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Démasqués

Summary:

Katakuri se rend sur Onigashima pour la première fois, sur ordre de sa mère.
Epuisé par l'ambiance bruyante du concert de Queen, il s'éclipse quelques minutes afin de manger en paix et est surpris par le second de Kaido : King l'incendie...

Notes:

Petit OS surprise sur ce nouveau ship au potentiel énorme !

Si vous n'avez pas lu les scans jusqu'au chapitre 1035, attention aux spoilers !

(And a word for english speakers who end up here, starving for King (or KataKing) content : I'm so sorry I'm not fluent in english T_T If you're reading this fic with google translate or anything, you're so brave. And thank you for leaving kudos, that's adorable <3)

Work Text:

Katakuri

Mama les avait réunis tous les quatre pour leur confier une mission que, même avec ses dons de clairvoyance, Katakuri n’avait pas vu venir. 

Lui, Daifuku, Oven et Smoothie étaient alignés devant elle et échangeaient des regards perplexes. 

— Vraiment Mama ? Osa demander Smoothie. 

Elle éclata de rire en réponse. Connaissant son animosité envers Kaido, aucun d’entre eux n’auraient pu imaginer qu’elle les enverrait sur son territoire pour ce qu’elle appelait une “visite de courtoisie”. Elle avait forcément autre chose en tête mais aucun d’entre eux ne savait quoi. Et c’était bien ce qui les inquiétait. Elle ne les avait pas choisis pour rien, or envoyer deux généraux sucrés d’un seul coup, cela leur paraissait un peu excessif. 

Katakuri s’étonna d’autant plus qu’elle le choisisse lui. Il n’était jamais son premier choix pour ce genre de mission. Bien sûr, il avait toujours redoublé d’efforts pour accomplir sa volonté et qu’elle soit fière de son travail. Il s’était même vu récompensé par un lot de responsabilités qui témoignait de la confiance qu’elle avait en lui. En revanche, jamais elle ne le choisissait comme émissaire et ce pour une bonne raison : à cause de sa laideur. Mama tenait beaucoup à l’image lisse, parfaite et utopique de sa famille et elle considérait sa particularité physique comme une mauvaise publicité. Elle faisait toujours attention à ceux qu’elle choisissait pour la représenter, encore plus auprès d’un ennemi aussi dangereux et emblématique que Kaido. Alors pourquoi ? 

Oven et Daifuku faisaient parfaitement l’affaire et Smoothie était plus que compétente pour faire face à une armée hostile. Elle n’avait aucun intérêt à l’envoyer là-bas. Il voulut poser la question de ce choix, mais son esprit lui envoya directement la réponse avant qu’il ne la formule. Il visualisa clairement Mama lui dire : “J’en ai marre que ce gringalet — c’était comme ça qu’elle appelait Kaido — se prenne pour le nouveau roi des pirates parce qu’il recrute, soi-disant, les meilleurs guerriers pour son armée de clowns. Tu y vas pour lui rappeler de ne pas prendre la grosse tête.” Il s’abstint d’en demander davantage. Tout était clair à présent, il y allait pour jouer le rôle qu’il avait toujours joué : celui du combattant hors pair. Sa puissance était renommée et il y avait des chances pour que sa présence sur place impressionne un pirate qui ne jurait que par la force. 

La discussion se poursuivit mais fut brève. Il n’y prêtait plus attention. Il était déjà fatigué d’avoir à jouer les gros durs pour le prestige de sa mère. Il s’accommodait de tout mais avec ça, il avait toujours du mal. Notamment parce que chaque fois qu’il se prêtait à ce jeu, sa popularité augmentait. Il subissait des jours et des jours de : “T’es trop cool Katakuri !”, “T’es le meilleur grand frère”, “T’as tellement la classe grand frère !”… Jamais il ne se sentait aussi hypocrite que lorsqu’on le complimentait. Il faisait de son mieux pour ne pas y prêter attention mais c’était quasiment impossible. Et chaque fois, sa peur d’être percé à jour grandissait. Si d’aventure, sa famille venait à réaliser qu’il était loin, très loin, d’être l’exemple de perfection que tous vénéraient, la chute serait atrocement douloureuse. Il pensait qu’avec le temps cette peur lui passerait mais ce n’était pas le cas. Rien ne lui faisait plus peur que de décevoir ceux qui comptaient tant sur lui.  

Cette peur le conduisit à opiner du chef et à répondre : “Oui, Mama.” Quand celle-ci lui demanda s’il avait bien compris l’enjeu de la mission. 

— Oh, et quand vous y serez, ajouta-t-elle. Essayez de me ramener King. Rappelez lui que j’ai toujours une fille ou deux à marier et qu’il se plairait ici. 
— Je pense qu’il dira non, Mama. 
— Insistez. 

King

— C’est vraiment nécessaire cette mascarade ? Demanda King, affligé par les efforts colossaux que déployaient son collègue pour organiser un gigantesque banquet, pourtant largement dispensable. 

Queen, très concerné par l’installation de la scène où il se produirait le soir venu, pesta avec condescendance en tirant sur son cigare. 

— Bien sûr que c’est nécessaire, abruti ! Si on t’écoutait, on leur servirait des asperges et basta. Pour quoi on passerait ?
— Certes, mais toi, tu veux nous faire passer pour quoi exactement ? Un cirque ? Dit King en pointant son pouce sur l’énorme caisse de costumes que l’autre Calamité réservait à ses danseurs. Si oui, je m’incline devant ton jugement. Tu es plus que qualifié pour la tâche. 
— Plus que toi, c’est certain. Tu fêterais l’évènement avec des chants funéraires pour seule musique d’ambiance. 
— Ce serait parfaitement adéquat. Le seul évènement que je me verrais bien fêter serait tes obsèques. 

Queen lui lança son mégot — qu’il esquiva sans mal — et l’insulta copieusement comme il en avait l’habitude, l’affublant de tous les noms d’oiseaux qu’il connaissait. King n’insista pas et disparut au détour d’un couloir, déjà fatigué des jours à venir. Plus le temps passait et moins il avait d’énergie à consacrer aux mises en scènes et autres parades entre pirates, qui n’étaient rien de plus que des jeux de gorilles qui frappent leur poitrine pour intimider l’adversaire. “Je me fais vieux” se dit-il en prenant la route de l’embarcadère. C’était désert à cette heure-ci et les rares gardes qui s’y trouvaient avaient sûrement été appelés par Queen pour l’aider à installer son bordel, il pourrait s’y promener tranquillement sans avoir à subir les cris et le vacarme des installations. 

Il prit son envol, pour gagner un peu de temps, et poussa un soupir de contentement en atteignant les hauteurs. Enfin un peu de calme. Il se laissa porter par les embruns et plongea en piqué, droit sur la baie. Son atterrissage n’avait rien de particulièrement impressionnant mais à l’instant où il posa ses griffes sur le sol, des cris étouffés retentirent dans son dos. Il reprit forme humaine et fit face à deux nouvelles recrues qui pensaient pouvoir s’encanailler gentiment dans les fourrés à l’insu de leurs supérieurs. Il y a encore quelques années, il aurait ri et se serait moqué de leur expression de terreur — à la fois d’avoir été surpris par une Calamité à déserter leur poste, à la fois parce qu’il était objectivement terrifiant. Mais aujourd’hui il en avait marre. 

— Si vous arrivez encore à être étonnés par la présence d’un ptéranodon sur cette île, autant vous casser tout de suite, lâcha-t-il sèchement. 

Les malheureux détalèrent aussitôt en bredouillant des excuses et il se retrouva seul. Il ne prenait plus aucun plaisir à jouer les brutes pour effrayer les waiters mais c’était ce qu’on attendait de lui alors il s’en acquittait avec zèle. Il fit quelques pas le long de la baie, en direction des jardins. Au moins là, il pourrait se vider la tête. Il ne savait pas quoi penser de cette réception en l’honneur des généraux de Big Mom. Depuis quand Kaido acceptait de leur faire des courbettes ? Qu’est-ce que ça cachait ? Tous les deux s’étaient toujours envoyé des menaces de mort et voilà qu’il acceptait de recevoir ses enfants ? Pas n’importe lesquels en plus, des généraux. Il devait être saoul quand il avait accepté cette proposition. Mais peu importe, qui était-il pour juger les décisions de son capitaine ? Il les aurait à l’oeil le moment venu et voilà tout.  

Il longea la côte, se perdant dans la forêt, quand Yamato jaillit de nulle part et le percuta de plein fouet. Il flancha presque sous le choc, ce gamin devenait de plus en plus costaud. 

— Ah, King, marmonna-t-il. Pousse-toi, je suis pressé ! 

Il l’ignora et le dépassa pour continuer sa course. 

— Tu cours après quoi comme ça ? 
— De quoi je me mêle, grogna Yamato sans se retourner. 

“C’est de pire en pire” se dit-il. Le fils de son capitaine devenait de plus en plus enragé chaque jour, rôdant sur l’île comme un fantôme et crachant sa colère à tout va, même aux visages les plus familiers. Cette idée l’attristait plus qu’il ne le voulait. Il n’y avait pas beaucoup de gens avec qui il entretenait des rapports amicaux et la liste s’amenuisait de jour en jour. La solitude lui pesait. 

Katakuri

C’était la première fois que Katakuri posait le pied sur Onigashima après en avoir tant entendu parler et l’île était à la hauteur de sa réputation. Lui qui avait l’habitude des espaces joyeux, colorés, mignons et grouillants de monde, ça le changeait.  

Tout était grandiose, immense. Prétentieux même. Kaido laissait voir son envie absurde de diriger l’équipage le plus monstrueux du monde rien qu’à la façon dont il agençait sa demeure. Malgré tout, il ne se sentait pas impressionné. S’il avait fait parti du commun des mortels, peut-être se serait-il laissé apeurer par la bouche béante du crâne géant de l’île qui servaient d’entrée au château. Mais il était la dernière personne que cette image pouvait intimider. L’embarrasser, peut-être, mais certainement pas l’effrayer. Il gravit les marches, traînant le pied derrière ses adelphes. Contrairement à eux, il n’avait aucunement envie de prouver sa valeur à des pirates qu’il n’estimait pas. Il était là pour ça, pour qu’on dise : “Attention, elle a envoyé son meilleur élément !” mais il s’en fichait éperdument. 

Toutefois, il fut surpris de constater qu’il n’y avait aucun comité d’accueil, même pas un bizut pour les escorter. Ils marchaient dans le vide. N’importe qui aurait pensé à un traquenard mais Katakuri se contenta d’utiliser son talent de devin pour avoir un petit aperçu du futur. Ce qu’il vit l’ennuya bien plus que s’ils étaient vraiment tombés dans un piège. Il poussa un long soupir d’ennui qui n’échappa à personne. 

— Qu’y a-t-il ? 
— Non, rien… 

Deux secondes plus tard, ils se retrouvèrent dans le petit village qui bordait le château de Kaido. Tout était sombre et calme. Les maisons — probablement celles des soldats de l’empereur — étaient vides, les habitants n’étaient pas là. Mais Katakuri savait déjà ce qui allait se passer. Il enfonça sa tête sur ses épaules, afin que son écharpe protège ses oreilles, et se prépara psychologiquement au choc auditif. 

