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Le prix du soin

Summary:

Trois heures du matin venaient de sonner à sa montre. Déjà dix-huit heures qu'ils travaillaient d'arrache-pied aux urgences de l'hôpital. Tous les tabourets avaient été réquisitionnés pour la salle d'attente devant l'afflux massif de patients. Sa collègue était debout depuis des heures : Shun savait d'expérience que sa jambe boiteuse ne supportait pas un tel traitement.

Notes:

Bonjour à tous ! Ce texte écrit en Mai 2019 aborde la vie professionnelle de Shun et d'un OC, Nathalie du Dauphin, que je vous invite à découvrir dans ma série "Quelques étoiles de plus". Il faut dire que leurs blessures ne leur facilitent pas le travail, surtout lorsqu'ils sont de garde de nuit à l'hôpital après une attaque terroriste.

Prompt : Don't worry about it
Aucune obligation/suggestion

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Ne t'inquiète pas pour ça.

Shun se balança un instant d'un pied sur l'autre, adossé à la porte qu'il venait de fermer pour un peu plus d'intimité. Ses yeux inquiets restaient fixés sur son épouse, debout face à l'unique ordinateur de la pièce. Nathalie n'avait pas pris la peine de détacher les yeux de son écran pour lui répondre : ses doigts dansaient sur le clavier, remplissant le dossier médical du patient qu'elle venait d'envoyer à la radiographie.

— Nathalie, insista-t-il d'une voix douce, tu as l'air épuisée.

Trois heures du matin venaient de sonner à sa montre. Leur garde avait commencé à neuf heures la veille et s'achèverait à la même heure au petit matin. Déjà dix-huit heures qu'ils travaillaient d'arrache-pied aux urgences de l'hôpital central : s'ils avaient pris le temps de déjeuner vers seize heures, le dîner se faisait attendre. Depuis le matin, ils œuvraient ensemble dans ce box de consultation : quatre murs nus et décrépis, un évier rudimentaire, un lit d'auscultation cassé, un ordinateur d'un autre âge, aucune chaise. Tous les tabourets avaient été réquisitionnés pour la salle d'attente devant l'afflux massif de patients. La jeune femme était debout depuis des heures : Shun savait d'expérience que sa jambe boiteuse ne supportait pas un tel traitement.

— Tu devrais ralentir le rythme, ajouta-t-il devant son manque de réaction.

Nathalie poussa un soupir irrité avant de se tourner vers lui de mauvaise grâce. Visiblement, son mari ne la laisserait pas travailler en paix tant qu'elle ne lui aurait pas rappelé la situation. Ce n'était pas une garde ordinaire : comme eux, une dizaine de professionnels de santé avait répondu à l'appel pour organiser les soins suite à l'attentat survenu la nuit précédente. La salle d'attente ne désemplissait pas, le service était surchargé, les patients graves continuaient d'affluer en masse : ils ne pouvaient pas s'offrir le luxe d'une pause, eux comme les autres.

On a du travail, Shun, répliqua-t-elle sèchement. Il y en a qui ont vu mourir leurs amis dans la salle d'attente, et ils sont blessés par dessus le marché. Ils ont besoin de nous.

Le jeune homme pinça les lèvres sans répondre. Quoiqu'elle en dise, Nathalie n'avait plus l'endurance pour supporter une telle somme de contraintes ; par ailleurs, son ton acide témoignait de sa fatigue. Bien que son implication soit louable, il fallait qu'elle s'économise pour tenir la distance et ne pas s'effondrer avant la fin de la nuit : un médecin hors compétition ne serait bénéfique ni pour les patients ni pour leurs collègues.

Il allait retenter une approche lorsque l'interphone du box grésilla avant de crachoter « Shun, renfort ! ». Les deux époux, soudain sur le qui-vive, échangèrent un regard entendu : le signal d'un arrêt cardiaque. Nathalie lui désigna la porte d'un mouvement de tête.

