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JUSTE

Summary:

De la petite fille aux grands yeux cachée derrière la jambe de l'exilé de Tulfreine à la jeune garde fière qui sert loyalement le Roi, il y a tout un chemin...

Work Text:

 

- Ton passé m’importe peu. C’est ce que tu feras de la nouvelle vie qu’on t’offre qui m’intéresse. Montre-moi que je n’ai pas eu tort. Joins tes efforts aux nôtres pour faire de Creux-des-monts un endroit où chacun pourra être accepté et recommencer. Comprends-tu ? Ton destin est entre tes mains.

Le ton de Régent est solennel, pénétrant, mais aussi rempli de chaleur. Le père de Juste n’hésite pas. Il met un genou en terre et, un poing sur le cœur, il salue son souverain.

La petite fille qui se cachait derrière sa jambe se retrouve soudain exposée et elle se fige, très droite. Ses tresses raides lui font comme deux antennes et ses yeux bruns se dilatent, terrifiés mais résolus.

Régent sourit doucement à l’enfant. Il fait signe à Stoïque de relever l’exilé de Tulfreine qui est venu se présenter devant lui pour lui prêter allégeance, sans rien cacher de la faute qui lui a valu son crâne rasé, et indique qu’il est prêt pour la prochaine audience.

Cyan prend la main de sa fille quand ils quittent la salle du trône. Juste relève la tête pour regarder son père. La paume de celui-ci est moite et il y a une goutte de sueur sur sa tempe, mais quand il penche la tête vers elle, il a l’air plus heureux que soulagé.

- C’est un bon Roi, dit-il gravement. “Un grand Roi. Un qui serait moins noble ne m’aurait pas admis dans sa Garde. Ce sera un honneur de le servir et de le protéger.”

Juste écoute en silence, très sérieuse. Le pas de son père est parfaitement cadencé pour qu’elle puisse le suivre malgré ses petites jambes.

- Nous allons être heureux, ici, ajoute Cyan. L’espace d’un instant, un soupir gonfle sa poitrine et l’émotion tremble dans sa voix, puis il sourit largement à son enfant. “Nous allons être heureux, tu verras. Il y a une place pour nous, ici. Un rôle que nous pouvons jouer.”

Il s’arrête dans le grand couloir de pierre où les immenses fenêtres en ogive laissent passer un flot de lumière et s’accroupit pour se mettre à la hauteur de la petite fille, prend ses mains dans les siennes.

- Notre destin dépend de nous-mêmes, dit-il d’une voix frémissante. “Tu comprends ce que ça veut dire, Juste ? Il ne nous a rien imposé, il a seulement dit que nous étions libres . C’est à nous de décider ce que nous allons faire de cette grâce qui nous a été accordée. Nous sommes en vie et nous pouvons fermer les poings, comme avant… ou joindre nos mains à celles de ces gens pour bâtir un espoir qui ne pourra pas être détruit.”

La petite fille ne comprend pas tout, mais les mots se gravent en elle. Elle hoche la tête et son père la serre contre lui fougueusement. Elle ne voit pas son visage, mais il lui semble qu’il tremble, alors elle lui tapote le dos en s’appliquant.

Quelqu’un toussote derrière eux et Cyan se redresse immédiatement en passant rapidement le revers de sa manche sur son visage.

- Il va te falloir une armure et cette demoiselle a sûrement besoin de se restaurer après un si long voyage. Je vous emmène à la Salle des Gardes ? propose le jeune homme séduisant qui se tient les mains sur les hanches au milieu du couloir.

Il est sanglé dans l’uniforme brun des protecteurs de Creux-des-monts et il se dégage de lui quelque chose de joyeux et énergique.

- Brave, se présente-t-il en serrant le bras de Cyan. “Content de t’accueillir parmi nous !”

Il cligne d’un œil et adresse un sourire à la petite fille qui le toise, pas du tout impressionnée.

- Et qui est cette jeune beauté au regard ténébreux ?

Cyan rigole.

- Ma fille, Juste. Elle a six ans et elle est extrêmement futée - mais c’est pas une bavarde !

- Je vois ça, dit Brave. Il réfléchit un instant, puis tape de son poing dans sa main avec enthousiasme. “Un des dizainiers habite en ville avec sa famille, alors il y a une chambre de libre dans la Tour Nord. Si tu veux, tu peux t’y installer avec ta petite, comme ça elle n’aura pas à dormir dans le logis commun avec tous ces rustres aux pieds qui puent !”

Cyan bégaie quelque chose qui ressemble à “ je viens d’arriver, je ne mérite pas un traitement particulier ”, mais le jeune homme balaye ses arguments d’un geste négligent et les entraîne en direction de la Salle d’Armes, en donnant de sa voix forte et agréable autant d’instructions que de potins à son nouveau camarade.

Juste secoue la tête en les suivant, peu convaincue par cette exubérance, mais satisfaite de voir son père heureux et soulagée de ne pas avoir à retourner à Tulfreine.

Le voyage n’a pas été facile, mais tout était mieux que de rester là-bas, dans la ville pluvieuse et sale où son père n'était le bienvenu nulle part, où son estomac était constamment creusé par la faim, où elle passait des heures seule à attendre, les bras noués autour des genoux dans l'obscurité.

La petite chambre où on les installe est propre et rangée – rien à voir avec la mansarde remplie de courants d’air et de rats où elle a passé les deux dernières années de sa vie. Une servante dont la fille a grandi lui donne des vêtements chauds et à sa taille. Elle mange tous les jours au réfectoire, autant qu’elle le souhaite. Et son père rit, il a des camarades qui le respectent, il est parfois même félicité par son chef et, plus jamais, il ne regarde son reflet et son crâne rasé avec cette tristesse silencieuse insupportable.

Tous les Gardes sont gentils – elle aime particulièrement le tranquille géant Stoïque qui la porte sur ses épaules comme un grand cheval – mais la personne qu’elle préfère à Creux-des-monts, c’est Grâce, qui vient tous les jours apporter des bouquets pour les appartements de la Reine Judith.

Grâce n’a pas d’enfant, mais elle est exactement comme la maman que Juste imagine parfois dans sa tête. Elle est belle, elle sent bon, elle est douce, elle écoute bien, elle n’oublie rien. 

Juste cueille en cachette des fleurs dans les massifs du château pour les offrir à la jeune femme. Elle ne s’en rend pas compte, mais elle ronronne comme un petit chat quand Grâce lui arrange les cheveux. Elle la guette du haut des remparts quand elle “monte la garde” à côté de son père et dévale les escaliers à sa rencontre.

Parfois, elle bouscule le Roi ou Harmonie, la jolie demoiselle de compagnie que toutes les jeunes servantes admirent, mais personne ne la gronde jamais. Il n'y a que la princesse Rebelle dont elle a un peu peur, parce que celle-ci ne sourit jamais et qu'elle a d'étranges yeux d'un gris violacé.

Après Grâce, Juste aime la Reine, qui est très gentille avec elle. La petite fille s’applique à l’accompagner avec son petit bâton dans les jardins en terrasse, en s’imaginant qu’elle la protège de tous les dangers : un dragon pourrait surgir dans le ciel ou des bandits attaquer en grimpant à l’assaut du lierre sur les tours ( Brave a dit qu’il l’avait déjà fait et Juste n’attend qu’une chose, de pouvoir essayer quand elle sera plus grande ).

Son père s’inquiète qu’elle se montre trop familière, mais la Reine secoue la tête gentiment. Une main sur son ventre, elle avance lentement dans les couloirs, drapée dans ses châles, en tenant la main de la petite fille très sérieuse qui s’assure qu’elle ne trébuche pas. Harmonie penche la tête de côté avec émotion en les suivant et elle n’empêche pas Juste de fureter dans la chambre que l’on prépare pour le futur bébé royal.

