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— T'es très bien.
La voix de Hyoga, railleuse, s'était élevée dans son dos alors qu'elle arrangeait encore une fois ses cheveux devant le miroir. Elle l'aperçut rouler ostensiblement des yeux dans le reflet, mais acheva d'ordonner les mèches qui bouclaient autour de son visage.
— T'es marrant, je voudrais bien t'y voir, marmonna-t-elle.
— Il t'a vu en armure en train de compter tes dents, répliqua-t-il. Il te trouvera magnifique.
Nathalie déglutit. Quoiqu'en dise son ami, elle se trouvait tout de même un peu déguisée. L'image inhabituelle que renvoyait l'immense psychée la destabilisait. Le maquillage, la coiffure, la robe... Elle ne se reconnaissait pas vraiment, et pourtant c'était bien elle, aujourd'hui, maintenant, qui se rongeait les sangs dans cette tenue d'apparat.
Elle s'assit pour se chausser, et ses pieds encore nus émergent de la jupe longue qu'elle avait choisie pour camoufler la plaie de Mars qui rongeait sa jambe droite jusqu'à la cheville. Elle enfila une paire d'escarpins et se redressa nerveusement dans un grand bruissement de tulle. Assis sur le lit, Hyoga l'observa en silence, le cœur soudain battant. Il glissa les yeux sur cette silhouette, dessinée par sa robe fourreau, qu'il aurait pu sculpter les yeux fermés. La coupe du tissu s'ajustait parfaitement sur ses hanches avant de remonter sa taille souple en un corset ouvragé, qui s'achevait délicieusement sur un décolleté en coeur. Son dos, qu'il apercevait dans le miroir, était magnifiquement nu, révélant avec panache son ouroboros, et s'achevait sur une chute de rein vertigineuse. Fidèle à elle-même, Nathalie avait opté pour de larges bretelles en dentelle, aussi pratiques qu'élégantes, qui laissaient libres ses épaules rondes et musclées. A la base de son cou, un collier ras en guipure reprenait les motifs du corsage, camouflant délicatement l'horrible cicatrice qu'il savait se trouver là. La peau satinée de ses clavicules embaumait un parfum de fleur enivrant, pourtant si différent du musc qu'elle exhalait d'ordinaire. Ses bijoux de perle, si raffinés dans leur simplicité, pendaient à ses oreilles qui rosissait délicieusement. Sa cascade de cheveux châtains avait été domptée dans un chignon d'où s'échappaient quelques mèches rebelles, soigneusement bouclées par le coiffeur pour habiller d'un romantisme charmant leur folle escapade. Comme une couronne, un voile de mousseline auréolait son visage d'un nuage aussi immaculé que sa robe.
Hyoga sentit une pointe de fierté aiguillonner son coeur qui s'était accéléré. Cette femme dont le destin était si intimement lié au sien était magnifique. Bien que leurs aventures passées soient loin derrière eux, elle remuait toujours autant ses entrailles. Pourtant, il éprouvait une joie sincère à la voir s'offrir en mariage à leur meilleur ami, bonheur redoublé par son rôle de témoin de la mariée.
S'arrachant à sa contemplation, il repositionna son noeud papillon bleu ciel, réajusta le gilet marine qui habillait sa chemise blanche et se leva.
— Ca va être l'heure, fille galère.
— Déjà ?
Elle saisit sur la coiffeuse une petite boite ouvragée qu'elle tourna entre ses doigts nerveusement. Après une hésitation, elle l'ouvrit, avala un cachet de morphine, et la lança à son acolyte qui l'attrapa au vol. Il compta les comprîmes restants, puis l'enfourna dans sa poche, satisfait : Nathalie se tenait à la posologie convenue, le minimum pour éviter le sevrage. Il passa distraitement une main dans ses cheveux : sa dernière dose d'alcool commençait à remonter, il fallait qu'il prenne un verre avant la cérémonie s'il ne voulait pas trembler comme une feuille en tendant les alliances. Nathalie devina ses pensées et sourit.
— Sale alcoolique.
— Sale droguée.
Ces mots furent les derniers qu'ils échangèrent, mais leur véritable sens était évident.
Merci d'être là.
Hyoga sortit.
Il tomba aussitôt sur Shun qui faisait les cent pas dans le couloir. Quand il l'avait quitté, deux heures plus tôt, il était relativement détendu, rasséréné par l'arrivée le matin même de son frère. Bien qu'il ait accepté d'être son témoin, le futur marié connaissait trop Ikki pour ne pas craindre jusqu'au dernier instant qu'il ne brille par son absence. Force était de constater que depuis le petit déjeuner, l'anxiété avait repris progressivement ses droits chez son ami alors que s'égrenaient les minutes avant la cérémonie. Lorsqu'il manqua de bousculer Hyoga alors qu'il sortait de la chambre nuptiale, son stress augmenta d'un cran.
— C'est déjà l'heure ? demanda-t-il anxieusement.
