Chapter Text
C'est une nuit notablement sombre et paisible. Le manteau nuageux de ce voile de ténèbres recouvre avec prestesse et élégance la robe de Dame Nature. Tout autour de notre humble personne se dressent des bois vaillants et fiers de leur grand âge : ces arbres robustes défient le ciel avec témérité depuis toujours. Contre l'écorce de ces soldats au sang-froid extraordinaire se frotte une très légère brise qui siffle une mélodie douce et imperturbable. Un milieu où le drame et le stress n'ont pas raison d'être.
Et pourtant...
Le sol boueux se fait piétiner par des talons et des pointes qui foulent le sol dans une certaine hâte. Une hâte qui trahit un sentiment de terreur, de panique... et de rage également. Ces percussions malvenues retentissent au sein du domaine de Dame Nature. De vives lumières sautent et tressautent dans tous les sens ; une véritable pollution visuelle à en perdre tout calme. Pour accompagner cette cacophonie, des voix fortes s'élèvent dans les airs mélodieux de Zéphyr ; des voix dont les propriétaires transpirent d'une détermination malsaine, ce qui est plutôt sensé— Ils sont les prédateurs et leurs cibles sont les proies.
Les deux proies en question ne comptent pas se laisser attraper et ce malgré le souffle qui manque sournoisement à l'appel. Pour Kaiden, en tout cas. Roxan se révèle être la personne la plus endurante des deux... à cause d'une condition pour le moins— "extraordinaire". Et Kaiden ? Il n'est pas exagéré de dire qu'il est le plus frêle. Mais pourquoi donc sont-ils traqués telles des bêtes sauvages ? Je vais répondre à cette question, n'ayez crainte.
Kaiden Carter et Roxan Idris sont considérés comme un véritable danger public par un grand nombre de survivants de l'innommable. L'Apocalypse si vous préférez... mais ce n'est pas, selon moi, le mot à employer ; la planète n'a pas cessé d'exister après tout. Nous pourrions résumer cette situation à la fin d'une ère et le début d'une autre— remplie de créatures plus ou moins mortes et vivantes.
Le havresac de Kaiden percute, au rythme de sa course effrénée, le dos de ce dernier ; de quoi se détruire la colonne vertébrale si vous voulez mon avis. Mais il y tient à ce sac à dos. Il faut croire qu'il accorde plus d'importance à ce fichu havresac qu'à ses jambes qui lui paraissent atrocement lourdes. Elles lui font un mal de chien.
Mais !
Ce n'est pas comme s'il avait le choix : courir n'est pas une option, mais une nécessité. De toute manière, Roxan ne compte pas non plus le laisser derrière. L'emprise que l'hybride avait sur son camarade était si forte que le jeune homme aux cheveux blancs commençait à se demander où il avait le plus mal.
«Serrer moins fort, c'est possible ?!
–Non ! Tu vois bien que ces cinglés nous veulent du mal !» répond notre hybride à la chevelure d'un blond vénitien terni par la crasse et la poussière.
Kaiden ne peut s'empêcher d'exprimer son mécontentement dans une râlerie agaçante. Bien sûr, il est conscient que Roxan a raison. Cependant, ce n'est pas ce qui l'empêche de ronchonner. Il a terriblement mal aux pieds et il est presque sûr d'avoir un point de côté. Mais s'il ne veut pas mourir, il va falloir passer outre ces désagréments.
Les hurlements derrière nos deux jeunes gens se font de plus en plus tonitruants ; les voix trahissent l'impatience et l'irritation des prédateurs. Une impatience qui monte crescendo. Sans nul doute que le groupe, qui est à la recherche de Roxan et de Kaiden, n'a aucune bonne intention à leur égard... Qui sait ce qu'ils compteront faire une fois leurs griffes acérées sur la peau de notre duo.
Aucun de nos deux fuyards n'a envie de connaître la réponse à une pareille question. Imaginer les possibilités rendait d'ailleurs toute cette situation encore plus pénible qu'elle ne l'était déjà. La course est devenue bien trop éprouvante, en particulier pour Kaiden et aucune issue de secours ne semble être à portée de main.
Quand soudain...
