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— Viens avec moi.
Séréna s'était agenouillée à même le sol du laboratoire. Sans geste brusque, elle avait écarté les bras, avançant juste assez ses mains pour inviter le pokémon à les sentir sans entrer dans son espace. Sa voix douce, presque un murmure, était parvenu à désarmorcer une partie de la méfiance de l'animal. Il s'écarta légèrement des jambes du Professeur Platane derrière lesquelles il s'était réfugié et inspecta d'un regard inquisiteur les paumes ouvertes de la jeune fille. Bulbizarre extirpa prudemment une liane de son bulbe effleura ses doigts avant de la rétracter aussitôt.
— Tu es sûre ? demanda Sannah, quelques pas en arrière. Je pense que Salamèche serait parfait pour toi.
— Laisse la choisir, répliqua aussitôt Kalem. C'est très important de sélectionner les pokémons qui voyagent avec toi.
Effarouchée par le bruit de ces voix, Bulbizarre s'était à nouveau blottie derrière le pantalon du Professeur, qui réprimanda vertement ses élèves en chuchotant plus fort qu'eux. Le pokémon, effrayé, recula de quelques pas supplémentaires. Heureusement, l'immobilité de Séréna et ses appels réitérés finirent par le convaincre, et il s'approcha suffisamment pour renifler la pofiterole que la dresseuse avait sortie de son sac. L'animal marqua un mouvement de recul lorsqu'elle étendit les doigts, mais ne broncha pas lorsque la jeune fille effleura sa tête, puis la caressa.
— Est-ce que je pourrais avoir sa Pokéball, Professeur ? demanda-t-elle en se relevant doucement. Je pense qu'il me convient très bien.
— Bien sûr. C'est une femelle, précisa-t-il.
Séréna se dirigea vers ses camarades. Ceux-ci étaient arrivés dans le laboratoire au cours de son combat contre le Professeur, et à son grand embarras elle ne les avait pas remarqués tout de suite. Le regard appuyé dont Kalem la gratifiait depuis la mettait mal à l'aise.
— Si tu prends Salamèche, tu pourrais faire une belle équipe Feu avec ton Feunnec et ton Passerouge ! insista Sannah. Ce serait très mignon !
— Tu oublies Pérégrain, répondit-elle pour éluder la proposition. De toute façon, je ne pense pas avoir envie de me spécialiser dans un type.
— En combat, il vaut mieux avoir une équipe bien équilibrée, acquiesça Kalem. Pourquoi Bulbizarre plutôt que Carapuce ?
Séréna fit glisser son regard sur son nouveau pokémon, qui s'était prudemment reculé à quelque distance des humains. Devant le Professeur, les deux autres starters piaffaient en se chamaillant. Le scientifique, après avoir été vaincu, lui avait proposé d'entrainer l'un de ces trois pokémons qu'il comptait confier à de jeunes talents. Elle se doutait qu'avec son caractère timide, Bulbizarre n'accrochait pas l'œil, que ce soit des dresseurs ou des artistes Pokémon. Qui sait combien de temps elle aurait attendu au laboratoire avant de se faire adopter ? Elle-même fuyait l'avant de la scène, et elle avait senti un mouvement inné de sympathie guider son choix.
Ses pensées avaient instauré un moment de flottement qui s'étirait dangereusement ; elle en prit conscience en remarquant le silence appuyé de ses amis. Légèrement paniquée, elle répondit la première excuse qui lui passait par la tête.
— Car tu as choisi Grenousse ?
Kalem lâcha un rire entendu, avant que le Professeur ne l'appelle pour l'inviter à combattre à son tour.
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Séréna, assise sur une pierre, scrutait pensivement le champ de fleurs sauvages qu'elle avait choisi comme campement. Comme à son habitude, la matinée était consacrée au dressage de ses pokémons. Bien rodés, Pérégrin et Feunnec complétaient leur routine quotidienne : après les travaux de force venaient ceux de vitesse, puis de précision. Férocement, le petit renard tâchait de viser une cible de sa flammèche tout en esquivant les jets de Paraspore que Pérégrain lui envoyait. La jeune dresseuse privilégiait les entraînements à plusieurs, et avait composé pour chaque paire potentielle une série d'exercices pour leur faire travailler leurs points forts et leurs points faibles. Chaque jour, elle mélangeait les duos, ou ajustait les consignes pour s'adapter à la progression de ses protégés. Si ce système avait été fastidieux à mettre en place, il portait ses fruits : elle pouvait entraîner simultanément tous ses combattants, circulant entre eux pour les conseiller, préciser un enchaînement, et plus fréquemment les féliciter.
