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HARMONIE

Summary:

Harmonie se souvient : de sa venue à Creux-des-monts avec la suite de la princesse, petite fille inquiète, puis de ses jours heureux avant le drame, quand elle virvoltait sur la place avec Brave... et de tout ce qui arriva ensuite.

Work Text:

 

- Harmonie. Harmonie, relève la tête.

Un bruissement de soie, et une main douce accompagne le menton qui se redresse en tremblant. La jeune princesse sourit et écarte gentiment les longues boucles qui s’emmêlent sur le visage rouge et contrarié de la petite suivante qu’elle vient enfin de trouver, recroquevillée derrière le grand coffre du troisième étage, la tête enfouie dans ses bras noués autour de ses genoux.

- Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu t'es encore disputée avec la fille de cuisine ?

Harmonie renifle et s’essuie d’un revers de manche rageur. Son nez coule et c’est embarrassant. Et sa robe est froissée – la robe qu’elle doit porter tout à l’heure au banquet. A quatorze ans, elle est toute en os et en angles, et déteste ses grands pieds, sa poitrine plate et surtout sa crinière de cheveux bruns.

Mais plus que tout, elle déteste les gardes et leurs taquineries insupportables.

- Il a dit que je dansais comme un dindon ! s’écrie-t-elle, frustrée.

Les yeux de Judith pétillent malgré elle, mais elle retient juste à temps le rire qui lui chatouille la gorge.

- Brave n’y connait rien, assure-t-elle très sérieusement. "Il ne pourrait pas danser même si le sort du Royaume en dépendait. Tu es bien plus gracieuse que lui ! Et si tu veux mon avis, Brave ferait bien de lire quelques livres de poésie, il ne sait vraiment pas parler aux dames."

Harmonie hoche vigoureusement la tête.

- Il est tout le temps en train de m'embêter ! grogne-t-elle en acceptant la main que lui tend Judith pour l'aider à se lever.

- C'est parce qu'il t'aime bien, promet la princesse.

Harmonie hausse les épaules. Elle n'y croit pas un instant.

Une fois debout, elle se dandine d'un pied sur l'autre, tripote le galon de velours de sa robe aux reflets vert-de-gris, mordille ses lèvres même si on lui a fait cent fois la leçon à ce sujet.

Deux larmes sont encore accrochées à ses longs cils et, sous la moue vexée, Judith devine un plus grand chagrin. Elle caresse la joue de la petite suivante, range une mèche derrière son oreille.

- Ferdulin te manque, souffle-t-elle.

Harmonie baisse la tête.

- Marraine me manque, murmure-t-elle. "C'était ma seule amie, ici."

Elle était tout excitée à son arrivée à Creux-des-monts, elle qui n'a pas de famille et n'a jamais rien connu d'autre que le service de la princesse. Très vite, elle s'est habituée au château, au climat plus froid que le bord de mer où elle avait grandi, à l'accent des gens d'ici et à leurs manières plus bourrues. Mais elle est une des plus jeunes servantes, une étrangère, et elle ne s'est sentie vraiment chez elle que lorsqu'elle s'est trouvé une amie à peu près de son âge, la fille d'une des dames de compagnie de la Reine Sensible. Elles ont suivi avec passion l'évolution des sentiments du prince Régent, gloussé et potiné à souhait jusqu'à ce que le mariage soit annoncé, et se sont tenues côte à côte sur le long tapis rouge derrière la mariée, en se jetant des coups d'œil ravis au-dessus de leurs bouquets de gypsophile.

Mais le père de Marraine a été envoyé à Tuflreine, le mois dernier, et sa famille a dû partir avec lui. Les deux filles s'écrivent, mais ce n'est pas pareil : le courrier met si longtemps à s'acheminer à travers les montagnes que les potins sont déjà presque oubliés le temps que l'autre réponde.

Judith réfléchit. Le soleil de fin d'après-midi, qui entre à flot par la fenêtre du couloir, nimbe d'un halo sa longue tresse blonde et joue sur ses boucles d'oreille, faisant danser des papillons de lumière sur les dalles et sur le mur de pierres grises où l'on n'a pas encore accroché les tentures d'hiver.

- Viens, dit-elle soudain.

