Work Text:
- … et j'ai confiance en toi !
Son épaule cuit encore de la claque fraternelle dont Régent a assorti sa déclaration. Brave sait que c'est un plan foireux, il le lit dans les yeux noirs pétillants du prince, il le devine au rire qui frémit aux coins de la bouche du jeune homme… mais il se laisse convaincre quand même.
Ce n'est pas la première bêtise qu'ils font ensemble – ni la dernière pour laquelle ils seront punis tous les deux, car le Roi Ponctuel ne fait pas d'exception à l'endroit de son fils – et, comme d'habitude, ils s'en sortent de justesse, hilares et le cœur battant, un peu plus sages qu'avant, un peu égratignés aussi, mais plus unis que jamais.
Brave adore son prince et ne regrette rien. Il se souvient avec émotion du soir de pluie où son père l'a laissé au château avec ses dernières recommandations, de ses adieux à sa mère qui pleurait et du son de ses pas tandis qu'on le conduisait à travers les couloirs vers celui qu'il allait désormais servir, de ses efforts pour paraître plus impressionnant, plus courageux que l'aspirant écuyer de neuf ans qu'il était alors. Dans la grande salle d'armes où étincelaient les lances et les boucliers sur les murs de pierre, à côté de la cheminée où brûlait un feu magnifique, Régent attendait en faisant ce petit mouvement impatient de la main dont il a la manie. Il était déjà plus grand que Brave, plus massif aussi, avec des épaules développées par l'entraînement et des pieds bien campés sur le sol, le menton royalement levé. On sentait qu'il respirait largement, qu'il ne craignait pas d'occuper de l'espace, qu'il était à sa place légitime.
Mais il y avait dans ses yeux noirs de la curiosité et une amitié prête à s'offrir, ce grand rire chaleureux que Brave allait entendre résonner souvent et aussi cette pointe de malice à laquelle ils allaient devoir tant de convocations devant le Roi.
Régent est infatigable. Il a toujours de nouvelles idées pour explorer, essayer, relever des défis. Tout est passionnant, tout semble possible, tout devient incroyablement intéressant à ses côtés. Ensemble, ils explorent le village et en essaient tous les métiers ; ils partent en expédition dans la Forêt des Soupirs et en reviennent couverts de boue et de griffures de ronces ; ils relèvent tous les défis qu'on leur lance, ils inventent chaque jour de nouvelles raisons de se dépasser ; ils rêvent souvent, ils pleurent parfois, ils rient surtout.
A respectivement douze et quinze ans, ils escaladent audacieusement la Tour de Guet que lace un treillis de lierre et de rosiers ; à seize et dix-neuf ans, ils démantèlent un réseau de trafic d'œufs de dragons – entre les deux, ils ont dévalé les rapides de la Lourde en barque et tenté de dresser un troll.
A la taverne, ils ont leur table favorite et y retrouvent les deux amis avec qui ils partagent tous leurs secrets depuis une baston mémorable contre des marchands un peu éméchés : Vaillant, un chasseur dont l'adresse et l'intelligence n'ont rien à envier à personne, et Stoïque, un garde à peine plus jeune qu'eux qui les dépasse tous d'une bonne tête.
Vaillant et le Prince sont tous les deux du style à se projeter vingt ans plus tard, à essayer d'imaginer ce que seront leurs vies, à vouloir prouver leur valeur au reste du monde et à leurs pères surtout. Stoïque les écoute gravement. Brave, lui, s'amuse beaucoup à taquiner ce grand dadais naïf qu'il trouve un peu trop sérieux. Régent en rit, mais il lui rappelle régulièrement de ne pas pousser le bouchon trop loin.
Brave est de plus en plus sûr de lui : il est drôle, il excelle parmi les gardes et il a un charme fou auprès des dames. Régent, lui, gagne en sagesse, en réflexion et en compassion – est-ce la présence de Judith, la princesse de Ferdulin qu'il doit épouser au prochain solstice, qui le rend davantage adulte, qui lui fait prendre réelle conscience des autres, de son peuple aussi ?
Brave a un peu peur que leur amitié soit mise de côté avec le mariage du prince, mais Judith se révèle aussi affectueuse que belle. Ses manières sont toujours élégantes, mais elle sait le mettre à l'aise et il apprécie son fin sens de l'humour. Ce sera probablement une grande souveraine. Et Régent fera un roi magnifique, quand le temps viendra pour lui de monter sur le trône… mais ce n'est pas encore le moment, même si après la mort de sa mère, il s'implique davantage dans les affaires du royaume.
Brave continue à servir dans la garde, à lire en cachette les livres de poésie que Judith lui conseille et à chasser avec Vaillant, quand celui-ci n'est pas occupé à courtiser sa jolie fleuriste. Stoïque monte en grade lentement, mais sûrement.
Au-dessus du château, les nuages filent et s'enfuient dans le ciel bleu pendant qu'ils s'entraînent dans la cour, l'orage ruisselle sur les vitraux durant les Conseils et les étoiles tombent en pluie les nuits d'été quand les quatre amis se retrouvent pour s'allonger dans l'herbe parfumée et piquer une sieste loin de leurs responsabilités respectives. Ils sont encore jeunes et le royaume est florissant. Tout va bien.
Une des demoiselles de compagnie de Judith, Harmonie, qui jusqu'ici n'était pour lui qu'une adolescente à tresses un peu osseuse, qu'il traitait comme une petite sœur qu'on embête, se transforme du jour au lendemain en une ravissante jeune femme. Le jour du mariage de Vaillant et Grâce, Brave ne parvient pas à la quitter des yeux et il se demande si lui aussi a été rattrapé par les années, s'il va se ranger comme le prince et le chasseur, abandonner à la taverne un Stoïque au désespérant mutisme, devenir le genre de personne qui rentre tôt à la maison et oublier les longues courses dans les bois, l'exaltant frisson qui vous parcourt au moment d'attaquer un dragon.
Sur la frontière, les escarmouches avec les écailleux se multiplient, d'ailleurs. Creux-des-Monts envoie une délégation dans les Territoires Hostiles de l'Est pour demander une expédition conjointe, mais aucune réponse ne revient. Le Roi Ponctuel finit par ordonner à son fils de partir en campagne et Brave, bien sûr, escorte le prince. Stoïque est aussi de la partie.
Ils passent des semaines et des semaines à arpenter les montagnes, à se faire dévorer par les moustiques qui infestent la brume sulfureuse, à patauger dans le long de pentes boueuses et à escalader des tas de cailloux aux arêtes tranchantes. Le sommet calciné des arbres émerge à peine dans ce brouillard, chaque détour de sentier peut cacher une falaise à pic et quand un dragon attaque, c'est un torrent de flammes qui dévaste soudain tout sur son passage.
Brave s'illustre aux côtés du Prince et quand il reçoit le commandement d'une unité pour aller prendre à revers le dernier dragon qui s'obstine à leur résister, un vieux mâle noir à crête violette dont l'œil froid vous fige sur place, il part sans hésiter.
- J'ai confiance en toi, a dit Régent, gravement, en lui serrant la main après lui avoir remis ses ordres.
Brave a vingt-sept ans, maintenant, mais sur ces mots, il pourrait toujours accomplir n'importe quoi, comme lorsqu'il avait treize ans. Il le prouve : après une épique embûche, il ramène la tête du monstre, sans avoir perdu le moindre de ses hommes.
Toute l'armée l'acclame et même si, ce soir-là, Stoïque se fend de toutes sortes de commentaires ironiques sur les bleus de son chef et ses cheveux brûlés, tout en l'aidant à se débarrasser de son armure cabossée et en baignant ses blessures, Brave est presque estomaqué par l'admiration sincère qu'il lit dans les yeux du garde quand celui-ci le salue avant de quitter la tente.
