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Le soleil s’était couché. Il était tard et Gotham s'était parée de ses atours nocturnes. Dans son bureau perché au sommet de l’un des plus hauts immeubles de la ville, Jack Reyes achevait de trier ses papiers. Sa secrétaire partie, l’étage était particulièrement silencieux et l'on n'entendait que ses soupirs las et le froissement des feuilles. La journée avait été longue et surtout, il l'avait passé à ruminer ce qu'il avait vécu la veille au soir. À vrai dire, cela l'avait tellement obsédé qu'il n'avait pas avancé d'un iota dans ses classements et qu'il avait dû se faire violence pour se sentir concerné par ses trois rendez-vous. Les yeux dans le vague, il hésitait entre sourire niaisement comme un abruti et froncer les sourcils d'un air inquiet. Après tout, il avait agi sur un coup de tête, à la faveur de l'instant... et il ignorait s'il avait bien fait ou non.
Cela faisait trois mois qu'il fréquentait Bruce Wayne. Leur relation avait commencé sur un coup de culot comme Jack savait si bien les faire. Dans leur souhait commun d'échapper à une soirée mondaine des plus pénible, ils s'étaient retrouvés à converser, puis avaient fait mine de s'éloigner ensemble vers un but précis qui ne permettrait pas l'implication des sangsues qui leur collaient respectivement aux basques. Le ventre de Wayne avait gargouillé et Jack l'avait invité à dîner. C'était une invitation sans aucune arrière-pensée. En fait, à cet instant, la seule chose que Jack avait en tête, c'était la carte du Vesuvio. Si Bruce Wayne l'intéressait, c'était purement intellectuel. Il était curieux de savoir si le playboy était aussi foncièrement stupide que son comportement le laissait croire, mais à ce sujet, Jack avait été agréablement surpris. Wayne s'était révélé réellement intéressant mais aussi drôle et intelligent et il avait eu tout le loisir de l'observer. Une belle mâchoire, carrée mais pas excessivement, une bouche fine et élégante, un nez droit qui lui donnait un profil altier et surtout des yeux d'un bleu profond qui ne lui étaient pas inconnus. Même s'il se demandait si, compte tenu de l'attirance que Bruce exerçait sur lui, il ne se faisait pas des idées. D'où son principal conflit intérieur.
Bruce et lui s'étaient découvert de nombreuses affinités et avaient grandement apprécié ce premier moment partagé. Si bien qu'ils s'étaient proposés de réitérer incessamment sous peu, ce qu'ils avaient fait. Au fil des jours, des échanges textuels ou téléphoniques et des rencontres, leur relation s'était tout naturellement faite plus affectueuse et plus complice. Lorsqu'il discutait avec Bruce, Jack ne se sentait pas enfermé dans le carcan qui le ceignait d'ordinaire. Il se surveillait de moins en moins et se montrait de plus en plus tel qu'il était vraiment : curieux de tout, enthousiaste, drôle et taquin, aussi, mais surtout charmeur et brillant. Le masque froid et impénétrable de l'un des mafiosi les plus influents de Gotham s'effritait bien vite sous les aimables assauts du faux playboy. C'était une sensation délicieuse que de se montrer ainsi, mais Jack avait peur. Il avait peur de trop en montrer, peur de se faire avoir alors qu'il y croyait pour la première fois, peur que Wayne s'amuse et décide de retourner cela contre lui, peur... qu'il ne soit pas Batman.
S'il avait été totalement honnête avec lui-même, Jack aurait reconnu que c'était là son seul vrai problème. Lors de leur premier rendez-vous – en tout bien tout honneur – il avait noté des ressemblances, minimes, certes, mais présentes. Plus ils se voyaient, plus Jack y croyait et il ne voulait pas tomber amoureux de Bruce Wayne parce qu'il lui faisait penser à Batman et que Batman le faisait rêver depuis le premier jour. Il voulait tomber amoureux de Bruce parce qu'il était Bruce, mais s'il pouvait aussi être Batman par-dessus le marché, il ferait d'une pierre deux coups.
Restait encore le problème du Joker... Jack n'avait jamais eu de relation avec personne, ni personne à qui il aurait voulu l'avouer. Sauf son amie d'enfance, mais elle le tuerait si elle l'apprenait, aussi préférait-il s'abstenir que de perdre l'unique être humain qui avait toujours été là pour lui. Cependant, si sa relation avec Bruce se concrétisait – et elle était bien partie pour – que devrait-il faire ? Il ne pourrait pas s'éclipser la nuit sans prendre le risque de lui laisser penser qu'il le trompait, sans parler des cosmétiques et de sa garde-robe spéciale Joker. Ah, et il y avait aussi ses tatouages...
Las de tourner en rond dans son impasse psychologique, Jack soupira et se passa une main dans les cheveux, puis s'assit en équilibre sur le bord de son bureau, un pied par terre et une jambe pliée sous lui. Il étira son dos, pencha la tête à droite et à gauche et tourna les yeux vers les lumières de la ville. Si seulement il se creusait la tête pour rien et que Bruce Wayne l'aimait autant qu'il l'aimait. Si seulement il savait comment lui avouer ce qu'il était. Si seulement Bruce et Batman ne faisaient qu'un.
