui le portaient. Il avait juste besoin d’un tout petit peu de repos… Tout se mélangea devant ses yeux, le mouvement parut cesser, ou bien était-ce seulement que ses sens s’anesthésiaient ? Tandis que les autres discutaient, il se laissa dériver.
Une corde autour de son cou. L’air qui essaye désespérément de passer. Les larmes qui montent aux yeux par un réflexe un peu absurde. Qui ? Qui ? Pourquoi ? Et puis, la pression qui se relâche, des phrases échangées, une protestation peu sincère, et enfin un nom. Guenièvre.
- On y va ?
- Où ça, sire ?
- M’appelez pas sire.
- On va nulle part, vous êtes à moitié cané.
- Dites pas n’importe quoi, dit Arthur en se redressant sur le lit qu’on lui avait monté dans l’une des pièces du quartier général souterrain des Semi Croustillants.
Malgré lui, il laissa échapper un grognement, et se rallongea sous l’œil réprobateur de Merlin.
- Nan mais je vois ce que vous voulez dire. Mais enfin, vous voyez bien que c’est rien…
Les mots étaient pâteux dans sa bouche. Il se rendormit.
- Bon, mais on y va, du coup ?
- On va à la rivière pour noyer les chatons ?
Le frère de Karadoc était là aussi. Il n’aurait pas cru le retrouver au bout de dix ans, celui-là.
- À la tour de Ban, on y va ?
- Ah mais vous êtes chiant avec ça ! Je suis en train de changer votre pansement, vous voyez bien !
Merlin criait beaucoup plus qu’avant. Arthur ne savait pas vraiment si c’était lui qui était particulièrement chiant, ou si le caractère du druide s’était dégradé ces dix dernières années. Ça ne devait pas être tant que ça, pour lui, dix ans. Peut-être que c’était juste l’équivalent d’une mauvaise journée.
- Bah justement, répondit-il, regardez il est propre ce pansement, alors qu’il a quoi ? Six heures ? Huit heures ?
- Je vous l’ai changé ya trois heures, faites pas celui qui se rappelle pas, et c’est pas parce que l’infection va mieux que la plaie est complètement guérie, alors vous allez arrêter de me les briser et vous reposer encore un peu !
La chambre – si l’on pouvait appeler ça une chambre – était assez petite, et pourtant Merlin avait trouvé le moyen d’y entreposer des tas et des tas d’ustensiles, de fioles, de plantes séchées, ainsi que trois tabourets, sur lesquels se trouvaient Merlin lui-même, à côté du lit, Perceval, et Kolaig, l’espèce de zinzin qui avait essayé de l’assassiner deux jours plus tôt. Kadoc était posté debout dans un coin de la pièce, un casque de travers sur la tête et un morceau de saucisson dans la main.
Quand Merlin nettoya les bords de sa plaie avec un tissu propre, il fit de son mieux pour paraître ennuyé. Mais le druide avait raison. Si la plaie était nette et avait cessé de produire du pus, la peau tout autour était encore rouge et chaude, et semblait soumise à un battement inconfortable. La flèche avait déchiré le muscle juste en dessous de sa clavicule, et il fallait à la fois panser la plaie et envelopper toute son épaule dans un bandage pour réduire les mouvements de l’articulation. M’enfin, le moins qu’on pût dire était qu’il n’était pas en danger de mort imminente.
- Si je peux me permettre, annonça Kolaig, moi ça m’arrangerait aussi qu’on y aille dans pas trop trop longtemps, vu que j’ai toujours ma quête à accomplir…
- Mais faites-la votre quête, qu’est-ce que vous voulez que ça me foute, dit Merlin en rinçant le linge dans une bassine d’eau posée sur le lit devant Arthur.
- Nan ben nan, il a raison, dit Arthur. On va y aller ensemble, donc si vous me retenez ici, vous l’entravez lui dans sa quête.
- Ben je vous réitère la question : qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? Tenez-moi ça.
De sa main valide, Arthur attrapa le morceau de bandage que le druide lui tendait, tandis que ce dernier touillait dans un petit bol l’onguent qu’il avait pris l’habitude de lui appliquer régulièrement sur l’épaule. Ça ne marchait pas trop mal : la douleur disparaissait toujours pendant une bonne heure après les soins – mais la blessure était en bonne voie de guérison de toute façon, alors comment savoir ?
En appliquant la mixture, Merlin en fit tomber une grosse goutte sur sa propre tunique. Ébahi, Arthur le vit ramasser la pâte brune du bout du doigt, et fourrer son doigt dans sa bouche. Il cligna des paupières, le regard fixé sur Merlin, qui se rengorgea.
- Ben quoi ? C’est à la purée de châtaigne, vous en voulez ? Il faut bien manger aussi, pour la convalescence. Je vous préviens si vous vous mettez à rien bouffer vous allez avoir affaire à moi !