Depuis le poteau contre lequel il est adossé, les bras croisés, Régent sourit en grattant son fin collier de barbe noire. Le simple anneau d'or qui lui ceint le front accroche la lueur des torches et les ombres cachent les taches de sang qui maculent sa longue cape bleue rayée d'argent.
La paix qu'ils ont établi sur la frontière au prix de tant d'efforts est-elle ce qui permet à Rebelle de franchir les montagnes quelques mois plus tard ? Brave n'en sait rien, mais il ne peut s'empêcher de se demander si la cousine de Régent serait revenue des Territoires de l'Est sans cela…
Il ne connaît pas Rebelle, partie avec son mari avant qu'il n'arrive à Creux-des-Monts, mais il a souvent entendu parler d'elle par le Prince et ses parents. Il l'observe donc avec attention, tente de faire de l'humour, de lui remonter le moral, s'aperçoit vite qu'elle n'est vraiment pas comme le reste de la famille : pour elle, il ne sera jamais rien de plus qu'un serviteur.
Il en hausse les épaules. Ce n'est pas très important. Les gens qui ont trop conscience de leur statut ou qui restent renfermés sur leur chagrin et leur amertume lui semblent toujours un peu mystérieux. Ne voit-elle pas l'affection sincère de Judith et Régent ? Qu'a-t-elle à reprocher à des gens qui ont toujours cherché à avoir de ses nouvelles ? Que lui faut-il donc ? Le trône ? Ha, il ferait beau voir, tiens. Le trône appartient à Régent depuis toujours et c'est avec dignité et un lourd sens de ses responsabilités qu'il s'y assoit à la mort de son père.
Brave devient l'homme-lige du Roi et sa première tâche consiste à veiller sur la Reine… qui est enfin enceinte, après quinze ans d'attente. Il en est absolument ravi et quand il croise Harmonie au détour d'un escalier, il se perd désormais dans des rêveries : un jour, lui aussi… il fondera sa famille… son fils servira le fils de Régent, celui de Stoïque sera dans la garde à son tour… et si le Ciel veut bien finir par accorder aussi un enfant à Vaillant et Grâce, peut-être qu'ils auront une petite fille aussi mignonne que la fleuriste et aussi audacieuse que le chasseur…
Le jour de la naissance de Novice, il fait un froid vif, mais le soleil brille et des crocus d'un bleu intense fleurissent dans la dernière neige de la saison, sous les fenêtres de Brave.
Judith décide d'organiser un grand banquet et Régent envoie des invitations dans tout le Royaume. Harmonie court partout dans le château et Brave, qui a décidé qu'il la demanderait en mariage à la fin de la journée, est en général en travers de son chemin, ce qui exaspère la brunette et la rend d'autant plus jolie. Il adore le fait qu'elle le remballe sans prétention, qu'elle ne fasse jamais de manières ; il aime quand elle rit à gorge ouverte et qu'elle s'échappe en dansant de ses bras ; il se sent parfaitement lui-même quand il est avec elle, qu'il soit sérieux et dévoile ses pensées les plus profondes, les plus étranges ou les plus sombres, ou qu'il soit en train de faire le pitre – bref, il en est fou et cela vaut bien d'endurer les plaisanteries de ses amis.
Vaillant est chargé de pourvoir à la pièce de résistance du banquet et il prend beaucoup de plaisir à garder le secret sur le gibier qu'il compte ramener. C'est très bien, car il semblait un peu abattu ces derniers temps : Brave sait que le chasseur a du mal à trouver sa place dans le quatuor, depuis que les trois autres sont revenus plus soudés que jamais après avoir affrontés les dragons ensemble – et il est assez sensible pour deviner aussi la sourde souffrance que l'annonce de la naissance a pu provoquer chez son ami qui espère un enfant depuis si longtemps lui aussi… – alors il se réjouit de le voir animé et mystérieux et excité quand il parle de la surprise qu'il prépare.
Il n'a pas la moindre idée de l'idée maudite qui a été chuchotée à l'oreille de Vaillant.
Et c'est donc sans aucune méfiance qu'il ordonne que l'on ouvre grand les portes pour laisser passer le chasseur, quand celui-ci se présente au château.
La salle de banquet bourdonne d'activité, quelques heures avant le début de la fête. La Reine bavarde avec Grâce sous le dais de velours rouge qui surplombe les trônes, elles arrangent des brassées de fleurs dans des vases de grès. Des serviteurs passent et repassent, on déploie des nappes, on remplit des aiguières qui étincellent sous les lustres, on dispose des hanaps et des couteaux d'or. Régent est supposé discuter des mesures de sécurité pendant la visite des dignitaires, mais il gagatise au-dessus du berceau du prince sous l'œil amusé de Stoïque. La petite Juste, la fille du garde de Tulfreine que Brave a appris à apprécier, est perchée sur la pointe des pieds pour regarder le bébé : à son sourcil en accent circonflexe, on devine qu'elle ne comprend toujours pas ce que les adultes lui trouvent de si intéressant.
Rebelle est debout dans l'escalier en colimaçon qui monte à la Tour, tout au bout de la salle. Sa robe de satin grenat cascade sur les marches. Elle caresse pensivement le rubis cerclé d'argent qu'elle porte au cou. Un étrange sourire relève le coin de ses lèvres et ses yeux mauves brillent dans la pénombre.
Brave lui jette un coup d'œil distrait en passant pour aller rejoindre Vaillant devant l'énorme cheminée où ils vont faire rôtir cette pièce de choix. Un frisson se coule dans son dos, comme un courant d'air, et soudain la salle lui semble glacée, assombrie.
- Et voilà ! lance fièrement Vaillant en ouvrant son sac. "Un cadeau digne d'un prince !"
L'exclamation joyeuse de la Reine se mue en cri de terreur, la voix horrifiée de Régent résonne à travers la salle et la main de Brave se referme sur du vide alors qu'il réalise, épouvanté, qu'il a laissé son épée en enfilant sa tenue d'apparat.
La tête hideuse du dragon se redresse et se balance, menaçante, sa crête se déploie en craquant sous le dôme de la salle, il étend ses ailes déchiquetées, sa gueule d'enfer s'ouvre…
Et, dans la bourrasque d'or brûlante et rouge qui déferle vers lui, la dernière chose que Brave distingue avant de perdre connaissance, ce sont les visages de Vaillant et de Judith qui se tournent vers lui, stupéfaits, suppliants.
***
- Brave. Brave, tu m'entends ?
Dans un brouillard de douleur et d'odeurs âcres, il a repris conscience plusieurs fois, déjà. Il a deviné un flou va-et-vient d'infirmières, senti qu'on le palpait, qu'on changeait ses pansements. Une autre fois, il a distingué la forme effondrée d'Harmonie qui sanglotait sur une chaise, mais il s'est évanoui à nouveau avant de réussir à tendre la main vers elle. A un moment, il a entrouvert les yeux et, dans la pénombre, il a vu la haute silhouette de Régent qui pleurait silencieusement, debout au pied de son lit. Quand il bat péniblement des paupières, cette fois, c'est Stoïque qui est assis à côté de lui, l'air grave et fatigué. Sa tunique de garde est impeccable, mais ses larges épaules sont affaissées. Ses grandes mains – de vrais battoirs à linge, Brave a l'habitude de s'en moquer, quand il ne les esquive pas en combat amical – tournent et retournent un petit objet plat et rectangulaire que l'homme-lige met du temps à reconnaître.
C'est un livre de poésie, noirci et gondolé.
- Eh mince… Je l'avais emprunté à la Reine, marmonne-t-il d'une voix pâteuse.
Stoïque relève la tête brusquement et quand il voit que son ami a repris conscience, il se mord l'intérieur de la joue, ferme un instant les paupières comme si le soulagement était un peu trop vif – ou comme s'il était submergé par une vague de chagrin.