Elle attrape la main de la petite suivante et l'entraîne. Dans la chambre royale, elle ouvre sa cassette personnelle, farfouille dedans pendant qu'Harmonie, attirée au balcon par le bruit des voix et la cavalcade de sabots dans la cour, observe le prince qui met pied à terre, de retour de la chasse. Ses trois plus proches amis – deux gardes et un chasseur, au grand dam des nobles – sont avec lui et s'exclament bruyamment, lui tapent sur l'épaule, puis s'écartent d'un pas, respectueux, quand le Roi descend les marches devant le château pour venir saluer son fils. La Reine, qui tousse beaucoup ces derniers temps, est enveloppée dans une cape de fourrure blanche et sourit en contemplant la scène depuis le perron.

- Harmonie.

L'adolescente revient dans la chambre.

- Son Altesse Régent est rentré, informe-t-elle. Elle se renfrogne : "Brave est là aussi, il fait encore le malin, comme d'habitude."

- J'ai entendu, dit Judith en riant. "Viens ici, j'ai quelque chose pour toi."

Harmonie, intriguée, se rapproche, et ses yeux s'écarquillent en voyant ce qui brille dans les mains ouvertes de la princesse.

- Je pensais te le donner pour ton anniversaire, mais ce n'est pas grave. Tu peux l'avoir avec un peu d'avance. Assieds-toi, je vais te le mettre. Tu vas voir, au banquet, même Brave sera tellement impressionné qu'il ne parviendra pas à retrouver sa langue.

- C'est impossible, glousse Harmonie.

Elle étire le cou malgré elle, essaie d'apercevoir du coin de l'œil le joli peigne d'argent que Judith glisse dans ses cheveux après les avoir adroitement tressés. Quand elle se voit enfin dans le miroir, son sourire lui monte jusqu'aux oreilles. Elle touche délicatement les entrelacs de perles, sautille irrépressiblement, mordille ses lèvres, ravie, puis se tourne vers la princesse, le regard illuminé.

- Merci, souffle-t-elle.

Judith lui tend les bras et elle s'y jette fougueusement, avec la même simplicité que dans les bras d'une grande sœur. Le soleil s'éteint dehors dans la vallée, éclaboussant d'or rouge les rideaux du balcon. Une servante entre et allume sans bruit les bougies du candélabre. La princesse se détache doucement, lisse les plis sur les épaules de la robe vert-de-gris de sa jeune suivante, la contemple encore une fois, puis lui embrasse tendrement le front.

- Tout ira bien, Harmonie, promet-elle. "Tu verras. Tu n'es pas toute seule, ici. Tu te feras d'autres amies, et puis… je suis là, moi aussi."

Au banquet, Harmonie relève haut le menton et ignore si superbement les commentaires que glisse Brave chaque fois qu'elle passe devant lui qu'elle finit par marcher sur l'ourlet de sa robe et manque s'étaler avec une aiguière. Heureusement, Stoïque la rattrape juste à temps. Il la remet d'aplomb, puis fait un pas en arrière et re-rentre dans le rang comme si de rien n'était, le visage aussi impassible qu'à l'ordinaire (il a beau être le plus jeune des trois amis du prince, il est le plus respectueux de l'étiquette). 

Mortifiée, Harmonie jette un coup d'œil en direction de Brave, persuadée que celui-ci est en train de pouffer de rire, mais le garde ne l'a pas vue trébucher. Les sourcils froncés, il écoute un des invités raconter les terribles exploits des chasseurs de dragons, loin là-bas, dans les Territoires Hostiles de l'Est. Régent aussi est attentif. Ses parents échangent des regards silencieux, dans lesquels il y a de l'inquiétude, de la tristesse aussi. 

Harmonie ne sait rien de Rebelle, parce que Judith ne lui parle pas de la cousine du prince, sa presque sœur dont personne n'a eu de nouvelles depuis des années, et que Marraine, qui était très jeune à l'époque et qui n'aime pas s'en rappeler, n'a jamais raconté à son amie la terrifiante apparition de la délégation de l'Est, encordée le long des Falaises, ni le départ de la jeune princesse impétueuse avec ces gens étranges et sauvages. Et il s'écoulera de longues années avant que la petite suivante de Ferdulin ne rencontre celle qui aurait pu hériter du trône de Creux-des-Monts.