Au même instant, un homme grand et athlétique venait tout juste de garer sa voiture dans le parking souterrain. Arrivé dans l’ascenseur, il se servit du miroir pour rajuster sa chemise et vérifier ses cheveux. Il ne lui avait pas dit qu’il venait. À vrai dire, ils n'avaient échangé aucun message depuis la veille. En y repensant, Bruce Wayne sourit. À l'issue de leur soirée, Jack l'avait reconduit chez lui et au moment de se quitter, ils avaient échangé leur bise habituelle, plus longue qu'elle ne devrait, puis, au lieu d'en rester là comme tous les autres soirs depuis la première, Jack avait penché la tête pour l'embrasser. Ce baiser avait été délicieux, avec un léger goût de vin. Il les avait emportés de longues secondes sous le porche du manoir et lorsqu’ils s’étaient séparés, de tendres sourires avaient été échangés. Une caresse sur la mâchoire, une main qui s’attarde, un bonne nuit soufflé à voix basse et Jack était reparti.
Depuis, il y pensait sans relâche et revivait chaque instant des moments passés avec lui. Si Jack lui avait autant tapé dans l’œil, c'était pour une bonne raison. Ses attitudes et ses expressions, son apparente nonchalance assurée et charmeuse, sa démarche aussi... sa voix, sa façon de le regarder, de lever le sourcil gauche avec un sourire en coin... ses magnifiques yeux verts... Tout cela lui rappelait quelqu'un qui le fascinait autant qu'il l'attirait : le Joker. Alors, oui, Bruce aimait Jack et il l'aimait fort, mais ce qu'il souhaitait autant que la réciprocité des sentiments, c'était que Jack et le Joker soient un. Oh, comme il aimerait cela.
C'était grâce au flegme tout britannique et surtout à la grande sagesse d'Alfred quant à ses déboires psychologiques que Bruce avait pu se décider à venir jusqu'au siège de la société de Jack et trouver le courage de monter à son bureau. Il s’avait qu'il avait eu une longue journée de rendez-vous et de négociations grâce au dîner de la veille et il espérait lui faire plaisir. Il avait même fait un crochet par le seul fleuriste gothamite ouvert à des heures indues pour choisir un beau bouquet qu'il ne cessait de scruter à la recherche de la moindre fleur fanée en se demandant s’il avait bien fait et s’il comprendrait le message subliminal qu'il tentait de faire passer à travers les couleurs. Ainsi amoureusement anxieux, il zieutait régulièrement le panneau d’affichage des étages tandis que son cœur tambourinait dans sa poitrine.
Il sursauta lorsque l’ascenseur s’arrêta et que les portes s’ouvrirent. Tendu, il se risqua dans l’antichambre qui faisait aussi office de bureau pour la secrétaire de Jack et il fut soulagé de constater qu’elle n’était pas là. Aucune lumière ne filtrait sous la porte du bureau et il s’approcha à pas de loup, totalement inconscient des caméras de surveillance que, de toute manière, Jack ne regardait pas à cet instant. Était-il là ? Il n’entendait rien. Inspirant un grand coup en espérant ne pas avoir l’air ridicule, il prit son courage à deux mains et frappa.
Surpris, Jack leva les yeux de sa feuille. Comment avait-il pu ne pas entendre l’ascenseur ? Il se morigéna aussitôt car la réponse était évidente : cette feuille qu’il tenait, il ne la voyait pas et le bruit non plus ne l’avait pas alerté pour la simple et bonne raison qu’il pensait à Bruce et qu’il y pensait fort.
« Oui ? ».
La porte s’ouvrit et Bruce apparut. Aussitôt, la morosité de Jack s’envola, tout comme la feuille qui partit s’échouer dans un coin avec un froissement tandis qu’il venait à sa rencontre. Avant qu'il ait pu s'en empêcher ou même se souvenir du conflit intérieur qui l'obsédait jusqu'à présent, Jack posa une main sur le bras de Bruce et ils échangèrent leur bise. Bruce sourit en sentant les lèvres de Jack contre sa joue et s’autorisa à lui passer une main affectueuse dans la nuque, main contre laquelle Jack appuya sa joue lorsqu’il se recula. Ses beaux yeux verts le regardaient comme personne ne l’avait jamais regardé et il compta les minuscules paillettes d’or qui les parsemaient.
« Tu es magnifique… » murmura-t-il inconsciemment.
Jack rougit alors. Personne ne lui avait jamais fait de tels compliments. Personne ne l’avait jamais fait rougir. Personne avant Bruce. Il passa un doigt léger sur la courbe de sa mâchoire.
« Je suis content de te voir, souffla-t-il.