- Depuis combien de temps ? demande Brave péniblement, en essayant d'humecter ses lèvres.
Il a soif. Et ses pensées s'effilochent comme du coton dans l'eau, il ne parvient pas à les retenir. Sa tête lui fait mal, plus que les brûlures et les autres blessures qui suintent sourdement sous ses bandages. Stoïque l'aide à boire quelques gorgées d'eau, puis à se réinstaller sur ses oreillers.
- Six jours, dit-il.
Brave essaie de se souvenir de ce qui est tellement important et qui lui échappe.
- Régent ?
Stoïque hésite. Il soupire, passe une main sur son visage las, puis pose le livre de poésie sur la table de la nuit, à côté de la chandelle dont la cire fondue constelle le bois.
- Il est en vie, dit-il finalement. Il noue ses grandes mains, les contemple en cherchant ses mots avec soin. "Mais la Reine nous a quittés, Brave. Vaillant aussi. Et la princesse… Je ne sais pas ce qui s'est passé, ce qu'il a appris, mais… Régent l'a jetée hors du château. Il ne va pas bien, tu sais. II a déclaré qu'il allait anéantir tous les dragons, qu'il n'en laisserait pas un en vie... Je crois qu'il va partir."
La tête de Brave lui fait horriblement mal. Le sang bat sous ses tempes, compresse son cerveau dans un étau. Il serre les dents, grimaçant de douleur, amorce un geste comme s'il allait essayer de se lever, mais retombe aussitôt, nauséeux, vaincu.
- Je dois le voir, halète-t-il. "Je dois savoir ce qui s'est passé, je dois…"
La salle s'assombrit et la silhouette de Stoïque se gondole comme son livre, la voix de son ami se distord, puis s'évanouit. Il sombre. Il ne reprendra conscience que trois jours plus tard – et trois jours plus tard, Régent sera parti, pour la première de ses nombreuses campagnes contre les dragons, ces campagnes pour lesquelles il n'emmènera jamais plus Brave.
Le château est dans un état épouvantable. Il y a tant à gérer que personne ne sait par où commencer. Stoïque fait un boulot formidable, mais il faudrait quelqu'un de plus haut placé que lui, quelqu'un qui ait l'habitude de gérer les affaires royales, pour que les choses reprennent un cours normal, or l'Intendant et la Gouvernante sont morts dans l'incendie. Harmonie fait de son mieux pour que les serviteurs ne perdent pas espoir, pour que tous retrouvent un semblant de logique, de clarté, d'espoir, après cette tragédie, mais bien souvent elle s'arrête, petite et fragile, au milieu d'une grande salle vide, entourée d'un tas de linge ou d'objets à ranger, et elle pleure.
Brave se démène pour les aider, mais il est régulièrement cloué au lit par la fièvre qui le reprend. Ses blessures ont du mal à guérir et sa tête continue à s'obscurcir parfois, comme s'il allait s'évanouir. On lui interdit de monter à cheval, on le surveille dans les escaliers : il redouble d'efforts pour retrouver sa santé, mais il sent bien lui aussi que parfois, un vertige le prend, qu'il doit s'agripper à la rampe ou au bras de Stoïque quand il passe en revue les gardes sur le chemin de ronde.
Ça passera. Ça ne peut que finir par passer. Il fait partie de l'élite des soldats, il est un héros de guerre. Il va se remettre : il n'a jamais été malade de sa vie, à part la fois où ils ont fait le pari de celui qui resterait le plus longtemps sous cette cascade en plein hiver .
Il supplie Régent de l'emmener quand celui-ci revient, mais le Roi demeure le visage fermé. Brave le regarde partir du haut des remparts, les poings serrés, les mâchoires crispées. Il ne sent pas la larme qui coule sur son visage encore marqué par les cicatrices rosâtres de l'attaque du dragon.
On a enterré Judith et Vaillant pendant qu'il était alité. Sur la tombe de son ami, Brave est allé poser son meilleur coutelas, celui que le chasseur lui avait donné quand ils avaient seize ans. Mais sur celle de la Reine, il n'a pu se résoudre à laisser le recueil de poésie. Il le glisse dans la ceinture de son uniforme qu'il ne quitte plus désormais et espère qu'un jour il pourra à nouveau l'ouvrir, sur le rebord d'une fenêtre ensoleillée, comme avant la tragédie...
Le bébé grandit, petit être solitaire au fond du château. Brave ne lui prête pas beaucoup attention les premiers mois, alors qu'il tente désespérément de retenir Régent ou d'obtenir de partir avec lui. Puis il croise Grâce sur la place du marché, un soir d'automne en revenant de la sortie du village à pas lents, dans la poussière qu'a soulevé le départ de l'expédition harnachée pour la guerre : la jeune femme marche péniblement avec son panier, une main sur les hanches, et les plis de son tablier ne dissimulent plus son ventre arrondi.
Brave s'arrête, interloqué. Un rapide calcul plus tard, il sent un soupir éclore dans sa poitrine, étonnement chaud et doux malgré la peine qui lui serre le cœur. Il fait un pas en avant et prend le panier sans un mot, propose son bras à Grâce. Elle lève les yeux vers lui, surprise… puis elle accepte en baissant le menton, comme si elle avait honte. Il la ramène jusque chez elle, sans rien dire, en l'écoutant renifler discrètement tout le long, et, juste avant de partir, il cherche ses yeux et lui adresse un sourire plein d'amitié. Grâce hoquète. Son visage ruisselle de larmes, mais dans son regard, il y a de la reconnaissance et quelque chose qui ressemble soudain à de l'espoir.
L'enfant que Vaillant attendait depuis des années ne peut pas naître dans un monde aussi lugubre. Et l'enfant de Judith ne devrait pas grandir dans cette atmosphère glauque et misérable.
Brave décide que si personne ne fait rien, lui , il agira. Régent veut fuir : très bien, qu'il le fasse. Son homme-lige s'occupera du prince et lui rappellera autant de fois qu'il le faudra que sa place de père et de Roi est auprès de son fils et de son peuple.
Il s'installe dans une chambre proche de la nurserie et y entasse pêle-mêle tout ce qu'il pense qui pourrait être utile pour le petit prince. Il fait ouvrir les fenêtres, entrer le soleil à flot. Il taquine les nourrices et les servantes pour qu'elles rient et gloussent et qu'on entende des appels joyeux à l'étage de la chambre de l'enfant. Il imite pour Stoïque les grimaces du bébé, il rédige des rapports pour Régent dans lesquels il note la moindre progression de Novice : ses premières dents, sa première pomme, ses premiers pas.
Quatre hivers s'écoulent.
Le Roi revient et repart à nouveau. Novice se cache derrière la jambe de Brave quand son père se penche vers lui : il a peur de cet homme sombre à la barbe hirsute, dont la cape sent le crin et la boue, le sang et la fumée. Il éclate en sanglots quand Régent veut l'embrasser et le cœur de Brave chavire.
- Il a besoin de toi ! supplie-t-il. "Tu es son père."
Les yeux de Régent flamboient. Brave ne le tutoiera plus jamais après ce jour.
L'homme-lige baisse la nuque, accablé par la souffrance qui irradie de son ami et son impuissance à la soulager, à atteindre le Roi.
La pluie crépite sur l'appui de la fenêtre et la nuit colle son haleine glacée contre la vitre.
Régent se racle la gorge. Son visage blême et creusé par le deuil se radoucit un instant, sa main se pose brièvement sur l'épaule de son ami.