Brave a dit à Cyan qu’il pensait qu’ils leur avaient porté chance. Juste ne comprend pas, mais cela lui importe peu. Elle s’endort le soir en portant le foulard bleu des Gardes de Creux-des-monts – auquel son père fait toujours machinalement un nœud carré comme lorsqu’il était marin – et le matin, très tôt, quand il est de sentinelle et qu'il la soulève pour l’asseoir sur les créneaux, elle respire l’air froid et piquant en contemplant la vallée qu’il protège et elle rêve du jour où elle servira le Roi comme lui.

L’hiver se termine et les premiers bourgeons apparaissent. Un matin, après une longue nuit où tout le château s’est agité pendant que Juste dormait profondément, les trompettes résonnent joyeusement dans le pays encore poudré de neige.

Un prince est né. L’héritier tant attendu de Régent a enfin vu le jour et il s’appelle Novice. Toutes les servantes chuchotent avec émotion en parlant de ce petit ange… mais Juste n’est pas très impressionnée quand elle le voit pour la première fois.

On dirait plutôt un petit singe grimaçant.

Son regard surpris se lève vers la Reine qui contemple son trésor avec émotion et elle n’ose rien dire sur le moment. Elle partage cependant sa pensée d’abord avec son père qui éclate de rire dans le couloir et se plaque une main sur la bouche en croisant deux dignitaires un peu offusqués, puis avec Grâce qui sourit avec douceur et lui explique que le prince est seulement un peu fripé après avoir passé un certain nombre de mois dans une rose.

Juste reste dubitative. Brave lui assure que tous les bébés sont laids, en prévention des fées qui pourraient les voler s’ils étaient trop beaux. Stoïque marmonne qu’il n’y connait rien. Harmonie se contente de l’embrasser en lui disant qu’elle est adorable. Le mystère demeure.

Trois mois s’écoulent. Tout le royaume est en liesse. La Reine décide d’organiser un grand banquet et fait venir des musiciens, des acrobates, des jongleurs. Les cuisines s’affairent pour préparer des mets délicieux. Grâce est souvent fatiguée et malade, ces derniers temps, mais elle rassemble des tas de fleurs pour décorer le Grand Hall où la fête aura lieu. Son mari, le chasseur Vaillant que Juste aime bien aussi, a été chargé de rapporter la pièce maîtresse du banquet. Il ne veut rien dire sur le gibier qu’il a choisi et c’est le grand jeu des Gardes d’essayer de deviner ce qui trônera en plat de résistance sur les longues tables qu’on a installées.

Le jour J, Cyan se met en grand uniforme. Il lustre son crâne rasé jusqu’à ce que celui-ci brille comme un sou neuf, poli la boucle en laiton de sa ceinture, noue soigneusement son foulard autour de son cou et cire ses bottes. Juste trouve qu’il est le plus magnifique de tous quand ils s’alignent pour répéter la parade.

Grâce est en forme ce matin-là : elle rayonne et sa main glisse de temps à autre vers son tablier, furtivement. Juste se demande quelle sorte de surprise elle prépare de son côté : elle a vaguement entendu que la fleuriste comptait annoncer à Vaillant quelque chose, quand elle est entrée à l’improviste dans la salle où l’on a déposé tous les cadeaux du prince. La Reine semble être la seule au courant de ce secret : les deux femmes se serraient dans les bras l’une l’autre. Elles ont sursauté en entendant la porte, puis souri ensemble en voyant que c'était la petite fille. Juste est curieuse, mais sage : elle n’a rien demandé, mais apprécié le double câlin auquel elle a eu droit.

Dans le Grand Hall, Harmonie installe les derniers chandeliers sur les tables et surveille les servantes qui suspendent les guirlandes. Juste se faufile sous les tables, gagnée par l’excitation générale. Elle se hisse sur la pointe des pieds pour regarder dans le berceau au-dessus duquel Régent est penché d’un air béat, et constate que Novice s’améliore, mais n’est toujours pas ce chérubin que l’on vante tant dans les communs. Il a le nez froncé, les poings serrés, et fait des bulles.

- Il ressemble tellement à sa mère… s'extasie le Roi.

Cyan, qui est debout à côté, se dépêche d’attraper sa fille et de la bâillonner avant qu’elle ne proteste que rien n’est moins vrai. Juste se tortille pour qu’il la repose par terre. Elle fait rouler ses yeux en voyant que son père rit silencieusement…

… et c’est le dernier souvenir heureux qu’elle aura de lui.

Régent se penche pour prendre son rejeton dans ses bras. Des exclamations retentissent de l’autre côté de la pièce à ce moment-là. Un cri terrifié s’élève, suivi d’un son terrible, une espèce de grondement qui glace Juste jusqu’aux os. Elle tourne la tête et n’a que le temps de voir une gigantesque flamme qui remplit le Hall, car au même instant, quelqu’un la saisit, saute par-dessus une table et roule sur les dalles avec elle. Sa tête heurte le bord d’un banc et le monde s’obscurcit. Mais juste avant qu’elle ne sombre, elle aperçoit, flou et penché comme si elle le voyait en s’enfonçant dans un étang rougeoyant, son père qui se précipite pour faire un rempart de son corps au Roi qui tient le prince dans ses bras. La flamme grandit, éblouissante, ses yeux se ferment avant qu’elle ne puisse crier et elle perd conscience.

 

oOoOoOo

 

Quand elle revient à elle, Juste sent en premier la dalle si froide sous sa joue. Puis l’eau qui trempe ses vêtements. Puis le sang qui palpite douloureusement à l’arrière de sa tête, là où elle s’est cognée. Puis le bras lourd de Stoïque qui pèse sur elle.

Le Garde est étendu à côté d’elle. Son armure qui a pris le plus gros de la bourrasque de feu a noirci. Sa barbe et ses cheveux sont étrangement frisottés par endroits.

Juste se lève en titubant. Sa gorge lui fait mal. Ses yeux piquent. Il y a de la fumée partout, des flaques et une horrible odeur qu’elle ne reconnaît pas.

- Papa ? croasse-t-elle.

Sa voix résonne dans le silence à peine troublé par quelques gémissements étouffés.

- Papa !

Elle n’y voit rien. Les chandeliers gisent au sol, avec les nappes qui traînent et les plats renversés. Des fleurs s’écrasent sous ses pas hésitants.

- Grâce ? Brave ?

Derrière elle, Stoïque se redresse péniblement. Il s’appuie sur le banc renversé pour se lever, serre les dents. Son regard enveloppe la scène et il pâlit.

- Juste, appelle-t-il. “Reviens ici.”

Lui aussi a une voix enrouée.

La petite fille secoue la tête, les lèvres pincées, et elle se hausse sur la pointe des pieds, essayant de distinguer quelque chose dans cette brume grise et épaisse.

Le dais écarlate au-dessus des trônes s’est déchiré et pend en lambeaux. Une masse noire et bosselée gît proche de la cheminée, comme l’ombre d’un monstre qui dort.

Le berceau de Novice est renversé. Juste aperçoit le bout du manteau du Roi et elle se dépêche, enjambe des décombres et des gens qui ne bougent pas, malgré la voix pressante de Stoïque derrière elle… et s’arrête.

Son cœur bat si fort dans sa poitrine qu’elle a l’impression qu’il va s’en échapper. 

Régent est penché, dévasté de chagrin, sur la Reine qui semble dormir, sa robe cramoisie déployée autour d’elle. Dans ses bras, le Roi tient toujours le petit prince qui pleure, un étrange son désincarné dans le silence du Grand Hall dévasté.

A quelques pas d’eux, Cyan est couché sur le côté, le visage pâle, les yeux clos. Juste s’approche lentement de lui, terrifiée.

- Papa ? articule-t-elle d’une voix qui s’entend à peine.

Son père ne répond pas. Elle s’agenouille – ses jambes ne la portent plus, de toute façon – tend une main tremblante, touche son épaule. Il ne réagit pas.

- Réveille-toi, papa, balbutie-t-elle, la gorge obstruée.

Elle crispe ses doigts sur sa manche, tire un peu. Un sanglot l’étrangle.

- Allez, papa, réveille-toi, supplie-t-elle.