Non loin de Feunnec et Pérégrain, elle avait délimité un terrain pour Bulbizarre et Passerouge. La consigne était simple : sans utiliser ses lianes, le pokémon plante devait toucher l'oiseau qui avait l'obligation de voler en rase-motte. Confiante dans l'autonomie de ses autres pokémons, Séréna les observait minutieusement, et elle devait se rendre à l'évidence : Bulbizarre était lente, trop lente, beaucoup trop lente. L'exercice durait déjà depuis une dizaine de minutes, et pas une seule fois elle n'avait réussi à effleurer Passerouge dans les deux mètres carré de leur espace de travail. Pourtant, l'oisillon ne se gênait pas pour la narguer, se gonflant de l'orgueil d'être intouchable. La quadrupède gardait son calme malgré le vol goguenard qui bourdonnait à ses oreilles, mais ses mouvements restaient maladroits et patauds.
Sans détourner les yeux, la dresseuse soupira, le visage posé sur ses mains en coupe. Tous les exercices qu'elle avait essayés avaient révélé une nouvelle faiblesse de Bulbizarre : elle n'avait ni la puissance, ni la vitesse, ni l'esquive. En d'autres termes, elle n'était d'aucune utilité en combat.
Feunnec s'ébroua lorsqu'il entendit le signal de fin. Avec un cri d'amitié, il bouscula gentiment Pérégrin pour le féliciter de ses progrès, puis trottina tranquillement jusqu'à sa dresseuse et se frotta contre ses bas. Passerouge, enfin libéré de sa contrainte, prenait de l'altitude et volait à son aise en rasant les parois escarpées du chemin du Versant. Bulbizarre s'était effondrée, épuisée par l'entraînement. Après avoir flatté le pelage roux de son renardeau, Séréna s'approcha avec une écuelle d'eau et s'accroupit près d'elle.
— Ce n'était pas si mal, Bulbizarre, lança-t-elle d'une voix qui se voulait rassurante. Avec un peu de temps, je suis sûre que tu peux progresser.
Le pokémon s'était remis sur ses pattes d'un air penaud : visiblement, elle n'était pas très convaincante. Séréna se mordit la lèvre : si elle doutait d'avoir fait le bon choix, elle ne voulait surtout pas que cette petite boule d'amour s'en aperçoive. Après tout, ce n'était pas de sa faute si elle n'était pas douée pour le combat. Elle se releva pour éluder cette situation gênante : le regard déconfit du quadrupède lui déchirait le cœur.
Le repas fut particulièrement agréable. Le chemin du Versant serpentait dans un paysage vallonné couvert d'immenses parterres de fleurs. Si certains champs de lavande déroulaient leur rectitude de plantes cultivées comme une lessive de draps pourpres, des pâturages sauvages foisonnants de couleurs pullulaient sur les collines. Une symphonie de senteurs embaumait l'air et déroulait sa capricieuse partition au moindre souffle de brise, sautant de la gamme musquée des roses à l'arpège apaisante des lilas. Soucieuse de ne pas être dérangée pendant son entraînement, Séréna s'était volontairement éloignée de la route cinq, profitant d'une terrasse suspendue à flanc de rocaille pour établir son campement. De ce balcon naturel, la vue était imprenable sur les carrés multicolores qui ondulaient jusqu'à la capitale, au nord.
Alors qu'elle achevait de paqueter ses affaires, Séréna sursauta quand elle entendit Feunnec grogner en direction d'un fourré. Le renardeau s'était accroupi sur ses appuis, toutes babines dehors et l'échine hérissée. La dresseuse savait d'expérience que son ami n'agissait jamais ainsi sans percevoir une menace ; elle boucla rapidement son sac et le cala sur son dos, prête à toute éventualité, bien qu'elle ne distinguait rien en fouillant les massifs d'un regard inquiet. D'un ordre bref, elle s'était adossée à la falaise et avait appelé ses autres pokémons auprès d'elle. D'une certaine façon, la caresse du duvet touffu de Pérégrain contre ses jambes la rassurait.
