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Le regard de Râ se perdit vers le liquide ambré contenu dans sa coupe, où se reflétaient la lumière des flammes des braseros à proximité. Horus avait dû recevoir sa convocation et ne tarderait plus. Le jeune dieu, très poli, n’oserait pas faire attendre son aïeul. Était-ce pour cela qu’il plaisait à Seth ?
Il se retint de secouer la tête. Non, ce serait même plutôt un critère de répulsion chez lui, s’il en était. Et pourtant… pourquoi le fréquentait-il ?
Les images de la nuit passée hantaient son esprit. Il revoyait dans les moindres détails son amant, nu, surplombant de son corps massif celui plus frêle de son neveu, la chute de ses reins aller et venir au gré de ses mouvements tandis qu’il pénétrait ce dernier… Il se doutait que Seth entretenait diverses relations sexuelles, et cela ne le gênait pas outre mesure. Il était trop chaotique, sauvage et libertin pour se contraindre à une fidélité stricte. Leur relation à eux était d’une tout autre nature, éminemment supérieure à toutes les autres. Et cela lui était strictement réservé.
Du moins, l’avait-il cru jusque-là.
Sur l’instant, il n’avait pas compris – il s’agissait de son rival, après tout – puis il s’était dit que Seth désirait seulement le ridiculiser en le soumettant de la sorte. Alors qu’il se demandait s’il devait cautionner une telle chose, les ébats étaient arrivés à leur terme. Au lieu de s’endormir, les amants s’étaient mis à discuter. D’eux, en particulier. Râ avait tout entendu. Il se rappelait tout, mot pour mot. Un tel échange, animé d’une telle affection, ne se produisait pas entre deux simples amants ou entre un rival et celui l’ayant soumis ; mais entre partenaires d’un couple plus soudé.
Pourquoi, Seth ?
Il ne comprenait pas. Que lui trouvait-il ? A chaque session, Seth semblait pourtant exécrer l’héritier de son frère, et n’hésitait jamais à le rabaisser. Il avait peur, aussi. Horus avait la beauté de la jeunesse, celle du juvénile qui gagnait à peine le monde des adultes. Était-ce cela qui plaisait à Seth ? Et dans ce cas, envisageait-il la possibilité de rompre leur relation pour se consacrer au plus jeune ? Cette simple perspective le tourmentait. Pourtant, il n’était pas en colère. Il ne savait juste que penser, et que faire pour résoudre une situation qui lui paraissait inextricable. Menacer Seth ? C’était le meilleur moyen de briser la confiance que celui-ci lui accordait, ainsi que leur complicité.
L’écho sonore de coups portés lui parvint et l’extirpa de ses songes. Il réalisa que quelqu’un toquait à la porte et ordonna qu’on ouvrît. Les battants cédèrent le passage au jeune Horus, qui revêtait à présent sa forme anthropomorphique – pas comme la nuit dernière… Il s’obligea à recentrer ses pensées sur le présent. Le plus jeune marchait vers son aîné et fixait celui-ci avec incertitude. Parvenu devant la méridienne sur laquelle Râ était assis, il s’inclina avec déférence et resta ainsi, jusqu’à ce que Râ l’autorisât à se redresser.
— Vous m’avez demandé ?
Sa voix claire, habituellement agréable, lui était désormais difficilement supportable. Chaque vision, chaque mot et sa tonalité témoignaient de ce que Horus avait et pas lui, comme autant d’arguments qui se dressaient devant lui dans le but de briser son idylle.
Il soupira.
— Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je suis au courant pour Seth et toi.
Horus se figea, stupéfait. Il déglutit mais ne dit rien. Il paraissait incertain quant à la conduite à tenir.
— Je –
— Je me fiche de tes raisons, la question n’est pas de te justifier à ce sujet. Ce que je me demande… Es-tu au courant que nous entretenons une relation de même nature, Seth et moi ?