Ses larmes l’aveuglent. Elle les chasse d’un revers de poignet rageur, se rapproche encore en raclant ses genoux sur les dalles humides, secoue son père.

- Papa, s’il te plaît…

Une main se pose sur son épaule. Elle relève la tête en hoquetant, croise le regard profondément triste de Stoïque.

- Non, bégaie-t-elle.

Elle ne sait même pas à quoi elle répond. 

- Viens, murmure le Garde. 

- Pas si vite, souffle une voix et le cœur de Juste fait un nouveau bond, si fort et si douloureux qu’il lui semble qu’elle va avoir un bleu.

- PAPA !

Cyan a ouvert péniblement les yeux.

- Le Roi ? souffle-t-il.

- Il est en vie, répond Stoïque doucement. “Grâce à toi.”

Cyan sourit. Il n’essaie pas de bouger, contemple seulement sa fille qui sanglote en lui tenant la main.

- Juste, dit-il. “Ne pleure pas. Écoute-moi…”

Son regard arrête le Garde qui faisait un mouvement pour aller chercher du secours. Il lutte pour respirer, chaque mot semble lui coûter, mais son visage reste paisible quand il s’adresse à sa fille.

- Tu te rappelles… ce que j’ai dit… quand nous sommes arrivés ?

- Oui, gémit la petite fille. “Qu’on doit faire le mieux avec ce qu’on a dans notre main et qu’on est plus fort quand on s’aide avec les autres gens.”

Ses petits doigts serrent très fort la grande paume de son père.

- Stoïque va nous aider, hein, Stoïque ? Après moi, je l’aiderais aussi et ce sera bien, hein, papa ?

Cyan tousse et tout son corps se crispe de douleur. Il ferme les yeux un moment, au grand désespoir de Juste, puis les rouvre, sourit faiblement.

- Tu es intelligente… et forte… et courageuse, je le sais…  et je sais que tu t’en souviendras… Juste…même quand on a tout perdu… même quand on doit se séparer… même quand tout semble noir… rappelle-toi : ce n’est pas fini… 

Il s’interrompt encore, détourne la tête pour tousser encore et cracher quelque chose sans que l’enfant ne le voie. Stoïque a ébauché un geste qu’il n’a pas achevé. Son bras entoure la petite fille qui attend, frémissante.

Cyan rouvre encore les yeux.

- Juste. Écoute-moi. Tant qu’il te reste un souffle de vie… souviens-toi que cela vaut la peine de se lever… d’essayer… 

Sa voix haletante faiblit de plus en plus. Ses paupières se ferment.

- Protège ce royaume, Juste… sers ce Roi… N’oublie pas ce qu’on a reçu…  Protège cet espoir…

Juste hoche la tête, la gorge trop nouée pour réussir à parler. Les doigts de son père effleurent sa joue, ses lèvres. Un sourire s’esquisse sur son visage, puis il soupire et ne bouge plus.

- Papa ? balbutie la petite fille.

Stoïque passe sa grande main sur le visage de l'exilé de Tulfreine et lui ferme les yeux.

- Il est parti, dit-il très doucement. “Viens, Juste. Tu ne peux pas rester là.”

La petite fille reste figée, livide. Elle contemple ses mains vides, les yeux dilatés.

Stoïque se relève péniblement, un bras en soutien sous ses côtes douloureuses. Il s'en va. Puis revient – une heure ou quelques minutes plus tard, Juste n'en sait rien, elle n'a pas bougé – et s'accroupit à côté de la petite fille.

Il tient le bébé prince, enveloppé dans un grand bout de dais écarlate.

- Viens, Juste, répète-t-il.

Elle fait non de la tête, mais elle obéit, se laisse entraîner. Les sons lui parviennent comme à travers du coton, comme si elle était restée sous l'eau. Elle ne gardera que peu de souvenirs de ce qui se passe ensuite, à peine quelques bribes : le mouvement comme une aile que fait le drap blanc quand on en recouvre le corps de son père, l'éclat mauve du regard qui se coule, furtif et bref, dans la pièce où elle veille à côté du couffin dans lequel on a déposé Novice, le rire amer glaçant qui s'éloigne dans le couloir.

Les mains crispées sur son petit bâton, elle reste campée dans la pièce où Harmonie les a installés, décidée à ne pas s'endormir, à tenir sa promesse.

- Moi, je protège le royaume.

Le soir tombe, la nuit l'enveloppe, puis l'aube perce à travers la fenêtre. Quand Stoïque revient, Juste a des cernes si larges qu'ils lui mangent la moitié du visage, mais elle ne pleure pas. Il la détache doucement de son bâton, la prend dans ses bras et la porte jusqu'au dortoir que les Gardes partagent.

- Dors, dit-il en la couvrant d'une couverture et en déposant à côté d'elle un foulard bleu froissé dont le nœud est carré.

Juste obéit. Le nez enfoui dans le bout de tissu qui sent comme son père, elle sombre dans un sommeil sans rêves dont elle ne s'éveille que douze heures plus tard.

- Mange, dit Stoïque quand elle arrive dans le réfectoire.

Il a l'air moins grand que d'habitude. La fatigue a creusé des plis aux coins de ses yeux, un bandage gonfle sa chemise, mais sa voix est toujours aussi tranquille. 

Juste ne demande pas où est son père. Elle grimpe sur le banc, prend sa cuillère et mange, très droite, même si ses pieds ne touchent pas le sol sous la table.

Autour de son cou, elle a passé le foulard de Cyan, sans en défaire le nœud.

- Viens, dit ensuite Stoïque. "Nous avons du travail."

Juste se laisse glisser du banc et elle prend le bâton qu'il lui tend. Il hésite un instant, puis corrige la façon dont elle le tient, et sort de la salle. Elle le suit, en cadence, le menton levé bien haut, le visage très sérieux. 

Harmonie les croise, les bras chargés de linge maculé d'auréoles rougeâtres. Elle ouvre la bouche comme pour dire quelque chose, puis se ravise, se contente de poser sa corbeille et d'attirer Juste vers elle, le temps de lui refaire ses tresses.

Il y a effectivement du travail dans le château. Régent a ordonné que la Salle du Banquet soit murée. Les blessés ont tous été évacués et les morts sont alignés dans la crypte, veillés par des bougies, mais il faut déblayer les décombres, charrier des gravats, récupérer les objets qui n'ont pas été détruits et les nettoyer : chandeliers, assiettes, vasques, etc.

Juste suit Stoïque, petite figure pâle et résolue, et elle aide partout où elle le peut : elle se faufile dans les trous, elle marche en équilibre sur des poutres, elle brosse et polit des objets en bronze. Parfois, quelqu'un retient Stoïque, lui chuchote un mot, mais il secoue la tête.

On la laisse faire, on ne pose pas de questions. Les jours passent. Les funérailles de la Reine ont lieu sous une pluie battante. Les Gardes enterrent leurs camarades sans fracas, sans éclat. Les villageois accompagnent silencieusement Grâce jusqu’au sommet de la colline, sous l'arbre où Vaillant avait gravé leurs initiales, à l’endroit où il dort désormais pour toujours.

Le Roi s'en va. Il part pour la chasse aux dragons, sombre et farouche, avec une armée redoutable et des provisions pour plusieurs mois.

Brave reprend finalement conscience, trop tard pour accompagner son souverain. Les mois s'écoulent. Juste continue à suivre Stoïque partout. Ils vont passer leurs jours de congés à la ferme de Tendre, font un saut par chez Grâce le soir en rentrant de leur ronde, surveillent la convalescence de l’homme-lige, aident Harmonie à gérer les nombreuses demandes au château.

Le ventre de la fleuriste s'arrondit et, à l’automne, elle donne naissance à une petite fille qu'elle appelle Fidèle. Juste contemple très sérieusement ce bébé – qui est étrangement plus mignon que Novice maintenant qu'elle a 'presque huit ans' – et elle décide qu'elle peut partager Grâce avec elle, et qu'il est aussi de son devoir de veiller sur cette orpheline. Stoïque approuve. Harmonie lui dit qu'elle a aussi le droit de s'amuser. Grâce la serre dans ses bras en essuyant ses larmes.