- J'ai confiance en toi, dit-il sourdement. Puis il quitte brusquement la pièce, dans une envolée de sa lourde cape en laine
Les mots échoent dans la pièce froide et sombre, lointains, sans âme, et Brave ne les croit pas, ne les croit plus…
Une petite main tire sur sa tunique et il baisse les yeux, croise les grands yeux interrogateurs du prince sous la masse de bouclettes brunes que personne ne réussit à coiffer. Il se penche machinalement, prend l'enfant dans ses bras, lui tapote doucement le dos pendant qu'il le remmène à sa chambre.
Novice a blotti sa tête contre l'épaule de l'homme-lige et il bâille.
- Moi aussi, z'ai confiance en toi, Bien-Brave, marmonne-t-il.
La peine s'engourdit et l'amertume s'efface. L'ancien écuyer sourit avec tendresse et, tout en marchant, il berce le prince qui s'endort sans crainte dans ses bras et réfléchit à ce qu'ils feront demain, quand la pluie s'arrêtera.
Les gens ont pris l'habitude de l'appeler "Bien-Brave" et Novice, bien sûr, les imite sans penser à mal. Brave le corrigeait au début, puis il a fini par y renoncer : où est le mal, après tout ? C'est vrai qu'il n'est plus un soldat d'élite, même s'il a fini par récupérer toutes ses forces, même s'il continue de se lever à l'aube pour faire des exercices et même s'il participe toujours aux entraînements des gardes. Quel est le besoin de s'appeler "Brave" quand on est quelqu'un qu'un qui passe le plus clair de son temps à courir dans les couloirs pour capturer un gamin qui ne veut pas prendre de bains, quelqu'un qui a troqué son cheval de bataille pour un canasson qui ne bronche pas quand le poney du prince caracole n'importe comment à côté de lui, quelqu'un qui doit s'accroupir inconfortablement dix fois par semaine derrière un théâtre de marionnettes et imiter le ton pincé d'une vieille noble.
Quand on est quelqu'un que les gens regardent toujours du coin de l' œ il comme s'il allait sortir une énormité – quelqu'un qui a décidé d'être celui qui ramènerait la joie à Creux-des-Monts, quitte à ce que ce soit à ses dépens.
Il assume ses citations lyriques et même les dons surnaturels qu'on lui prête depuis qu'il a deviné l'accident qui allait arriver au meunier perché sur cette stupide échelle : n'importe qui aurait pu déduire la même chose, mais apparemment, sa tournure de phrase alambiquée a impressionné les témoins. Tant pis, qu'ils croient ce qu'ils veulent.
Il les taquinera sans vergogne en retour.
Brave a toujours aimé s'amuser et il se régale d'aider Novice à glisser des grenouilles dans le panier de Marraine, cette infatigable bavarde qui alimente les rumeurs, pour le plaisir de l'entendre piailler comme quand elle avait quinze ans et qu'il lui jouait le même tour en classe.
Les servantes prétendent qu'il est encore plus insupportable qu'autrefois, les villageois pensent qu'il n'a plus toute sa tête, mais Stoïque se contente de sourire sans rien dire, comme s'il savait bien, lui, ce que son ami essaie d'accomplir.
Il montre au prince comment faire des ricochets, lui explique les constellations, l'entraîne lui-même à l'épée. Ils ont leur lieu de prédilection en haut de la colline juste avant la Forêt des Soupirs : ils y attrapent des papillons ou observent le village piqueté de lumières à la tombée de la nuit, ils bavardent de tout et de rien… ils attendent le retour de Régent.
Harmonie les guette quand ils reviennent au château, main dans la main, et Brave ne peut s'empêcher de rêver, quelques instants, chaque fois, que peut-être… si les choses avaient été différentes … mais rien n'est comme avant et, peu à peu, il voit qu'elle change, qu'ils suivent chacun leur chemin, que ce qui aurait pu être ne sera jamais. L'étincelle s'éteint et se meut en amitié… et c'est bien. C'est mieux pour Harmonie.
Oui, c'est mieux comme ça.
Brave appartient au passé. Il est Bien-Brave, à présent.
Six ans après l'incendie, à la fin d'un après-midi d'été où il fait particulièrement chaud, il perd Novice au milieu d'une altercation entre marchands sur le chemin qui s'enfonce entre les falaises en direction de l'Est. Pendant deux heures interminables, il le cherche de partout, trempé de sueur, rouge, affolé.
La Forêt des Soupirs est à deux pas, si le prince s'y est aventuré, si… si… il ne se le pardonnera jamais…
Ses talents de pisteur ne se sont pas émoussés et il finit par reconstituer le parcours de Novice jusqu'à un vieux pommier en lisière du bois. L'enfant a grimpé sur les branches basses… et il est tombé dans le marécage juste en dessous. Il y a une branche abandonnée sur la berge, ce qui veut dire que quelqu'un l'a aidé en s'en tirer. Bien-Brave pousse un soupir de soulagement, même si son protégé n'aurait pas craint de se noyer dans un bourbier de cette taille. Il suit les traces de pas légères jusqu’au village, devine une escarmouche – le prince et son mystérieux sauveur se sont battus, apparemment : ils ont roulé dans l'herbe qu'ils ont froissée et ont perdu quelque chose de brillant qui accroche les derniers rayons de soleil.
Le cœur de Bien-Brave s'arrête quand il contemple l'agrafe en forme de feuille qu'il vient de ramasser.
C'est la fibule de bronze qui fermait la cape de Vaillant.
Il se met à courir en direction du village, se fraye un passage sur le marché, bouscule l'étal de Tendre, entend des choses dégringoler et le boucher beugler, mais ne ralentit pas. Il pique un sprint jusqu'à la maison de Grâce et reprend à peine son souffle avant de tambouriner à la porte.
- Novice est là ? pantèle-t-il quand la jeune femme ouvre – et sans attendre, il s'engouffre à l'intérieur… et s'arrête net.
Pendant quelques secondes, la peur rétrospective et la colère se disputent la place avec l'hilarité, puis un grand rire lui échappe, qu'il tente sans succès de dissimuler derrière la main gantée qu'il passe sur son visage.
- C'est donc là que vous étiez, mon prince, glousse-t-il. "Vous savez, avec tous les efforts que vous mettez à éviter votre bain habituellement, je n'aurais jamais cru que vous me fausseriez un jour compagnie pour aller faire vos ablutions ailleurs."
Novice, vexé, le fusille des yeux depuis le baquet dans lequel il est assis, nu et furieux. Ses cheveux bouclés sont emmêlés avec des brindilles et des herbes folles. A côté de lui, une petite fille au nez en trompette, dont les braies bouffantes et la tunique turquoise sont tout aussi maculés de boue que les habits du prince en tas sur le sol, lui verse consciencieusement une énorme louche d'eau froide sur la tête.
Grâce pouffe de rire derrière lui et Bien-Brave se tourne vers elle avec un grand sourire.
- Ils sont arrivés en se disputant comme deux chats en colère, explique-t-elle. "J'ai cru comprendre que Fidèle avait tiré Son Altesse d'un mauvais pas, mais il assure qu'il maîtrisait parfaitement la situation. J'allais le ramener, mais je ne voulais pas qu'il ait des ennuis à cause de ma fille…"
- Oh, Novice est tout à fait capable de s'attirer des ennuis tout seul ! rigole Bien-Brave, sans se laisser troubler par les œillades furieuses que lui adresse toujours le jeune prince.
- Il voulait manger une pomme, explique la gamine en secouant la tête comme s'il s'agissait de la pire des absurdités. "Il est tombé, il s'est fait mal, bien sûr, et il braillait."
- Je ne braillais pas ! piaule Novice, indigné.
- Il criait comme un putois, rectifie Fidèle en levant les yeux au ciel.
- C'est pas vrai ! crie le prince en se levant d'un bond et en éclaboussant partout. "Tu n'es qu'une menteuse ! Je vais dire à mon père de te jeter dans un cachot !"