Vas-y, je vais me débrouiller. Dis à Francesca qu'elle m'appelle si elle a besoin.

Le jeune infirmier s'évapora avec un signe d'assentiment. Selon le protocole, le médecin du secteur déchoquage dirigeait l'équipe paramédicale pour réanimer un arrêt ; il fallait que Nathalie continue d'avancer sur son propre secteur, la petite traumatologie. Au besoin, on l'appellerait. L'organisation était la clef de leur efficacité et chacun devait se cantonner à son rôle pour éviter la confusion si délétère à la prise en charge des patients.

La jeune femme soupira profondément en passant une main sur ses paupières pâteuses puis posa son regard sur la pile de dossiers qui l'attendait. Comme elle était muette, le service avait prit l'habitude de lui confier le circuit court. Beaucoup de traumatologie, peu d'interrogatoire : en binôme avec son mari qui parlait parfois en son nom, le couple était redoutablement efficace et avait su s'attirer la sympathie de l'équipe. Si les entorses et les fractures pouvaient rebuter certains médecins, Nathalie retrouvait avec joie un semblant de ce qui avait été sa première vocation, l'orthopédie. Cependant, lors des attentats les blessés de ce genre représentaient la majorité des victimes, et malgré la ténacité de son équipe soignante le circuit court était loin de se vider.

Son téléphone vibra dans la poche intérieure de sa blouse. Dans l'hypothèse d'un appel au secours de Francesca ou d'un autre de ses collègues, Nathalie sortit son portable. Un sourire amusé étira ses lèvres lorsqu'elle lu l'expéditeur - Hyoga. « Oublie pas de manger, fille galère. T'es insupportable quand t'as faim. » Après un rapide calcul, la jeune femme conclut qu'il était encore le début de soirée en Russie. Elle déroula la conversation qu'elle n'avait pas ouverte depuis plusieurs heures : dès qu'il avait appris que ses amis étaient partis aux urgence, le russe lui avait envoyé plusieurs messages bourrus, quelques uns pour l'encourager, la plupart pour l'inciter se reposer. Elle laissa ses doigts courir sur le clavier : « Tu vas pas t'y mettre toi aussi ! Shun t'a appelé à la rescousse ? » La sollicitude de son époux l'attendrissait autant qu'elle l'agaçait : ce n'était pas parce qu'il faisait intervenir Hyoga dans la balance qu'elle changerait d'avis. Son écran se ralluma aussitôt sur une réponse. « Il m'a rien dit mais je te connais assez pour savoir que tu es en train de tirer sur la corde. T'es assise au moins j'espère ? »

Nathalie laissa un instant son front retomber dans la paume de sa main, épuisée : elle savait bien qu'elle fleurtait avec ses limites physiques, même si l'avouer lui arracherait la langue. « Presque » tapa-t-elle avant de fermer son téléphone. Elle ne pouvait pas s'autoriser à montrer l'étendue de sa faiblesse à son époux ; il risquerait de deviner le véritable motif de son épuisement. Si seulement ses mots ne sifflaient pas avec autant de méchanceté lorsqu'elle était poussée dans ses derniers retranchements... Elle devait se maîtriser : Shun ne méritait pas aussi gratuitement des paroles aussi dures. Avec un soupir, elle avala un comprimé de morphine tiré de sa blouse avant de remettre son poids sur sa patte folle en grimaçant. Elle fit entrer le patient suivant qu'elle accueillit avec un sourire poli puis enclencha son dictaphone. « Bonjour, je suis le Docteur Dias et c'est moi qui vais m'occuper de vous. Je suis muette mais je vous entends très bien. »

Quand Shun revint dans le box de consultation, Nathalie avait déjà envoyé deux nouveaux patients à la radiographie et achevait une suture particulièrement ardue. Sans une remarque, son époux l'assista pour ce dernier geste. Malgré elle, la jeune femme ne put retenir une interrogation muette en croisant son regard : son époux secoua la tête avec lassitude. Elle lui sourit tristement à travers son masque chirurgical, seule marque de soutien qu'elle pouvait se permettre devant leur patient, afin de fixer à nouveau son attention sur la plaie.