D’un seul coup, toutes les lumières alentours s’allumèrent en même temps et une musique tonitruante résonna sous le dôme de l’île. Des gens apparurent de tous les côtés, bondissants comme des cabris sur les toits. La formule était d’autant plus adaptée que certains étaient littéralement des cabris avec des têtes humaines. Katakuri avait l’habitude de voir des objets s’animer et discuter entre eux devant lui mais ça, c’était un autre genre d’étrangeté. Des centaines de ces hybrides mi-hommes, mi-bêtes, les accueillirent par cette mise en scène pour le moins excessive. Katakuri ne cacha pas sa consternation et n’esquissa pas le moindre sourire sous son écharpe. “La soirée promet d’être longue.” Daifuku, Oven et Smoothie n’étaient pas plus enthousiastes que lui. Personne n’avait envie de ça. 

Une voix s’éleva des enceintes escargophoniques et entonna un chant des plus étranges. Katakuri se demanda si c’était une façon de leur souhaiter la bienvenue ou de leur en mettre plein la vue. Dans les deux cas : c’était un échec. Et très déstabilisant : Mama et Kaido se détestaient cordialement et personne sur cette île ne pouvait l’ignorer, ce n’était pas la peine de faire semblant d’être heureux de les recevoir. Katakuri grinça des dents, impatient que cette chanson interminable prenne fin. Quand son voeu fut enfin exaucé, une silhouette imposante fendit la foule pour venir jusqu’à eux. 

Il devina de qui il s’agissait, ayant déjà entendu quelques mots à son sujet. L’homme était aussi grand qu’il était gros, il faisait tout à fait honneur à la réputation de l’Equipage aux Cent bêtes par sa stature et son aura. Et ce n’était pas souvent que quelqu’un pouvait regarder Katakuri de haut. Il interrogea encore une fois le futur et ne vit aucune intention malveillante de sa part : il comptait vraiment les saluer comme des invités, aussi il en profita pour observer la foule alentour. Les soldats et autres chimères qui les entouraient regardaient Queen avec adoration et pour cette raison, Katakuri ressentit un élan de compassion à son égard. 

Il connaissait ces regards, cette admiration sans limite qui n’autorisait jamais le moindre écart de conduite, sous peine de décevoir une famille — ou un équipage — tout entière. Il était soumis à cette pression depuis bien trop longtemps pour ne pas se sentir amer à la vue d’une floppée de fans. Mais Queen ne semblait pas appréhender les choses de la même façon que lui : il s’en délectait. Quand il arriva à leur hauteur, il bomba le torse et les gratifia d’un solennel : 

— Bienvenue sur Onigashima ! 

King 

King était resté en retrait. Pour être franc, il ne s’intéressait jamais aux échanges entre son capitaine et Big Mom. Cela durait depuis des années et la conclusion de leurs “négociations” était toujours la même : une menace de guerre qui n’aboutissait jamais à rien. S’il faisait acte de présence, c’était par professionnalisme. Il se voyait mal laisser son capitaine à la merci d’ennemis aussi ouvertement dangereux — quand bien même il était parfaitement capable de se défendre tout seul. Il ne pouvait pas être absent. Il avait choisi de se percher en hauteur et contemplait la salle, loin des regards.   

D’autant que ces représentants n’étaient pas n’importe qui. Big Mom choisissait rarement ses généraux pour faire le travail de simples messagers et pourtant, il en avait deux sous les yeux. Smoothie, la plus jeune du lot, se montrait digne de sa position et dominait la conversation. Elle avait certainement envie de s’imposer face à ses frères aînés et ils la laissaient faire volontiers. Surtout un, qui restait dans l’ombre et faisait de son mieux pour se faire oublier. C’était en parti à cause de lui que King était dans la pièce. C’était la première fois qu’il avait l’occasion de voir Katakuri en personne. Sa réputation le précédait et d’après ce qu’il voyait, il correspondait à l’image que colportaient les rumeurs. Il se tenait droit comme un I et, comme King, il scrutait du regard chacune des personnes se tenant dans la pièce, l’air sévère. Malgré tout, il émanait de lui une aura mêlée de fatigue et d’ennui profond. Il n’avait pas du tout envie de se trouver là. 

King s’interrogeait toujours sur la raison de sa présence ici. Priver Whole Cake Island de son gardien le plus puissant, c’était étonnant de la part de Big Mom. Logique si l’idée de base était d’impressionner son vieil ennemi, mais étonnant. D’autant qu’il n’avait pas l’attitude d’un meneur. Ses frères et sa soeur étaient plus petits que lui mais plus “présents”. Il était le seul dont on avait pas entendu la voix, ce qui le rendait plus inquiétant. 

A force de l’observer sans retenue avec des yeux de rapace, Katakuri devina qu’on l’épiait et il leva les yeux vers la cachette de King. Une brève lueur menaçante passa dans son regard mais il ne fit pas un mouvement et, passée la surprise, se concentra de nouveau sur Kaido. La rumeur disait qu’il pouvait voir l’avenir quelques secondes à l’avance, il avait certainement essayé de lire ses intentions et s’était détendu en comprenant que King ne comptait pas descendre de là où il se trouvait, ni tenter quoi que ce soit. Mais il n’avait aucune certitude, son visage camouflé sous l’énorme fourrure qui lui servait d’écharpe cachait une bonne partie de ses expressions faciales, il n’était pas facile à déchiffrer. 

La discussion se prolongea et se montra aussi ennuyeuse qu’à l’accoutumée. Peut-être était-elle plus polie que lorsque les deux capitaines se hurlaient dessus par escargophones interposés mais en dehors de ça : rien de nouveau sous le soleil. Ça parlait de territoires conquis, d’affaires en cours, des trafics de l’un ou de l’autre, du dernier mariage arrangé prévu par l’impératrice… 

— En parlant de ça, s’interrompit Smoothie. Ma mère a un message pour King. 

Il souffla fort et sentit la lassitude l’envahir. Le ras le bol était tel qu’il agissait directement sur son visage et creusait ses cernes. Il en avait marre que ce sujet revienne sur le tapis. Elle ne lâchait jamais le morceau, cette sorcière ? 

— C’est non, répondit-il aussitôt. 
— Depuis quand tu es planqué là haut ?! S’insurgea Queen, vexé de constater seulement maintenant qu’il n’était pas la seule Calamité dans la pièce. 
— Depuis le début de l’entretien, tu es tellement centré sur ta petite personne et l‘attention que tu suscites que tu ne m’as même pas vu entrer. Incompétent. 
 
Queen se métamorphosa et profita des avantages que lui conférait son cou de brachiosaure pour regarder King droit dans les yeux sans avoir à bouger. 

— Répète pour voir ? 
— Ca suffit, grogna Kaido, en gueule de bois et pressé de passer à autre chose. C’est quoi le message de Linlin ? 
— Elle tient à lui faire savoir qu’il est toujours le bienvenu sur Whole Cake Island et qu’elle peut lui donner la main d’un de ces enfants si il y tient. 

King roula des yeux et laissa son capitaine réagir pour lui. 

— Elle est gonflée celle-là, elle n’en a pas marre d’essayer de me piquer mes lieutenants ? 
— Il n’y a que King qui l’intéresse, Seigneur Kaido. 

King fit la grimace sous son masque. La vieille Big Mom avait essayé un nombre incalculable de fois de le faire venir sur son “île paradisiaque” où, disait-on, toutes les races du monde se côtoyaient. Il avait toujours refusé. Et même s’il n’avait pas eu autant de loyauté pour Kaido, il n’éprouvait pas la moindre attirance pour les belles paroles de l’impératrice. Il était bien placé pour savoir que son “paradis” n’en était pas un ; elle régnait sur ses sujets d’une main de fer et pompait leur espérance de vie tout en maintenant ses enfants sous sa coupe grâce à la terreur qu’elle leur inspirait. Il n’avait aucune envie de se retrouver parmi eux. Elle voulait ses gènes, afin de se gargariser d’avoir des descendants lunarias, mais elle pouvait toujours courir. 

— Je répète : c’est non. 
— Elle nous a demandé d’insister, précisa Smoothie, pas franchement convaincue. 

Ils ne doivent pas savoir ce que je suis pour manquer de motivation à ce point, pensa King. Cette perspective le fit rire, aucun d’entre eux ne devait comprendre l’acharnement de leur mère à le vouloir dans sa famille et c’était plutôt comique. Ils devaient se douter qu’il avait quelque chose de particulier — un dos enflammé, pour commencer — mais ne pas voir ce qu’elle pouvait lui trouver de si exceptionnel. Il trouvait là encore plus de plaisir à dire non. 

— Ses enfants encore libres ont tous moins de la moitié de mon âge. Non merci.
— Tu peux demander la main de Mama directement. 
— Qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans “non” ?

Voyant que ça ne menait à rien, Smoothie cessa de quémander et reprit la conversation précédente sans broncher. Elle avait certainement deviné qu’il dirait non et n’avait pas envie de perdre plus de temps sur cette question. King s’en réjouit et écouta paisiblement le reste de la conversation. 

 Katakuri

Plus le temps passait plus il se sentait bouillonner. Rien n’avait de sens sur cette île, voilà qu’ils faisaient la fête maintenant. Avec un banquet et un concert, soi-disant en leur honneur, mais il n’était pas dupe : c’était simplement une excuse pour boire comme des trous. Kaido lui-même avait l’air bien porté sur la bouteille et avait changé de comportement dès l’instant où on lui avait tendu un tonneau de saké. 

Ses frères et sa soeur avaient fini par se faire à l’idée et participaient gentiment aux festivités, tout en faisant démonstration de leurs pouvoirs. Smoothie avait déjà essoré trois personnes et se pavanait devant ses nombreuses admiratrices et admirateurs. Si Katakuri leur avait fait une remarque, ils auraient certainement prétendu que leur attitude visait à montrer la force des combattants de Mama mais il savait que c’était faux, ils aimaient être au centre de l’attention et en profitait tant que c’était encore possible. Il ne pouvait pas leur en vouloir, ce n’était pas souvent qu’ils en avaient l’occasion. Mama changeait systématiquement de favori et la rechute était toujours compliquée pour les enfants qui avaient été habitués à recevoir des montagnes de compliments. 

Katakuri, lui, n’avait aucune idée du plaisir qu’ils pouvaient ressentir à susciter tant d’attention. Il n’avait jamais été le favori de Mama, au contraire, elle l’avait toujours esquivé et considéré avec dégoût. Contrairement à eux, il fuyait les regards comme la peste. Il avait beaucoup de fans mais ils le mettaient toujours mal à l’aise. Ils le considéraient comme un héros mais il savait parfaitement qu’ils lui tourneraient le dos à la seconde s’ils voyaient son vrai visage. Quelques nouvelles recrues de Kaido avaient tenté de s’approcher de lui au cours de la soirée, curieuses de savoir quels étaient ses talents. Il les avait vite déçues : il ne voulait pas qu’on le touche et encore moins dévoiler ses secrets. Heureusement pour lui, un regard suffisait à faire fuir les importuns qui l’approchaient de trop près. Après quelques tentatives infructueuses, il avait réussi à se faire oublier. Il pouvait donc rester cloîtré dans l’ombre, dans un calme très relatif, et attendre que les choses se passent.      

Sauf qu’il attendait depuis longtemps. Trop longtemps à son goût. Le bruit, la musique et les cris devenaient insupportables et pire que tout : il commençait a avoir faim. Il n’avait quasiment rien mangé de la soirée, hormis les rares hors d’oeuvre qu’il pouvait faire passer discrètement sous son écharpe et qui n’étaient pas adapté à son gabarit. Il sentait bien que son apparente absence d’appétit attirait l’attention. Il avait construit sa propre légende afin que personne ne soit jamais tenté de l’observer en plein repas mais en terrain ennemi, tout le monde n’était pas forcément au courant de ce fait. Et il pouvait difficilement s’éclipser sans avoir l’air suspect. Il ne connaissait même pas la zone, il ne savait pas où trouver une cachette sûre. 