Harmonie grandit. Elle ne perd rien de sa spontanéité, mais elle gagne en assurance. Avec son rire frais et son pas léger, elle devient vite l'une des plus jolies filles de la cour.

Judith la surveille et la gronde parfois, la console toujours. Stoïque a pris l'habitude de la traiter en petite sœur dont on ne comprend rien. Brave la fait tourner en bourrique, tour à tour charmant, galant, affolant – et éternellement indépendant. Régent, amusé, observe de loin toutes ces péripéties tout en secondant son père qui, depuis la mort de la Reine, lui laisse de plus en plus la gestion des affaires du Royaume.

Vaillant, le chasseur qui complète le quatuor, épouse Grâce, la fleuriste orpheline qui a grandi dans la maison voisine de la sienne. Harmonie a vingt ans à leur mariage et le peigne d'argent étincelle dans ses opulents cheveux bruns, à la lueur des lanternes qui s'élèvent dans la nuit au-dessus de la place du village. Elle danse avec presque tous les jeunes gens du Royaume et s'amuse énormément. Brave la contemple en oubliant soudain son hanap et le contenu de son assiette. Il décide de se mettre à la poésie et Stoïque se moque de lui.

Les années continuent à s'écouler, paisibles. Marraine revient vivre au village et Harmonie retrouve sinon sa meilleure amie, tout au moins une amie chère.

Elle est heureuse, elle est à sa place et tout serait parfait, si seulement Judith et Régent pouvaient avoir le bébé dont ils rêvent.

Le retour de Rebelle ne jette qu'une légère ombre sur le Royaume. A la veillée, les gens débattent avec passion de ce qui a pu lui arriver pendant les mois de sa convalescence – Comment ses cheveux sont-ils devenus blancs ? Est-ce vrai qu'elle a le corps couvert de cicatrices ? Qu'est-il advenu de son mari ? Peut-elle réellement dompter des dragons ?  – mais sont déçus lorsqu'elle ne daigne pas se montrer à la fête donnée en son honneur et l'oublient dans la foulée de ce qui arrive ensuite.

Ponctuel meurt et Régent monte sur le trône. Judith devient reine. Et presque aussitôt, Creux-des-monts apprend une grande nouvelle.

Harmonie est terriblement occupée pendant tous les mois qui précèdent la naissance du prince. Brave aussi – il est devenu l'homme-lige du Roi. Stoïque continue à servir fidèlement, tranquillement. Un nouveau garde, un exilé de Tulfreine, est venu rejoindre les rangs de l'armée royale : il a une toute petite fille de cinq ou six ans, Juste, qui est adorable quand elle l'imite avec son bâton pendant l'entraînement du matin. Grâce livre régulièrement des compositions florales pour la Reine et elle s'arrête toujours pour jouer avec la fillette dans la Grande Cour.

Novice naît au printemps. Il est en excellente santé et, bien évidemment, le plus beau bébé du monde. Harmonie en est persuadée, bien que Juste ne soit pas du tout de cet avis (et elle est vraiment très drôle quand elle roule ses yeux aux airs béats des adultes).

Rebelle n'a jeté qu'un rapide regard ennuyé à son neveu, puis s'est retirée, laissant derrière elle, encore plus que d'habitude, cette impression de froid glacial.

Régent ne s'en est pas formalisé. Il est trop heureux et trop occupé à envoyer des invitations de partout dans le Royaume et au-delà des frontières. Un grand banquet va être organisé pour les trois mois du prince et Harmonie a fort à faire à nouveau : il faut coudre des guirlandes aux couleurs de Creux-des-Monts, commander des bougies, engager des musiciens, trouver un ménestrel digne d'une pareille occasion, élaborer un menu de qualité – Vaillant doit s'occuper de la pièce de résistance, mais il reste résolument mystérieux à ce sujet, personne ne sait quel gibier de choix il compte ramener au cuisinier.

La veille du grand jour, Harmonie est absolument épuisée, mais quand elle s'accoude à sa fenêtre, pour respirer l'air de la nuit qui commence à prendre un parfum d'été, elle sent ses épaules se relâcher, elle sourit rêveusement.

Tout ira bien. 

