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— Votre petit-déjeuner va être froid, Monsieur Diaz.
Shun ne réagit pas à la voix taquine qui s'était élevée dans son dos. Nathalie, deux tasses à la main, venait de pousser le battant de la porte d'entrée pour le rejoindre sur la terrasse.
D'ordinaire, il se levait en premier et préparait le repas pendant qu'elle se réveillait doucement, bercée par la tiédeur sucrée du lit et l'arôme amer du café. Cependant, il arrivait parfois que son mari parte se promener de bonne heure sur la plage ; c'était alors elle qui cuisinait en guettant son retour.
Ce matin-là, Nathalie l'avait longuement attendu, mettant à chaque tâche une lenteur mesurée. Le jus d'orange, les céréales, les tartines, les cafés, jusqu'aux omelettes et Shun qui ne revenait pas. Dehors, un grand soleil de printemps éclairait un ciel d'azur, un temps fort agréable pour s'attarder dehors. Alors, attirée par cette lumière blanche qui la mettait de belle humeur, elle s'était emparée des tasses de café, bien résolue à retrouver son mari, à le gronder gentiment et à profiter du beau temps en sa compagnie.
Elle fut surprise de tomber sur lui dès le seuil de la maison : il était simplement assis sur la jetée, face à la mer. Il n'y avait pas un souffle de vent dans la crique, une vraie fournaise qui redoubla sa gaieté. Une malice lui venait, l'envie irrésistible de taquiner son époux pour mieux se faire pardonner. Cependant, son apostrophe n'obtint aucune réaction, et la légèreté de son humeur retomba brusquement. L'immobilité parfaite de Shun éveillait en elle une sensation qu'elle n'avait pas expérimentée depuis longtemps : le sourd pressentiment d'un danger imminent.
En un instant, elle était assise près de lui. Aussitôt, elle se pencha par-dessus les flots, tentant de contourner le rempart verdâtre de ses cheveux détachés, sans parvenir à accrocher son regard fixé sur l'eau.
— Shun, qu'est-ce qu'il y a ?
Sa voix ferme mais empreinte d'inquiétude fit passer un frisson sur les vagues. Les bras appuyés sur les cuisses, son époux ne lui répondit pas tout de suite, mais ses mains jointes se serrèrent dans un spasme incontrôlable. La gravité de son profil confirma les craintes de Nathalie : quoiqu'il se passe, cela avait un rapport avec la Chevalerie. Seule leur vocation pouvait peindre une telle anxiété sur les traits d'Andromède.
Elle hésita un instant avant de renoncer à l'idée de l'enlacer. Bien qu'il semblât plus froid qu'un marbre, immobile et glacé, elle savait d'expérience qu'il le resterait malgré tous ses soins jusqu'à ce qu'il ait fini de digérer ses pensées et ait trouvé le courage de s'abandonner à elle. Cependant, afin de lui rappeler sa présence dans l'océan de ses sombres ruminations, elle ne le quittait pas des yeux, véhiculant dans son regard toute la force qu'elle pouvait y transmettre.
— C'était Lui, Nathalie...
La voix, basse et rauque, était à peine celle de son mari. Elle avait compris avant même qu'il ne lève sur elle ses pupilles éteintes et desséchées pour lui répéter ce constat menaçant.
— C'était Lui.
Hadès. Le nom qu'il n'osait prononcer.
Nathalie fournit un réel effort pour réprimer le frisson qui menaçait de la secouer. Elle s'appliqua à rester immobile, solide comme le roc auquel son mari avait besoin de se raccrocher. Elle ne dit rien, soutint son regard jusqu'à ce qu'il baisse à nouveau la tête en frictionnant ses mains moites. Elle s'approcha, se colla à lui pour l'épauler tant physiquement que mentalement. D'instinct, il reposa sa tempe contre son épaule, soulagé de sentir sa présence. La main de Nathalie trouva naturellement sa place dans le dos de son mari, qu'elle caressait en silence de ses doigts songeurs.