Il ferma les yeux une seconde et tâcha de se concentrer malgré la sensation de faim de plus en plus envahissante. Il voulait une vision de l’avenir qui pourrait lui donner une piste, n’importe quoi qui pourrait l’aider. Ce qu’il vit lui redonna un peu d’espoir : Queen s’apprêtait à faire son numéro sur scène, à grand renforts de musique, de chants et de lumières stroboscopiques. La diversion parfaite qui pourrait lui permettre de voler de quoi manger et de s’absenter, ne serait-ce que quelques minutes. Avant que le boucan ne commence, il jeta un bref coup d’oeil aux alentours pour s’assurer que personne ne l’espionnerait pendant la manoeuvre. Comme le lieutenant de Kaido qui les avait observé en silence pendant leur réunion, par exemple. 

Il s’était senti idiot de ne pas l’avoir repéré plus tôt alors que le type était une torche géante. Un seul échange de regard lui avait suffit pour comprendre qu’il fallait se méfier de lui. Il devait être le seul habitant de cette île à les voir pour ce qu’ils étaient : des ennemis lâchés sans surveillance, à seulement quelques mètres de son capitaine. Il agissait comme lui l’aurait fait auprès de Mama, comme un chien de garde.  

Par chance, le géant masqué n’était pas de la partie et la plupart des gardes étaient trop ivres pour se soucier de lui. Il remercia le manque de sérieux de cet équipage et attendit sagement que Queen entonne son tube favori pour se glisser par une porte dérobée.

Il ne remarqua pas la petite souris au grand œil qui était perchée au-dessus de lui depuis le début du banquet. 

King

King aurait aimé pouvoir fermer les yeux plus d’une demie d’heure mais le chant de son petit escargophone le réveilla immédiatement. Il soupira bruyamment et chassa une mèche de ses cheveux qui lui chatouillait le nez. Chaque fois qu’il pensait pouvoir enlever son masque pour respirer un peu, son devoir le rappelait à l’ordre. Il jura entre ses dents et décrocha l’appareil avec mauvaise humeur. 

— Quoi ? 
— Monsieur King, on a repéré une activité suspecte dans les jardins du château. 
— Et alors ? Démerdez-vous et faites votre boulot, vous n’avez pas besoin de moi. 
— C’est à dire que, répliqua la petite voix embarrassée de l’autre côté de l’escargophone. Il s’agit de Charlotte Katakuri...

Son cerveau se mit en marche immédiatement. Effectivement, c’était une bonne raison de le réveiller. Il se redressa et retrouva son comportement de second exemplaire.

— D’accord, quel genre d’activité suspecte ?
— Il a profité du mouvement de foule provoqué par le concert de Monsieur Queen et s’est faufilé dans les jardins, on l’a perdu de vue depuis…

Abruti de Queen, pensa-t-il. Si seulement il avait joué son rôle au lieu de faire mumuse sur scène. Quelle idée stupide de laisser des ennemis divaguer sans surveillance, c’était totalement humiliant de constater qu’ils avaient réussi à perdre ce monstre à plus d’un milliard de berrys sur leur propre base. 

— Et comment vous avez fait pour perdre de vue le type le plus dangereux de ce petit comité, dites moi ?
— Euh… Et bien… 
— Laissez-tomber, je vais m’en charger moi-même. Pour changer. 

Il raccrocha et saisit son masque. L’agacement l’empêcha de le fixer avec sa dextérité habituelle. Il s’en voulait d’avoir été si négligent dans cette histoire. A force de supporter les gamineries de Kaido et de Big Mom depuis des années, il avait presque cessé de la voir comme une adversaire dangereuse et digne de ce nom. Quelle erreur ! A présent, son fils le plus redoutable était en liberté sur l’île et dieu sait ce qu’il avait derrière la tête. Il ne manquerait plus qu’il déniche les ponéglyphes et les vole ! Quitte à déclencher les hostilités avec lui, valait mieux qu’il s’en charge. Il était sans doute le seul de l’île à être de taille contre lui. Jack et Queen ne tiendraient pas cinq minutes.

Il monta la fermeture éclair de son masque et emprisonna ses longs cheveux. Paré pour la chasse, il ouvrit la fenêtre et plongea dans le vide. Ses ailes le portèrent tout au-dessus de l’île. Il les replia et fonça en piqué vers les jardins. Si Katakuri avait échappé aux yeux des Marys, il n’échapperait pas à son regard à lui. Être un ptéranodon n’apportait que des avantages, dont une vue particulièrement perçante. Il survola la cime des arbres en planant le plus discrètement possible, sans flammes pour le trahir. Par chance, il faisait déjà nuit noire et même avec toutes les lumières de l’île, il n’y avait aucune chance pour que Katakuri puisse le voir dans un ciel d’encre. 

Après plusieurs minutes à voler en rond, il lui vint une idée. Il n’avait aucune garantie qu’il lui réponde, mais ça valait le coup de tenter. Il se posa sur une sculpture imposante à l’effigie d’une probable divinité de Wano et chercha son escargophone. Il attendit un moment sans que rien ne se passe. 

— Allez, décroche, petit branleur. 

Le petit animal qui se tenait dans sa main ouvrit les yeux et lui jeta un regard furieux. Il avait enfin réussi à joindre Yamato. 

— Non, je ne viendrais pas à votre concert, inutile d’insister.
— Tu es dans les jardins ? L’ignora King en venant à l’essentiel. 
— Pourquoi ? 
— Un invité dangereux s’est éclipsé, je veux savoir si tu l’as vu. 
— Euh, réfléchit-il. Non. Je n’ai croisé personne. 
— Tu es sûr ? 
— Oui. Par contre j’ai vu un gros truc blanc et visqueux qui n’avait rien à faire là si ça t’intéresse. 
— Dis moi où.

Katakuri 

Katakuri s’efforça de ne pas être trop long. Il avait déjà perdu un temps fou en s’éloignant autant du château. La tentation de la solitude et du silence avait été trop forte. Il ne se souvenait même plus de la dernière fois où il s’était retrouvé dans un endroit aussi paisible. Pas d’objets chantants aux manières intrusives, pas de foule bruyante, pas de regards braqués sur lui. Il s’était laissé porter par l’euphorie du moment, il en avait presque oublié de manger. 

Il avait finalement choisi un petit coin isolé, caché par des arbres suffisamment hauts pour lui, et avait bâti son abri habituel afin de s’y camoufler. Enfin sûr d’être dissimulé au regard d’autrui, il dénoua son écharpe et libéra sa pauvre mâchoire crispée. Il avait serré les dents toute la soirée et s’était écorché les joues. Il eut une pensée pour Brûlée ; elle lui ferait certainement payer de s’être encore fait mal. Il ne le faisait pas exprès mais elle avait raison, il était capable d’oublier la douleur pour faire bonne figure. Il plia son long corps et s’étendit de tout son long pour se prélasser dans l’herbe. Chaque fois qu’il parvenait à quitter sa position statique pour s’allonger, il se sentait revivre, ses muscles se relâchaient et cessaient de lui faire mal. Plus il vieillissait, plus son propre poids le faisait souffrir. Il enviait Mama d’avoir Zeus sous la main pour la transporter. 

Il tira de sa veste les plats qu’il avait récupérés sur le buffet de Kaido et les goûta enfin. Il aurait préféré faire comme d’habitude et engloutir des donuts par dizaine, le sucre l’aurait réconforté, mais il fit avec. Il ouvrit sa gueule béante et y jeta un animal rôti tout entier. Ses larges crocs brisèrent les os sans mal pour laisser le jus et la sauce lui couler dans la gorge. Le goût salé et assaisonné aux herbes n’avaient rien à voir avec ce qu’il avait l’habitude de manger. Il n’était pas sûr d’aimer ça mais il avait trop faim pour pinailler. Il jongla avec quelques pomme de terre avant de les faire tomber dans son gosier. 

Petit à petit, il se sentait de plus en plus détendu et laissait libre cours à sa gloutonnerie habituelle. Si seulement il n’avait pas besoin de se planquer comme un enfant qui faisait une grosse bêtise, les choses seraient tellement plus simples. Au fond de lui, il mourrait d’envie d’envoyer valser son cabanon en mochi, de rugir sur tous les cons qui oseraient faire le moindre commentaire à la vue de son goitre et de manger en paix. Malheureusement, des années et des années de “Cache ton ignominie !” l’avaient enfermé dans une honte trop tenace pour qu’il se rebiffe. Il n’avait plus de place pour la rébellion, il était convaincu. 

On lui avait expliqué dès son plus jeune âge qu’il était bien trop laid et que sa bouche de baudroie était une offense pour sa famille. Il avait beau être puissant, efficace, docile, rien ne parvenait à compenser l’injure que représentait son visage aux yeux de Mama. Elle, Brûlée et ses frères avaient été assez bons pour garder le secret et l’avait aidé à construire la légende qui l’entourait. Cette stratégie avait sauvé l’honneur et rendu tout le monde heureux, alors il jouait le jeu. Même si ça lui était pénible de toujours manger seul, tout le temps. 

Il termina paisiblement son repas improvisé et se releva. Il avait fait en sorte de ne pas être trop long afin qu’on ne remarque pas son absence. Il savait que son attitude était offensante pour ses hôtes mais il n’avait pas eu le choix, il ne pouvait pas se permettre de s’affaiblir. La seule chose qu’il regrettait, c’était d’être allé aussi loin pour profiter du calme. C’était égoïste de sa part, ses frères et soeurs pourraient avoir des problèmes et ce n’était pas ce qu’il souhaitait. Aussi, il se dépêcha. 

Il utilisa son pouvoir et détruisit son petit abri. Le cabanon blanc redevint une partie de lui-même et disparut, laissant l’herbe alentour toute aplatie et couverte de miettes. Il ramassa son écharpe pour la remettre autour de son cou, quand soudain un frisson d’angoisse le fit suer à grosses gouttes. 

— Je te dérange peut-être ? 

Il leva les yeux et aperçut, immobile entre les arbres, le lieutenant de Kaido qui l’avait déjà surpris la première fois. Depuis quand était-il là ? 

Il était si grand et si discret que Katakuri aurait pu le confondre avec un arbre. Sa forme hybride avait accentué son camouflage : ses ailes pointues et ses bras tordus passaient facilement pour des branches et le feu qui lui léchait le dos s’était éteint pour ne pas le trahir. Il était si stupéfait de le voir qu’il en oublia de remettre son écharpe. Lorsqu’il réalisa que des yeux inconnus l’observaient sans que sa gueule ne soit protégée, il fut pris d’un vertige. Il recula d’un pas, choqué d’avoir été aussi stupide. 

Comment avait-il pu se laisser aller comme ça ? Il n’avait même pas senti sa présence, ni deviné ce qui allait se passer alors que cet homme était certainement un des rares de cette île à pouvoir rivaliser avec lui. Il avait négligé son devoir et s’était conduit comme un idiot tout ça pour manger ? Pour fuir le bruit ? Quel genre de fils oubliait son devoir envers sa famille aussi facilement ? Sans compter qu’il avait certainement mis cet ennemi en colère, à se balader comme ça sur son territoire alors qu’il aurait dû rester à sa place. Maintenant, Mama risquait de payer le prix de sa bêtise et il ne savait pas comment réagir pour rattraper la catastrophe. 