Quelque chose craque dans la Forêt des Soupirs, au loin, et un groupe d'oiseaux s'éparpille en croassant au-dessus des arbres sombres, comme une gerbe de tisons noirs devant la grande lune ronde et blafarde.

Harmonie se demande un instant ce qui a pu les effrayer, puis un bâillement vient interrompre ses pensées. Elle laisse sa fenêtre ouverte, va se fourrer sous son édredon et s'endort presque aussitôt.

Elle n'entend pas les pas lourds qui traversent la cour, plus tard, alors que l'aube commence à poindre.

 

***

 

- Harmonie. Harmonie, relève la tête.

Elle hoquète à travers les larmes qui dégoulinent sur son visage maculé de traces de fumée, à moitié étouffée par la suie et des sanglots qui lui déchirent la gorge mais qui ne veulent pas sortir. Comment pourrait-elle se lever ? La tête lui tourne, sa nuque est lourde, ses jambes sont en coton, elle a mal partout, son estomac est chaussé de plomb.

- Harmonie, j'ai besoin de toi.

La voix de Stoïque est inhabituellement pressante, presque suppliante. Harmonie hoche le menton, repousse les cheveux bruns qui s'embrouillent devant ses yeux, appuie son dos contre le mur de pierres étrangement froid derrière elle.

La salle se redresse avec elle, vacillante, floue… puis l'image devient plus nette et avec elle le cauchemar se fait à nouveau réel, palpable, insoutenable. Tout est dévasté. Des guirlandes en lambeaux pendent du plafond aux poutres calcinées. Des flaques d'eau scintillent à la lueur des bougies qu'il a fallu rallumer à la tombée de la nuit, ironiquement, après avoir éteint l'énorme brasier. Des bancs à moitié brûlés sont brisés à côté des tables ravagées. Il y a des débris partout, des plats d'or retournés, des desserts éventrés, de la crème et des baies écrasées dans la cohue qui a eu lieu, des hanaps renversés et du vin qui sinue, d'un rouge violacé, dans les rainures des dalles.

Des gens transportent des corps sous des draps blancs, lents et solennels ; d'autres pleurent sans bruit, à genoux dans les ruines.

Le château est terriblement silencieux, à part pour une cloche qui sonne, lente et lugubre, au loin.

Et partout règne l'odeur de mort du dragon.

Harmonie titube et Stoïque la stabilise. Elle relève la tête, hébétée.

- Quelqu'un doit s'occuper des enfants, dit le garde d'un ton sombre mais ferme.

Sur son bras droit, il y a le petit prince, enveloppé dans un grand morceau du dais de velours rouge qui surplombait les trônes. Et derrière sa jambe gauche, les grands yeux trop sérieux de la petite Juste sont remplis de questions auxquelles personne ne peut répondre.

Un sanglot s'étrangle dans la gorge d'Harmonie. Elle secoue la tête frénétiquement et le peigne de perles qui retenait son chignon glisse dans ses cheveux, tombe. Elle le rattrape juste à temps et ses larmes se remettent à couler : il est tordu, noirci.

Elle ne veut pas, elle n'a pas la force de faire ça. Si Judith… si la princesse… si Judith, sa Judith , était là…

- La Reine… balbutie-t-elle malgré elle. Sa voix s'éteint, la douleur manque de la submerger à nouveau. "Grâce… Brave..."

- Grâce est auprès de Vaillant, coupe Stoïque – et, pendant un instant, sa voix à lui aussi vacille. "Brave… Brave est blessé, Harmonie. Il ne peut pas aider… Il faut que tu t'occupes des enfants. Je dois rester auprès du Roi, il y a beaucoup à faire et… J'ai besoin de toi, Harmonie. J'ai besoin que tu fasses ce que la Reine t'aurait demandé de faire. Elle… elle te faisait confiance."

Harmonie pleure toujours, mais sa gorge n'est plus autant obstruée, il lui semble presque qu'elle va pouvoir se remettre à respirer. La douleur sous ses côtes ne s'est pas apaisée, mais elle devient plus sourde, plus diffuse. Elle glisse le peigne dans sa poche, essuie ses paumes sur sa robe déchirée et prend Novice avec délicatesse. Stoïque se penche, effleure de son gant la petite tête de Juste.

- Va avec Harmonie, dit-il doucement. "Je dois aller rejoindre Sa Majesté."