Grâce devient toute pâle et se précipite pour empêcher sa fille de donner un coup de cuillère au fils du Roi en juste rétribution de ses menaces. Bien-Brave vient à la rescousse. Ils séparent les deux pugilistes, les lavent et les changent dans des pièces séparées, puis les ramènent en présence l'un de l'autre.
- Pardon, marmonne Novice à qui son mentor a fait la leçon.
- Pardon, grogne Fidèle qui n'a pas été convaincue par les remontrances de sa mère.
- Voilà qui est mieux, dit Bien-Brave. "Serrez-vous la pince et soyez bons amis, désormais. Il vaut mieux faire des bêtises ensemble que de se disputer."
Les deux enfants haussent les épaules, l'air buté.
Brave s'agenouille et ouvre sa main.
- Tu avais perdu ça, dit-il doucement.
Les yeux de la petite fille s'écarquillent et elle se tâte fébrilement la poitrine, avant de jeter un coup d'œil furtif en direction de sa mère, en se mordant la lèvre. Grâce soupire.
- C'est bon, puisqu'elle a été retrouvée, dit-elle.
Novice se penche, intéressé malgré lui.
- Qu'est-ce que c'est ?
Bien-Brave rattache la broche en forme de feuille sur le col de la petite fille qui a le nez de Vaillant, ses pommettes constellées de taches de rousseur et sa moue ennuyée quand elle est en colère.
- Il y a très longtemps, quand ton père et moi n'étions encore que de jeunes garçons, Novice, nous nous sommes retrouvés en difficulté un jour dans la Forêt des Soupirs. Le vieux sanglier que nous chassions s'est retournés contre nous et nous a chargés avec son unique défense. Il bavait, il était énorme et il était bien décidé à nous tuer. Nous croyions notre dernière heure venue, quand – soudain ! – une flèche a fendu l'air…
Il refait la scène pour eux avec de grands gestes, en s'enveloppant dans la nappe fleurie et en utilisant la louche en guise de lance – Régent, lui, Vaillant surgissant tel un héros de chanson de geste, la bête enragée, le soleil dans ses yeux éblouis – et les enfants dansent avec excitation autour de lui. Dans son enthousiasme, il finit par trébucher sur les chaussures abandonnées sur les dalles, perd l'équilibre et termine les fesses dans le baquet d'eau devant la cheminée, dans une gerbe d'éclaboussures. Quand il se redresse, tiré par les bras par Fidèle et Novice, il s'aperçoit que Grâce se tient les côtes de rire.
Des particules de poussière dansent comme un poudroiement d'or dans le rayon de soleil qui rentre dans la cuisine. A un clou entre un chapeau de paille et un tablier brodé, derrière la porte, est pendue la vieille cape verte de Vaillant.
A partir de ce jour-là, les deux gamins sont toujours fourrés ensemble. Le conseil de l'homme-lige, apparemment, n'est pas tombé dans l'oreille de sourds, car ils inventent bêtise sur bêtise quand ils ne sont pas en train de se chipoter. Novice rêve d'avoir un animal de compagnie et ils cachent un chiot, puis une portée de chatons et enfin deux renardeaux au fond d'une penderie qui ne sera plus jamais utilisable après ça. Fidèle manque de se faire éventrer par un taureau en allant récupérer ses flèches dans un pré où elles n'auraient jamais dû atterrir. Toutes les portes du château déversent à un moment ou à un autre un seau d'eau sur la tête de quelqu'un. Personne ne réussit à le prouver, mais le jour où la réserve de savon termine au fond du lavoir et que toute la place est envahie de bulles translucides qui reflètent des arcs-en-ciel, on soupçonne immédiatement les deux larrons.
Bien-Brave se marre – Grâce gronde un peu, mais elle rit aussi. Stoïque ne dit rien, comme d'habitude, mais il secoue la tête en souriant. Juste fait l'adulte, surtout depuis qu'elle a obtenu promesse d'entrer un jour dans la garde, mais quelques fois, quand elle est assise sagement à table avec Grâce en train d'éplucher des patates, son regard suit avec curiosité les deux plus jeunes qui préparent leur prochain coup derrière le coffre en chuchotant d'un air excité.
Novice grandit, perd ses rondeurs de bébé et ses boucles soyeuses, devient agile et adroit. A dix ans, c'est un garçon en pleine santé, rieur et un peu vantard sur les bords, dont Bien-Brave est immensément fier.
Mais c'est aussi un enfant pensif à ses heures, dont la sensibilité et la gentillesse ne sont pas sans rappeler sa mère. Il joue, s'entraîne, dévore comme un jeune loup, rit beaucoup… mais ses parents lui manquent plus qu'on ne pourrait l'imaginer et il a l'âge, désormais, de comprendre les réflexions des gens, les remarques acerbes des nobles, les critiques des villageois.
Il est l'héritier d'un roi qui délaisse son royaume, qu'on ne voit que deux ou trois fois l'an, sombre et couvert du sang des dragons qu'il traque dans toute la contrée - un roi qui n'a pas de temps à accorder aux simples requêtes de son peuple, à la gestion quotidienne des affaires du pays, à l'éducation de son successeur, au futur qui vient inéluctablement.
Bien-Brave devine que quelque chose trouble son prince quand celui-ci se hisse silencieusement à côté de lui, sur l'appui de la fenêtre où il s'est installé pour lire.
Sans rien dire, il se décale pour lui faire de la place ; sans le regarder, il passe son bras autour des minces épaules du garçon et il attend.
- Est-ce que mon père reviendra un jour ? demande Novice.
Sa voix tremble un peu.
- Est-ce qu'il m'aime ?
Le bras de Bien-Brave se resserre fermement.
- Bien sûr qu'il t'aime ! Laisse-lui seulement encore un peu de temps…
- Tout le monde dit qu'il ne reviendra jamais , qu'il finira par se faire tuer, soupire le garçon, la tête basse. "Et moi, je devrai régner à sa place, mais ils disent que je n'en serai pas capable !"
- Tu n'as pas besoin d'apprendre déjà le métier de roi, tu auras tout le temps de potasser des manuels de diplomatie quand tu auras des boutons purulents partout sur la figure et que tu ne voudras plus te montrer. Quant à ton père, il reviendra, assure Bien-Brave en regardant son prince dans les yeux. "Je te le promets. Il ne t'a pas oublié."
- J'aimerais bien que ce soit vrai, murmure Novice tristement.
Il exhale, le cœur lourd.
Bien-Brave n'enlève pas son bras. Sa paume calleuse tapote le biceps de son protégé. Il est sur le point de faire une réflexion légère, pour remonter le moral à son prince, quand celui-ci se remet à parler.
- Qu'est-ce que tu lis tout le temps, en fait ? demande-t-il timidement, en tendant la main pour toucher le coin écorné des pages jaunies du livre.
- C'est de la poésie, dit Bien-Brave en caressant du pouce la couverture gondolée et un peu moisie du recueil qui l'accompagne partout.
- La poésie, ce n'est pas un peu ennuyeux ? s'étonne Novice. "Je préfère les histoires de quêtes, avec des monstres et des chevaliers et des aventures !"
Bien-Brave rit doucement.
- La poésie, c'est magique aussi, dit-il. "Les mots exaltent l'âme et l'aident à trouver son chemin."
Novice hoche lentement la tête.
- Tu sais, c'est pour ça que les gens disent que tu racontes n'importe quoi, dit-il avec compassion. "Mais moi je m'en fiche. Je t'aime comme tu es !"
Bien-Brave lui ébouriffe la tête.
- J'espère bien ! grogne-t-il.
Novice pouffe de rire, puis il se s'appuie contre l'homme-lige, spontanément, comme lorsqu'il avait cinq ans et se glissait sous son aisselle pour venir quémander un câlin à l'heure où le sommeil le gagnait.