King

King s’était attendu à tout sauf à cette réaction.

Il pensait que Katakuri s’était planqué pour passer un appel à son capitaine — sa mère — ou pour magouiller quelque chose mais il voyait bien qu’il l’avait interrompu dans quelque chose de plus intime. Il l’avait deviné à l’instant où il avait vu son visage. Ainsi donc, il ne portait pas cette écharpe par simple sens esthétique. Il la portait pour cacher son visage. King avait pris ça pour de la frime ; il avait d’abord pensé qu’il s’agissait d’une manoeuvre pour accentuer son apparence mystérieuse et charismatique. Il ne s’était pas attendu à découvrir une large bouche garnie de crocs gigantesques là-dessous. 

Et il n’y aurait aucunement prêté attention s’il n’avait pas eu l’air aussi choqué de voir King en face de lui à cet instant. N’était-il pas capable de voir dans le futur finalement ? 

Katakuri recula maladroitement, comme un enfant pris en faute, et fit un geste désespéré pour cacher sa mâchoire avec la paume de sa main. King se sentit gêné. Il pensait surprendre un rival puissant et se livrer à une confrontation dangereuse et décisive pour leurs deux équipages mais il se retrouvait face à un homme complètement déboussolé d’avoir été découvert. Qu’est-ce qu’il pouvait bien fabriquer sous son abri pour avoir aussi honte ? Était-ce en rapport avec cette bouche qu’il s’était empressé de cacher ? 

Heureusement pour eux deux, l’embarras passa assez vite. Katakuri renoua son écharpe autour de sa gorge et retrouva son sérieux habituel. Il fusilla King d’un regard qui aurait fait s’évanouir le commun des mortels. Il y avait dans ses yeux une colère sourde et meurtrière qui redonna confiance à King. Malgré tout, il se sentait toujours gêné. Il se demanda s’il avait bien fait de le surprendre, peut-être aurait-il dû se contenter de l’observer de loin et de guetter ses mouvements. Il avait l’impression qu’il venait de déclencher une guerre rien qu’en apercevant le visage de Katakuri. Il réfléchit une seconde et essaya de se souvenir des rumeurs qui circulaient à son sujet : sa popularité au sein de son propre équipage n’avait pas d’égal, il était le plus puissant et le plus renommé. On disait de lui qu’il n’avait jamais connu la défaite, que son dos n’avait jamais touché le sol, qu’il n’avait jamais été marié, qu’il voyait l’avenir… 

Pourquoi quelqu’un qui semblait si invincible était-il furieux à ce point ? 

Ce n’était pas important. Il rappela à l’invité ce pourquoi il était là. 

— C’est dans tes habitudes de ficher le camp en plein milieu du repas pour espionner et quadriller le terrain ?

Katakuri plissa les yeux. Il avait l’air extraordinairement sévère et entendre la voix de King lui fit retrouver ses esprits. 

— Je ne quadrillais rien du tout. Et il me semble que celui qui joue l’espion ici, c’est toi. 

King cilla plusieurs fois, surpris par son aplomb. Il fallait du cran pour oser dire un truc pareil alors qu’il avait passé vingt minutes dans une cabane mystérieuse après avoir faussé compagnie à tout le monde lors d’une fête donnée en leur honneur. Mais pouvait-il lui en vouloir ? Lui même aurait fichu le camp pour ne pas avoir à supporter la voix de Queen. Et il avait raison, il se sentait comme un pervers alors qu’il n’avait fait que son devoir en surveillant un ennemi. Toute cette situation était surréaliste. 

Comme Katakuri continuait de le dévisager, il soupira. 

— Détends-toi, je dirais rien pour ta bouche.

Il pensait que cette déclaration le calmerait mais au contraire, il se crispa davantage et rentra la tête dans les épaules comme un gros chat énervé. Il enchaîna aussitôt pour reprendre le dessus. 

— Qu’est-ce que tu fabriques ici si ce n’est pas dans le but de nuire à mon capitaine ? 

Katakuri n’avait pas bougé et paraissait prêt à bondir au moindre geste brusque mais il se rappela soudain qu’il était le fautif dans l’histoire, pas King. 

— Je voulais simplement fuir ce concert infernal. 

King ricana plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Savoir que Queen passait pour le roi des emmerdeurs aux yeux du fils prodige de Big Mom était assez délicieux. 

— Je m’excuse pour ça, c’est vrai que c’est la pire façon d’accueillir des invités. Malheureusement, je n’ai pas l’autorisation de décapiter mon collègue, dit-il en espérant le dérider un peu. 

Katakuri n’eut aucune réaction, fidèle à sa réputation d’homme sérieux en toute circonstance. 

— Seulement, poursuivit King, je ne peux pas laisser un général de Big Mom se balader librement sur notre île. Tu peux profiter du calme mais pas en mon absence. 
— Je n’ai pas besoin d’une nounou. 
— Et moi j’ai besoin d’une sieste. Pourtant je vais te coller au train.

Katakuri capitula et reprit la direction de l’espace de concert d’un pas agacé. Sans un regard pour King. Celui-ci se demanda si les choses étaient aussi simple : avait-il vraiment cherché à fuir le bruit et la foule ? Si c’était le cas, il infligeait à cet homme une torture qu’il cherchait, lui-même, à fuir en permanence. 

 Katakuri 

 
Katakuri était perplexe. Il pensait que King aurait fait preuve de plus de sévérité envers lui. Au lieu de ça, il se contentait de lui filer le train dans les jardins. Il avait certainement mieux à faire, qu’est-ce qu’il foutait là ? Il l’avait vu sans son écharpe, ça ne lui suffisait pas ? Il en voulait plus ? 

Il avait entendu dire de lui qu’il était sadique, c’était peut-être sa façon de la torturer. Mais il avait du mal à y croire. 

Passée l’horreur d’avoir été pris la main dans le sac — et encore, il ne l’avait pas vu se nourrir — il avait vu le futur et n’avait constaté aucune animosité de sa part. Pas même un geste violent. Et le plus étrange : il avait à peine bronché devant son visage. Sa bouche monstrueuse ne lui avait pas échappée, puisqu’il avait affirmé qu’il tiendrait sa langue à ce sujet, mais il n’avait pas eu l’air plus surpris que ça. Peut-être était-ce à cause des membres de cet équipage, qui avaient tous des apparences plus ou moins grotesques. A ces yeux, la gueule de Katakuri était peut-être d’une sobriété des plus quelconque. 

Cette pensée le surprit. Il se risqua à jeter un coup d’œil par dessus son épaule pour voir s’il le suivait toujours. C’était le cas : King marchait paisiblement derrière lui, sans se soucier des flammes rougeoyantes qui dansaient sur ses épaules. C’est alors que l’évidence le frappa : lui aussi était masqué. Son visage était entièrement recouvert de cuir noir, de pointes et de lanières solides. Seuls ses yeux, rouge comme deux rubis, étaient visibles. Il se cachait encore plus que lui, son visage était-il pire que le sien pour que sa bouche le laisse autant de marbre ?

— Pourquoi caches-tu ton visage ? Demanda-t-il alors, curieux de savoir s’il était le seul des deux à cacher une difformité. 
— Ca me regarde, se contenta-t-il de répondre sur un ton neutre. 
— Tu as vu le mien, la correction voudrait que tu me rendes la pareille. 

King leva les yeux au ciel. Invoquer la politesse n’allait sûrement pas le convaincre. 

— Sûrement pas. J’ai plus de raisons de porter un masque que toi. 
— Vraiment ? 
— C’est plutôt à moi de te demander pourquoi tu caches le tien. A cause de tes cicatrices ?

Cette fois, Katakuri perdit son sang froid et amorça un geste pour empoigner son trident. Il voulait menacer King. Il jeta un petit coup d’oeil dans le futur avant de faire quoi que ce soit. Encore une fois, il ne vit aucune violence de sa part. En revanche, il le vit empoigner fermement son arme et se rapprocher pour le toiser de toute sa hauteur. Il n’avait pas réalisé que King était plus grand et plus massif que lui. Il décida de se passer de cette humiliation et renonça. 

— La raison pour laquelle j’épargne la vision de ma mâchoire au reste du monde est assez évidente. 

Il reprit sa route, les poings serrés. Il comptait retourner à la salle de concert mais il préféra se montrer mesquin. Il allait faire marcher King. Puisqu’il voulait lui coller au train, il n’avait qu’à se montrer utile et lui faire faire le tour du propriétaire. Il prit la route sur sa gauche et se retrouva face à un escalier. Il le descendit. 

— Quitte à ne pas s’embarrasser avec le protocole habituel, autant être direct : Pourquoi Big Mom t’a envoyé ? L’interrogea King, pas du tout embêté par son changement d’itinéraire. 

Katakuri se fit la réflexion que c’était la seule question intéressante qu’on lui avait posé ce soir. 

— Je ne sais pas, avoua-t-il. Probablement pour que je vous impressionne. 
— Je vois. 
— Pourquoi ma mère tient à tout prix à te récupérer ? 

King resta silencieux quelques instants et Katakuri sut qu’il avait tapé juste. Il attendit patiemment la réponse. 

— Elle tient à collectionner les gens, je suppose. 
— Qu’as tu de particulier pour qu’elle te veuille ? Tu as l’air de le savoir. 

Il repensa à son masque et au visage qu’il pouvait bien cacher dessous. Mama savait-elle qu’il en portait un ? Sûrement. Mais la laideur de ses beaux-fils ne la dérangeait pas, elle visait les alliances et les gènes. Or, King était puissant et ce n’était pas n’importe qui, il n’y avait rien d’étonnant à ce que Mama lui porte autant d’intérêt. Même s’il était aussi laid que lui, ça n’avait pas tant d’importance à ses yeux. Mais pourquoi s’acharnait-elle autant ?  

— Je le sais, répondit King sans donner plus de détails. Tourne à droite en bas des escaliers. 
— Je ne retournerai pas à ce concert, grogna Katakuri. 
— Ça ne mène pas au château. 

Intrigué, Katakuri obéit. Il bifurqua sur sa droite et, après quelques mètres, apparut un hangar gardé par un petit groupes de gifters. Ceux-ci semblaient tous saouls comme des vaches et poussèrent des cris de surprise en voyant Katakuri surgir des fourrés. 

— Gyaaaaah ! ALERTE ! ALERTE ! PREVIENS KING ! 
— Je suis là, bande d’abrutis. 

Tous se calmèrent mais continuèrent de trembler face aux deux hommes géants qui s’approchaient d’eux. 

— Vous êtes en train de glander là, non ? Les engueula King. 
— N… Non ? 
— Foutez moi le camp, quitte à picoler allez le faire chez Queen. 

Aucun d’entre eux ne discuta, ils détalèrent comme des lapins et Katakuri se fit la réflexion que ce type ne devait pas avoir de fanclub qui lui courait après vue la frousse qu’il flanquait à ses subordonnés. Il l’envia avec force. Toutefois, King sembla embarrassé. 

— Notre armée est plus compétente que ça normalement. 
 
Cette fois c’est Katakuri qui laissa échapper un gloussement. 

King

King se félicita de porter un masque qui lui couvrait entièrement le visage. De cette façon, il pouvait cacher sa honte d’avoir montré le tas de branquignoles qui leur servait d’armée à un invité prestigieux. Il n’avait pas fait de commentaire mais avait poussé un grognement bizarre qui pouvait passer pour un rire. Il se jura de ne plus jamais faire confiance au moindre gifter et poussa la porte, plus très sûr de ce qu’il faisait. 