— Qu'est-ce que tu vois, Feunnec ? chuchota-t-elle.
L'animal n'avait pas bougé d'un pouce, les muscles bandés. Soudain, le fourré s'écarta brusquement sur une forme indiscernable qui avait bondi : les pattes arrières du renardeau se détendirent avec un claquement et ses mâchoires se refermèrent sur l'intru, fauchant au vol son offensive. Les deux corps roulèrent dans la poussière, fermement enlacés, dans un tel désordre de poil et de cuir que Séréna hésita plusieurs secondes avant de reconnaître un Baggiguane. Feunnec avait fermement planté ses canines dans sa queue, l'affolant de rage et de douleur. D'une balayette dévastatrice, il faucha le quadrupède qui s'abattit dans un massif de fleurs. D'un mouvement sec, il remonta le surplus de peau qui plissait sur ses hanches tandis que son adversaire se relevait avec difficulté. Le renardeau couina en posa sa patte avant sur la terre meuble, et la recroquevilla aussitôt. Mis en confiance par cette blessure, le Baggiguane cracha entre ses dents d'un air prétentieux. D'un brusque mouvement, il se jeta à gauche.
— Flammèche à droite !
Sans réfléchir, Feunnec obéit à sa dresseuse, et lança un long jet de flammes. Son pokédex en main, Séréna avait reconnu l'attaque Feinte du Baggiguane. Elle serra les dents lorsque l'attaque, connue pour porter à chaque coup, frappa son pokémon de plein fouet. Cependant, leur offensive avait fait mouche, elle aussi, et leur adversaire enfonça ses poings dans la terre meuble pour calmer la brûlure intense qui les ravageait. Sur un ordre bref, le renard lança une Vive-Attaque, déstabilisant l'iguane qui s'effondra au sol, sonné pour un bon moment.
Passerouge avait précédé sa maîtresse auprès de Feunnec, inquiet pour son partenaire qui avait ployé sur sa patte avant encore valide. Son gazouillement soucieux couvrit le soupir soulagé de Séréna qui constatait que les blessures n'étaient pas sérieuses. Brusquement, une ombre sortit des fourrés et se campa devant le vaincu, sifflant dangereusement entre ses dents. Une deuxième menace, dissimulée dans un champ de fleurs, apparut de l'autre côté de la troupe, tout près de Bulbizarre et Pérégrain qui étaient restés adossés à la falaise. Peu à peu, toute une meute de Baggiguane les encercla. Séréna jura entre ses dents : Tierno et Trovato l'avaient avertie qu'il était fréquent que les pokémons attaquent en horde sur cette route.
Bravement, Feunnec s'était relevé, et grondait en direction de l'adversaire le plus proche. D'un coup d'oeil circulaire, la dresseuse évalua la situation : sans compter le Baggiguane à terre, il en restait encore quatre, soit un pour chacun de ses pokémons, mais son renard était déjà blessé, sans compter que Bulbizarre ne serait pas d'une grande utilité. Elle devait choisir une autre approche.
— Pérégrain et Passerouge, Paraspore général !
A l'instant, le pokémon insecte remua son épais duvet d'où s'éleva un nuage d'encre pailleté qui se répandit rapidement sur le champ de fleur. D'un battement d'aile, l'oiseau repoussait de ses alliés cette nuée brillante et tâchait de la concentrer sur leurs ennemis. Ceux-ci, trop éparpillés, ne pouvaient être tous atteints ; celui près de Feunnec en réchappa. Néanmoins, trois de leurs ennemis étaient ralentis, ce qui leur conférait un avantage non négligeable.
De son côté, le renardeau tenait son adversaire en respect ; quelques flammèches s'échappaient entre ses babines retroussées. Séréna recula de nouveau jusqu'à la paroi pour se garder d'une attaque en traître.
— Reste près de moi, souffla-t-elle à Bulbizarre, paralysée par la peur.