Juste fait un signe de dénégation très net et s'accroche à la jambe du garde, se cache derrière lui.

- Protéger le Roi, souffle-t-elle.

C'est la dernière chose que son père a dit, avant de se précipiter vers Régent à travers les flammes que vomissait le dragon surgi de nulle part.

Stoïque se raidit, il ferme les paupières un instant. Le cœur d'Harmonie se brise. Elle inspire profondément, puis tend sa main libre à la petite fille, redressant le bébé sur son autre bras.

- Viens, dit-elle. Novice aussi a besoin d'un garde pour veiller sur lui, tu sais. C'est le prince – l'héritier du royaume.

Juste hésite, puis elle sort lentement de sa cachette.

- Moi je protège le Royaume, dit-elle résolument.

Stoïque acquiesce gravement. Il échange un dernier regard avec Harmonie, puis il s'éloigne, retourne vers les blessés et ceux qui errent dans les décombres, l'âme en peine. De loin, elles le voient distribuer quelques ordres, s'arrêter et se pencher pour presser l'épaule de Brave qui est étendu sur un brancard, puis disparaître dans les escaliers en direction de l'endroit où l'on a emmené le corps de la Reine.

Harmonie se mord les lèvres.

- Nous aussi nous avons notre destin à suivre, dit-elle à Juste d'une voix encore enrouée.

Contre son cœur, Novice dort profondément. Il ne sait pas encore qu'il a perdu sa mère et que son père va mettre des années à surmonter son chagrin.

Des jours et des mois qui suivent, Harmonie ne gardera qu'un souvenir rempli de brouillard. Le deuil national pour la Reine, l'enterrement discret de Vaillant, le départ de Régent résolu à détruire tous les dragons des environs, la décision de Rebelle de quitter le château pour aller vivre dans une bicoque à la lisière de la Forêt des Soupirs, la valse des nourrices pour le prince, la reconstruction du château, la salle de banquet murée sur ordre du Roi, les délégations officielles, la succession des Intendants.

Elle fait ce qu'elle peut pour aider, mais se sent impuissante, désemparée devant l'ampleur de la tâche. Et Judith lui manque tellement que c'est parfois comme une douleur physique qui lui coupe le souffle.

Elle aimerait pouvoir partager sa peine avec Grâce, mais celle-ci s'est refermée sur elle-même après la mort de son mari, elle quitte à peine sa maison. C'est Marraine qui parle la première à Harmonie de l'enfant que Vaillant a laissé derrière lui sans le savoir... la petite Fidèle, qui naît l'hiver suivant.

Régent délaisse son fils et Creux-des-Monts, il ne pense qu'à sa vengeance, il est obsédé par les dragons. Harmonie n'ose pas lui parler. Grâce pourrait l'atteindre, peut-être, mais elle n'a pas remis les pieds au château depuis ce jour terrible et quelque chose d'inexplicable dans son regard, quand Harmonie lui en a parlé, défend à cette dernière de ramener à nouveau la conversation là-dessus.

Stoïque ne dit rien, mais c'est peut-être sa façon à lui de protéger Régent et sa peine. Il tient bon, protecteur silencieux, constante présence, et sa silhouette tranquille sur les remparts est une vision rassurante pour beaucoup dans le village. Dans la journée, Juste le suit comme son ombre, armée du petit baton qu'il a taillé pour elle et, le soir, il s'arrête toujours chez Grâce pour qu'un sourire éclaire quelques instants le visage de la jeune femme pendant qu'elle écoute la fillette lui raconter sa ronde.

Brave s'est remis de ses blessures, mais quelque chose a changé chez lui. Tout semble bien aller, puis soudain, parfois, il est comme... absent . Il ne semble pas s'en apercevoir et ses amis ont décidé de ne pas lui en parler. Il ne mentionne jamais l'incendie et le dragon, comme s'il avait tout oublié de ce jour-là, mais il sait pourtant pourquoi le Roi veuf fuit le château : il est le seul à confronter Régent à ce sujet, le seul à lui réclamer inlassablement de revenir, d'être un père pour Novice. Il lit ouvertement ses livres de poésie, à présent, déclame même quelques fois des vers, mais semble toujours persuadé que personne n'est au courant de son goût pour les belles phrases. Il a des moments d'étrange clairvoyance, d'un lyrisme que certains, moqueurs, prétendent prophétique. Au fil des années, les gens s'habituent à ses manières bizarres et le surnomment Bien-Brave. Ceux qui le connaissaient peu avant haussent les épaules, ceux qui l'ont fréquenté à l'époque où il combattait fièrement aux côtés du prince chuchotent d'un air navré.