Il ne savait même pas pourquoi il ne s’était pas contenté de conduire Katakuri droit au bercail. Son propre besoin de calme et sa curiosité avait eu raison de son bon sens. Il voulait profiter de leur envie à tous les deux de ne pas avoir à subir Queen pour avoir une conversation digne de ce nom. Il poussa la porte du bâtiment, remerciant son capitaine d’avoir exigé des portes adaptées à sa taille sur toute l’île et amena Katakuri à une table. 

— Bien, commença-t-il, ici : pas de bruit, pas de gêneurs, pas de musique atroce chantée par un crétin, c’est l’endroit idéal pour se poser. Tu n’as plus besoin de te planquer. 

Katakuri

Katakuri plissa à nouveau les yeux, méfiant. King ouvrit une grande caisse d’un seul doigt et en sortit un tonneau. Entre ses mains, celui-ci passait aisément pour une simple bouteille. Il le fit rouler jusqu’à Katakuri et continua de piller leurs réserves. Est-ce qu’il avait deviné qu’il s’était caché pour manger et voulait le pousser à bout ? Il n’y croyait pas trop. Il essayait sans doute d’être cordial. Contrairement à ce que laissait présager son apparence — plutôt terrifiante — il ne dégageait aucune agressivité. Et encore une fois : il n’avait même pas tressaillit en voyant son vrai visage. Il était contrarié qu’un adversaire ait pu faire faux bond à la réception mais il avait su rester calme. Par sécurité, il lut encore une fois l’avenir et vit King lui servir à boire. 

Il se demandait ce quel était le but de sa démarche. Aussi, il le laissa faire, sans dire un mot. Soudain, l’escargophone qu’il avait rangé dans la poche intérieure de sa veste se mit à chanter. Son estomac se serra. Pourvu que ce ne soit pas Mama, ne put-il s’empêcher de penser. 

— Décroche, t’embête surtout pas pour moi, se moqua King en feignant de ne pas être intéressé. 

 Katakuri soupira et répondit. De toute façon, il n’avait rien plus rien à cacher. 

— Quoi ? Grogna-t-il. 
— Frangin ? Ca fait des heures qu’on te cherche, où es-tu ? 

C’était Oven. Il hurlait dans le combiné pour couvrir le bruit du concert. Il avait bu, de toute évidence, mais Katakuri n’aurait pas su dire s’il était vraiment fâché contre lui. Il était prêt à parier qu’il venait tout juste de s’apercevoir de son absence. 

— Je suis allé faire un tour. 
— Tu aurais pu prévenir ! Ta “merienda” ne pouvait pas attendre ?

Son jumeau était parfaitement au courant de ses “petits soucis” de nourriture et n’avait aucun scrupule à l’évoquer mais cette fois Katakuri aurait préféré qu’il s’abstienne. Même s’il ne montrait aucune envie de battre, il n’avait aucune envie que King soit au courant de sa principale faiblesse. Il grogna en réponse. 

— Qu’est-ce que tu veux, Oven ? 
— Rien, juste savoir ce que tu fais, souffla son frère. Enfin, tant que tu es en balade, profites-en pour faire le tour du propriétaire, ça pourrait intéresser Mama. 

Katakuri posa ses yeux sur King. Il avait calé son visage dans sa main et l’écoutait attentivement. Super, pensa Katakuri, maintenant il ne va plus me lâcher et on est dans le pétrin. 

— Je ne vais pas pouvoir faire ça. 
— Pourquoi pas ? 
— Il faut que je te laisse. 

Il raccrocha avant que la situation devienne encore plus embarrassante. King le fixait de ses yeux perçants et il pouvait y lire la satisfaction d’avoir empêché un désastre.  

— Qu’est-ce qu’une “merienda” ? L’interrogea-t-il en poussant une coupe d’alcool dans sa direction. 
— Un repas. Je ne mange pas en public. 

Puisque King l‘avait déjà espionné il n’avait aucune raison de lui mentir à ce sujet. 

— C’était ça que tu faisais dans ta cabane ? 

Katakuri resta silencieux. Il n’avait pas envie d’en parler et encore moins envie de consommer de l’alcool devant lui. Après tout, il ne l’avait pas vu en train de se nourrir, l’honneur était sauf. Il ne pouvait pas prendre le risque de jeter la honte sur sa famille en laissant ce type voir comme sa bouche pouvait se déformer. Mama tenait beaucoup à recruter King, si jamais elle apprenait qu’il avait été définitivement rebuté par cette idée parce qu’il avait surpris Katakuri en train de manger… 

Il préférait ne pas y penser. Lola avait été la première — et la seule — de ses enfants à déclencher son courroux pour avoir gâché ses ambitions, il en avait été témoin et n’avait aucune envie de subir le sort qu’elle réservait à sa soeur. 

— Bon, parlons sérieusement : pourquoi vous êtes venus ici ? C’est quoi la vraie raison ? 

Surpris parce ce brusque changement de conversation, Katakuri mit un petit moment avant de répondre. 

— Il n’y a pas de raison cachée. 
— Je ne peux pas croire ça. 
 
Les flammes dans son dos s’agitèrent brusquement. 

— Je suppose que tu as vraiment profité de ton repas secret pour t’éloigner, mais tu devais avoir une idée derrière la tête. C’était quoi ? Tu espérais trouver nos ponéglyphes peut-être ? 
— Je ne suis pas stupide, se vexa Katakuri. Si on m’avait confié une mission aussi importante, je ne me serai pas arrêté pour manger sur le trajet. 

King n’insista pas davantage et se servit une rasade dans une autre coupe, sans laisser voir si il était convaincu ou non. Katakuri avait du mal à croire qu’il voulait boire en sa compagnie. S’il croyait pouvoir le manipuler en le saoulant il était bien naïf. 

— C’est que j’ai du mal à comprendre pourquoi la vieille — pardon, Big Mom, se rattrapa-t-il devant le regard furibond de Katakuri — vous a choisi vous, ses généraux. Elle a forcément quelque chose derrière la tête. 
 
— Je n’ai rien à te répondre. Nous quitterons cette île dès que ce banquet sera terminé. Point. 
— T’es pas très causant comme type, c’est ça ? 
— Je n’ai aucune raison de te faire la conversation. Et je ne comprends pas bien pourquoi tu essayes de me faire boire, si tu tiens à revoir ma bouche, je peux toujours te dévorer le visage. 

Il ne pouvait pas voir le visage de King mais il devina, à la façon qu’il avait de plisser les yeux, qu’il souriait. 

— Je suis simplement enthousiaste à l’idée de discuter avec quelqu’un qui m’est à peu près semblable, pour une fois. Je me fiche complètement de ta bouche. 

A cet instant, le cerveau de Katakuri se figea. Tous les moments où on s’était moqué de lui repassèrent devant ses yeux. Il revoyait les rires et les doigts pointés sur lui, les insultes qui fusaient dans tous les sens : “Eh, gueule de lotte !”, “Dégueu !”,  “Casse-toi, sale monstre !” Il revoyait Perospero lui faire la morale : “Si tu couvrais cette bouche, peut-être que t’aurais des amis…” Les rares inconnus qui l’avaient vu se nourrir avait toujours eu la même réaction : ils avaient hurlé de dégoût avant de fuir sa vengeance. 

Tout avait toujours été à propos de sa bouche. Toute sa vie était organisée autour de sa bouche. Brûlée avait été défigurée à cause de sa bouche, Mama le repoussait à cause de sa bouche… 

Jamais personne ne lui avait dit : “Je me fiche de ta bouche.” Il détourna le regard pour cacher son trouble. 


King 

Il avait mis dans le mille en mentionnant sa bouche. Katakuri avait rougi violemment avant de se détourner de lui. Mais il ne se décoinça pas pour autant, il donna encore plus l’air de vouloir se cacher. Ce n’était plus de la timidité à ce stade. 

Il se demanda à quel point Big Mom maltraitait ses enfants pour qu’à son âge, il ne soit même pas capable de répliquer face à une remarque complètement anodine. Cela dit, il avait appris beaucoup de choses en très peu de temps et ce qu’il avait pris pour un mensonge minable était la stricte vérité. Charlotte Katakuri, l’élément le plus puissant de l’équipage de l’impératrice rivale de Kaido, était extraordinairement complexé. Il avait risqué l’incident diplomatique en quittant la réception en leur honneur afin de se sustenter au calme pendant quelques minutes sans avoir des milliers d’yeux braqués sur son visage. 
  
Il en était le premier surpris mais il ressentait de la sympathie pour lui. Même s’il n’était pas dans la même situation, il avait une bonne idée de la fatigue qui devait être la sienne. Les rides qui creusaient le front de Katakuri et lui donnaient cet air perpétuellement anxieux n’étaient pas dues à son seul âge. Lui-même ne pouvait se détendre, à visage découvert, que quelques minutes par jour et ça se ressentait sur son humeur. Il ne pouvait que le comprendre. 

D’ailleurs, depuis qu’il était en sa compagnie, il se sentait plus détendu. C’était rare ; King n’était pas quelqu’un de sociable, la présence des autres dans ses pattes avait tendance à l’agacer. Il finissait toujours ses journées assommé par la migraine et épuisé par les intéractions sociales affligeantes qu’il devait subir. Combien de fois il avait changé de tenue avant de trouver des vêtements qui résistaient aux flammes dévastatrices qui caractérisaient sa colère ? Il ne se passait pas une semaine sans que son dos ne se retrouve brûlé par son propre feu. Quand il avait opté pour cet habit de cuir noir Queen s’était bien foutu de lui : “Tu ressembles à un bourreau d’Impel Down mais qui serait une version sexuelle bien sordide.” 

 Il s’était habitué. Ses poings serrés, son front plissé, son irritabilité étaient devenus la norme. Il avait oublié ce que ça faisait de ne pas être énervé. Mais ce qu’il ressentait à cet instant le lui rappelait et sa sympathie à l’égard de Katakuri se transforma en reconnaissance. Il pouvait bien en profiter un peu, pour une fois. Il attrapa la coupelle qu’il s’était servi et la porta à sa bouche. Il se fichait bien que Katakuri veuille lui parler ou non, il appréciait le silence et la présence de quelqu’un qui ne se sentait pas obligé de rouler des mécaniques ou de hurler pour lui parler. 

Néanmoins, il observa une réaction sa part. Il le dévisagea et parut déconcerté.

— Tu ne te démasques pas pour boire ? 

King sourit. 

— Pas besoin. 

D’humeur malicieuse, il lui fit une démonstration de son pouvoir et se métamorphosa brièvement. Son bec s’allongea en même temps que le cuir souple de son masque. Il put en tremper la pointe dans la coupe et avaler sans mal. Katakuri croisa les bras sur sa poitrine, visiblement contrarié. 

— C’est de la triche, dit-il simplement. 
— Je ne vois pas en quoi ce serait différent de ta cabane en, il s’arrêta au milieu de sa phrase et claqua des doigts pour inviter Katakuri à la compléter. Je ne sais pas quel est ton pouvoir. 
— Le pouvoir du mochi. 

Un silence suivit cette déclaration. 

— Les paramecias, vous avez du mérite pour réussir à devenir aussi puissants avec des pouvoirs aussi ridicules. 
— Tu es toujours aussi aimable ou c’est parce que je suis un ennemi ?
— Je peux être dix fois plus grossier. 