Il obtint sa réponse à l’instant même où il prononça ces mots. Les yeux d’Horus s’agrandirent de surprise, puis une lueur blessée apparut dans son regard, la même qui devait luire dans le sien depuis la veille. Lui aussi regrettait sans doute de ne pas être si unique pour Seth, ou que ce dernier n’eût pas cru important de l’informer de ce détail.
— Je, non… Non, je ne le savais pas.
Râ acquiesça sans une parole. Un instant, il redevint songeur. Que faire ? Il n’en voulait pas vraiment à Horus. Il partageait avec lui la même situation inconfortable, la même douleur – à ceci près que leur relation ne devait pas être aussi ancienne que la sienne. Mais que faire à l’égard de Seth ? Devaient-ils continuer comme s’ils ne savaient rien ?
— Que… que désirez-vous… faire à ce sujet ?
Râ fut étonné par l’intervention de son descendant, et leva la tête vers lui. Il contint un autre soupir.
— Je ne sais pas, admit-il, désabusé. Je ne sais pas.
Devant lui, Horus était tout aussi troublé et perdu que lui. Râ lui fit alors signe de partir.
— Nous en discuterons plus tard. Je pense… il vaut mieux que nous digérions chacun de notre côté, avant de décider d’une chose que nous viendrons à regretter ensuite.
Horus accepta avec un soulagement visible et ne tarda pas à disparaître de sa vue, comme si la présence du dieu solaire lui était soudain devenue intolérable. Râ aurait pu en être amusé, s’il n’avait pas eu pareil sentiment à son égard. Au lieu de quoi, son esprit se fit lointain.
Que faire ?
**
— Dis-moi si je te dérange, ce sera plus simple.
— Pardon ?
Horus considéra Seth avec étonnement. Ce dernier était penché au-dessus de lui, les sourcils froncés. Il l’avait rejoint peu après son entrevue avec Râ. Hanté par leur bref échange, il avait à peine senti son oncle le pousser pour le faire basculer sur le lit, avant de l’y rejoindre, ainsi que ses baisers et ses caresses. Son manque de réaction avait sans doute alerté son amant et il en ressortait vraisemblablement vexé.
Comment devrais-je réagir, moi, après ce que je viens d’apprendre ?
— Entretiens-tu une autre liaison ?
Seth recula à la question posée, surpris. Horus en profita pour s’asseoir et fixa un point sur les draps, incapable de soutenir l’attention insistante de l’autre.
— Pourquoi cette question, tout à coup ? s’agaça celui-ci avant de croiser les bras. Tu dois bien te douter que la réponse est oui ! Je ne me suis jamais caché de –
— Je te parle d’une autre liaison similaire à la nôtre. Pas… pas uniquement sexuelle.
Ah, ça, il avait entendu parler de ses exploits sexuels, de son endurance que vantaient certains de ses amants, des jeux auxquels il s’était déjà prêté à l’occasion. Jusque-là, Horus avait préféré les considérer comme de l’histoire ancienne, même s’il n’en savait rien. Il n’avait jamais réfléchi à la question. Peut-être par refus d’y songer. A présent, il n’était plus en mesure de nier tout cela.
Seth haussa un sourcil. L’agacement initial cédait la place à une certaine indolence presque indifférente. Il ne semblait pas comprendre pour quelle raison la question troublait tant son cadet.
— Et alors ? Quelle différence cela ferait-il ? Je ne t’ai jamais juré fidélité, à ce que je sache !
Horus n’insista pas, le cœur serré. C’était sans doute une réponse, à la Seth mais suffisamment claire : il ne démentait pas la possibilité. Il ne voyait même pas l’intérêt de l’en informer non plus. Horus aurait pu parler de Râ, de ses révélations, mais il n’en fit rien ; à quoi bon ? Rien de ce qu’ils pourraient échanger ensuite ne modifiait son dilemme. Il lui fallait faire un choix.
Accepter la situation, ou risquer de perdre sa relation avec Seth, que ce fût à cause de l’exaspération ou de la lassitude devant son propre désir de relation monogame.