La sensation de littéralement perdre pied est une chose étrange que je ne recommande pas, très personnellement. La minute qui précède, vous êtes encore en train de courir pour votre vie et la seconde suivante, vous voilà en train de faire un roulé-boulé dans une très raide descente.
Nous sommes d'accord : ce n'est pas quelque chose de spécialement agréable de trébucher ainsi, mais cette chute a sauvé la vie de nos deux compagnons. Comment me demandez-vous ? C'est pourtant simple... Les prédateurs ont perdu leur trace. Heureusement ! Roxan et Kaiden vont avoir besoin d'un instant pour se remettre de cette violente roulade.
⁂
Roxan est la première personne à reprendre ses esprits ; probablement grâce à sa condition toute particulière. Notre ami aux cheveux à la teinte ambrée se redresse lentement et elle s'empresse de vérifier si Kaiden n'a rien de cassé. Il remarque alors le sac à dos de son compagnon, grand ouvert et entouré de son contenu... l'hybride pousse un soupir, conscient que le jeune homme va faire une crise de nerfs en voyant ce bazar.
Kaiden ouvre mollement les yeux... et la première chose qui lui vient à l'esprit, c'est de se relever brutalement ; il est alors pris de violents vertiges. Le jeune homme se rattrape malhabilement pour ne pas s'écrouler par terre et se redresse un peu plus en douceur. Il se précipite ensuite en direction de son sac à dos. Il vérifie avec une minutie grotesque chaque objet, soucieux de les savoir en bon état.
"Chut ! Un, deux, trois, check !"
Encore et encore... Pour chaque objet. À plusieurs reprises.
Roxan ne dit rien. Elle ne dit rien et il se contente d'observer son ami faire ce qu'il a toujours eu tendance à faire, de façon répétée, lorsque le stress le submerge. Notre chère hybride soupire tristement : Kaiden a toujours été un peu comme ça. Il ne lui en tenait pas rigueur, bien entendu... Mais ça lui fait de la peine de voir le jeune homme aussi tendu.
Roxan s'approche doucement, pour ne pas brusquer Kaiden et il pose une main sur son épaule. La tignasse blanche habillée d'un bonnet noir se tourne pour croiser les yeux pâles de son amie ; ce vert est vraiment singulier et ces pupilles blanches n'ont rien de commun. Mais ça n'a pas l'air de déranger le jeune homme qui se contente de fixer Roxan. Roxan qui propose à Kaiden de l'aider avec ses affaires. Kaiden qui accepte et qui demande à plusieurs reprises s'il a bel et bien mis tel ou tel objet dans son sac et si tout est en ordre. Les réponses de l'hybride le rassurent très visiblement.
«Merci... De m'avoir aidé, marmotte le jeune homme en frottant la manche gauche de son hoodie zippé bleu cobalt.
–C'est normal, Deden.
–Ah non ! Pas Deden ! s'offusque la personne ciblée par ce surnom.
–Pourquoi ? Ça te va plutôt bien, s'amuse Roxan en passant une main sur sa nuque.
–Non. Pas de Deden ou de Kakai.» décrète le grincheux de service.
À la mention du second surnom, auquel Roxan n'a jamais pensé, s'ensuit un immense fou rire. Kaiden n'a pas l'air de comprendre tout de suite pourquoi son amie est au bord des larmes. Il lui pose donc la question en croisant les bras d'un air vexé. "Personne n'appellerait jamais quelqu'un Kakai ! Ça sonne trop comme caca !" est la réponse que Roxan lui a donné.
Lorsque Kaiden réalise ce qu'il a dit et surtout qu'il comprend enfin pourquoi sa compagne se plie de rire, il sent une vague de gêne l'envahir : il détourne son regard pour ne plus faire face à la réaction de l'hybride. Les joues du jeune homme se gonflent et ses sourcils se froncent de honte. Il marmonne quelque chose du style "Ce n'est même pas drôle".
Une fois la crise de fou rire passée et le gigantesque sentiment de honte estompé, notre petit duo de fuyards se rend compte qu'il se trouve en lisière de forêt et que, non loin de leur position se situe une ville ; qui dit ville dit ressources. Qui plus est, elle n'est qu'à environ un ou deux kilomètres de distance.
Ça devrait le faire.