Il prit une nouvelle gorgée et se félicita d’avoir réussi à le faire se rebiffer. Quelque part, il voulait que Katakuri se sente à l’aise. Il l’avait surpris dans un moment de vulnérabilité et la sympathie qu’il éprouvait lui demandait de remettre les pendules à l’heure. Face à quelqu’un pour qui il éprouvait du respect, il ne voulait pas l’humilier ou faire qu’il se sente inférieur. Il voulait l’inviter à lui rendre la pareille. Ce qu’il fit après avoir enfin accepté de ramasser sa coupe d’alcool. 

— Ce n’est pas étonnant que tu ne sois pas à la fête non plus si tu te comportes comme ça avec tout le monde, dit-il dans son écharpe.  
— Ce que tu appelles une “fête” j’appelle ça “les habitudes de Queen”. Je n’y suis pas parce que je les fuis comme la peste. 
— Il fait ça souvent ? 
— Trop à mon goût. 
— Pas étonnant que tu refuses les demandes de Mama alors, tu ne tiendrais pas un jour sur Whole Cake Island. 

King frissonna en imaginant un pays où tous les habitants étaient aussi envahissants et exubérants que Queen. Katakuri hésita à retirer son écharpe pour boire, il tira vaguement dessus et jeta un coup d’oeil à King. Il espérait certainement qu’il détourne poliment le regard mais il ne le fit pas. Il ne fallait pas abuser, il voulait le mettre à l’aise mais il n’allait pas plier devant sa pudeur. Katakuri le comprit et renonça à boire, avec un air de défi. 

— Je ne vois pas pourquoi je serais le seul à découvrir mon visage, dit-il soudainement. Si tu veux qu’on soit quitte, enlève ton masque. 

Il est malin, pensa King. Ou très attaché à l’honneur.  

— Je ne peux pas faire ça, rappela King. 
— Pourtant tu vas le faire. J’en déduis que tu me respectes assez pour ça et c’est tout ce que j’exige pour boire.

C’était donc vrai, il était capable de voir quelques secondes dans le futur. Il n’était pas ravi d’avoir à obéir à cette injonction mais il avait raison, s’il n’avait pas eu un tant soi peu honte de l’avoir surpris dans une position aussi intime, il n’aurait jamais envisagé de le faire. Or, il reconsidéra la question : Katakuri n’avait pas l’air au courant de ce qu’il avait en face de lui mais que pourrait-il faire une fois son visage découvert ? Tout raconter à sa mère ? Elle savait déjà. Elle savait et elle n’avait pas balancé, ses propres enfants n’avaient pas l’air au courant. Et quand bien même Katakuri serait pris d’une envie soudaine de le livrer au gouvernement — ce qui était improbable — il n’aurait pas la possibilité de le faire sans livrer bataille. Et il ne ferait que s’infliger des blessures dispensables qui pourraient porter préjudice à Big Mom tout en aggravant la situation entre leurs deux équipages. 

Il pouvait se montrer, au moins quelques secondes. 

— La moindre des choses, c’est que je vois ce que tu caches moi aussi. 
— Très bien, si ça peut effacer la faute d’avoir vu tes dents. 

King regarda autour de lui, pour être sûr que personne n’était caché alentour, puis il passa les mains derrière sa tête.

Katakuri 

Katakuri ressentit une petite crampe de stress en voyant King défaire son masque. Il s’en voulait de l’obliger à faire ça ; il savait à quel point c’était humiliant. A vrai dire, il ne pensait pas qu’il allait le faire, il avait voulu le provoquer pour rentrer dans son jeu. Il ne voulait pas percer son secret. Il voulut l’arrêter mais ne le fit pas, ça aurait été encore plus embarrassant qu’il l’arrête en cours de route et il était suffisamment gêné comme ça. Il ne voulait pas qu’il le croit si faible. 

Il était complètement perdu depuis qu’ils étaient tous les deux. Il ne comprenait pas son comportement, il avait le sentiment qu’il essayait d’être amical mais était toujours sous le choc de savoir qu’il avait vu sa gueule. Gueule qui ne l’avait même pas fait trembler. Quelle infirmité pouvait-il cacher sous ce masque pour être aussi indifférent à sa laideur ? Avait-il vraiment envie de savoir ce dont cet homme avait si honte ? Etait-ce vraiment le respecter que de le forcer à lui montrer son visage ? Bien sûr, il n’avait pas l’intention de rire ou de grimacer de dégoût, jamais il ne le ferait, même envers un ennemi, mais il n’était pas tranquille. Il n’avait jamais eu à affronter cette situation depuis une autre position que celui qui doit subir le regard de l’autre. 

Il le fixa sans ciller alors qu’il dézippait la fermeture de son masque derrière sa tête, à la base de la nuque. Il déboutonna quelques attaches et quelques lanières compliquées, croisa le regard de Katakuri une dernière fois, puis il tira sur les pointes qui recouvraient ses oreilles. Le masque tomba dans ses mains et une cascade de longs cheveux blancs glissèrent sur ses épaules. Il secoua la tête une seconde pour les remettre en place, passa une longue tresse derrière son oreille et s’accouda contre une caisse, laissant la possibilité à Katakuri de le regarder. 

De l’admirer aurait été plus exact. Il s’était attendu à tout sauf à ça. 

Il pensait découvrir un visage similaire au sien, abîmé, déchiré et monstrueux… Mais c’était tout le contraire : c’était le plus bel homme qu’il n’avait jamais vu. 

Il n’y avait pas un seul de ses traits qui n’était pas magnifique. Sa peau était brune avec un éclat chaud et lumineux, ornée d’un élégant tatouage floral autour de l’oeil droit. Par réflexe, Katakuri égara son regard sur sa bouche et manqua de s’étrangler sous son écharpe. Il avait des lèvres pleines qui aurait fait pâlir d’envie ses soeurs les plus chastes. Une beauté pareille lui faisait l’effet d’un coup de poing en pleine face. Pour un lieutenant de l’équipage de Kaido, qui rassemblaient des guerriers terribles aux physiques cauchemardesques, il faisait hors sujet. Jamais il n’avait rencontré quelqu’un d’aussi séduisant et pourtant, dieu sait qu’il avait vu défiler des têtes lors des Tea parties de Mama. Les seuls détails qui permettaient de savoir qu’il n’était pas un être parfait étaient ses cernes violacées, témoins de sa fatigue, et l’expression de profonde mélancolie qui se dégageait de lui.  

Il ne savait plus où se mettre. Il regrettait amèrement de lui avoir demandé de se démasquer car il était incapable de ne pas écarquiller les yeux de surprise. 

— Quoi ? T’es déçu ? Demanda King, tout en donnant l’air d’avoir l’habitude de provoquer des silences béats. 

Maintenant que son visage était dégagé, ses mimiques étaient accessibles aux yeux de Katakuri et elles lui donnaient encore plus de charme. C’était trop pour lui. 

— Pas du tout, s’exclama-t-il brusquement avant de se rattraper. Je veux dire : non. Il n’y a rien qui peut décevoir mais… Pourquoi est-ce que tu caches ça ?  

King fronca les sourcils sans comprendre. 

— Ca me paraît… assez limpide non ?
— Mais… 

Katakuri était abasourdi. Pourquoi diable portait-il un masque ? Il était si beau, pourquoi avoir honte ? Kaido lui avait-il ordonné de se costumer pour avoir l’air plus effrayant qu’il ne l’était ? Non, impossible. La beauté se portait en triomphe, elle ne se planquait pas. En tout cas, il comprenait mieux pourquoi Mama le voulait autant dans la famille. Si ses frères et soeurs savaient… Ils se bousculeraient pour l’épouser sans poser de question. 

— Tu ne sais vraiment pas ce que je suis en fait ? Poursuivit King, cette fois légitimement surpris. 

Katakuri ne répondit pas tout de suite, il était sous le choc.

King 

 Katakuri ne bougeait plus d’un millimètre, il le fixait comme s’il était une bombe sur le point d’exploser. 
 Ce n’était pas la première fois que son visage faisait cet effet à quelqu’un mais cette fois c’était un peu plus long que d’habitude. Et un peu gênant. 

Mais ce qui le surprenait, c’était que Katakuri n’avait pas l’air de s’intéresser le moins du monde à son espèce. Et c’était bien le seul ! Il ne pouvait pas être en dehors des réalités à ce point-là, pas avec une mère collectionneuse d’enfants métissés et pas à presque cinquante ans. Ce qui le choquait c’était de le voir cacher un visage intact.  

— Tu es un lunaria, répondit Katakuri après quelques secondes, laconiquement. Mais quel est le rapport avec ce masque ? 

King s’agaca pour de bon. 

— Comment ça “quel rapport” ? J’ai le gouvernement entier aux miches. Si je veux être tranquille, il faut bien que je me cache. 
— C’est stupide. 

Un nouveau silence plana entre eux. 

— Tu dois être suffisamment puissant pour écraser les imbéciles qui tenteraient de te livrer au gouvernement. Pourquoi caches-tu un visage aussi… 
— Aussi quoi ?
— Je ne comprends pas, tu n’es pas laid ! 

Il y avait de la colère dans sa voix. Se fut au tour de King de se figer de stupeur. Croyait-il vraiment que c’était la seule raison pour laquelle une personne était forcée de se cacher ? 

Il essaya de réfléchir à la façon dont cet homme avait pu grandir pour ne pas envisager une seule seconde que King, un lunaria, soit forcé de faire attention à ce que son identité reste secrète. En dehors de quelques personnes triées sur le volet et des quelques autres qui l’avait déjà aperçu par accident — où à qui il avait fait l’erreur de faire confiance, quand il était encore trop jeune et trop naïf pour croire les gens quand ceux-ci lui disaient qu’ils n’accordaient aucune importance à son espèce —  personne n’était au courant. Il avait eut le temps de faire l’expérience de la cruauté et de la cupidité du genre humain. Il savait ce qu’il en coûtait d’enlever son masque et de révéler au monde qui il était réellement : tant qu’il se cachait, on se comportait avec lui comme il le souhaitait. On le respectait et on le considérait comme un égal. Dans le pire des cas, on avait peur de lui. 

Mais s’il essayait de se montrer à visage découvert, rien qu’une fois, les choses changeaient du tout au tout. Un frisson d’horreur le parcourut quand il repensa aux regards qu’on lui avait lancé après avoir révélé qu’il était un lunaria. Un regard de cupidité. Il devenait un trophée. Un joli papillon rare à épingler pour les collectionneurs ou un paquet de pognon sur pattes. On ne s’intéressait même pas vraiment à ses origines, on ne lui posait jamais de questions. Tout ce que voulaient ceux qui espéraient l’attraper, c’était la jolie récompense promise. Big Mom était peut-être la seule, en dehors du gouvernement, à vouloir le posséder pour ses secrets et ses gènes. Elle avait été une des premières à lui courir après. Il se souvenait bien avec quelles manières faussement maternelles elle avait essayé de l’attirer dans sa toile. Déjà à l’époque il avait vu clair dans son jeu. Jamais il n’aurait abandonné Kaido pour elle mais il se félicitait de ne pas l’avoir suivie. 

— Qu’est-ce que ta mère t’as mis dans le crâne pour que tu crois que ce qu’il peut y avoir de plus important à cacher, c’est la laideur ? 

Au regard que lui lança Katakuri après cette question, il sut qu’il avait mis dans le mille. Il attrapa le col de son écharpe et montra une nouvelle fois, et un peu timidement, sa bouche. Ses crocs dépassaient très légèrement par dessus ses lèvres et deux cicatrices fendaient ses joues, jusqu’au dessus des pommettes. King se fit la réflexion qu’il exagérait, il n’y avait rien d’aussi laid sur son visage. C’était sans doute un peu déroutant la première fois mais pas aussi immonde qu’il semblait le croire. 