― Je me disais, commença Bruce tout près de son front, que tu aurais peut-être envie d’un peu de compagnie. »
Les yeux mi-clos et le sourire aux lèvres, Jack hocha doucement la tête.
« Merci. »
Bruce l’embrassa alors sur le front et Jack soupira d’aise, heureux qu’il était d’être avec lui, ici et maintenant. C'était incroyable comme il se sentait bien auprès de lui. Jamais il n'aurait cru ça possible.
« Pour toi, murmura Bruce en levant le bouquet.
― Bruce… » souffla Jack en l’apercevant.
Il se tut en découvrant les couleurs. Violet, blanc, vert et rouge. Violet comme son costume, non pas celui-ci, mais l’autre, blanc comme son teint de Joker, vert comme ses cheveux de Prince du Crime et rouge comme son sourire de clown. Était-ce seulement possible qu’il sache ? Était-ce seulement possible qu’il s’agisse de lui ?
« Il est superbe. Merci. » dit-il simplement.
Levant la tête, il croisa son regard et sourit. Ses yeux bleus, si bleus et si merveilleux, cerclés d’une fine ligne noire comme pour en sublimer les nuances... il les aurait reconnus entre mille, il aurait pu en jurer… Alors pourquoi douter ? Pourquoi ne pas... essayer ?
L'air de rien, lorsqu'il prit le bouquet, Jack, qui avait retroussé ses manches, tourna légèrement son bras pour que Bruce puisse voir le tatouage qui en recouvrait la face externe. C'était une tête de joker. La couleur était celle utilisée pour les tatouages de la mafia gothamite, Bruce la reconnaissait pour l'avoir vu sur de nombreux bras lors de ses missions nocturnes. Mais les détails... Les détails du dessin, qui auraient été insignifiants pour n'importe qui d'autre, indiquaient qu'il ne pouvait s'agir que d'un seul joker, celui qui s’enorgueillissait d'une majuscule. En lui, l'espoir s'embrasa.
Il prit alors la main libre de Jack et la guida pour qu'il glisse ses doigts entre deux boutons de sa chemise, sur une cicatrice que le Joker lui avait laissé. La toute première, près du nombril. Lorsque la pulpe des doigts de Jack la redessina, il se souvint de quand, de comment et aussi de pourquoi.
« Je sais comment tu as eu ça, murmura-t-il, les yeux baissés vers sa main.
— Je sais. » répondit simplement Bruce.
Jack releva la tête, leurs yeux se croisèrent et ils se détaillèrent, avides du moindre centimètre carré de peau, notant la moindre petite ride au coin des yeux, redessinant la ligne des sourcils, celle de la mâchoire.
« Chaton... »
À l’entente de ce surnom, Bruce sourit. Il n'y avait qu'une seule personne pour l'appeler comme ça. Cette fois, ce fut lui qui initia le geste et lorsque ses lèvres se posèrent sur celles de Jack, le bien-être qui l'envahit fut extraordinaire. Jack leva les bras et entoura son cou, se colla à lui de tout son corps tandis qu'ils s'embrassaient avec bonheur. Les mains fraiches de Bruce délogèrent doucement la chemise de Jack de son pantalon pour caresser timidement sa peau chaude, en quête de ses propres cicatrices. Il les trouva. Une sur la hanche droite, qu'il suivit en glissant un doit entre la peau et le tissu, une autre qui s'étendait sur deux côtes dont une était légèrement déformée, puis celle-ci aussi... Il les reconnaissait toutes.
Jack, qui s'était cambré contre lui, avait descendu sa main libre contre le torse musclé de Bruce et déboutonné le col de sa chemise. Il glissait à présent une main sur sa clavicule, puis sur son épaule et toucha d'autres cicatrices, en reconnut les formes, sentit les pectoraux formés... Ses sens ne l'avaient pas trahi, il avait eu raison. Il l'avait reconnu. C'était lui. Bruce... Batman... son homme... Jamais il ne s'était senti aussi heureux.
Bruce débordait de joie. Les lèvres humides de Jack contre les siennes, leurs langues qui dansaient ensemble... Ses mains qui caressaient ses reins finement musclés, celles de Jack contre sa poitrine... Jack... le Joker... son homme... Jamais il ne s'était senti aussi bien.
Lorsque le baiser se rompit, Jack appuya sa joue contre celle de Bruce. Les yeux clos, le sourire aux lèvres et le souffle court, ils savourèrent l'instant, serrés l'un contre l'autre. Les fleurs qui pendaient au bout du bras de Jack, dans le dos de Bruce, avaient été quelque peu malmenées, mais cela n'avait pas d'importance. Elles avaient fait leur œuvre.
Dans le silence vespéral du gigantesque immeuble, deux cœurs battaient à l'unisson.
Deux souffles se mêlaient lorsque d'autres baisers étaient échangés.
Deux corps se pressaient l'un contre l'autre avec tendresse.
L'instant s'éternisait dans un bien-être merveilleux.
Bruce et Jack, Batman et le Joker...
Ils étaient heureux.
C'était le plus beau des cadeaux.
