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La surface miroitante du lac brillait d’une lueur plus sombre que dans ses souvenirs. Peu importait à Sophie, cependant ; ni ce détail-là, ni celui de la lune présente dans le ciel tandis qu’aucun reflet n’était visible en contrebas. Le vent fouettait ses joues dans un silence inquiétant. Les branches craquaient mais restaient muettes. Pas un animal ne se risquait à produire le moindre son. Peut-être le paysage était-il sensible à l’importance de cet instant. Sophie aimait cette idée-là. Après tout, c’était son moment, enfin…
Sous sa main immergée, la tête qu’elle maintenait sous l’eau tressautait et tentait de se dégager, et des ongles lui griffaient la peau, l’enjoignant à lâcher prise. Le corps de sa victime, sur lequel elle s’était assise, s’agitait pour s’extraire de son emprise. Ses pieds n’étaient pas en reste et s’efforçaient de la toucher, mais donnaient des coups dans le vide. Malgré tout cela, Sophie tint bon, lèvres pincées. Son bras tendu la tiraillait mais cette douleur diffuse provoquait une étrange extase chez elle. Depuis combien de temps rêvait-elle de cet instant, déjà ? Elle ne s’en rappelait plus, comme elle ne se rappelait plus grand-chose, de toute façon. Pas même la raison de cette tentative de meurtre, qu’elle tenait absolument à mener à son terme. Sa nécessité était la seule certitude qui l’ancrait dans la réalité. Pour quelle raison ? Aucune idée. Cette fille devait mourir, c’était tout. Pourtant, une voix, réduite à un murmure, lui suppliait d’arrêter, prétendait qu’elle ne devrait pas ; cette fille était son…
Ainsi, c’était donc cela que l’on ressentait lorsqu’on avait une vie entre ses mains – ou plutôt sous la sienne, dans ce cas –, en particulier celle de sa Némésis ? Une forme de délectation, de jouissance, alors que l’acte de suppression de l’autre était toujours en cours ? Qu’en serait-il une fois qu’elle serait définitivement…
Soudain, le corps cessa de se tortiller et le temps sembla se suspendre. La surprise faillit lui arracher un hoquet, que Sophie retint dans sa gorge. Elle attendit quelques secondes, incertaine. Était-ce déjà fini ? La victoire était-elle donc sienne ? Elle retira prudemment la main pour vérifier. La tête se mit à flotter, sans chercher aussitôt à sortir de l’eau. Une vague de satisfaction l’assaillit, intense, et un sourire réjoui étira ses lèvres. Enfin, elle y était ! Elle l’avait fait ! Cette fille était morte ! Pourtant, quelque chose gâchait l’instant dans son cœur ; pourquoi ce pincement, comme une sensation d’horreur, ce désespoir qui se diffusait dans ses veines, jusqu’à amoindrir son enthousiasme, le ternir, quand celui-ci aurait dû être absolu ? Elle…
Soudain, le décor changea, et elle ne fut plus dans le lac mais dans sa chambre, dans le château du Mal, assise sur son lit. Ses camarades de chambre la fixaient, les yeux ronds. Sophie les ignora, le regard baissé sur ses draps. La tête qu’elle avait noyée n’était rien d’autre que son oreiller réduit à une boule difforme et compacte. Le corps qu’elle chevauchait, sa couette entremêlée à ses jambes. Une fois encore, le temps sembla se suspendre alors que, haletante, l’adolescente se rendait compte de ce que cette vision impliquait. Ce n’était pas Agathe. Ce n’était pas Agathe qu’elle avait tuée. Elle n’avait tué personne, en vérité, et certainement pas sa Némésis. Un mélange de déception et de soulagement l’envahit. Elle écarta de ses pensées cette sensation saugrenue ; Agathe n’avait jamais été son amie, et elle lui avait tout volé. Se concentrer sur l’essentiel ; elle ne l’avait pas tuée. Pas encore. Cela restait à faire, si elle désirait…
Soudain, elle rit. Un rire dément, libérateur, tantôt grinçant, tantôt aboyeur, qui arracha des frissons de crainte aux autres filles. L’expression d’une folie qui la gagnait, doucement et assurément, tandis que la métamorphose se poursuivait. Sophie avait hâte qu’elle s’achevât.
Alors, enfin, ce serait pour de vrai, cette fois.
