Work Text:
A peine Arachné fut-elle en vue de la maison de son amie qu’elle sentit que quelque chose n’allait pas. Du moins, que quelque chose différait du quotidien. Elles avaient pris l’habitude, depuis quelques temps, de se retrouver directement à l’intérieur ; la magicienne laissait alors la porte ouverte pour lui céder le passage. La porte était bien ouverte, certes ; mais Circé se tenait également dehors, le nez en l’air, comme incertaine. Arachné s’arrêta, inquiète, et prit le temps d’observer attentivement le visage de la jeune femme. Celle-ci ne semblait pas l’avoir repérée, du moins n’en avait-elle pas montré le moindre signe. Elle ne paraissait pas angoissée, à peine troublée en vérité. Arachné se détendit un peu et s’autorisa quelques pas pour s’approcher d’elle. Etait-ce un moment où Circé préférerait être seule ? De nouveau, elle s’immobilisa, prise de doutes. Si elles avaient déjà passé un moment ensemble – des semaines, des mois ? Le temps défilait sans qu’elle fût en mesure de le mesurer, sensation étrange –, Circé restait des plus mystérieuses par certains aspects, malgré sa confidence sur la raison de son exil sur l’île.
Circé baissa alors le regard jusqu’à le planter dans celui d’Arachné, qui se figea. Puis ses lèvres s’entrouvrirent :
– Je n’ai plus de thé. Ni de lait.
A ces mots, Circé arbora un air contrit, comme s’il s’agissait là d’une véritable offense à l’égard de son amie, en tant qu’hôte. Arachné faillit soupirer de soulagement. Ce n’était donc que cela ? Elle lui sourit, rassurée. Comme si elle la visitait pour la qualité de son infusion ou le goût de son lait qu’elle sortait d’elle ne savait où… Pas de sa collection de cochons, en tout cas. Non ?
– Ce n’est pas si grave, non ? De l’eau m’ira très bien, tu sais.
Aussitôt, elle pensa à leur première rencontre, à cette première coupe d’eau qu’elle avait réclamée en échange de son intervention – un simple prétexte pour un premier contact. Circé adopta une moue dubitative teintée de gêne. Pensait-elle à la même chose qu’elle ? La jeune femme écarta le regard, comme prise en faute. Elle se perdit de nouveau dans ses réflexions, les sourcils froncés.
– Je dois pouvoir trouver autre chose que juste de l’eau…
Arachné avala la distance qui la séparait encore de son amie et lui attrapa la main. L’attention de la magicienne retourna alors sur elle ; ses yeux étaient interrogateurs. A cela, Arachné lui rendit un air jovial, apaisant, et lui serra la main dans ce sens.
– Cela n’a pas d’importance. Tant que je passe un agréable moment avec toi, tout me va.
Même si elle ne devait avoir qu’une coupe d’eau.
Circé exprima son étonnement, puis ses traits s’adoucirent. Elle voulut parler quand une idée la traversa soudain, et ses yeux s’écarquillèrent.
– Oh, mais j’y pense, j’ai du vin ! s’exclama-t-elle avec enthousiasme, puis la seconde suivante, l’incertitude était revenue sur son visage et le soulagement précédent, balayé. Enfin, c’est peut-être un peu étrange d’en consommer dès le matin, surtout avec des gâteaux…, rétorqua-t-elle en parlant presque pour elle-même. Devrais-je trouver autre chose ?
Arachné retint un rire. C’était peut-être étrange, comparé aux habitudes que la magicienne avait prises sur l’île ; cela ne le serait sans doute pas ailleurs, où le vin était une boisson courante et des plus appréciées.
– Gâteaux et vin me vont très bien, assura-t-elle.
Circé la considéra quelques secondes avant d’acquiescer en silence et de lui sourire avec timidité. Sans un mot, elles gagnèrent l’intérieur de l’habitacle et Circé se dirigea vers sa réserve de cruches tandis qu’Arachné prenait place sur la première chaise venue. Peu importait le contenu de la coupe que la magicienne lui tendrait, de toute manière ; elle se sentait très bien ainsi, à sa place. Et puis, était-ce si mauvais de changer un peu de ses habitudes ?