Lorsqu'enfin le pansement fut achevé, Shun raccompagna le patient hors de la pièce en lui donnant les dernières indications nécessaires. Nathalie en profita pour l'examiner à la dérobée. Lui aussi accusait le coup de cette garde éprouvante. Sa stature avait perdu sa fougue, ses membres étaient alourdis : sa silhouette même se courbait sous le poids de l'épuisement. Son uniforme de travail d'un vert sapin s'accordait avec ses cheveux ramenés en catogan : ils faisaient ressortir sur sa peau laiteuse deux grands yeux d'émeraude cernés de fatigue. Emprisonné dans ce nuancier d'absinthe, son teint naturellement pâle semblait terne et blafard. Ses mains veinées émergeaient des manches longues qu'il avait glissées sous sa tenue réglementaire : le service passait outre cette transgression du règlement d'hygiène car elles cachaient la plaie de Mars qui dévorait son bras gauche.

A son retour, Nathalie posa avec tendresse sa main sur son poignet. Shun croisa son regard et sourit tristement.

— Ca ira, Khuba, la rassura-t-il. Au moins, elle n'a pas souffert longtemps.

La jeune femme pressa doucement les doigts de son époux : on ne s'habituait jamais à perdre un arrêt cardiaque qu'on réanimait de toutes ses forces. Néanmoins, elle savait qu'il ne flancherait pas et continuerait d'avancer. Ils se ressemblaient sur ce point. Trop de patients encore avaient besoin d'eux : ils panseraient leurs blessures et compteraient leurs morts quand enfin la garde de jour viendrait les relever.

Sa main froide quitta la peau brûlante de son époux à regret : si elle rêvait de s'y abandonner pour somnoler, elle se força à secouer la tête pour chasser le voile sombre qui obstruait ses yeux irrités de sommeil. Elle se retourna vers sa table de suture et entreprit de la ranger systématiquement en comptant avec soin ses instruments. Shun la laissa faire : il ne valait mieux pas s'emmêler les doigts si près des ciseaux et des aiguilles. Il attrapa un produit d'entretien et commença à désinfecter le brancard taché de sang. Soudain, un bruit métallique retentit dans le box : une pince était tombée à terre. Avec un mouvement d'humeur, Nathalie se pencha vivement pour la ramasser. Aussitôt, un vertige la saisit, son poids bascula en avant ; par réflexe son pied droit s'avança pour équilibrer sa silhouette dégindée. A l'instant où elle claqua sa plante sur le sol dallé, un fulgurant éclair de douleur aiguilla sa cuisse et sa hanche droite ; son appui se déroba misérablement alors qu'elle laissait échapper un gémissement étouffé. Son mari se retourna aussitôt, alarmé ; il marqua un temps de surprise devant la vision de son épouse qui avait glissé au sol avant de se précipiter vers elle.

—Nath', ca va ? demanda-t-il d'une voix anxieuse en s'agenouillant.

Elle acquiesça, les dents serrées, mais Shun n'était pas dupe. Ses paupières convulsivement fermées, son visage livide, toute sa stature tétanisée témoignaient qu'elle perdait le contrôle face à la douleur. Il se pencha pour l'envelopper de ses bras et l'installer sur le brancard : il était hors de question qu'elle se serve de sa jambe blessée. Il bandait ses muscles pour la soulever du sol lorsque son bras gauche s'enflamma d'une froide brûlure. Il laissa échapper un cri, retira vivement sa main qu'il avait glissé sous les genoux de Nathalie, et remonta rapidement sa manche gauche. Sous ses yeux, sa plaie de Mars luisait d'un éclat sombre parcouru de nébuleuses de glace. Il resta un instant interdit, puis leva les yeux vers son épouse en quête d'une explication. Celle-ci pinça les lèvres et signa le mot « désolée ».