Brave sourit : "ton père sera fier de toi", dit-il.

Juste sait que la formulation de la phrase est fausse, mais elle ne peut s'empêcher de se la répéter comme une promesse.

Les années passent. Le Roi reste absent. Novice grandit, Fidèle aussi. La peine qui enserre le cœur de Juste et l'empêche parfois de respirer, cette douleur qui ne s'éloigne que lorsqu'elle s'astreint à être le meilleur des soldats, s'apaise peu à peu. Un jour, sur les terrasses du château, en regardant Brave faire l'idiot avec le petit prince, elle s'aperçoit qu'elle est en train de rire.

Le matin, quand elle regarde le soleil se lever sur le cirque de montagnes, la brise se glisse dans son cou et fait voleter les pans du foulard bleu des Gardes qu'elle mérite désormais amplement. Elle refait seule ses tresses chaque matin devant la glace dans le dortoir des servantes, où Stoïque l'a envoyée vivre quand elle a eu treize ans. Elle est devenue plus grande qu'Harmonie et s'avoue rarement vaincue en combat singulier.

Le Roi a fini par revenir. Novice et Fidèle font des bêtises. Brave s’appelle Bien-Brave, à présent : il déclame de la poésie à des moments indus et se perd parfois dans le château qu'il connaît pourtant par cœur. Stoïque ne change pas, il reste ce géant tranquille, solide comme un roc. Grâce s’est remise à sourire.

L’année des seize ans de Juste, Régent voyage jusqu’en Ferdulin avec son fils. Bien-Brave les accompagne comme d’habitude, mais Juste est surprise quand elle apprend qu’elle a été désignée pour servir de protection rapprochée avec Stoïque. 

- J’avais confiance en ton père, lui dit le Roi quand elle se présente au rapport. “Et je te vois, Juste. Je sais que tu me sers fidèlement. Novice et moi serons entre de bonnes mains pendant ce voyage, je le sais.”

Elle hoche lentement la tête, puis se reprend et salue énergiquement. Les mots la suivent dans le couloir comme un écho : “ Entre de bonnes mains .” Elle se montrera à la hauteur, elle se le promet.

Le périple jusqu’à la contrée d’origine de la Reine est long, pénible et dangereux. C’est l’hiver et il y a de la neige. Mais la destination en vaut la peine : Juste est émerveillée par les reflets brillants que jette le fleuve gelé qui s’entrelace avec les tours d’argent de la capitale ferdulinoise.

La mer est toute proche : elle ne l’a jamais vue et elle rêve d’aller y tremper ses pieds. Il y a tant de choses inconnues, nouvelles, passionnantes, dans la ville, mais elle n’a que très peu de temps libre : elle se contente de jeter un regard d’envie sur les étals colorés en suivant la procession royale, puis se dépêche de rattraper Novice qui joue à cache-cache avec ses cousins et se préoccupe fort peu de son statut ou de sa sécurité. 

Le dernier soir, un grand bal est donné pour rappeler que les deux pays sont unis, malgré la tragédie. Novice se montre insupportable pendant tout le temps où on l’habille, puis il se calme subitement, quand sa grand-mère l’amène dans la Grande Salle devant un portrait de Judith peint peu de temps avant son départ pour Creux-des-monts.

Juste trouve cette fois que le Roi a raison : le prince ressemble effectivement à sa mère… Perdue dans ses pensées, elle reste devant le tableau même après que Novice et sa grand-mère soient retournés vers le buffet.

Harmonie serait si heureuse si elle pouvait être ici… elle raconte souvent des souvenirs de son enfance à Caerden, de ses premiers jours au service de la jeune Reine… Judith est si belle, sur le portrait, avec ses longs cheveux d’or… elle a le même âge que Juste, mais Juste doute qu’elle-même aurait cette élégance dans une robe de velours semblable… mais peut-être qu’elle pourrait en essayer une… Harmonie a dit qu’elle avait gardé celle qui…

Les voix moqueuses, à peine chuchotées, qui gloussent dans son dos la tirent de ses rêveries.

- Tu as vu cette fille ?

- Ce n’est pas une fille, tu l’as bien regardée ? C’est un garde !

- Non, c’est un sac ! Comment est-ce qu’on peut être aussi mal fagotée…

- Mais t’as vu ces cheveux

- Comment est-ce qu’elle fait pour sortir de chez elle ? 

- Ah, je ne pourrais jamais être comme ça…

Juste ne comprend pas tout de suite qu’on parle d’elle – c’est seulement quand elle tourne la tête et qu’elle voit le groupe de jeunes demoiselles en robes de soie qui s’éparpille comme un essaim qu’une vague cuisante lui brûle soudain la nuque.

Elle baisse les yeux, tâte sa cuirasse de cuir pourtant sanglée impeccablement, vérifie le foulard bleu dont elle a refait le nœud carré avec soin ce matin, touche le bout de ses tresses. Ses cheveux sont propres, ses bottes cirées.

Qu’est-ce qui ne va pas ?

Quelque chose gonfle au fond de sa gorge et elle ne sait pas pourquoi. Elle cherche un miroir, soudain fébrile, va se planter devant, redresse le menton, cale son bâton sur son épaule… et réalise soudain à quel point elle est différente de ces filles qui la regardaient avec dédain.

C’est un garde, oui, qu’il y a en face d’elle. Une jeune recrue dont les muscles souples sont entraînés à se battre, dont le visage est habitué à ne pas trahir la moindre émotion, dont l'uniforme est pratique et fonctionnel.

Pas une de ces filles fines et froufoutantes et gracieuses, avec leurs boucles, leurs poudres et leurs volants.

Et pour la première fois de sa vie, c’est important. Pour la première fois de sa vie, elle se demande si c’est ce que l’on pense d’elle, tout le temps : qu’elle n’est “qu’un garde”, sans raffinement, sans personnalité – sans intérêt.

La boule dans sa gorge est devenue trop énorme pour qu’elle l’avale, aussi elle baisse les yeux quand elle vient se placer à côté de Stoïque le long des murs pour surveiller le bal.

- Qu’est-ce que tu as ? souffle-t-il. “Tu t’es fait mal ?”

Elle fait signe que non lentement, à leur façon quasi invisible et s’efforce de fixer Régent, mais ses yeux se brouillent malgré elle. Elle change de position, se campe un peu mieux, réussit à dissimuler le reniflement qui lui a échappé, cligne des yeux désespérément dans l’espoir que les stupides larmes qui menacent de lui échapper se dissipent.

- Juste ? T’es malade ?

Elle toussote.

- Chut. On est en service, siffle-t-elle.

Le grognement qui échappe à Stoïque ressemble au bruit qu’il fait quand elle lui met un bon coup dans l'estomac pendant l’entrainement. Juste l’ignore et promène son regard sur la salle, à la recherche de ce garnement de Novice.

Ah, il est là-bas, avec ses cousins, en train de gober un de ces trucs roses délicats que mangent les gens nobles par ici - qu’est-ce que c’est, déjà ? Ah oui, des écrevisses. Bien-Brave lui a fait goûter : Juste trouve ça dégoûtant.

Elle se racle la gorge et réfléchit s’il faut qu’elle envisage d’intervenir : ils repartent dans deux jours, il vaudrait mieux que le prince ne se rende pas malade avec ces nourritures exotiques.

Les musiciens accordent leurs instruments. Les danseurs se mettent en place : Novice s’incline devant une fillette à peine plus âgée que Fidèle, dont les cheveux sont retenus par un filet de perles qui brillent de mille feux. Régent invite sa belle-mère. Des dames viennent se placer avec leurs cavaliers, leurs longues robes glissant sur le sol. Les filles de tout à l’heure se pâment et s’éventent dans un coin de la salle.