Il se retint au dernier moment de passer une main fébrile dans ses cheveux avant de se rappeler qu'il ne devait pas déranger son catogan. Ses doigts malhabiles vinrent resserrer la cravate fine et élégante qui soulignait le col cassé de sa chemise avant de plonger dans son gilet moiré. Il vérifia la chaîne de sa montre, puis ajusta nerveusement les manches de sa veste croisée aux boutons rutilants. La couleur vert sombre de son costume faisait ressortir le teint crémeux de sa peau et ses pupilles d'émeraude qui le scrutaient avec angoisse.
— Comment tu me trouves ?
Hyoga se retint à grand peine de lever les yeux au ciel. Décidément, il n'y en avait pas un pour rattraper l'autre.
— T'es très bien. Elle te trouvera très bien.
Shun soupira, légèrement rassuré, avant de lever un regard inquiet vers la porte.
— Je suppose que je devrais y aller, murmura-t-il, penaud.
— Attends, j'ai quelque chose pour toi.
Shun reporta son attention sur son ami, intrigué par le ton étrange de sa voix. Il le regarda fouiller son gilet et en tirer un collier d'or ouvragé.
— J'aimerais que tu portes ça aujourd'hui.
Le marié écarquilla les yeux en reconnaissant le bijou, stupéfait. Entre les doigts de Hyoga brillait doucement le crucifix qu'il avait hérité de sa mère, le seul souvenir matériel qu'elle lui avait laissé et sans conteste son bien le plus précieux après son Armure.
Il marqua un temps d'arrêt lorsque le russe lui tendit le pendentif avant de se ressaisir.
— Hyoga, je ne peux pas...
— Cela me ferait vraiment plaisir que tu le portes, insista Hyoga en appuyant ses mots.
Il attrapa la main du marié, y fit glisser la chaîne avant de refermer ses doigts dessus. Il avait longuement médité ce geste. S'il n'était pas à l'aise avec les mots, il voulait malgré tout exprimer à son meilleur ami la force du lien qui les unissait. Cette pensée fissura le masque de son détachement et il recula d'un pas avant de perdre pied, cachant son trouble d'une boutade désabusée.
— Ça te donnera du courage, et crois-moi tu vas en avoir besoin, lança-t-il en désignant d'un mouvement de tête la chambre derrière lui.
Shun regarda stupidement sa main, puis son ami. Il ravala l'émotion qu'il sentait déjà poindre, et se contenta de le dévisager, le regard brillant.
— Merci, souffla-t-il, tachant d'y insuffler toute la reconnaissance que quinze ans d'amitié avaient accumulée.
Il glissa le collier sous sa chemise, réajusta une dernière fois sa cravate, et après avoir pressé l'épaule de son ami qui s'effaça discrètement, il s'avança jusqu'au seuil de la chambre.
Il ne sut pas précisément s'il avait frappé à la porte ou si c'était l'écho de son cœur qui cognait à grand coup dans sa poitrine. Il entra.
Au bout de la pièce, dans l'embrasure de la fenêtre, Nathalie l'attendait en souriant timidement, visiblement inquiète de la réaction de son fiancée. Il découvrit pour la première fois sa robe, un écrin immaculé qui sublimait sa silhouette si joliment imparfaite. Le tissu épousait chacune de ses formes, chacune de ses aspérités, chacune de ses particularités qu'il retrouvait sans mal derrière le tissu d'écume. Son regard vogua de la discrète boiterie de son bassin jusqu'à l'attache solide de ses épaules légèrement asymétriques. Il suivit la cicatrice pâle qui filait sur son trapèze gauche jusqu'à sa bouche, son nez, et enfin ses yeux, deux grandes pupilles mordorées si expressives et si volontaires, le tout noyé dans une vapeur de mousseline qui cascadait en lieu et place de sa chevelure souple.
L'anxiété qui avait filtré goutte à goutte dans son esprit au cours des dernières heures s'écoula lentement, détendant ses muscles et relâchant la tension. L'émotion, si longtemps refoulée, empourpra ses pommettes et brilla dans ses yeux.
Nathalie ne voulait pas d'une grande cérémonie pour leur mariage, mais elle avait fait tout cela pour lui. Elle savait combien une telle célébration lui importait, alors elle s'était patiemment pliée au jeu. La robe, le maquillage, la coiffure, toute son apparence était un cadeau qu'elle lui offrait pour officialiser ce jour important.
L'attitude guindée de la mariée se détendit lorsque Shun passa une main sur ses paupières pour essuyer ses larmes, et Nathalie laissa échapper un gloussement soulagé. Le bonheur qu'elle lisait sur ses traits la payait de tous ses efforts. Elle s'autorisa enfin à le détailler à son tour, et apprécia le goût sans faille de sa tenue pourtant originale. Elle remarqua avec joie que l'étoffe mettait particulièrement en valeur ses yeux, ces deux pupilles d'émeraude où elle rêvait de se noyer jusqu'à ce que la mort les sépare. Elle s'approcha et enroula ses bras nus autour de la nuque de son fiancé pour s'y plonger à loisir. Il caressa la courbe de son visage du dos de la main, le regard magnétisé sur ses lèvres qu'elle mordait pour camoufler un sourire rayonnant.
— Tu es sublime.