Stoïque a décidé qu'il agirait exactement comme si tout était normal et il s'adapte aux réactions inattendues de l'homme-lige avec une souplesse admirable. Harmonie essaie de l'imiter, mais c'est dur. Elle a le coeur brisé chaque fois que le regard de son ami s'égare dans un monde où personne ne peut le suivre ; elle voudrait que Brave soit là pour affronter avec elle la souffrance de la perte qu'ils ont subi ; elle est frustrée, déçue, elle se sent abandonnée.

Et puis, le jour des deux ans de Novice, alors que le petit prince cahote dans les jardins du château en arrachant des têtes de marguerites qu'il ramène écrasées dans son minuscule poing, elle voit l'homme-lige s'accroupir pour se mettre à la hauteur du garçonnet, lui sourire, le laisser grimper sur son dos, puis se redresser et se mettre à gambader bêtement en hennissant. Novice, qui se tient à lui par une oreille et deux poignées de cheveux, éclate de son rire cristallin de bébé. Bien-Brave rit aussi, du même rire grave qui faisait tourner les têtes des damoiselles quand il avait vingt ans, et il fait sauter vers le ciel bleu son prince qui pousse des cris joyeux. 

La brise qui fait onduler doucement le linge fraîchement lavé en bas du château monte jusqu'à elle avec un parfum d'herbe et de fleurs, et Harmonie comprend soudain que Stoïque a raison. Brave ou Bien-Brave, qu'importe. Leur ami est toujours là - celui qui la taquinait quand elle n'était qu'une adolescente, celui qui donnerait sa vie pour le Roi, celui qui faisait déjà preuve d'une grande délicatesse quand il était au service de la Reine.

Alors elle rit aussi, elle court dans les jardins avec eux, elle chatouille Juste qui se sauve en protestant mais dont les yeux brillent, elle fait quelques pas de danse avec Stoïque amusé, et elle décide de faire réparer le peigne d'argent.

Dix années passent et Régent reste au loin. Fidèle et Novice grandissent chacun de leur côté, mais ils finissent par se rencontrer - Harmonie ne connait pas l'histoire exacte mais elle sait que cela implique un marécage et une pomme, à la lisère de la Forêt des Soupirs. Ils deviennent les meilleurs amis du monde, on ne les voit plus l'un sans l'autre dans le village : ils se chamaillent, ils s'entraident pour inventer toutes sortes de bêtises, ils sont autant chez Grâce qu'au château et tout le monde est terriblement indulgent avec eux. 

Puis le Roi revient enfin pour rester. Bien-Brave demeure le garde du corps du prince, mais il se met un peu de côté pour laisser Régent passer du temps avec son fils. Juste entre officiellement dans la garde royale et fait ses classes avec un jeune soldat ambitieux qui s'appelle Agile. Stoïque est blessé à l'épaule au cours d'une embuscade et finit par épouser son infirmière. Harmonie s'autorise à relâcher son attention, à penser un peu à elle-même. 

Rebelle vend à présent des curiosités sur le marché - des jouets étranges, des objets insolites, des flacons remplis de liquides boueux. Elle a toujours un petit air pincé, un étrange sourire crispé qui met Harmonie un peu mal à l'aise. Pour l'amour de Judith, elle s'efforce de toujours saluer très respectueusement la cousine de Régent avec l'étiquette qu'on lui a inculquée depuis son enfance - et qu'elle n'a plus besoin d'utiliser depuis qu'elle s'est mariée et qu'elle ne se rend au château plus que pour s'occuper du linge du prince.

Novice a quinze ans et il a hérité de son père un caractère un peu impétueux, le goût de l'aventure et une certaine tendance à ignorer les règles. Mais il ressemble aussi beaucoup à sa mère, dont il a également les manières tendres, la simplicité affectueuse.