Le Dauphin regardait devant elle. Depuis combien de temps cela n'était pas arrivé ? Le dernier cauchemar devait remonter à près de dix ans. Pendant toutes ces années, ils s'étaient bercés de la douce illusion d'être enfin débarrassés du Dieu des Enfers.
Depuis la Guerre Sainte, Andromède était sujet à des mauvais songes, de vraies nuits d'horreur où il sentait la présence de son alter ego au plus intime de son être. Nombreux au Sanctuaire pensaient que ces rêves n'étaient que l'expression du traumatisme qu'il avait subi ; après tout, c'était plutôt la norme que l'exception dans leur Ordre. Par ailleurs, le Dieu avait été arraché de son réceptacle par Athéna elle-même. Cependant, Nathalie ne doutait pas : Shun avait vécu d'autres drames qui revenaient aux heures sombres mais Hadès... Hadès était différent.
Shun décrivait la plupart du temps sa voix suave et persuasive qui l'englobait de ses promesses fielleuses et de ses propositions aussi bien alléchantes que menaçantes. Il résistait de tout son être, persuadé que si peu que sa détermination plierait, il serait à nouveau emporté par la volonté toute-puissante du dieu olympien. C'était le même piège, la même trappe où il se sentait continuellement tomber, celle où il s'était abimé la première fois, au fin fond des Enfers. Hadès lui offrait une telle puissance... Une puissance qui lui aurait permis d'arrêter les combats avant même leur genèse, d'éviter le sang de couler, de protéger Athéna et ceux qui lui étaient chers. Ses offres étaient toujours péremptoires, empreintes de reproches et d'intimidation ; plus d'une fois, il avait assisté en rêve aux décès spectaculaires de ses plus proches amis, spectateur inutile luttant pour repousser le pouvoir divin qui lui aurait permis d'éviter ce funeste destin.
Nul ne savait ce qu'il adviendrait si Shun cédait un jour. Saori elle-même s'était montrée extrêmement réservée quand il l'avait consultée ; impossible d'exclure cette possibilité pour Hadès de revenir sur Terre par un moyen détourné. Quand Andromède avait évoqué l'expédient d'être mis à mort pour couper court à toute réapparition du Dieu, sa déesse l'en avait formellement interdit : elle ne sacrifierait pas l'un de ses plus fidèles Chevaliers pour de simples conjectures. Si ce destin se réalisait, ils aviseraient. Alors, criblé d'incertitudes, Shun résistait, condamné à porter éternellement ce fardeau. On ne pouvait accueillir l'âme d'un Olympien sans en payer lourdement les conséquences.
Nathalie écoutait silencieusement la respiration de son mari s'apaiser progressivement. Malgré ses protestations, jamais il ne l'avait réveillée après ces cauchemars, et qui sait depuis combien de temps il grelottait sur la jetée.
— Tu veux me raconter ? demanda-t-elle doucement, le regard toujours perdu dans le lointain.
Sans surprise, son mari secoua la tête. Il ne décrivait jamais aux concernés les atrocités qu'il leur voyait subir. Avec un peu de chance, si Hyoga n'était pas impliqué, il oserait peut-être se confier à lui.
Nathalie soupira, et serra Shun contre elle d'une brève étreinte avant de lui tendre son café. Lorsque leurs phalanges s'effleurèrent autour de la céramique encore chaude, il serra tendrement ses doigts en signe de remerciement. Les mots semblaient superflus, et c'est en silence qu'ils restèrent côte à côte, laissant dériver leurs pensées. La jeune femme prit une gorgée du breuvage tiedissant tandis que son époux laissait errer son regard sur le liquide sombre.
— Papa ? Maman ?
La voix timidement inquiète qui s'était élevée dans son dos manqua de faire sursauter Nathalie. En se retournant, elle aperçut Aliolia, pendu à la porte qu'il avait entrebaillée. Haut comme trois pommes, il traînait encore sa peluche favorite dans toutes ses aventures, y compris lorsqu'il partait à la recherche de ses parents qui avaient déserté la table du petit déjeuner.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il avec une pointe d'appréhension.