Juste a l’impression qu’elles n’arrêtent pas de la regarder et de chuchoter. La soirée est un supplice. Quand elle se termine enfin et qu’ils ont raccompagné le Roi et son fils jusqu’à leurs appartements, Juste s’esquive avant que Stoïque ne puisse recommencer avec ses questions.

Elle abandonne son bâton en bas à la Salle des Gardes, où une autre fête a lieu, arrosée de bière et de gros rires bruyants, et monte sur les terrasses.

La nuit est glaciale. Les étoiles sont très haut au-dessus d’elle. La mer semble plus proche, sombre et moirée au-delà des toits gelés qui brillent dans l’obscurité. La brise lui porte l’odeur du sel, de la neige, d’un autre monde, et sa caresse froide est la bienvenue sur les joues brûlantes de Juste.

Elle s’assoit sur la balustrade de marbre, s’efforce de calmer son cœur.

Pourquoi est-ce si important ? Pourquoi s’est-elle sentie blessée ? Humiliée ? Ne fait-elle pas honneur à sa promesse, à son Roi ? Pourquoi l’avis ridicule de ces filles qu’elle ne connaît pas et qui ne savent rien d’elle a-t-il soudain tant de poids ?

Sa main se crispe sur le nœud carré de son foulard.

Si seulement son père était là… s’il pouvait lui dire… 

Une main large et familière se pose sur son épaule, la presse un instant. 

- Qu’est-ce que tu fais là toute seule ?

Stoïque s’accoude sur la balustrade à sa droite et gratte pensivement sa barbe. Son haleine forme un petit nuage clair dans la pénombre.

- Rien, grogne Juste.

- Rien, ça ne fait pas froncer les sourcils de cette façon, dit joyeusement Brave en s’adossant à sa gauche.

Elle sursaute et manque tomber de son perchoir. Ils tendent tous les deux la main en même temps et l’attrapent par un bras.

Elle est reconnaissante, mais fait rouler ses yeux, juste pour le principe.

- Vous n’avez pas une fête à faire en bas ?

- Quelle fête ? dit gaiement Brave, tandis que Stoïque hausse les épaules avec un “hm”. 

Juste soupire.

Ils restent comme ça, silencieux, pendant que le château s’endort peu à peu. Les fenêtres s’éteignent. La terrasse plongée dans la pénombre se met à scintiller doucement, piquetée de givre, quand la lune se lève derrière la plus haute tour. Le long du fleuve noir et lisse, très loin tout en bas, quelqu’un marche avec une lanterne : on ne voit qu’une petite lumière dorée qui se balance.

- C’est beau, Ferdulin, dit Brave au bout d’un moment, avec un bâillement.

- Frisquet, quand même, commente Stoïque.

Des larmes sont montées aux yeux de Juste, mais elle refuse de s’avouer vaincue. Les poings serrés, elle fixe ses pieds qui se balancent dans le vide au-dessus des jardins royaux.

- Je serai quand même content de rentrer au bercail, reprend Bien-Brave. “Novice commence à parler comme ces petits freluquets. On est bien mieux à Creux-des-monts, loin de tout ce faste.”

Stoïque rigole, à sa façon tranquille.

- Il n’y a pas si longtemps, c’est toi qui te plaignais que nous n’étions ‘pas à la page dans notre royaume campagnard’...

- Je n’ai jamais… commence l’homme-lige, mais Juste le coupe, dans un souffle.

- Pourquoi ? Pourquoi c’est important, qu’on soit comme eux ?

Les deux hommes échangent un regard que l’adolescente ne voit pas. Frémissante, elle triture le nœud carré à son foulard.

- Est-ce que c’est grave ? On ne peut pas être… seulement… nous ?

Sa voix s’enroue.

- Est-ce que… qu’on est bizarre ? Est-ce que… je… suis bizarre ?

Stoïque fronce les sourcils. Bien-Brave se redresse, met les poings sur ses hanches.

- Bizarre ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Qu’est-ce qu’elles t’ont dit, ces gamines ? demande-t-il avec autorité. “Ah, je le savais. Mais ça ne va pas se passer comme ça ! Il n’est pas question qu’on se laisse faire par ces bordemériens, je ne l’autoriserais pas…”

Il part vers le château sans attendre, en parlant tout seul et en agitant les bras. Stoïque soupire avec résignation. Juste laisse échapper un pauvre petit rire.

- Elles ne m’ont rien fait, bredouille-t-elle. “C’est seulement que…”

Sa gorge est à nouveau nouée et elle ne sait pas comment expliquer ce qu’elle ressent.

- Elles ont dit que j’étais… j’étais pas… que je ne ressemblais pas à une fille.

Les mots sont à peine sortis de sa bouche qu’elle les regrette. Stoïque ne va pas comprendre : du matin au soir, il ne fait jamais que son devoir, sans jamais douter de lui-même.  Que va-t-il penser d'elle ? Il va être déçu, penser qu'elle n'est pas digne d'être un soldat…

Et il aura raison ! Faire son devoir, progresser, servir… n'est-ce pas plus important ?

Pourquoi ces mots lui ont-ils fait si mal ? Qu’est-ce qui ne va pas chez elle ?

Stoïque toussote, comme quand elle doit remarquer quelque chose pendant l'entraînement. L’adolescente relève la tête en se mordant les lèvres, furieuse de sentir les larmes qui coulent sur son visage, et regarde le géant.

- Ce que pensent les gens qui ne te connaissent pas n’a pas d’importance, dit-il avec lenteur, mais fermeté. “Tu es quelqu'un qui compte, à Creux-des-monts. Peu de filles de ton âge seraient capables d’accomplir la moitié des choses que tu fais, tu sais. Tu es l’une des nôtres, dans la Garde. Tu es une belle jeune femme intelligente, courageuse, loyale et… et je suis fier de toi.”

Dans le silence, Juste absorbe les mots, ces mots si précieux que personne ne lui dit, dont on pense qu’elle les comprend sans qu’il y ait besoin de les mentionner…

“Je te vois. J’ai confiance en toi, Juste.”

“Tu es l’une des nôtres.”

“Je suis fier de toi.”

Son père n’est plus là, mais elle n’est pas toute seule.

Elle avale sa salive avec difficulté, la main serrée sur son foulard.

- Je ne savais pas, bafouille-t-elle enfin.

- Et ben maintenant, tu sais, dit Stoïque gentiment. "Alors ne l'oublie pas."

Il lui effleure le bout du nez d'une pichenette, ce qui la fait loucher. Juste renifle bruyamment. Un petit rire se fraye un passage à travers ses larmes, avec un son mouillé et fragile. Stoïque lui tend un mouchoir, dans lequel elle se mouche trois ou quatre fois pendant qu'il contemple la nuit - plus exactement, qu'il essuie discrètement ses yeux que “le vent” a rendus humides - puis il se redresse.

Juste saute de la balustrade et salue avec fierté, malgré son nez rougi et ses yeux gonflés. Stoïque sourit.

- Allez, viens, dit-il. "Une longue journée nous attend demain et il faut qu'on retrouve Bien-Brave avant d'aller se coucher."

L'adolescente acquiesce avec un soupir dramatique. Elle suit le géant en partageant son rire. L'homme-lige s'est endormi sur une banquette dans la Salle du Banquet, à deux pas. Ils le secouent et le ramènent aux appartements du prince, et ils ne parlent plus de la discussion qui a eu lieu sur la terrasse.

Le lendemain, Régent et sa suite reprennent le chemin de Creux-des-monts. Emmitouflé dans son manteau bordé d’hermine, Novice se retourne pour regarder le château où est née sa mère jusqu'à ce que les flèches d'argent et les étangs brillants s'effacent dans la danse des flocons.