— Si je laisse qui que ce soit voir ça, je fais honte à ma famille. On compte sur moi. Je n’ai pas le droit au moindre faux pas, c’est pénible d’avoir à me cacher mais j’ai vu les conséquences quand je ne le fais pas. C’est pour ça que c’est important, je ne le fais pas pour moi. 

— Mais tu le fais pour ceux qui t’ont fait croire que ton visage était une honte ? Tu es sérieux ? 

Katakuri

La façon dont King avait haussé le sourcil devant sa déclaration, comme s’il était particulièrement stupide, irrita Katakuri. 

— Oui, dit-il simplement. Je protège les miens. 
— Si Big Mom te trouve aussi ignoble que ça, pourquoi t’a-t-elle envoyé ici ? Parce qu’il y a toujours un risque que quelqu’un la voit, ta bouche. Si elle avait aussi peur que tu leur foutes la honte, pourquoi elle t’aurait choisit pour la représenter ? 

Katakuri baissa les yeux. A vrai dire, il n’avait pas compris ce choix non plus. 

— Cherche pas, c’est parce qu’elle s’en fout de ton visage. Ça doit bien l’arranger que tu te mettes la bride tout seul alors elle dit rien, c’est tout. 

Il en avait assez de l’entendre manquer de respect à Mama. Il voulut prendre son trident pour l’embrocher sur le champ mais quelques secondes de lecture dans le futur l’en empêchèrent : “Et au passage, si tu avais montré ton visage à des gens un peu plus souvent, tu aurais eu l’occasion d’entendre que tu n’es pas laid du tout.” 

Choqué, il se retrouva incapable d’amorcer un geste vers son arme. Il se contenta de rougir violemment et de remonter son écharpe pour se cacher. 

— Et au passage, si tu avais montré ton visage à des gens un peu plus souvent, tu aurais eu l’occasion d’entendre que tu n’es pas laid du tout, dit-il en portant la coupe d’alcool à ses lèvres. Vous êtes des centaines dans votre famille, je ne pense pas que tu le sois le seul avec un handicap dans le lot, si ? Ou alors vous vous cachez tous ? Ça fait envie cette utopie, j’aurais peut-être dû accepter de venir. 

Il vida sa coupe d’un trait et la jeta dans un coin, visiblement contrarié. Katakuri fit de son mieux pour retrouver une contenance. La seule personne à qui son visage n’avait jamais posé de problème était Brûlée et elle s’était fait battre à cause de lui. On ne lui avait jamais dit qu’il n’était pas laid. Du moins, jamais ceux qui avaient vu son visage complet. La plupart de ses admirateurs le trouvaient plaisant mais il n’aurait jamais pensé qu’après avoir vu sa bouche, King n’aurait aucun changement d’attitude et lui dirait une chose pareille. 

Il n’osa plus argumenter. 

King

Les joues cramoisies de Katakuri n’avaient pas échappées à King. Il était devenu écarlate avant même qu’il ne finisse sa phrase. 

Cet homme n’avait pas l’habitude de recevoir des compliments. Il lui donnait une impression d’immaturité qui le fit culpabiliser d’avoir été sarcastique. Il se mit à se place et tâcha d’imaginer ce qu’il avait pu endurer en tant que second fils de la famille. Il ne connaissait pas bien le fonctionnement de Big Mom mais il se savait qu’elle broyait ses enfants pour qu’ils lui soient dévoués et fidèles. Kaido savait faire preuve de violence envers sa propre famille, lui aussi, mais il n’était pas aussi efficace. Yamato essayait de le tuer une fois par mois depuis qu’il avait l’âge de se servir d’une arme et il fallait lui mettre des fers pour l’empêcher de s’évader. Quant aux adversaires qu’il faisait plier par la force, il confiait cette tâche à Queen. Et ces derniers temps, cet incapable n’arrivait à rien. Le rouquin magnétique qu’ils avaient récupéré il y a quelques jours n’avait toujours pas cessé de les insulter depuis le fond de sa cage malgré les coups qu’il prenait dans la gueule. Big Mom était Maître en matière de de conditionnement psychologique. 

Elle s’était faite aimer de ses enfants malgré les sévices qu’elle leur imposait, elle chassait leurs pères quand ceux-ci avait joué leur rôle, elle les mariait de force… Et pourtant, il avait un des aînés en face de lui et celui-ci expliquait avoir peur de jeter la honte sur sa famille si il osait montrer son physique atypique. Ça lui semblait tellement inconcevable. Lui n’avait plus honte de rien, il était trop blasé pour ça. Alors toute sa conversation le mettait dans un état de curiosité qu’il n’avait plus ressenti depuis longtemps. 

— Du coup, tu peux l’enlever ton écharpe. Je ne vais pas rire de toi. 

Katakuri restait immobile, toujours rouge, à fixer ses pieds. 

— Pourquoi tu as accepté de me montrer ton visage ? Finit-il par dire, en essayant de redevenir aussi sévère qu’auparavant. 
— Je ne sais pas, demanda King en haussant les épaules. Big Mom a déjà vu mon visage et je la crains plus que toi. Mais je suis surpris que tu ne sois pas plus curieux. 
— Tu aurais préféré que je te fasse subir un interrogatoire ? 
— Non. Et que tu ne le fasses pas rends ta compagnie plus… 

Voyant que Katakuri se détournait de lui encore une fois pour cacher son teint lui fit comprendre qu’il devinait la fin de ses phrases. 

— … Agréable. Finit-il tout de même, un peu amusé. 

Une idée lui traversa l’esprit. Il se sentait joueur tout à coup. Ce n’était sûrement pas raisonnable mais l’alcool lui avait légèrement étourdi les sens et cela faisait des mois qu’il se sentait vide. Un peu de distraction ne lui ferait pas de mal.  

— J’ai entendu dire que tu pouvais lire l’avenir quelques secondes à l’avance ? 
— …C’est possible. Pourquoi cette question ? 
— Comme ça. Ça à l’air pratique.
— Ça dépend des jours, marmonna-t-il. 

Il n’a pas l’habitude des compliments, ni de perdre le contrôle, pensa King. Il commençait à bien le cerner. Il s’efforça de capter son regard pour ne rien manquer de ce qui allait se passer dans sa tête. 

— Tu peux voir les prochaines secondes là ? 

Katakuri haussa un sourcil, toujours tendu. Il lui rendit son regard avec un air de défi puis, petit à petit, il se décomposa, complètement abasourdi. King trouvait très amusant de voir la réaction de quelqu’un avant même d’avoir fait un seul mouvement. Pour la quatrième fois, il s’empourpra, s’enfouit dans son écharpe et donna l’impression de vouloir disparaître sous la table. Il ne savait plus quoi faire de ses mains ; il les mit dans ses poches, hésita, puis les croisa sur sa poitrine. S’il voulait se donner l’air de maîtriser la situation, c’était raté. Et il n’y avait pas de quoi être surpris, s’il cachait sa bouche depuis son plus jeune âge, il n’avait probablement jamais été confronté à cette situation. 

— Mais… Pourquoi ?! S’exclama-t-il soudain, légèrement paniqué. 
— Parce que ça me semble être une bonne idée. 

Ils restèrent plantés là, à se regarder sans rien dire pendant encore plusieurs secondes. A l’instant où King songea à ouvrir la bouche pour l’encourager, Katakuri dénoua son écharpe de lui-même, un peu maladroitement. King esquissa un sourire. 

Katakuri 

Il avait l’impression de perdre le contrôle de son corps. Il faisait son possible pour rester calme mais ses membres le trahissaient. Ses mains étaient fébriles et il se sentait ridicule. Mais rien n’aurait pu le préparer à une vision pareille. Il allait de surprise en surprise. Il ne comprenait pas ce qui pouvait pousser King à vouloir… Faire ça. Qu’il ne soit pas impressionné par sa mâchoire était une chose, qu’il veuille s’en approcher en était une autre. Il ne voyait pas où était la bonne idée dont il parlait mais il devait admette qu’il était curieux. Et cette curiosité prenait le pas sur le reste. Derrière sa nervosité et son incompréhension, il y avait une petite étincelle de désir qui se débattait pour se faire entendre. Il était trop habitué à refréner ses émotions, alors il ne l’avait pas captée avant que King ne lui suggère de jeter un coup d’oeil à ce qui pouvait se passer s’il le voulait bien. 

Les rares fois où il se laissait aller, c’était lors de ses meriendas. C’était les seuls moments où il s’autorisait à être lui-même et à abandonner ses airs de statue solennelle. La situation dans laquelle il se trouvait n’était pas si différente : il était dans un endroit clos, protégé des regards, sans frères ou soeurs, ni mère. Il pouvait s’autoriser un petit dérapage. Encore plus si ce dérapage impliquait de découvrir une sensation nouvelle et prometteuse.  

Il ôta son écharpe mais la garda dans son poing serré. Ne pas avoir l’air crispé était au-dessus de ses forces. Notamment quand des milliers de pensées lui traversaient l’esprit. Il espéra que ses cicatrices n’étaient pas trop rebutantes, se demanda si ses dents n’allaient pas être un problème, il eut peur que King change d’avis, même si ce qu’il avait vu était plutôt clair. Il se redressa, prêt à recevoir le premier baiser de sa vie. 

King s’approcha, beaucoup plus calme et détendu, puis se mis à son niveau. Face à ce visage beaucoup trop beau pour lui, Katakuri sentait que son corps perdait les pédales et il n’aimait pas ça du tout. Il transpirait beaucoup trop, son visage était brûlant et son coeur cognait dans sa poitrine comme un tambour. Il était partagé entre la curiosité et l’envie de s’enfuir directement sans se retourner. L’étincelle le fit rester.  

Quand King se pencha sur lui, la pudeur le fit fermer les yeux. Il retint sa respiration et attendit. Deux secondes plus tard les lèvres de King se posèrent sur les siennes avec douceur. La chaleur délicate de sa bouche lui procura une agréable sensation au creux du ventre et lui donna la chair de poule. Il se détendit et reprit son souffle. Il respira l’odeur de King et trembla davantage en essayant d’en décrypter les secrets. Il sentait les braises et les cendres chaudes, Katakuri avait l’impression d’être enveloppé dans une bulle de chaleur réconfortante. De toute sa vie, il n’avait jamais été dans l’état dans lequel il était en ce moment ; tout à fait serein, comme s’il était en apesanteur. Plus encore que durant ses mériendas. 

  King se détacha de lui et il lui fallut plusieurs minutes pour revenir à la réalité, encore un peu sonné. Il rouvrit les yeux et fit face à King, souriant et content de lui. S’il était troublé, il n’en montrait rien. Il se contenta de pointer son doigt sur le sol. 

— Tu as fait tomber ton écharpe.

Un peu honteux, Katakuri se baissa et la ramassa rapidement. Il la replaça sur ses épaules aussi vite que possible, pour retrouver son cocon rassurant et cacher son état de fébrilité. Le nez enfoui dans la fourrure, il réalisa à quel point il respirait fort. Il ne regrettait absolument rien mais il ne voulait pas laisser King voir à quel point il était victorieux. 

— Est-ce bien nécessaire de cacher ta bouche maintenant ? 
— Je fais ce que je veux, grogna-t-il, la voix un tout petit peu plus aïgue que d’habitude. 
— C’est vrai. 