La dresseuse tâchait de visualiser l'ensemble du champ de bataille. Pérégrain s'était placé entre les trois Baggiguane paralysés, d'où il se démenait comme un diable ; son Survinsecte faisait peu de dégâts, mais il touchait tous ses adversaires en même temps. Passerouge, avec un violent effort, avait décuplé sa vitesse : ses ailes semblaient invisibles dans leur mouvement de colibri. Il disparut, réapparut près d'un Baggiguane, le frappa de sa Vive-attaque, se trouva immédiatement derrière un deuxième qu'il désarçonna. Un coup d'œil sur son pokédex confirma les prémonitions de Séréna : contre un type ténèbre, il valait mieux exploiter l'avantage de son pokémon volant.
— Passerouge, utilise plutôt Picpic !
D'un puissant coup d'aile, Passerouge prit de l'altitude. Après un bref temps d'arrêt au zénith du combat, il plongea, bec saillant comme un coin dévastateur. Il martela un Baggiguane, rasa le champ de fleur, reprit dans la hauteur, fondit sur un deuxième iguane qu'il renversa avant de s'élever à nouveau à tire d'aile. Il s'apprêtait à attaquer son troisième adversaire qui semblait désemparé lorsque celui-ci dégaina une Feinte qui faucha Passerouge en plein vol. Le pokémon vint s'écraser au pied de sa dresseuse, assommé.
Pérégrain avait marqué un temps d'arrêt pour suivre avec angoisse la chute de son allié. Le Baggiguane le plus proche en profita pour l'attaquer de front et projeta sa tête dure comme le roc dans le corps mou de son adversaire. Le pokémon couina, mais trouva la force de cracher au visage de son attaquant une soie gluante qui l'aveugla. Il se redressait de son mieux, le souffle coupé, prêt tout de même à se débattre, lorsqu'un iguane qui l'avait contourné le chargea à son tour dans le flanc. Pérégrain s'effondra pour ne plus se relever. Son troisième adversaire approchait déjà pour l'achever, lorsque le rayon rouge de sa pokéball rappela le pokémon juste à temps.
Séréna raccrocha l'instrument à sa ceinture à l'instant où Feunnec roula jusqu'à ses pieds. Malgré tous ses efforts, le renard était trop handicapé par sa blessure pour prendre l'avantage. Fidèle à son entêtement, il essayait déjà de se relever, sifflant de colère en direction de son adversaire, mais les bras de sa dresseuse le soulevèrent de terre et le maintinrent fermement contre elle. La jeune fille avait réagi d'instinct : elle ne laisserait pas son ami se faire tuer seul en avant-garde. Cependant, un vent de panique soufflait dans ses cheveux défaits et elle cherchait du regard un moyen de fuir. Par malheur, le cercle de ses adversaires s'était refermé sur eux, et se resserrait à mesure que les pokémons se rapprochaient avec morgue. A bout de ressources, désorientée par son pouls qui battait à ses oreilles, Séréna chercha fébrilement son Holokit en songeant brutalement au signal de détresse. Ses doigts s'emmêlaient dans son sac alors que sa fréquence cardiaque s'emballait, et elle se recroquevilla désespérément lorsque du coin de l'œil elle aperçut un iguane amorcer une attaque.
Un claquement sec retentit dans l'air, mais étonnement Séréna ne sentit pas le coup. Au contraire, elle fut surprise d'entendre un Baggiguane couiner de douleur. Elle releva son visage, enfoui dans la fourrure de son Feunnec ; devant elle, Bulbizarre avait bondit et s'était campée entre son équipe et la horde. Au-dessus d'elle, menaçantes comme des cobras, deux longues lianes se dressaient et serpentaient d'une danse étrangement envoûtante. Les Bagguiguanes, étonnés, avaient marqué un mouvement d'arrêt. Prudemment, l'un d'entre eux risqua un pas en avant, mais recula aussitôt lorsque la tige végétale fouetta ses pattes. Un sifflement de colère s'éleva de la meute. A plusieurs reprises les iguanes tentèrent une nouvelle approche, parfois simultanément, mais toujours les coups de fouet les obligeaient à garder leurs distances. Séréna était fascinée : Bulbizarre dirigeait ses lianes séparément, touchant sans effort deux ennemis même éloignés et construisant sa défense presque à cent quatre-vingts degrés. Sa bonne vision dans l'espace lui permettait d'anticiper les déplacements de ses adversaires, que la rapidité de ses excroissances prenaient toujours de court.
