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- Nan mais reprenez-en là, vous bouffez rien depuis ttaleur !
- Je vous assure que tout va bien, père, je suis parfaitement repue.
Le repas avait été simple mais nourrissant, comme on savait les faire en Carmélide. Léodagan fit un geste de désespoir.
- Moi je vais vous dire, le Lancelot je lui ai jamais fait confiance pour vous nourrir, eu égard à quand vous êtes revenue de son p’tit projet de camping dans la forêt. Et ça c’était pendant, quoi, trois mois ? À vue de pied ? Alors tout ce temps-là, j’peux vous dire que…
Ses mots se perdirent en un bougonnement. Sous le regard curieux de sa mère et d’Arthur, Guenièvre resta pourtant silencieuse. Elle ne repensait plus si souvent au temps qu’elle avait passé dans la forêt avec Lancelot ; ces moments avaient été remplacés dans sa mémoire par les années passées à la tour de Ban, ponctuées par les visites d’un homme de plus en plus méconnaissable – ou peut-être la solitude avait elle distordu dans son esprit l’image qu’elle se faisait de Lancelot – et personne n’avait envie d’entendre parler de ça.
- Non mais eh, quand on vous parle ce serait la moindre des choses que de répondre quand même ! dit Séli.
- Laissez-la, la gamine, ça fait presque dix piges qu’on l’a pas vue, là elle est revenue depuis deux minutes que vous êtes déjà en train de la rudoyer là. Nan mais mangez calmement, déjà.
- Je vous assure père, j’ai terminé tout va bien.
Pour se donner une contenance, et parce qu’elle ne savait pas où poser ses yeux, elle jeta un regard à Arthur qui la soutint d’un de ces sourires polis mais sincères qu’ils avaient si souvent échangés par le passé. Ils avaient très peu parlé depuis qu’ils étaient arrivés en Carmélide, mais elle retrouvait un semblant de normalité en l’ayant à côté d’elle à la table de ses parents. Ses coups d’œils furtifs entre deux bouchées l’intriguaient et la rassuraient à la fois. Séli rompit le court silence :
- Bon mais vous mangerez bien ça, quand même.
De derrière un grand plat de viande, elle tira un petit panier rectangulaire que Guenièvre n’avait pas vu jusque là.
- Oh, des fraises ! s’exclama-t-elle en joignant les mains avec joie.
- Des fraises ? Mais où est-ce que vous avez trouvé ça, il fait moins douze ! dit Arthur.
- Vous occupez pas, vous, j’me suis démerdée. Vous aimez toujours ça, hein ?
- Oh ben je pense bien, répondit Guenièvre.
- Bon. Mais vous vous rendez pas malade hein ! Je veux pas vous entendre chougner que vous avez mal au ventre ou je sais pas quoi !
- Mère, j’ai quarante-cinq ans.
- C’est vrai quoi, laissez-la, la p’tite, enfin, approuva Léodagan.
Elle saisit la première fraise par la corolle, et croqua avec délectation. Elle ne se souvenait même pas de la dernière fraise qu’elle avait mangée dans sa vie. L’hiver durait depuis si longtemps… La fraise était grosse, d’un rouge vif, et lorsque le fruit juteux se broya entre ses dents, elle retrouva ce goût qu’elle avait perdu en même temps que ses illusions. C’était le goût de son enfance en Carmélide, le goût des étés passés à courir dans les champs et des repas sans fin. C’était peut-être le goût de la liberté que la vie semblait lui promettre à nouveau. Elle avait fait le tour du château, revu sa chambre et les rares affaires qui y étaient restées pendant tout ce temps ; elle avait retrouvé les couloirs, les tentures, certains meubles, et même certains serviteurs fidèles à ses parents. Elle avait tout reconnu, les paysages de son pays natal et le moindre couvert à salade. Mais c’était dans le goût de cette fraise qu’elle sentit réellement pour la première fois qu’elle était de retour chez elle.
Séli se mordillait les lèvres, sans pour autant se départir du feu qui irriguait ses prunelles.
- Merci, mère, ça me touche beaucoup.
Elle haussa les épaules.
- Je me suis dit qu’on vous avait suffisamment engueulée quand vous vous étiez barrée avec l’autre peigne-zob la première fois, pis bon cette fois-ci c’était pas de votre faute, un petit cadeau de retour c’est pas de trop quand même.
Guenièvre finit la première fraise toute ronde et en tendit silencieusement une autre à Arthur, qui en la prenant adressa un signe de tête à Séli en guise de remerciement. Elle voulait partager cela avec lui, pour lutter contre l’incertitude que leurs retrouvailles pourraient durer. Le geste la touchait sincèrement. Sa mère avait toujours été une femme d’action plus que de mots, et elle était heureuse de voir que, même avec l’âge, cela ne changeait pas. Elle avait toujours rouspété sur elle et son frère, répétant à qui voulait l’entendre qu’elle et Léodagan avaient perdu à la loterie des gamins, qu’elle savait pas ce qu’ils avaient bien pu faire aux dieux pour tomber sur des phénomènes comme ça ; mais dans le goût de cette fraise qui ne devrait pas exister, à la fin de son tout premier repas au château de ses parents, elle sentit tout le soulagement qu’ils ressentaient à la revoir, tous les « bienvenue, bon retour » qu’ils ne prononçaient pas, qu’ils n’avaient pas besoin de prononcer, parce qu’elle comprenait.
- Bon ben et moi ? beugla Léodagan. Moi aussi j’aime bien ça les fraises, merde !
Elle poussa le petit panier dans sa direction, et, pendant qu’il se servait, reprit la parole :
- Et alors vous, ici en Carmélide, pendant tout ce temps…
- Eh ben figurez-vous que nous ici pendant tout ce temps on a planté des choux de Bruxelles, répondit son père la bouche pleine. Enfin des choux normaux aussi, mais on était quand même pas mal sur du chou de Bruxelles ces derniers temps.
- Planté des choux de Bruxelles ? Mais je croyais que vous aimiez pas ça, les choux de Bruxelles, vous, père ?
- Je crois que la vraie question, dit Léodagan, c’est plutôt : est-ce qu’il y a des gens qui aiment bien ça, les choux de Bruxelles.
- Qu’est-ce que vous voulez, dit Séli, faut bien s’occuper, terrés ici toute l’année pendant dix ans… Votre père a failli virer zinzin. Enfin, je vous laisse juger par vous-même, vous vous rendrez vite compte hein.
- Oh bah zinzin, tout de suite…
La protestation molle de Léodagan fit rire Guenièvre, mais il enchaîna.
- Enfin c’est vrai que pour la santé du citron c’est pas… Enfin vous devez savoir, vous. Vous deux, d’ailleurs.
Elle échangea un regard avec Arthur, qui baissa les yeux. Elle espérait qu’ils auraient le temps, un jour, de se raconter les dix ans qu’ils avaient passé chacun à un bout du monde connu. Elle savait qu’un jour, ou probablement une nuit, sa mère entrerait dans sa chambre avec une tisane et voudrait entendre le récit de sa captivité. Probablement plus tard dans la même nuit, son père exigerait que sa mère le lui raconte à son tour. Ces choses là prenaient du temps, et ne se faisaient pas autour du premier repas partagé, mais elles se feraient. Elle se resservit dans le panier de fraises.
- Bon mais alors c’est pas tout ça mon gendre, quand est-ce qu’on le fait cramer, l’autre ?