Shun comprit aussitôt. Si sa plaie était entrée en résonance avec celle de sa compagne, c'était parce que Nathalie avait ravivé la sienne, sûrement en essayant d'utiliser son septième sens. Sans un mot, il déchaussa le pied droit de la jeune femme et découvrit avec horreur qu'il était désormais englouti par la blessure mythologique.

— Nathalie, tu avais promis que tu ne le ferais plus, murmura-t-il d'une voix blanche.

Elle détourna les yeux en frictionnant ses bras engourdis de froid et de gêne : c'était plus fort qu'elle. Elle ne pouvait pas penser à sa propre santé et économiser sa cosmoénergie alors que les victimes des attentats pleuvaient autour d'elle. Quand elle avait le pouvoir d'enrayer leur funeste destin, elle ne pouvait pas les laisser mourir à petit feu ; pour ce soir seulement elle aurait eu un centaine de décès sur la conscience. Elle avait embrassé son Armure et sa blouse pour servir et elle refusait de ne pas employer tous les moyens à sa disposition.

Shun dû lire sa pensée sur son visage tiré de fatigue et ses yeux fuyants. Il poussa un profond soupir, et la lassitude remplaça le choc. Il ne pouvait pas changer son épouse : elle fonçait tête baissée à ses objectifs, quitte à se brûler les ailes. Il ne pouvait qu'admirer son dévouement, mais il songeait avec inquiétude aux répercussions de ces actes téméraires. Il embrassa son front et savoura la sensation de le sentir vivant et palpitant sous ses lèvres.

— Il va nous falloir une pause, soupira-t-il.

Elle levait la tête pour répondre quand il l'arrêta en plein élan.

— Nath', je meurs de faim.

La jeune femme abdiqua : elle n'était pas en position de marchander. Son mari savait parfaitement comment l'amener à le suivre sans imposer sa volonté de façon péremptoire : en avançant l'argument de son propre bien-être, il se doutait que son épouse ne se permettrait pas de refuser. De toute façon, elle ne pouvait ignorer la douleur qui pulsait à présent dans toute sa jambe, et Shun aurait lui aussi besoin d'un moment pour récupérer l'usage complet de son bras.

Une fois qu'il lui eut arraché la promesse qu'elle ne prendrait pas de nouveaux patients sans son autorisation, Shun parti en quête d'une chaise pour que son épouse puisse s'asseoir durant le reste de la nuit. Signalant qu'elle prenait une pause au reste de l'équipe, Nathalie boitilla de son mieux jusqu'à l'office alimentaire. Dans le vieux frigo métallique, un plateau l'attendait ; un trésor rare aux urgences publiques. Parfois, le service n'avait pas les moyens de fournir les repas de ses employés aux horaires décalés : pas question bien sur d'espérer quoi que ce soit du restaurant du personnel à cette heure-ci. Elle saisit la barquette en plastique où s'étalait une mixture suspecte ; elle reconnut du premier coup d'œil une fondue de poireaux. Elle haussa les épaules : à cette heure de la nuit, elle n'était pas difficile. Elle attrapa un yaourt et rejoignit la salle de repos, sombre et silencieuse. Elle cala son dîner dans le micro-onde avant de vérifier son téléphone portable. Bien sûr, Hyoga l'avait bombardée de messages depuis leur dernier échange une heure plus tôt. Elle lisait distraitement la foule de textots que le russe lui avait envoyé lorsque son téléphone vibra dans sa main. La conversation redescendit jusqu'à la dernière entrée qu'elle venait de recevoir. « Ok, cette fois Shun m'a prévenu. Espèce de toxico, t'as pas intérêt à crever de ta connerie.»

Nathalie grimaça d'un air coupable. Pas de doute, dès que le russe l'attraperait au téléphone, elle passerait un mauvais quart d'heure.

Notes:

Merci d'avoir lu, j'espère que cette histoire vous aura plu. A bientôt !