Aiguillonnés par ces fouets qui claquaient sur leur peau, les Baggiguanes s'excitaient, crachaient de rage sans parvenir à resserrer leur cercle. Tout à coup, l'un d'entre eux se tourna violemment et balaya la terre de sa queue ; celle-ci projeta un nuage de gravillon en direction de Bulbizarre, qui renâcla. Aussitôt, toute la horde imita l'attaque, et une nuée de poussière s'éleva du sol et satura bientôt l'air. Séréna s'affaissa, pliée par une quinte de toux. Malgré tout, elle forçait sur ses yeux larmoyants, mais rien à faire : on ne voyait plus à une longueur de bras. Elle pesta : si seulement Passerouge était encore d'attaque, il pourrait dissiper ce brouillard.
Instinctivement, Bulbizarre s'était reculée. Elle scrutait les alentours, et sa liane se détendit à temps pour parer la première attaque, mais la seconde la prit par surprise. Profitant de leur avantage, les Baggiguane avaient resserré leur étau, et portaient les coups tout en restant sous couvert du nuage de sable. Ils avaient encerclé Bulbizarre, si obnubilés par la résistance qu'elle leur opposait qu'ils en oubliaient la dresseuse et le reste de son équipe. Séréna glapit lorsqu'une deuxième offensive porta, mais son pokémon en profita pour donner un coup d'épaule à son adversaire, lui arrachant un coassement strident. Flanchant parfois, mais toujours solide sur ses appuis, Bulbizarre encaissait tous les assauts, répliquait parfois à coups de liane ou de tête. Ces puissantes attaques, dont deux avaient suffi pour rendre Pérégrain hors-jeu, n'arrivaient pourtant pas à la mettre à terre.
Peu à peu, les offensives se firent moins fréquentes. Les Baggiguane haletaient de concert avec Bulbizarre, tous aussi épuisés les uns que les autres. Depuis plusieurs minutes, la prairie s'éclaircissait, et on pouvait deviner les silhouettes courbées des pokémons. Se dégageant brusquement des bras de sa dresseuse, Feunnec sauta aux côtés de son alliée, et relâchant enfin le jet de flamme qu'il mâchonnait depuis qu'il était forcé à l'inactivité, il acheva l'un des reptiles. Galvanisée par cet ami qu'elle sentait à ses côtés, Bulbizarre se redressa sur ses pattes tremblantes, et d'une brusque détente, fondit de toute sa masse sur deux adversaires, qu'elle écrasa de tout son poids. Encore sonnée, elle leva son regard flou sur le dernier iguane à quelques pas d'elle. Visiblement, il hésita un instant à porter un coup, mais prenant son parti, il fila dans les fourrés.
Avec un soupir de soulagement, Bulbizarre roula sur le côté, savourant le contact des herbes folles sur sa peau écailleuses. Déjà, Feunnec, sautillant de son mieux sur trois pattes, était venu fourrer son museau contre son front, gémissant d'un air inquiet. Sa partenaire le rassura d'un mugissement gêné : elle était surtout exténuée. En grimaçant, elle rebascula sur le ventre en faisant précautionneusement jouer ses articulations ; décidément, elle n'aurait pas tenu encore longtemps la cadence.
Elle remarqua alors avec confusion que sa dresseuse s'était agenouillée à ses côtés. Séréna nota le mouvement instinctif de repli de son pokémon, comme honteux d'être intervenu dans le combat malgré ses ordres.
— Tu as été géniale, Bulbizarre, lança-t-elle en la manipulant avec force de caresse. Sans toi, je ne sais pas ce qu'il se serait passé. !
Feunnec appuya les remerciements d'un petit cri enthousiaste. Ce compliment, venu de sa maîtresse et du pokémon le plus doué de leur petite troupe, sembla faire son effet sur Bulbizarre, qui déroula son corps légèrement recroquevillé, et mugit timidement de plaisir.
Après s'être assurée qu'aucune blessure sérieuse ne méritait de soins immédiats, Séréna jeta un regard nerveux à la ronde.
— Maintenant, tous dans les pokéballs. Je vais me dépêcher de rejoindre la route avant qu'on ne rencontre une autre horde, et on se reposera là-bas.
Feunnec se récria avec fracas tandis que Bulbizarre protestait plus faiblement. La jeune fille les rassura d'un mot.