Un petit sourire satisfait flottait sur les lèvres de King mais Katakuri faisait de son mieux pour ne pas le regarder. Sa mission accomplie, il attrapa son masque pour le remettre. 

Soudain, un escargophone sonna. 

King 

Très fier de lui, King décidé de ne pas taquiner Katakuri davantage. 

Les flammes de son dos chauffait toute la pièce et s’agitaient joyeusement sur ses épaules. Il était content, ça faisait longtemps qu’il n’avait pas vécu quelque chose d’aussi stimulant. Il n’avait pas embrassé qui que ce soit depuis des années et partager un baiser avec le fils de Big Mom lui procurait un délicieux sentiment de revanche. Et à la tête que faisait Katakuri, aussi simple que fut ce baiser, il avait été efficace. 

Il n’y a plus qu’à espérer qu’il capte le message et envoie chier sa mère la prochaine fois qu’elle lui fera une remarque sur sa bouche, pensa-t-il en passant un doigt sur ses lèvres. 

L’escargophone dans la poche de sa veste se mit à piailler et il perdit immédiatement son sourire. C’était trop beau pour durer. Il décrocha sans la moindre motivation. 

— J’espère que c’est important… 
— T’es où espèce de bon à rien ?! Hurla Queen. Tu te rends compte de ce qu’il se passe pendant que tu roupilles ? On a perdu un des généraux putain, bouge toi et fais le tour de l’île ! Feignasse ! 
— Oh noooon, mince alors, minauda King, faussement inquiet. Qu’est-ce qu’on va devenir ? 
— Ca t’amuse ?! 
— Au lieu de draguer tes groupies renseigne-toi. Ça fait une heure que je suis parti le chercher et c’est bon, il a pas fait de connerie, je vous le ramène. Ca te va ? 

Queen se mit à beugler en le traitant de tous les noms. Il éloigna le petit animal de son oreille et attendit patiemment qu’il cesse de vociférer. Il jeta un coup d’oeil à Katakuri. Celui-ci était toujours en train de retrouver ses esprits, il avait le regard dans le vague et ne semblait même pas entendre Queen. 

Je crois que je l’ai cassé, pensa King. 

Katakuri

Katakuri marchait sans trop faire attention où il allait. Il se contentait de suivre King jusqu’à la salle de concert. Il était toujours dans les vapes. Il n’en revenait pas de ce qui venait de se passer. Se faire embrasser était déjà assez extraordinaire compte tenu de sa gueule monstrueuse, mais se faire embrasser par le second de l’ennemi juré de Mama… C’était inimaginable. Et le pire dans tout ça ? Si c’était à refaire, il le referait sans la moindre hésitation. 

Il n’avait pas ressenti tant de bien être depuis un bout de temps. Depuis trop longtemps. Finalement, cette soirée n’aura pas été la catastrophe qu’il pressentait. Il avait passé du temps seul, sans bruit, sans escorte, et avait passé du temps avec quelqu’un qui n’avait aucun préjugé sur lui. Il n’avait pas ri de son visage et l’avait embrassé sans attendre quoi que ce soit en retour. Il était à deux doigts de balancer son écharpe et de débarquer dans la foule au naturel. Il n’en était pas encore là mais l’idée lui trottait dans la tête. 

Quand ils arrivèrent au niveau des marches du château, quelques gardes détalèrent afin d’avertir leur supérieur qu’il avait été retrouvé. Voir King en sa compagnie apaisa tout le monde et Katakuri sut qu’il n’y aurait pas de problèmes. La musique résonnait encore sous le dôme et l’ambiance était à la fête. King lui indiqua la direction à suivre et lui conseilla de ne plus disparaître sans prévenir. 

— J’ai besoin de dormir, je ne veux pas avoir à me relever. 
— J’ai mangé, je ne vais plus m’éclipser. 
— C’est vrai que tu as l’air rassasié. 

Katakuri fit de son mieux pour ne pas rougir encore. Il savait qu’il le faisait exprès pour le provoquer. 

— Très drôle. Tu fais ça avec tout tes invités ? 
— Quoi ? Être sarcastique ou leur retourner le cerveau ?
— …Chercher la merde. 
— Ah ça. Oui, je le fais quotidiennement. Mais ça n’a pas eu l’air de te déplaire. 
— … Non, c’est vrai.

Alors que des graines de complicité commençaient à germer, une voix les héla depuis le flan de la montagne. 

— OH ! ALLEZ VOUS BÉCOTER AILLEURS ! Vous me cassez les couilles ! 

Un vent de panique s’empara de Katakuri, qui se mit à regarder dans tous les sens pour savoir qui avait dit ça. Il se calma quand il vit King lever les yeux au ciel et donner un coup de pied dans une cavité grillagée qui lui avait échappé. 

— Boucle là toi. C’est rien, dit-il à Katakuri. C’est juste un gamin de la génération terrible qui nous emmerde. 
— Ah, nous aussi on a eu des problèmes avec eux, commenta Katakuri en se dirigeant vers les escaliers. 

Ils se séparèrent enfin et Katakuri regarda King prendre son envol. Il ne se décida à partir que lorsqu’il fut totalement sorti de son champ de vision. Quand il fit son retour dans la salle, il fut pris d’assaut par le bruit et les hurlements de la foule mais, étrangement, il la trouva bien plus facilement supportable qu’avant son départ. Il se sentait plein d’énergie et d’humeur à profiter du spectacle — de loin. 

Ses frères, vautrés sur des banquettes moelleuses et entourés de soldats en tenues de cuir, l’accueillirent avec des regards courroucés.

— Ah bah enfin ! T’en as mis un temps, t’as passé la soirée dans leur réserve de nourriture ou quoi ?
— Tu n’as pas idée.
— Quoi ? 
— Non, rien.

Epilogue

Il avait enfin fini sa convalescence et avait l’autorisation de Brûlée pour sortir de sa chambre. Il était encore couvert de bandages et son corps lui faisait savoir qu’il était trop vieux pour se permettre de recevoir une telle raclée, mais il se sentait léger. Son combat contre Luffy au Chapeau de Paille avait été le déclencheur ultime. A présent, il se baladait sans son écharpe fétiche et il se fichait des murmures sur son passage. 

Comme prévu, la révélation avait été douloureuse pour nombre de ses frères et soeurs. Beaucoup lui avait tourné le dos, par dégoût ou par colère d’avoir été trompés. Il n’y prêtait pas attention, l’aveu de Brûlée l’avait réconforté et il savait qu’il pourrait toujours compter sur elle. Le reste importait peu. Et puis, il y avait beaucoup pensé depuis sa défaite, cette bouche qui avait fait scandale — qui avait surtout servi de distraction idéale pour cacher la catastrophe provoquée par la crise de Mama et le fiasco du mariage de Pudding — n’était peut-être pas aussi répugnante que ce qu’on prétendait. Il était le mieux placé pour le savoir. S’il était vraiment aussi horrible, peut-être qu’il n’aurait pas reçu le baiser d’un lunaria. 

Mais il se gardait bien de le dire, c’était son petit secret. Il jubilait d’être le seul à le savoir. 

Son escargophone personnel sonna dans sa poche. Il décrocha.

— Qu’y a-t-il ?
— Mama a convoqué les généraux, je voulais te tenir au courant. 
— J’arrive. 
— Ah… Non ! Repose-toi, on sera bien assez. 
— J’ai dit : j’arrive. 

*

Mama était furieuse. Elle faisait les cent pas devant ses enfants, prête à se venger sur celui qui oserait parler sans permission. Katakuri était en retrait, appuyé contre un mur. Il était encore trop fatigué pour lire correctement l’avenir, aussi il préférait éviter d’attirer l’attention de sa mère et restait silencieux. 

— Il est hors de question que ce petit con de Kaido me vole ma proie ! Il ne veut rien entendre ? Très bien. Dans ce cas, je vais y aller moi-même. 
— C’est la guerre alors, Mama ? Demanda Perospero.
— Tout ce qui m’intéresse c’est Chapeau de Paille, mais s’il veut la guerre au passage alors soit ! S’emporta-t-elle. Je vais avoir besoin de vous, mes enfants. Nous avons besoin de tout le monde pour prendre Wano d’assaut. 

Tout le monde approuva la décision de Mama sans broncher ou questionner son jugement, même si attaquer Wano paraissait extrêmement risqué. Smoothie et Perospero prirent la tête des opérations et rassurèrent leur mère quant au plan de bataille à venir. Ils se tournèrent vers les autres membres de la famille, choisissant leurs favoris pour faire parti de l’expédition et réclamant des volontaires. 

— Plus on sera nombreux, mieux ce sera. 
— Je peux venir ? Demanda Katakuri depuis son poste. 

Toutes les têtes se tournèrent vers lui, des expressions de surprise sur le visage. Tous n’étaient pas encore habitués à sa bouche mais ce n’était pas ce qui semblait les gêner. 

— Tu n’es pas guéri, Katakuri, répondit Smoothie. 
— Je vais mieux. 
— On sera bien assez nombreux, tu n’as pas besoin de… 
— J’insiste. 
— Ca suffit, tonna Mama. Je n’ai pas besoin d’un perdant sur mon navire. Maintenant sors d’ici, ton visage me dégoûte ! 

Il encaissa et obéit, plus blessé qu’il ne voulait bien l’admettre. Il se consola en se disant qu’au moins, elle ne lui avait pas demandé de se couvrir. Il quitta la salle du trône et se perdit dans les couloirs, la mine basse. 

— Psst, murmura un miroir sur son passage. Par ici. 

Il jeta un coup d’oeil et aperçut Brûlée qui l’épiait depuis son monde. Décidément, elle l’espionnait très régulièrement. 

— Entre vite, dit-elle. 
 
Elle avait choisi le plus grand miroir du couloir exprès. Il passa la tête la première et s’extirpa difficilement du cadre. Elle qui voulait qu’il se remette de ses blessures, pourquoi le forçait-elle à contorsionner son corps fatigué ? Il se releva péniblement et fit face à Brûlée. 

— Qu’est-ce qu’il y a ? 
— A quoi tu joues ? Dit-elle, les mains sur les hanches et le regard fâché. 
— Tu m’as dit que je pouvais sortir de ma chambre, se défendit-il. 
— Je ne te parle pas de ça ! A quoi tu joues avec Mama ? Pourquoi tu veux prendre part à cette expédition ?
— Parce que c’est mon devoir. 

Elle leva un sourcil. Elle n’était pas dupe.  

— Tu te fiches de moi là, je sais très bien que tu n’as aucune envie de poursuivre Chapeau de Paille. Tu es ravi qu’il se soit échappé. 

Il haussa les épaules. 

— Pourquoi tu veux aller à Wano ? Qu’est-ce que tu caches ?
— …Rien. 

Il n’aurait pas pu avoir l’air plus suspect. Il la salua et repassa à travers le miroir pour fuir cette discussion, il n’avait aucune envie de lui raconter toute l’histoire. 

— EH ! Si tu crois que je vais te laisser partir comme ça ! Qu’est-ce qui t’intéresses à Wano ? 
— Rien je te dis. Je retourne dans ma chambre. 
— REVIENS ICI ! 

Il se précipita dans le couloir pour échapper aux questions indiscrètes de sa soeur. Malheureusement, suite aux derniers évènements, il n’y avait plus un endroit sur l’île où il n’y avait pas de miroir et elle n’allait pas abandonner de si tôt. Il fallait qu’il se prépare à lui confier ce qui s’était passé lors de leur petite visite à Onigashima…