Leurs fils avait hérité de son père cette faculté de deviner l'anxiété des autres ; comme lui, il était aimanté par la détresse de ses proches.
— Rien, Sinha. On profite du soleil, éluda-t-elle en langue des signes.
Il plissa ses lèvres d'une moue défiante, avant que ses soupçons ne soient chassés par le sourire rassurant de sa mère. Aliolia avait beau être sensible à la préoccupation de ses parents, il restait un petit garçon de cinq ans dont chaque pensée chassait la précédente.
— Je peux venir faire un câlin avec vous ?
— Bien sûr ! Va prendre ton bol de céréales.
Nathalie sourit en voyant son fils s'égayer comme un moineau. Son rire sonore et aigu rebondissait dans la crique, dissipant la chape de plomb que son mari et elle avaient instaurée. Elle sentait la joie de cette belle journée gagner à nouveau son être assombri par l'évocation des guerres mythologiques. Elle se tourna vivement vers Shun pour partager avec lui cet espoir de la vie qui continuait, lorsqu'elle se figea. Son époux, plus blême qu'un cadavre, fixait un point derrière elle. Tout le sang semblait avoir reflué vers son cœur et décolorait ses lèvres pincées. Son regard, glaçant de fixité, tendait tous ses traits en un masque acéré et immuable qu'elle ne parvenait pas exactement à définir.
Parée à toute éventualité, elle pivota sur ses appuis, tentant de deviner ce qu'Andromède regardait ainsi. Pourtant, malgré ses sept sens affûtés par le sentiment du danger, elle ne percevait rien d'anormal sur la plage animée par les cris d'Aliolia.
Son sang se figea dans ses veines.
Ce n'était pas elle que Shun avait vu mourir cette nuit-là.
Son pouls s'emballa dangereusement à l'idée que le Dieu des Morts avait menacé leur enfant. Une rage non contenue naquit au creux de son estomac, remonta jusqu'à ses lèvres en une nausée immonde qu'elle ravala en contractant sa mâchoire. Ses doigts la démangeaient, fébriles, et elle serra les poings jusqu'à blanchir la jointure de ses phalanges. Elle mâcha un juron : attaquer ses compagnons d'arme était une chose, mais jamais elle ne permettrait Hadès d'effleurer un cheveu de son fils.
Elle reporta son attention sur son époux. Il tremblait de tous ses membres. Il revoyait la scène se jouer sous ses yeux, elle n'en doutait pas. Elle avait conscience que si elle-même avait les plus grandes peines à contrôler sa nature irascible, son mari épuisé était en train de se noyer dans sa culpabilité. Elle saisit le bras d'Andromède comme pour le tirer du flot d'émotions où il s'engloutissait et le serra jusqu'à lui tirer un cri de douleur. Elle l'arracha à la contemplation morbide de sa vision et l'enferma dans l'univers de son regard.
— Ce n'est pas arrivé, martela-t-elle. Et cela n'arrivera jamais.
Déboussolé, Shun cligna plusieurs fois des yeux pour retrouver ses esprits, avant de la dévisager, hagard comme au sortir d'un cauchemar. Il se forçait à se focaliser sur les deux prunelles qui le fixaient, à s'y accrocher comme à deux ancres qui le tiraient du cours impétueux de sa vision. Plus d'une fois, le regard déterminé de son épouse lui avait permis de reprendre ses esprits, sur le champ de bataille comme dans les autres combats de la vie. Il hocha lentement la tête alors qu'il reprenait enfin pied dans la réalité.
Il était temps. Aliolia déboula en riant, manquant de renverser sur eux son bol de lait. Il ne saisit pas le dernier regard qu'échangèrent ses parents, ni l'effort pourtant visible que dû fournir son père pour lui sourire et ébouriffer ses cheveux. Ils n'avaient jamais édulcoré leur passé devant leur fils, mais pour l'heure il était trop jeune pour partager ce secret dont la menace planait encore au-dessus de leur famille.