Fidèle manie l'arc aussi bien que son père et elle est certainement plus familière avec la Forêt des Soupirs qu'il n'est autorisé de l'être, à Creux-des-Monts où le mot "dragon" est presque tabou.

Grâce est immensément fière de sa fille et elle a retrouvé son beau sourire, sa douce assurance : sur le marché, elle ne s'en laisse pas compter et s'amuse beaucoup des piques que s'échangent Tendre, le boucher, et Violette, la marchande de savons, qui ne peuvent décidément pas se supporter.

Marraine, qui a ses entrées partout - elle fait garde-malade ou garde d'enfants, c'est selon - raconte toujours des potins et Harmonie se réjouit de la retrouver au lavoir. Son amie d'enfance s'est trouvée une filleule en Espérance, une toute jeune fille du village. C'est un sujet de conversation intarissable, car Harmonie aussi s'occupe de quelqu'un : elle a une nièce à peu près du même âge que Persévérance, la fille du boucher, et elle aime Prudence autant que si c'était sa propre enfant.

Elle n'a pas l'impression d'avoir vieilli, mais pourtant, quand elle glisse le peigne dans sa chevelure brune, chaque matin, elle commence à remarquer que le temps y tisse des fils brillants.

Bien-Brave fait toujours partie de la garde, mais quelques fois, quand Stoïque la croise au marché, il échange avec Harmonie un roulement d'yeux qui n'est pas sans rappeler ceux que faisait Juste quand elle était petite, et il désigne du pouce l'homme-lige à la traîne au bout de la file des soldats, le nez plongé dans son recueil de poésie.

Vingt ans se sont écoulés depuis la mort de la Reine et l'anniversaire du prince approche. Régent a l'intention de donner une grande fête et d'inviter une délégation de Ferdulin. Harmonie est fière du fils de Judith, même si celui-ci ne sait plus vraiment qui elle est. Elle a hâte de savoir ce que les gens de son pays d'origine penseront de Creux-des-Monts et de l'héritier de leur princesse, mais plus que tout, elle se réjouit de voir que le Roi et le Prince ont enfin une vraie relation de père et de fils après tout le temps qui leur a été volé par les dragons.

Elle ne sait pas que le cauchemar est sur le point de recommencer.

 

***

 

- Harmonie. Harmonie, relève la tête.

Dans la voix d'Espérance, il y a encore un sanglot étranglé, mais il y a aussi énormément de courage, de volonté. Ses yeux brillants reflètent le message qu'elle est en train de donner avec ferveur aux villageois effondrés sur la place détruite.

Solidaires.

Le mot trouve un écho dans le cœur d'Harmonie, la réchauffe, la ramène dans le moment présent. Elle tâte le peigne d'argent dans ses cheveux et soupire de soulagement. De l'autre côté de la fontaine, elle aperçoit Marraine que Juste aide à se relever. Partout autour d'elle, ravalant leurs larmes, les gens de Creux-des-Monts choisissent de croire en leur souverain, de saisir leur destin.

Grâce encourage ses voisins, Tendre et Violette s'entraident, Régent lui-même se joint aux efforts pour déblayer les décombres qui envahissent la place. Harmonie accepte la main de Fidèle pour se remettre péniblement debout, puis elle presse gentiment l'épaule de la jeune fille quand elle remarque le visage gonflé de larmes de celle-ci.

Tout ira bien. Ils l'ont déjà fait . Ils peuvent encore recommencer, reconstruire. Ce n'est pas fini. Ils sont ensemble .

Elle ne voit pas Novice, qu'elle n'a qu'aperçu brièvement dans le chaos et les flammes qui ont ravagé le village pendant l'attaque du dragon, mais elle ne voit pas non plus Stoïque : le garde doit être avec le prince, car Bien-Brave est ici.

L'homme-lige s'illustre en faisant le malin, pour changer. A-t-il remarqué les regards hébétés des enfants ? Veut-il alléger l'atmosphère lourde qui règne sur la place ? Est-ce tout simplement un accident ridicule comme il lui en arrive souvent ? En tout cas, il finit par se prendre un gros morceau de pierre sur la tête. Quand, au lieu de s'effondrer, il se met à déclamer une autre de ses phrases grandiloquantes, Harmonie ne peut réprimer le rire nerveux qui lui échappe comme une bulle de savon qui éclate. Marraine et Grâce lui font de gros yeux, mais c'est plus fort qu'elle. Agrippée à son balai, elle relâche toute l'angoisse qui l'étouffait depuis qu'a résonné le cri terrible qu'elle croyait qu'elle n'entendrait plus jamais : "Dragon ! Un dragon ! Au feu !"