- Tu m'en lis un peu ? propose-t-il. "De ta poésie magique."
Bien-Brave se cale confortablement contre la fenêtre et ouvre le recueil à la page où Judith avait surligné ses vers préférés.
- Il est un amour qui ne peut être ébranlé , commence-t-il. Un amour qui produit de très belles amitiés…
Contre lui, la respiration de Novice est confiante, apaisée.
Régent revient l'été suivant.
Il est fatigué, plus las qu'il ne l'a jamais été, mais il fait preuve de davantage de patience que les années précédentes envers les servantes, l'Intendant, les gardes et même envers son fils. Il reste plus longtemps que d'habitude et Bien-Brave se demande si – cette fois – il va enfin rester. Mais le Roi finit par donner à nouveau des ordres pour préparer ses bagages, pour rassembler son expédition.
La veille de son départ, Novice insiste pour l'emmener sur la colline, voir le village à la tombée de la nuit, comme une mer d'étoiles.
- Voyez comme c'est beau, Père, dit-il fièrement, en nouant ses mains dans son dos et en levant haut le menton pour imiter son père qui observe pensivement Creux-des-Monts. "C'est notre peuple. Les gens dorment en paix parce que vous veillez sur eux."
Dans l'obscurité, la haute silhouette du Roi se découpe très droite. La brise rebrousse un peu ses cheveux noirs et sa barbe. Un reflet d'argent luit sur la longue épée pendue à sa ceinture.
Brave se tient trois pas en arrière, silencieux. Il ne sent pas l'odeur parfumée des foins qui monte de la vallée, ni la fraîcheur humide de la forêt toute proche. Il n'entend pas le bêlement lointain des moutons dans la pente sur le versant ouest, ni les ululements familiers du vent qui s'enroule entre les falaises à l'est. Le scintillement froid des véritables étoiles, tout là-haut, ne l'intéresse pas non plus. Il attend, le cœur serré, le moment où Régent fera à nouveau ses adieux à son fils qui attend tous les jours son retour.
- Quand j'étais petit, Bien-Brave me mettait sur ses épaules pour que je vois le fanal sur la grande tour, explique joyeusement Novice. "Mais j'suis trop grand pour qu'il me porte, maintenant !"
La déception perceptible dans sa voix ferait rire l'homme-lige, en d'autres circonstances.
Régent se tourne pour lancer un coup d'œil au serviteur qui était son meilleur ami, autrefois. Un petit reniflement lui échappe, puis un sourire amusé grandit sur son visage qui perd de sa dureté habituelle.
- Tu es peut-être trop grand pour lui , dit-il d'un ton ferme, "mais tu ne l'es pas encore trop pour moi !"
Sa haute silhouette se penche et soulève sans effort le gamin surpris, qui se laisse faire. Novice est quand même trop grand pour que son père le hisse sur ses épaules, aussi larges soient-elles, mais pendant un court instant, les bras de l'homme le lèvent à la hauteur des yeux de Régent et il contemple Creux-des-Monts tel que le Roi le voit, la fleur d'or que tracent les rues pavées et la place illuminée avec la fontaine au centre.
- C'est beau ! souffle-t-il.
Et ses mains retiennent inconsciemment les bras que son père a passés autour de lui pour le soulever.
Quand il repose son fils par terre, Régent se baisse pour ne pas briser l'étreinte, pour se mettre à la hauteur de Novice.
- C'est beau, répète-t-il. Tu as raison.
Il fait tourner le garçon pour que celui-ci lui fasse face. Il lui caresse la joue et sourit doucement.
- Tu as entièrement raison. C'est notre peuple, et je dois veiller sur lui. Mais ce qu'il y a d'encore plus beau, d'encore plus important que notre peuple... c'est toi , mon fils.
Il laisse échapper un profond soupir, ferme les yeux un instant, puis les rouvre.
- J'ai fui pendant trop longtemps. Il est temps que je fasse les choses correctement.
Bien-Brave retient son souffle.
- Je vais annuler l'expédition, dit le Roi. Il sourit avec émotion au prince qui le contemple sans y croire. "Je ne pars pas. Je ne partirais plus. Je reste, Novice."
Les yeux du garçon se remplissent de larmes et il se jette fougueusement dans les bras de son père. Régent le serre contre lui et Bien-Brave renverse la tête en arrière pendant quelques instants, parce que ses yeux se mouillent et qu'il veut laisser ce moment d'intimité à son Roi et son Prince.
La brise nocturne agite les herbes sauvages au sommet de la colline et, là-haut, sous la voûte noire immense, une étoile filante passe, comme si, de là où elle est, Judith chuchotait "merci".
Pendant les dix années qui suivent, Régent reprend fermement les rênes du Royaume et Creux-des-Monts prospère sous cette bienveillante houlette. Les greniers sont pleins, justice est faite, des marchands vont et viennent sur les chemins sécurisés. Il n'y a pas le moindre dragon à des lieues à la ronde, les bois sont paisibles. Les bals reprennent sur la place du village, on célèbre les saisons, la providence, des mariages et des naissances.
Harmonie quitte le château et fonde sa propre famille. Stoïque finit enfin par se caser aussi. Novice et son père apprennent à se connaître. Sur la place du marché, Grâce tempère les chamailleries entre Tendre le boucher et Violette, la marchande de savons. Un nouveau soldat, Agile, rejoint la garde. Marraine, toujours aussi bavarde mais toujours aussi dévouée, prend sous son aile une gamine esseulée qui s'appelle Espérance.
Bien-Brave continue à servir son roi fidèlement, mais son statut se floute au point que plus personne ne sait trop ce qu'il fait. Il porte toujours son uniforme, mais on le trouve aussi bien en train de lire sur une murette pendant que les gardes font la revue. Il surveille avec passion l'entraînement de Novice et assiste aux Conseils debout derrière le fauteuil de Régent, imperturbable... mais on lui confie rarement des missions importantes. Il est à la fois l'homme le plus proche de la famille royale et la personne la moins au courant des affaires du Royaume.
Avec le temps, sa perception des choses s'est étrangement brouillée. Parfois, quand on le tire de son recueil de poésie, il se croit vingt ans plus tôt ou quinze ans plus tard. Il suffit que ses yeux tombent sur Novice pour qu'il tressaille et se situe à nouveau correctement, mais si le prince n'est pas là, ses yeux se perdent un peu dans le vide, et il marmonne des tirades qui l'obsèdent mais qui n'ont ni queue ni tête.
Bien-Brave se refuse à admettre que quelque chose n'aille pas chez lui, mais les rêves n'aident pas – des rêves peuplés de dragons, de flammes, de cris, d'une couronne qui tombe et d'une mince silhouette qui s'enfuit à travers un rideau rougeâtre. Ils ont commencé l'hiver qui a suivi le retour de Régent, après cette embuscade en revenant d'un voyage diplomatique aux Ports de Lointaine.
Il neige terriblement, ce jour-là, et on voit à peine les yeux de Novice dans sa capuche bordée de fourrure mouchetée de blanc. Bien-Brave fait de son mieux pour placer son cheval de façon à protéger le poney du prince des bourrasques de vent glacé. Le Roi, courbé sur l'encolure de son destrier, ouvre le chemin avec Stoïque et sa longue cape se gonfle par moments, comme une aile sombre au milieu des flocons qui voltigent, se collent à leurs cils et les aveuglent.
Le goulet caillouteux est gris et terne, rempli d'un brouillard tel qu'on voit à peine les arbres décharnés qui poussent sur des arêtes de rochers, au mépris de tout bon sens. Les sabots des chevaux glissent et, de temps à autre, l'un d'entre eux renâcle bruyamment, secouant sa crinière dans un souffle inquiet.