Le ciel est bas et chargé. Un blizzard se lève le deuxième jour du voyage et ne cesse jamais vraiment de les poursuivre. Il fait un froid glacial et on y voit à peine. Ce que Juste redoute finit par arriver : à peu de distance du Passage aux Œufs, une troupe de bandits leur tombe dessus, profitant du couvert de la neige. L'adolescente se bat férocement : ce n'est pas la première fois qu'elle affronte des malfrats – les Gardes sont régulièrement pris dans des escarmouches quand ils patrouillent près de la frontière – mais son instinct lui souffle que ces maraudeurs-là savent très bien qui ils ont attaqué. Un cri retentit dans la gorge étroite où résonne le fracas des armes et, quand elle tourne la tête, elle voit Stoïque s'interposer entre Bien-Brave et l'un des bandits. 

Une gerbe de sang éclabousse la neige et le géant tombe. Juste pousse un hurlement et bondit, laissant le Roi sous la protection du capitaine. Elle se fraie un passage jusqu'à son mentor en maniant comme un tourbillon à la fois son bâton et son épée.

Le prince est derrière l'homme-lige, mais celui-ci semble complètement égaré.

S'il est arrivé quelque chose à Stoïque à cause de Bien-Brave… si… si…

Elle ne lui pardonnera jamais.

La bataille s'achève, les derniers bandits s'enfuient. Les mâchoires contractées, Juste relève Stoïque après avoir vérifié que Novice était indemne et repoussé Bien-Brave qui bredouille des excuses qu'elle ne veut pas écouter.

Elle entend vaguement derrière elle Régent qui parle à son fils et qui interroge l'homme-lige, mais elle s'en préoccupe peu. Ses mains pressent son foulard sur l'épaule lacérée de Stoïque. Il perd beaucoup de sang et son visage crispé est livide. Sa poitrine se soulève de façon erratique, ses yeux sont clos.

Discipline. Efficacité. Obéissance. Courage. Discipline. Discipline… discipline…

Un gémissement lui échappe. Elle écrase ses larmes sous ses paupières, suppliante, désespérée.

Ne meurs pas. S'il te plaît, ne meurs pas toi aussi.

Quelque chose touche sa joue et elle rouvre les yeux.

- ça va aller, souffle Stoïque en laissant retomber sa main. "Je te le promets." 

 Le chirurgien du Roi l’écarte et prend le relais. La neige continue à tomber et recouvre peu à peu le sang répandu sur les pierres. Environnée d’un milliard de flocons, Juste contemple ses doigts rouges et elle tremble.

Plus forte. Elle doit devenir plus forte.

La pensée ne la quitte pas, même après qu’ils soient rentrés sains et saufs à Creux-de-monts. Pendant les longs mois de la convalescence de Stoïque, elle s'entraîne du matin au soir, elle ne s’accorde pas un instant de repos.

Elle refuse aussi de s’adresser à Bien-Brave à part pour les choses les plus élémentaires. Elle mange à part des autres au réfectoire, elle surveille les nouvelles recrues d’un œil de lynx. Elle monte la garde, seule sur les remparts.

Grâce s’inquiète pour elle, mais Juste se dérobe. 

Qu’importe ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent. Elle ne se laissera plus avoir. Les gens qui sont bons pour elle sont blessés dès qu’elle s’affaiblit. Elle ne laissera pas cela se reproduire.

Stoïque reprend enfin du service : il lui restera une gêne dans l’épaule les jours où la température chute, mais autrement, il est en pleine forme - et la nouvelle attitude de la jeune garde ne lui plaît pas du tout.

Il essaie de lui parler, d’arranger d’autres discussions comme celle sur la terrasse à Ferdulin, mais toutes ses tentatives échouent.

Bien-Brave traîne sa peine comme un chien battu - quand il s’en rappelle. Juste le déteste parce qu’il peut oublier et se déteste de lui en vouloir de cela alors qu’il n’y peut rien.

L’été revient. Novice et Fidèle laissent tomber une demi-douzaine de savons dans la fontaine sur la Place du marché et Creux-des-monts se remplit d’un nuage de bulles pendant des jours et des jours. C’est féérique, mais les deux coupables sont punis sévèrement.

Violette, la marchande de savons, tombe d’accord pour une fois avec Tendre, le boucher, sur le fait qu’ils sont deux garnements. Harmonie fait ses lessives à la fontaine en bavardant avec Marraine, son amie d’enfance qui est revenue vivre à Ceux-des-monts. 

Juste évite prudemment cette femme : elle a vécu longtemps à Tulfreine et elle a peut-être assisté, il y a des années, au jugement et à la condamnation de Cyan…

Grâce ne dit rien, mais quelques fois, quand Juste vient la saluer au marché, elle esquisse un mouvement, puis se ravise, et une ombre passe sur son visage.

Un matin, alors que le soleil inonde la plaine verdoyante et que des abeilles bourdonnent allègrement dans les roses qui s’entrelacent sur les Tours, Juste entend quelqu’un monter les escaliers en spirale qui mènent à la plus haute échauguette. Persuadée que c’est un autre garde, elle ne bouge pas, reste calée confortablement sur le rebord de pierre, les paupières mi-closes, à savourer le rayon doré qui passe par la meurtrière et lui chatouille agréablement la joue.

- Bonjour Juste, dit la voix profonde du Roi.

Elle sursaute, en lâche son bâton qui dégringole avec un grand bruit, se rue sur ses pieds. Régent sourit. Il lève la main pour indiquer qu’elle peut se détendre, s’appuie contre le mur et se penche légèrement pour contempler le paysage.

- C’est beau, murmure-t-il.

Juste réfléchit à ce qui serait approprié de dire. Comme elle ne trouve rien, elle reste muette.

- Ce paysage m’a manqué, pendant toutes ces années… continue pensivement le souverain. 

De profil, il ressemble à Novice, même avec sa barbe noire. Enfin, Novice lui ressemble, plutôt. Ses traits ne sont pas aussi durs que ce qu’elle avait retenu. Ou peut-être est-ce juste parce qu’il n’est pas avec son armée ou en train de donner audience. On dirait… un homme ordinaire… il y a même de petites pattes de vieillesse ou de tristesse au coin de ses yeux.

Juste se carre sur ses pieds et s’efforce de vider sa tête de ces pensées très inappropriées pour un garde.

Régent laisse échapper un soupir.

- Je venais souvent ici, avec Judith, dit-il avec un sourire dans lequel il y a l’infinie douceur d’un souvenir et un chagrin encore plus grand. “Elle aimait beaucoup ce point de vue… elle disait qu’il n’y avait que d’ici qu’on pouvait voir Creux-des-monts avec la même orientation que sur la carte de Ferdulin…”

Juste replace rapidement les points cardinaux dans sa tête et elle hoche la tête machinalement : la Reine n’avait pas tort. 

- J’aimerais qu’elle puisse voir Novice à présent, continue le Roi à mi-voix. “J’aimerais qu’elle soit là pour s’exaspérer des bêtises qu’il invente… pour parler avec lui de poésie et de géographie…”

Juste s’efforce de se tenir bien droite et de ne pas montrer qu’elle a entendu le craquement dans la voix de son souverain.

Le rayon de soleil continue à grandir. Des particules de poussière dansent comme de minuscules insectes dans la lumière dorée qui remplit l’échauguette. Par la meurtrière, on entend les bruits du château qui s’éveille : des conversations de serviteurs sous les arcades en bas dans la cour, les cuisines qui s’activent, des fenêtres qui s’ouvrent. Au-delà des remparts, le village prend vie aussi. La laitière passe en appelant de sa voix claire ; le guet rentre, sa lanterne sur l’épaule. Une femme secoue un drap à son balcon, un chien s’étire en baillant. Plus loin, dans la campagne, des moutons bêlent en se pressant contre leur clôture. Un coq recommence à chanter, perché sur un tas de fumier. Dans le ciel, deux hirondelles voltigent, le bec rempli, et leurs petits les appellent sous un toit.

La cloche du beffroi sonne. Les gardes sur les remparts font la relève.

Juste ne bouge pas.

Régent sourit en contemplant son peuple et son royaume.

- C’est bien, murmure-t-il. “C’est ici que je dois être.”

Ses yeux se lèvent soudain et fixent, perçants, la jeune garde.