Plongé dans ses pensées, il se rendit à peine compte lorsque le matelas bougea, mais s’en extirpa et leva la tête lorsque le poids près de lui disparut. Seth se tenait désormais debout, comme prêt à partir. Une sourde inquiétude vibra en le jeune dieu. La crainte que ses interrogations eussent déjà eu cet effet de briser leur lien pas si unique.
— Je ne sais pas ce qui te préoccupe, mais tu as visiblement besoin de réfléchir, lâcha son oncle.
Son air était indéchiffrable, de sorte qu’Horus ne sut que penser.
— On se reverra plus tard.
Sur ces mots, il quitta la pièce, et le dieu-faucon s’abstint de le retenir.
**
— Tu sembles résigné.
Horus soupira.
— Vous aussi.
Deux jours s’étaient écoulés depuis son précédent tête-à-tête avec son aïeul. Il n’avait ressenti aucune hâte à le rencontrer de nouveau mais laisser la situation s’enliser n’était pas une solution. Seth n’était pas un idiot, il suspecterait vite quelque chose en voyant ses deux amants étourdis et quelque peu distants, et ce en même temps ; si ce n’était pas déjà le cas. Ainsi, il se tenait debout, dans cette même pièce où Râ lui avait appris la nouvelle, dans une scène presque identique. Fallait-il y voir une sorte de présage ? Râ ne paraissait pas prêt à le réduire en pièces pour éliminer la concurrence, c’était déjà cela.
Il n’avait eu de cesse de réfléchir durant ce laps de temps, inquiétant sa mère de le trouver si pensif. Heureusement, le Conseil n’avait pas ordonné de séance surprise, lui laissant le champ libre pour cela, mais le temps pressait ; une énième épreuve était prévue dans quelques jours et ses préoccupations risquaient de le perturber au pire moment.
Une seule conclusion s’était imposée à lui.
— Je ne veux pas le perdre, lâcha Horus dans un souffle, comme un aveu étouffé.
Râ esquissa un sourire triste.
— Moi non plus.
Tous deux en avaient conscience : forcer Seth à choisir l’un d’entre eux n’était pas une solution. Il détesterait l’impression qu’ils lui donneraient de lui imposer quelque chose. Peut-être en viendrait-il même à les abandonner tous les deux, blessé dans son désir d’indépendance, jaugeant alors ces relations sous un prisme nouveau, celui de prisons immatérielles. Un être comme lui, aussi désordonné et libre, ne se résoudrait pas à quelque chose d’aussi rangé. Et même s’il se prêtait officiellement au jeu, qui disait qu’il n’en nouerait pas d’autres en douce ? Et eux, supporteraient-ils de douter à chaque instant de sa bonne foi ? Les démonstrations de jalousie ne fonctionneraient pas sur Seth, bien au contraire ; cela ne susciterait que son désir de se rebiffer, d’enrager, puis de partir.
Dans tous les cas, s’ils empruntaient cette voie, tous deux se voyaient déjà comme perdants, quelle que fût la réponse de Seth.
Et tandis que leurs regards se croisaient, ils surent qu’ils partageaient le même avis.
— J’imagine qu’il n’y a plus qu’à mettre les choses au clair avec lui.
Râ hocha la tête, désabusé.
— Oui. Et insister sur notre volonté qu’il nous tienne informés au cas où il… nouerait d’autres relations de la sorte. Même si j’espère qu’il n’y en aura pas un troisième.
Horus grimaça. Lui non plus ne le désirait pas.
Râ se redressa et brossa son pagne dans un geste distrait.
— Allons-y, autant ne pas laisser traîner les choses. Seth doit être sur un terrain d’entraînement à cette heure, et il y a peu de chances qu’il y ait quelqu’un d’autre. Au pire, nous prétendrons que notre discussion sera en lien avec la prochaine épreuve.
Horus acquiesça, peu inquiet sur ce dernier sujet. Sa préoccupation au sujet de sa relation avec Seth balayait tout le reste. Il céda le passage au dieu solaire pour lui emboîter le pas, le cœur lourd.
Malgré leur entente, il leur faudrait sans doute un peu de temps avant de se faire réellement à l’idée.