Novice, qui a beaucoup bavardé à l'aller, posé des tas de questions sur le Passage aux Œufs, l'histoire de Creux-des-Monts et la mer qu'il n'avait encore jamais vue, se tait à présent. Bien-Brave devine que le garçon doit être absolument frigorifié, épuisé par le long trajet pénible – mais qu'il ne dira rien, ne demandera pas de pause, désireux de montrer son courage à son père.
Régent, de temps à autre, se retourne pour jeter un coup d'œil au prince, puis échanger un regard avec l'homme-lige qui hoche la tête.
L'ennemi attaque à un de ces moments, surgissant du blizzard comme si les ombres des rochers et des arbres s'animaient brusquement. Les chevaux se cabrent et hennissent, une clameur de métal et d'étincelles s'élève dans la gorge nappée de brume. Bien-brave arrache Novice de sa selle, recule en lui faisant rempart de son corps. Sur le pommeau de son épée, sa main gantée engourdie par le froid est crispée, déterminée, et il combat comme autrefois, un feu brulant dans la poitrine, le menton haut.
Et puis un des bandits se dresse soudain devant lui. Il a un visage buriné marqué de cicatrices, des yeux étincelants et une arme en forme de griffe qui est faite d'un alliage de fer et d'os de dragon. Une pierre sertie d'argent, rouge comme une braise, pend à son cou – et une douleur fulgurante fuse brusquement dans le cerveau de Bien-Brave en la voyant, comme si un souvenir bloqué depuis longtemps crevait la surface dans sa pauvre tête.
Il titube, baisse son épée en essayant de se rattraper à quelque chose. Des cris retentissent, il sent vaguement Novice pressé dans son dos, s'efforce de protéger le prince de l'ombre qui se referme sur lui…
… et soudain quelqu'un surgit devant eux, pare le coup en levant sa lance. D'autres cris, un rugissement, une gerbe écarlate qui éclabousse les rochers blancs, des silhouettes floues dans le brouillard – et quand le calme revient, Régent est à genoux dans la neige, en train de serrer Novice dans ses bras.
Le prince est indemne, mais Stoïque, appuyé contre la falaise, respire lourdement, la main pressée sur son épaule blessée, les yeux mi-clos
L'épée pèse terriblement lourd dans sa main qui tremble et Bien-Brave la lâche. Elle tombe avec un bruit comme un glas.
Les tempes serrées dans un étau, il s'efforce de comprendre, mais rien ne fait sens et, à la migraine, s'ajoute la honte, le désespoir. Que s'est-il passé ? Pourquoi s'est-il figé ? Qu'est-ce qui ne va pas chez lui ?
Régent finit par se relever et s'approche. Son bras entoure toujours son fils.
- Qu'as-tu vu ? demande-t-il simplement, les sourcils froncés.
Bien-Brave secoue la tête et une vague de nausée manque le submerger. Luttant pour ne pas défaillir devant son Roi et son Prince, il se redresse de toute sa hauteur.
- L'homme portait une marque, dit-il. "Un bijou particulier, qui nous mènerait sûrement à ceux qui ont ordonné cette attaque. Une sorte de… euh… En argent, avec une pierre – rouge… comme un… en forme de… une espèce d'… d'œil…"
Il avale sa salive. La douleur obscurcit son cerveau, tellement intense qu'il en grince des dents.
- Je pense l'avoir vu quelque part, mais je ne parviens pas à me souvenir où…
Le visage de Régent est devenu très sombre. Il regarde un moment vers le passage rempli de brouillard dans lequel ont disparu les bandits – la gorge dangereuse qu'ils sont obligé d'emprunter pour revenir à Creux-des-monts, puis il lâche un profond soupir.
- Ce n'est rien, murmure-t-il enfin. "Oublie ce bijou, Bien-Brave. Oublie tout cela. Ce n'était que des bandits. J'y mettrai bon ordre."
- Mais…
L'étau sur ses tempes presse toujours et il porte involontairement la main à son front, vacille… et sent qu'on le soutient, qu'on attrape son bras.
- Ne t'inquiète pas, Bien-Brave, dit Novice avec ferveur. "Ecoute le Roi. Tout ira bien."
Dans ses grands yeux encore dilatés par la peur, il y a une réelle affection, une inquiétude mêlée de compassion – et toujours de la confiance.
Bien-Brave a obéi, mis de côté le mystérieux symbole – mais les rêves ont commencé. Au début, il a pris cela pour la manifestation de ses remords, car après tout, c'est bien de sa faute si Stoïque a été blessé.
Mais à peine remis sur pied, le garde lui a passé un savon.
- Pas de ça entre nous, Brave.
Régent ne lui tient pas rancœur de sa défaillance non plus. L'homme-lige est toujours invité dans les Conseils et chargé de la protection rapprochée du Prince, le premier informé des évènements qui rythment la vie à Creux-des-Monts
Et pour Novice, il est toujours le mentor – l'ancien soldat dont les souvenirs font des histoires incroyables, le grand frère vers qui on se tourne quand il faut réparer les pots cassés et l'oncle qu'on essaie d'entourlouper pour obtenir de faire l'école buissonnière – celui à qui le prince confie ses émois d'adolescent en grandissant et contre qui il se mesure toujours en premier, à la salle d'armes comme à la taverne.
Mais Bien-Brave sait bien qu'il y a quelque chose qui cloche, même s'il s'efforce d'aller avec le flot, de prétendre que tout va vraiment bien.
C'est comme la piqûre d'une épingle oubliée dans un vêtement, qui ressurgit à des moments inattendus. Il travers le marché, salue d'un bref signe de tête Violette qui installe son étal de savonnettes parfumées, serre la main de Tendre, s'arrête pour tapoter la tête de la fille du boucher qui traîne derrière elle un lapin à roulettes – et quand il se redresse, un vertige l'éblouit et il doit s'arrêter un instant pour secouer la tête. Grâce lui touche le bras, inquiète, mais il lui sourit, assure que ce n'est rien, continue sa route en passant avec curiosité devant la carriole brinquebalante de Rebelle qui vend désormais des fioles de mixtures louches et des objets bizarres sur le marché.
Il s'assoit sur la fontaine, glousse en observant de loin Novice qui se dispute, pour changer, avec Fidèle qui est maintenant une grande fille élancée, adroite avec son arc, malicieuse et pleine d'énergie comme l'était son père.
Il tire le recueil de poésie de sa ceinture, s'y plonge pendant quelques pages et quand il relève la tête, le soleil couchant s'allonge sur la place. Le crépuscule nimbe de rose les tours du château, ourle d'or les créneaux. La bannière bleu et argent des Sages flotte à la brise du soir.
Bien-Brave soupire, heureux.
Tout est bien.
Les mains nouées dans le dos, il rentre en sifflotant, sans réaliser qu'à sa droite, sur une échelle, quelqu'un répare un toit carbonisé.
***
Agile le frôle en allant prendre sa place et il tressaille, jette un coup d'œil autour de lui, réalise qu'il est sur les marches à la porte du château, sa lance à la main.
Ah. C'est encore un de ces moments-là.
Il se redresse, carre ses épaules, prend un air impassible… et étudie la situation.
C'est le soir, mais la place est étrangement silencieuse. Tous les villageois sont là, massés sur les côtés comme s'ils attendaient quelque chose.
Il repère Tendre, les bras croisés, l'air fermé, et se demande ce qui a pu mettre le brave homme dans une pareille colère. Il a en revanche du mal à reconnaître Persévérance, la gamine du boucher – quand a-t-elle grandi à ce point ? C'est presque une jeune fille maintenant !
Grâce est là, les mains anxieusement nouées sur son tablier. Elle regarde de temps à autre sa fille qui se tient très droite, très sombre. Pourquoi Fidèle est-elle toute seule ? Ces deux idiots se sont-ils encore disputés ? Est-ce à cause de cette stupide histoire d'œuf que Novice a réclamé à son père pour son anniversaire ? Il a bien dit au prince qu'il fallait oublier cette idée, que cette fois son père ne transigerait pas.