- Ne fais pas la même erreur que moi, Juste, dit-il avec gravité. “Ne gaspille pas de temps. Vis. Apprécie les moments que tu partages avec les gens que tu aimes. Pardonne. Excuse-toi. Recommence. Espère.”

Elle a l’impression qu’il peut voir jusqu’au plus profond de son âme.

- La culpabilité est une gangrène, Juste. Ne la laisse pas s’étendre jusqu’à ce qu’elle dévore tous tes instants.

L’adolescente se raidit. Il y a tellement de choses qu’elle voudrait répondre, crier - mais elle ne sait pas par où commencer et puis… on ne peut pas parler à coeur ouvert avec le Roi, ça ne se fait pas.

- Ne laisse pas ce pauvre Stoïque se faire des cheveux blancs si vite, ajoute Régent d’un ton chaleureux, en se levant. “Parle-lui ou… parle avec Grâce, si tu préfères. Elle est de très bon conseil. Mais laisse ce fardeau que tu n’as pas besoin de porter.”

Il fait quelques pas pour repartir par l’escalier, puis s’arrête, marque une hésitation et finit par poser sa main sur l’épaule de la jeune garde.

- J’ai confiance en toi, Juste. Je sais que tu ne négligeras pas ton devoir. Mais prends le temps de t’amuser aussi : tu en as le droit. Ne grandis pas trop vite. 

Juste le salue respectueusement, les yeux baissés. Elle écoute ses pas diminuer dans l’escalier, puis sa voix tonner dans la cour, en bas, quelques instants plus tard : apparemment Novice a inventé une nouvelle bêtise.

L’échauguette est remplie de lumière, à présent. Il ne fait plus froid. Son estomac gargouille et ses muscles engourdis réclament leurs étirements matinaux.

Elle s’étire, réfléchit qu’elle a le temps d’aller prendre son petit déjeuner chez Grâce avant l’entraînement et s’autorise un petit sautillement en descendant les marches en spirale.

Le sourire s’installe tout seul sur son visage pendant qu’elle traverse la rue qu’on voit depuis la Tour. 

“Ça va aller. Je te le promets”

“Ne grandis pas trop vite, Juste.”

“Il a dit que nous étions libres, que c’était à nous de décider ce que nous allions faire de la grâce qui nous a été accordée.”

C’est pas gagné, mais elle pense qu’elle commence à comprendre. Personne n’est parfait à Creux-des-monts. Les adultes font des efforts et des erreurs, comme elle. Ils apprennent aussi. Ils regrettent et essaient de réparer. Ils mettent parfois du temps à se relever quand le passé les enchaîne. Ils tentent de protéger les enfants et avancent en faisant de leur mieux pour ménager de la place et du temps pour que chacun puisse rire et se reposer. Ils ont des défauts et ne s’entendent pas toujours entre eux. Ils prennent de mauvaises décisions et luttent contre la culpabilité qui les accable. Ils pleurent. Ils sont égoïstes. Ils aiment, profondément, sans rien retenir.

Juste décide qu’elle veut devenir ce genre d’adulte, elle aussi.

Alors, quand Bien-Brave renverse par mégarde le râtelier sur lequel leurs bâtons sont rangés, un peu plus tard dans la matinée, au lieu de lever les yeux au ciel et de le bousculer en sortant, elle se penche et ramasse la lance de l’homme-lige, la lui tend sans agacement.

Bien-Brave hésite. Puis un large sourire se répand sur son visage.

- Merci, Juste, dit-il joyeusement.

Elle acquiesce avec raideur.

- Contre deux tout à l’heure sur le chemin de ronde ?

Il cligne d’un œil. 

- Je te laisse le choix des armes !

Juste perd ce combat, mais le poids qui s’est levé de son cœur quand elle s’est obligée à être patiente ne revient pas. Transpirante, haletante, elle serre la main de l’homme-lige avec un respect sincère.

- Faudra que tu m’apprennes ce mouvement.

Bien-Brave se lance dans un récit épique avec force effet dramatique, pour le plus grand plaisir de Novice qui est perché sur les créneaux et en oublie la pomme de son goûter. Juste écoute à moitié, avec un soupir irrépressible à certains moments, mais sans se fâcher.

Depuis le balcon des appartements royaux, Stoïque l’observe en souriant.

- Tu avais raison, dit Régent à côté de lui. “Ce sera un excellent lieutenant dans quelques années. Elle est vive et un peu farouche, mais… elle va gagner en maturité. Et un jour, ce sera elle qui nous donnera des leçons, tu verras.”

Juste ne les entend pas, mais elle finit par sentir leur regard sur elle et lève la tête. Le soleil qui rebondit sur les tuiles du donjon l’éblouit et elle ne voit rien, mais à tout hasard, elle se met au garde-à-vous et salue. 

Merci.

 

oOoOoOo

 

Les années passent.

Stoïque épouse Zélée, l’infirmière qui s’est dévouée à son chevet quand il était blessé. Pour leur mariage, Juste porte une robe pour la première fois de sa vie. Harmonie lui peint les paupières avec une poudre bleue que Marraine lui a rapporté de Tulfreine et, quand elle se regarde dans le miroir, l’adolescente rougit, surprise et émerveillée par le reflet auquel elle ne s’attendait pas.

- Tu es très belle, lui dit Grâce avec un sourire plein de fierté, avant de bondir vers la coiffeuse où sa fille répand du fard partout en se barbouillant allègrement.

Stoïque est gauche et raide dans sa chemise amidonnée. Zélée rit gaiement sous sa couronne de fleurs blanches. Quand elle lance son bouquet dans la foule, Fidèle et Novice s’assomment mutuellement en essayant de le rattraper et c’est finalement Sincère, le neveu de Stoïque, qui le ramasse : comme il ne sait pas quoi en faire, il l’offre à Violette, la marchande de savons, que cela amadoue si bien qu’elle se fend d’une phrase de félicitations à l’égard de Tendre.

Juste s’amuse beaucoup. Grâce l'entraîne dans la farandole et elle s’aperçoit qu’elle adore danser. Plusieurs jeunes gens du village, qui d’ordinaire la craignent, s’enhardissent à lui parler et à l’inviter. C’est une très bonne journée, dont elle se souviendra longtemps, même si dès le lendemain elle retrouve quand même avec plaisir sa routine.

Régent lui confie des missions et elle monte en grade peu à peu. Elle est la seule à savoir qu’il veut qu’on garde un œil sur sa cousine qui ne vit plus au château depuis l’incendie. Rebelle - “la vieille princesse”, comme on la surnomme dans les antichambres - s’est installée dans une bicoque en lisière de la Forêt des Soupirs. Elle a également une boutique dans le village, un bric-à-brac d'objets insolites et poussiéreux que Juste inspecte de temps à autre. Quand elle fait son rapport au Roi, il ne dit jamais rien et la jeune garde se demande s’il se méfie de sa cousine ou s’il s’inquiète en fait à son sujet.

Les enfants grandissent et les adultes prennent de l’embonpoint. Stoïque se met à élever des abeilles. Grâce forme un partenariat avec Violette et lui fournit désormais des herbes aromatiques pour les savons qu’elle confectionne. Novice et Fidèle font probablement toujours des bêtises, mais ils sont plus discrets. Sincère tombe amoureux et quitte le village pour devenir l’apprenti d’un marchand-joaillier. Son père et son oncle se font du souci pour lui. Juste les écoute tout en tannant les peaux qui lui serviront à équiper les gardes en surchaussures qui leur permettront de ne pas glisser sur le verglas, cet hiver, dans les escaliers qui mènent au chemin de ronde.

Agile, une cadette à peu près de son âge qui est entrée dans la Garde Royale depuis peu, l’envie et se met toujours en compétition avec elle. Juste ne comprend pas trop l’ambition de cette fille, mais elle apprécie d’avoir une collègue de son âge et une rivale de valeur.