Tout va bien. Ils sont tous en vie, cette fois. Personne ne les a quittés. Personne n'a été abandonné.

Stoïque apparaît au coin de la place, harrassé de fatigue, son uniforme maculé de suie, la main crispée sur son baton. Il cherche sa femme des yeux et la tension dans ses épaules se relâche un peu. Puis ses yeux parcourent la foule, trouvent Juste, Bien-Brave, et enfin Harmonie qui lui sourit.

Tout va bien. Tout...

Son sourire s'évanouit quand elle le voit secouer lentement la tête, puis traverser la place, se pencher à l'oreille de Juste qui se raidit et jette un regard étincelant autour d'elle.

Que se passe-t-il ? Quelle autre mauvaise nouvelle va-t-on...

C'est comme une hâche qui tombe, un couperet qui fend tous les rêves, tous les espoirs, toutes les promesses qu'elle s'était faites et qu'elle voulait tenir pour l'amour de Judith.

Novice est celui qui a causé ce malheur. C'est le prince qui a amené le dragon dans le village. Et maintenant que tout est détruit, au lieu d'affronter les conséquences de ses actes, il s'est enfui en lâche.

Harmonie pleure à nouveau, mais cette fois, elle ne se recroqueville pas dans un coin. Elle affronte sa peine et sa déception sans se cacher, et répète à Prudence ce que Judith lui a appris : qu'il faut du temps pour grandir, pour comprendre, pour accepter, pour renoncer - et que la leçon s'apprend à force de pardon et d'amour.

S'il est vraiment le digne héritier du Royaume, Novice finira par revenir à Creux-des-Monts.

Et Harmonie sera là pour l'attendre.

Trois mois s'écoulent sans nouvelles du prince. Le village se reconstruit peu à peu. A l'étonnement de tous, la délégation de Ferdulin n'annule pas sa visite, mais au contraire arrive avec des chariots remplis de vivres et de matériaux, des artisans et des maçons, de l'aide sous un tas de formes.

Est-ce la pierre qui lui est tombée sur la tête ? Bien-Brave ne semble pas réaliser que son prince est parti. Stoïque se garde bien de le lui rappeler et, dans l'élan de solidarité qui anime le village, personne ne rectifie la vérité dans la tête du garde égaré.

Fidèle erre comme une âme en peine, mais Harmonie ne sait pas trop comment l'aider. Et, après tout, peut-être que Fidèle aussi a son propre chemin à trouver... 

Et puis vient le jour où Espérance déboule sur la place du village : Novice revient ! On l'a aperçu sur la route, il arrive, il n'est plus très loin. 

Régent fait rassembler tout le village au pied des grandes marches devant le château avant qu'Harmonie ne puisse décider si elle veut courir à la rencontre du prince ou aller supplier le Roi de le gracier pour l'amour de Judith.

Dans un silence terrible, Novice traverse lentement la place, suivi par les regards hostiles de ceux à qui il a tout pris. Harmonie retient son souffle, les doigts enfoncés dans le bras de Marraine qui se tient à côté d'elle, et son coeur trébuche sur un battement quand le prince se laisse tomber au pied de l'escalier et que Juste lève sa lance, menaçante, sous le regard atterré de Stoïque.

Régent arrête le geste juste à temps.

- Mon enfant qui était perdu est enfin revenu, déclare-t-il, d'une voix forte malgré la visible émotion qui l'étreint. "Et c'est un homme qui se tient devant moi. Relève-toi, Prince. Ton père te pardonne et ton roi te gracie."

Sur le perron, Bien-Brave serre le jeune prince dans ses bras, puis le rend à son père, et Harmonie étouffe un sanglot - de joie, celui-là. Dans les remous de la foule partagée entre bruyants vivats et protestations marmonées, les mains pressées sur sa bouche, le coeur battant, elle entend résonner les paroles de Judith, comme un écho lointain.

"Relève-toi, Harmonie."

Relève-toi, encore et encore.

 

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