Arthur trempa son doigt dans le bol avec circonspection, et le porta à ses lèvres. C’était délicieux.
- Ah ouais, donc ça fait deux jours que vous me tartinez de la purée de châtaigne sur l’épaule, en fait ?
- Vous êtes en train de guérir ou pas ?
- Ben pas tout à fait assez vite apparemment, puisque vous insistez pour que je garde le lit comme si j’avais cent cinquante ans ! Pardon, c’est pas ce que je voulais dire, ajouta-t-il en voyant la mine déconfite du druide.
Kolaig s’était levé pour avoir sa part, mais Merlin le repoussa d’une légère claque dans le bras.
- Nan mais sans déconner, dit Arthur, ça va quoi, laissez-moi y aller, on va pas laisser ma f- on va pas laisser Guenièvre moisir toute seule dans une tour !
- Non et non, vous allez pas partir faire un voyage de trois jours pour aller vous mettre sur la gueule avec des Saxons alors que vous êtes encore passé à ça de crever et que vous êtes sous ma responsabilité, ça va bien maintenant !
- Mais justement, si le voyage prend trois jours ça me donne encore plus de temps pour me rétablir d’ici à ce que ce soit le moment de se mettre sur la gueule avec les Saxons ! Ça compte, ça ?
Merlin tartinait l’onguent avec force, et Arthur s’efforça de se laisser faire avec diligence. De l’autre bout de la chambre, Perceval, qui avait été si silencieux, intervint d’un ton assuré :
- Nan mais vous inquiétez pas, on va l’accompagner avec Karadoc, comme ça on s’occupe de lui, on fait gaffe qu’il lui arrive rien, on chapeaute un peu.
Sans prendre garde au silence consterné qui s’ensuivit, Perceval ponctua sa proposition d’un clin d’œil. Merlin reprit le rouleau de bandages à Arthur et commença à l’enrouler autour de son épaule, lui intimant par le geste de lever un peu le bras, ses mouvements précis, efficaces et doux malgré son agacement. Se laisser faire de cette façon ne lui plaisait pas trop, mais il se sentait en sécurité entre les mains du druide, et après tout, son inquiétude était un réconfort. Après quelques instants passés à ajuster le bandage, Merlin se recala contre son siège.
- Bon. Vous restez là encore trois jours, et dans trois jours, si je vous dis que vous êtes assez retapé vous pouvez partir chercher votre femme.
- Ma promise ! précisa Kolaig.
- Mais si je vous dis que vous êtes assez retapé !
- Nan mais attendez trois jours c’est ridicule, dans trois heures je vous en dérouille douze des Saxons !
- Ah vous arrêtez maintenant ! On sait très bien que vous en avez toujours fait qu’à votre tête, mais là vous revenez comme un pet après dix ans avec déjà une flèche dans l’oignon, donc vous allez nous laisser nous occuper de vous sans râler et sans vous barrer au milieu !
- Après-demain ? tenta-t-il.
Merlin se tut. Perceval chuchota avec force depuis son siège :
- Nan mais sire, vous négociez comme un pied, là ! Il faut faire par paliers !
Et puis plus haut :
- Dans deux jours ?
Merlin réfléchit.
- Après-demain d’accord. Mais vous partez pas sans que j’aie vérifié que vous êtes en état de partir !
- Woah ! Après-demain ? s’exclama Perceval.
- Vous inquiétez pas, d’ici là on verra déjà plus rien, dit Arthur, son cœur bondissant dans sa poitrine. Perceval, dites à Karadoc que dans deux jours on se met en route vers les ruines de Ban, s’il veut venir.
- Ah mais dans deux jours ? Attendez, je croyais que c’était bon pour après-demain ?
Arthur se rallongea contre ses oreillers. La tête lui tournait un peu : pour la première fois, il avait envie de faire quelque chose, de monter une équipe, de partir en mission. Pour la première fois il n’avait pas envie de fuir et de repartir supplier Damian de le reprendre. Ce dont il n’avait pas envie, c’était de penser plus longtemps à tout ça. Si Merlin voulait qu’il se repose, il allait se reposer. Le sommeil le prit par surprise et l’engloutit presque instantanément.
L’ombre du mur de la tour en ruines. L’attente. Un silence anxieux. Une volée d’escalier. La douleur aveuglante du panneau de la porte contre son épaule. Un trouble masqué par quelques politesses. Les mêmes escaliers à redescendre, en chancelant un peu.
Le chemin du retour avait été long. Ils avaient marché à travers bois, sans savoir quoi se dire, mis à part les conseils de Perceval et Karadoc sur les meilleures façon d’éviter les patrouilles saxonnes jusqu’aux alentours de leur quartier général. Et puis, dès qu’ils avaient pu redescendre dans des galeries, ils étaient descendus et avaient continué leur route, en sécurité sous la terre de Logres.