Harmonie est là-bas, au fond. Marraine est avec elle. Ces deux-là sont toujours fourrées ensemble, comme quand elles étaient adolescentes. Mais pourquoi semble-t-elle si inquiète ?
Espérance n'est pas très loin, avec sa nouvelle amie, la fille de ces gens de Tulfreine qui ont repris la boutique ambulante que Rebelle a abandonné derrière elle quand elle a quitté Creux-des-Monts… non, quand Régent l'a bannie. Pourquoi l'a-t-il bannie, déjà ?
La tête de Bien-Brave lui fait mal à nouveau.
Où est donc Novice ?
Ses yeux reviennent discrètement sur la Garde. Agile a un air féroce qui lui donne un frisson inexplicable. Il ne parvient pas à retrouver le nom de l'apprentie qui se tient à côté de Juste – quand l'a-t-on recrutée exactement ? Il n'a aucun souvenir de cela… Un peu plus loin, Stoïque, loin d'afficher sa face de poker habituel, semble lutter pour ne pas montrer un air atterré.
Que se passe-t-il donc ?
Les visages des villageois sont si hostiles. Certains chuchotent, beaucoup glissent des regards en coin en direction du Roi, l'air d'attendre quelque chose de lui, quelque chose de terrible.
Régent est debout sur le perron, le visage grave et fermé.
Bien-Brave plisse les paupières, cherchant ce qui lui échappe…. Puis tout lui revient pêle-mêle et sa gorge se noue.
Oh. C'est vrai. Novice est parti. Novice les a tous trahis.
Le dragon, le feu au château, l'incendie, Régent blessé… son prince qui agit de façon abjecte, absurde, qui jette la faute sur sa meilleure amie et s'enfuit quand le village est dévasté…
Les cauchemars de Bien-Brave sont devenus réalité. Ou peut-être qu'il rêvait parce que les choses s'étaient déjà passées, mais qu'il ne s'en souvenait pas ? Peu importe, c'est fini.
Novice revient.
Après des mois d'errance, le prince a enfin retrouvé le chemin de la maison. Il s'est enfin décidé à affronter les conséquences de ses fautes. Il a cessé de fuir.
Ce n'est plus un enfant, c'est un homme, à présent.
Au bout de la place silencieuse, dans le crépuscule grisâtre, une mince silhouette s'avance lentement, la tête basse.
Le cœur de Bien-Brave bat sourdement dans sa poitrine.
"Courage, mon prince."
"J'ai confiance en toi."
Les villageois le suivent des yeux dans le silence lourd. Il a causé tant de mal par son insouciance, son obstination. Vont-ils lui pardonner ? Veulent-ils seulement lui accorder une autre chance ? Comment vont-ils réagir à la décision du Roi ? Que dira Fidèle ? Parviendra-t-elle un jour à sourire à nouveau à son ami d'enfance ?
Le vent qui se glisse sous la chemise légère de Bien-Brave est froid. Le métal de la lance dans sa main aussi. Ses yeux ne quittent pas le prince qui s'approche, la nuque courbée, les poings serrés, comme lorsqu'il venait trouver l'homme-lige autrefois, pour avouer ce dont il avait honte, ce qu'il souhaitait réparer.
"Courage, Novice."
"J'ai confiance en toi."
Les battements de son cœur lui martèlent la poitrine. Il voudrait courir à la rencontre de l'enfant qu'il a élevé, lui promettre qu'il y a une solution, le serrer dans ses bras, prendre la faute sur lui-même si on doit en venir là… mais il n'en a pas le droit.
C'est le chemin de Novice, c'est son destin.
Pour devenir un roi que tous respecteront, il faut que le prince aille jusqu'au bout, seul.
Bien-Brave devine, plutôt qu'il n'entend la respiration que Régent bloque dans sa gorge quand son fils s'agenouille au pied des marches.
Dans un silence de mort, Juste lève sa lance, menaçante.
Les articulations de Bien-Brave blanchissent, une goutte glacée coule le long de son visage, mais il ne bouge pas, les yeux rivés sur le prince.
Régent lève la main.
Toute la foule retient son souffle.
La lance se retire et le Roi descend lentement les marches jusqu'à son fils. Il se penche, il attrape les épaules de Novice… et le relève, le serre dans ses bras.
Bien-Brave ferme les yeux et ses cils écrasent des larmes de joie qui coulent sans honte sur ses joues.
C'est fini. Cette fois, c'est vraiment fini.
Dans l'euphorie qui suivra, malgré les murmures qui agitent une partie de la foule, il aura son moment pour serrer à son tour le prince dans ses bras. Il y aura une fête, beaucoup de larmes, des récits entrecoupés de rires et d'autres larmes, une vraie conversation entre Fidèle et Novice, à laquelle l'homme-lige assistera avec Grâce très émue, dans l'ombre d'une des arches de la cour du château.
"Il faut que tu saches, pour mon père…"
Bien-Brave a arqué un sourcil, surpris, mais le prince a interrompu son amie d'enfance et dans le soulagement de les voir enfin réconciliés, l'homme-lige a mis de côté cette étrange petite phrase.
La fête a duré jusque tard dans la nuit et quand les dernières lumières se sont éteintes dans les rues de Creux-des-Monts, les étoiles pâlissaient déjà, très haut au-dessus de la vallée.
Bien-Brave a retrouvé Régent dans la pièce tout en haut de la Tour, celle que le Roi conserve exactement comme au temps où Judith brodait, assise près de la table ronde, pendant que son jeune mari faisait contre son meilleur ami une partie d'échecs.
Régent est accoudé sur le balcon. La brise frissonne dans les longs rideaux de chaque côté de la porte-fenêtre. Une lueur rose et dorée émerge derrière les montagnes et les sapins se découpent comme des dessins au charbon.
Bien-Brave s'accoude à côté du Roi et lâche un soupir en contemplant l'horizon sur lequel s'envole un oiseau.
- Il est rentré, murmure le père de Novice.
- Il est rentré, dit joyeusement l'homme qui a élevé le prince comme son propre enfant.
La couronne est posée entre eux sur la pierre grise de la balustrade.
Bien-Brave se gratte la barbe, se rend compte qu'il ne s'est pas rasé depuis un moment et décide que ça n'a pas tant d'importance.
- Qu'est-ce que tu vas faire, à présent ? demande-t-il. "Qu'est-ce vous allez faire, Votre Altesse ?" rectifie-t-il après un instant.
Régent ne relève pas le tutoiement. Son front s'est assombri. Il tire de son pourpoint un objet brillant qu'il dépose à côté de la couronne.
- Maintenant, je vais mettre définitivement un terme au passé, dit-il.
Brave baisse les yeux et la douleur familière se réveille dans sa tête. Il étouffe un grognement, plisse les paupières. La main de Régent presse amicalement son épaule.
Entre eux, dans le collier serti d'argent, le rubis a l'air d'une énorme goutte de sang.
- Rebelle ne nous fera plus de mal, dit doucement le Roi. "Novice a fait son choix et moi aussi. Elle ne peut plus rien contre nous."
Bien-Brave ne comprend pas. Dans sa tête se bousculent des souvenirs, des images dont il ne sait pas s'il les a vues en rêve ou dans la réalité.
- Ce n'est pas grave, dit Régent. "Tu n'as pas besoin de tout comprendre. Ne pense qu'à ce qui vient. Prends soin de Novice. Laisse-moi le reste."
Brave hésite.
Puis il sourit avec chaleur, tend sa main au Roi qui la serre, et hoche la tête.
- J'ai confiance en toi, dit-il.