— S'il se passe quelque chose, je vous ferais sortir, promis. Là, il faut surtout qu'on aille vite, et vous êtes trop fatigués pour suivre.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Séréna ajusta son sac, s'orienta, et partit immédiatement. Elle marchait d'un pas vif, évitant de courir afin de ne pas attirer l'attention des animaux sauvages. Peu à peu, ses coups d'oeil anxieux s'espacèrent, tout comme les battements de son cœur. Les champs de fleurs autour d'elle embaumaient délicieusement, et le parfum apaisant des lavandes calmait l'angoisse folle qui avait serré sa poitrine. Le soleil, haut à présent, éclairait nettement chaque relief dans une immobilité engourdissante. Tout danger semblait écarté. Par précaution, elle avait gardé son Holokit en main pour recourir au signal de détresse au besoin.
Au fur et à mesure que son esprit se libérait de ses angoisses, Séréna ne pouvait s'empêcher de passer en revue le combat. Bulbizarre l'avait sidérée. Instinctivement, elle connaissait ses points faibles, bougeait très peu et multipliait les attaques pour compenser son manque de force brute. Si sa masse et ses pattes courtes l'empêchaient de se mouvoir rapidement, ses lianes, extrêmement mobiles dans tous les plans de l'espace, claquaient comme des fouets. Cependant, par-dessus tout, Bulbizarre savait donner de sa personne, encaisser patiemment les coups, un par un, répliquant presque à chaque fois, et cassait son ennemi à l'usure. Même face à cette horde d'adversaires en surnombre, elle avait tenu ! Pour comparaison, la rapidité de Passerouge lui permettait de prendre les devants et d'esquiver la plupart des offensives, mais une seule attaque avait suffi à l'assommer.
Confusément, Séréna devinait l'étendue de son erreur de jugement, et sentait croître en parallèle un cuisant sentiment de honte. Dire que le matin même, elle décrétait Bulbizarre inapte au combat ! Pour elle jusqu'alors la vitesse et la puissance avaient surtout compté, peut-être à l'image des courses de Rhinocornes que l'obligeait à accomplir sa mère. Cependant, à présent elle appréhendait un autre type de force, une force plus tranquille mais non pas moins efficace.
Comment ferait-elle, si avec son équipe elle devait affronter une montagne de résistance comme Bulbizarre ? Feunnec, Passerouge et Pérégrain se seraient inutilement épuisés dessus. Il lui faudrait réfléchir à cette éventualité et y trouver une parade. Étonnée, elle cherchait à se souvenir comment elle avait pu battre le Professeur Platane, quelques jours plus tôt, avant de se rappeler que l'avantage de type de Feunnec et le mal-être paralysant de Bulbizarre avaient joué en sa faveur. C'est vrai qu'elle avait à peine reconnu la petite plante tremblante qui reculait à chaque situation nouvelle : le sentiment du danger avait dû la pousser au-devant de ses ennemis.
Quoiqu'il en soit, la jeune fille pinça les lèvres, déconfite : malgré les louanges obséquieuses du Professeur, elle était encore loin d'être une dresseuse digne de ce nom. Elle avait encore beaucoup de choses à apprendre, à commencer par observer longuement ses pokémons se battre avant de décréter de manière péremptoire leur potentiel. Elle, qui trouvait Kalem un peu trop confiant dans son propre talent, subissait un dur revers de médaille et regrettait amèrement sa suffisance. A présent, elle allait devoir faire preuve de créativité, car aucun de ses précédents exercices ne convenaient à Bulbizarre, elle s'en rendait compte à présent. C'était à elle de s'adapter aux capacités de ses pokémons et non l'inverse. Elle entrevit brièvement l'immense champ des possibles qui découlait de ce principe : au hasard des rencontres, elle découvrirait de nouvelles techniques de combats au lieu de se cantonner à un modèle préconçu. Cette ouverture d'esprit lui permettrait de se diversifier et de s'enrichir, mais nécessitait une humilité dont elle avait reçu la première leçon aujourd'hui.
Elle se promit de remercier chaleureusement sa nouvelle protégée et de lui présenter ses excuses. C'était une précieuse recrue pour qui savait regarder, et elle méritait une meilleure dresseuse que ce que Séréna avait été jusqu'à présent pour elle.