Rien n’avait l’air d’avoir bougé dans la partie dortoirs des souterrains, et Merlin, qui n’avait rien rangé du bazar qu’il avait répandu dans la chambrette d’Arthur, avait toujours la même moue râleuse en lui retirant son vieux pansement sous le regard curieux de Guenièvre. Il n’avait pas compris exactement où elle devait passer la nuit – probablement dans un autre des petits renfoncements des galeries – avant qu’ils ne repartent en direction du Rocher, mais elle ne s’était pas éloignée de lui depuis leur arrivée. De toute manière, il n’avait pas pu faire deux pas avant que Merlin ne le séquestre à nouveau et ne lui ordonne de retirer sa chemise.
- Nan mais vous avez fait n’importe quoi, regardez-moi ça, vous aviez dit que vous feriez gaffe !
- J’ai fait ce que je pouvais, figurez-vous ! Pis de toute façon j’ai même plus mal, regardez !
Et il fit un geste de l’épaule un peu trop brusque qui lui arracha une grimace.
- Je suis vraiment navrée, vous avez fait tout ça pour moi avec votre blessure, dit Guenivère.
- Non non non, non vraiment y a aucun problème, de toute façon j’ai fait que suivre le mouvement, moi.
- Quand même, c’est un gros pansement… Vous êtes sûr que ça va aller ?
- Ça va aller, répondit Merlin, s’il arrête de gigoter et s’il fait ce que je lui dis !
- Ah mais merde, là !
Ils furent interrompus par un raclement de gorge. Un adolescent dégingandé avait passé la tête de derrière la paroi.
- Euh seigneur Merlin, je crois qu’on a besoin de vous au poste de commandement, ya le seigneur Kadoc qui est en train de s’étouffer avec un os de lièvre.
Dans un tourbillon de « C’est pas possible ! » et autres « Jamais moyen de bosser tranquille », Merlin lâcha tout ce qu’il avait entre les mains et quitta la pièce, laissant un Arthur torse nu et une Guenièvre raide sur son siège, face à face, interdits.
- Euh, vous voulez que je… ?
- Non non, vous en faites pas, regardez, je peux…
S’efforçant de se reprendre, il saisit le bol d’onguent que Merlin avait laissé derrière lui, et y plongea son index et son majeur, incertain de la quantité à appliquer. Une croûte s’était formée et refermait presque complètement la plaie, et il ne savait pas s’il fallait enduire toute l’épaule où seulement la zone centrale où la chair était encore à vif. Dans le doute, il se tartina généreusement, vida presque tout le bol, avant d’attraper le rouleau de bandages. Bon. Sans se démonter, il essaya de coincer l’une des extrémités sous son aisselle, avant de lâcher le rouleau, qui se dévida complètement en tombant du lit.
Guenièvre était déjà debout.
- Attendez, dit-elle en saisissant le tissu.
Elle avait le bout des doigts tout froid, mais le contraste avec la chaleur qui se dégageait de sa peau meurtrie était le bienvenu. Elle appliqua d’abord le pansement directement sur la plaie recouverte d’onguent, et il fit de son mieux pour ne pas se tendre. Ça ne faisait vraiment pas si mal que ça.
- Pardon, ça va ?
- Tout va bien. C’est pas comme si j’allais me vider de mon sang, plaisanta-t-il avant qu’un regret immédiat ne s’abatte sur lui comme une massue.
Elle acquiesça avec force, les yeux baissés, en enroulant imparfaitement le bandage autour de son épaule. Dans le silence, il souleva un peu son bras pour lui laisser la place de faire passer le tissu en dessous. Elle fit quelques tours, coinça le tout.
- Comme ça ?
- Je crois qu’il faisait plutôt passer ça par au-dessus, là.
- Ici ?
- Je crois bien.
- Désolée, je sais vraiment pas faire, j’ai jamais eu l’habitude de ces choses-là…
- Non non mais je crois que c’est ça, hein. De toute façon tant que ça tient à peu près…
C’était allé vite, se dit-il avec soulagement.
Le soir, juste avant de s’endormir, le lit de fortune de Guenièvre installéà quelques mètres du sien dans le noir, il y repensa pourtant.
Au matin, le pansement était quasiment défait. Il se redressa et écarta les bandages, intrigué. La croûte avait fini de se former, la plaie était complètement refermée, la peau autour était saine : tout cicatriserait proprement. Et la douleur avait quasiment disparu. Il fit bouger son épaule d’avant en arrière, fit quelques mouvements circulaires. Depuis son couchage, Guenièvre l’observait.
- L’onguent de Merlin ?
- Faut croire… Peut-être qu’il faut le mettre en rogne pour qu’il réussisse à faire des trucs ?Au bout de vingt-cinq ans j’ai peut-être enfin compris le truc.
Elle secoua la tête en souriant un peu.
Dans une heure ils se mettraient en route vers le Rocher. Elle avait insisté pour venir.