Deux sœurs, réfugiées des Territoires de l’Est, sont arrivées à l’auberge. La plus grande, qui est à peu près l’âge de Juste, fait des lessives et se rend utile au village comme au château. La plus jeune, Mélancolie, court partout avec Espérance, la fille du Persemier. Elles dessinent des fleurs à la craie sur les pavés devant la maison de Marraine et se bourrent de beignets soufflés. Cette grande amitié dure sept ans, puis, un jour, les deux sœurs s'en vont sans un bruit, comme elles sont arrivées, laissant Espérance inconsolable.

Peu après sa majorité, Juste devient instructeur et la première recrue dont elle a la charge est la nièce d’Harmonie : Prudence a seulement dix ans quand elle entre à la garde comme apprentie. C’est une drôle de petite fille, un peu rêveuse. Dégourdie et adroite quand elle s’applique, elle fait vite ses preuves parmi les archers. Mais il y a aussi des moments où son naturel curieux et malicieux l’entraîne sur des pentes qui lui causent vite des ennuis.

Par exemple, quand avec sa meilleure amie Persévérance, la fille du boucher, elles introduisent leur lapin dans le Quartier des Gardes. L’animal se sauve bien évidemment du panier où ses maîtresses l'avaient confortablement installé et provoque une série de malentendus et d’accidents. Juste a fort à faire pour calmer les domestiques et les nobles, une fois qu’elle a enfin mis la main sur l’adorable boule de fourrure blanche qui a semé des crottes partout et grignoté sans vergogne des tenues d’apparat et des parchemins inestimables. 

La jeune garde compte bien menacer son apprentie de la renvoyer de la Garde, mais elle y renonce quand elle trouve les deux complices, endormies pêle-mêle sur son lit, dans sa chambre, où elles se sont cachées pour échapper au courroux d’Harmonie.

Ce ne sont que des enfants, après tout. Tendre et Stoïque - un vrai duo comique, ils se ressemblent de plus en plus en vieillissant - leur passent un savon et cela douche suffisamment leur vivace imagination pour que les âneries s'interrompent… pendant quelques semaines au moins.

Les saisons se succèdent et le printemps revient. Pour les vingt ans du prince, Régent décide d’organiser un grand banquet et il fait envoyer des invitations jusqu’en Ferdulin. Ménestrels, jongleurs et acrobates viennent de tout le pays pour participer à ces festivités.

C’est splendide. Des guirlandes de fanions sont accrochées de toit en toit à travers le village et de la musique résonne en permanence. L’air est rempli d’odeurs délicieuses et tout le monde a revêtu ses plus beaux atours. Juste patrouille en uniforme du matin au soir, mais elle s’est permis la fantaisie de remettre du fard sur ses yeux et elle a même aidé Prudence à entrelacer un ruban jaune dans sa longue tresse. Les Gardes se joignent aux danses à tour de rôle, on entend partout des rires et des chansons, des chopes qui s’entrechoquent et des félicitations.

Même la vieille princesse semble de bonne humeur, pour une fois. C’est pour cela que Juste fronce les sourcils quand elle la voit de loin se troubler quand Sincère, qui est revenu au pays pour quelques temps, lui présente son ami, un jeune chasseur des Territoires de l’Est habillé d’une cape bleue bordé d’un renard blanc.

Loup semble inoffensif - en tout cas, Juste a évalué qu’elle pourrait le battre en combat singulier - mais on ne sait jamais. La paix de Creux-des-monts dépend de l’attention qu’elle porte aux détails. Elle va donc se mêler de la conversation et laisse Rebelle s’esquiver comme une martre soudain libérée d’un piège.

Sincère bavarde à tort et à travers et Loup l’écoute, amusé, en glissant de temps à autre des regards furtifs vers Juste. Il n’a pas l’air d’être en train de manigancer quelque chose, mais elle décide de garder un œil sur lui.

Stoïque, bizarrement, l’a pris en grippe tout de suite.

- Je ne sais pas, il a une façon de te regarder… j’aime pas ça du tout, grommelle-t-il un jour gris où la bruine les mouille silencieusement pendant qu’ils surveillent sur les remparts. “Il est bien sympathique, d’accord, mais on ne sait rien de lui, après tout.”

- Tendre dit qu’il se comporte comme le meilleur des grands frères avec Persévérance, proteste Juste.

- Encore heureux ! grogne Stoïque. “Persévérance est une gamine !”

- Quel est le rapport ? s’écrie Juste, stupéfaite. “Je ne l’ai jamais vu manquer de respect à qui que ce soit. Il est serviable, il sourit tout le temps… c’est pas toi qui dis que les gens renfrognés sont suspects ?”

Stoïque émet un borborygme. Il frotte son épaule qui a été blessée autrefois et prétend que la douleur se réveille avec la brume qu’exhalent les collines sous cette pluie fine. Cela pourrait être vrai, mais ce n’est pas son style de se plaindre, aussi la jeune garde ne le croit pas une seconde.

- Tu devrais apprendre à le connaître, insiste-t-elle. “Il a plein d’histoires à raconter. Il a combattu des dragons, tu sais.”

- Ouais, ouais, c’est ce qu’il dit, quoi.

La jeune femme secoue la tête, amusée. Elle est sur le point d’ajouter quelque chose, quand Bien-Brave les rejoint sur le chemin de ronde, les mains en visière pour se protéger de la pluie.

- Vous n’avez pas vu Novice ? Ah, le Roi nous réclame, au fait.

- Tous ? s’étonne Juste. “Bizarre. Pourvu qu’il n’y ait pas eu un souci avec les Ferdulinois…”

Mais la délégation commerçante qui doit arriver bientôt - et la procession royale qui est repartie quelques jours plus tôt - n’ont rien à voir avec la raison pour laquelle les Gardes sont convoqués.

Régent est très sombre, dressé devant son trône sous le dais bleu marine. Au pied des escaliers, Grâce froisse son tablier entre ses mains, le visage décomposé. Fidèle est à côté d’elle, la tête baissée.

Juste fronce les sourcils en allant se placer. Agile et Digne, qui étaient en service avec le Roi, affichent des expressions complètement différentes, qu’ils ne parviennent pas à cacher sous leurs masques de soldats.

Le capitaine semble dévasté par ce qu’il vient d’apprendre, tandis qu’Agile paraît plutôt sarcastique.

- Allons-y, ordonne Régent d’une voix glaciale.

Ils sortent du château, traversent le village, grimpent la colline jusqu’à la vieille grange abandonnée qui appartenait à Vaillant. Juste réussit à obtenir discrètement l’information qui leur manque sur le trajet, mais elle ne peut se résoudre à y croire.

Un dragon.

Novice aurait caché un dragon à proximité du village.

C’est ridicule ! Même si le prince est connu pour ses bêtises, il y a des limites… Jamais il ne pourrait avoir eu l’idée de faire quelque chose d’aussi dangereux…

Stoïque ne dit rien, les yeux fixés droit devant lui, mais Juste qui le connaît bien, devine qu’il bouillonne à l’intérieur à la façon dont son sourcil gauche tressaille.

Bien-Brave ne semble pas avoir compris. Il a même l’air un peu égaré : au moins, une chose est sûre, pour une fois il n’est pas complice.

La Forêt des Soupirs, toute proche, dégage une forte odeur de terre et de décomposition. La pluie continue à tomber, presque invisible sur le pays qui semble silencieux dans cette grisaille.

- Es-tu bien sûre que mon fils va venir ? demande Régent à Fidèle qui se tasse sur elle-même, les yeux plein de larmes.

- Oui, Votre Altesse. Il doit me rejoindre ici. Il ne devrait plus tarder…

Le beffroi sonne, au loin.

Et Novice apparaît. 

Ce qui se passe ensuite hantera les cauchemars de Juste pendant des semaines. Alors que le Roi confronte son héritier qui refuse d’admettre sa faute et qu’une horrible scène a lieu entre Fidèle et Novice, le grondement de son enfance s’élève à nouveau derrière elle. Un frisson court sur son échine et sa main se crispe sur son bâton. Elle tourne lentement la tête et, cette fois, au lieu de la grande flamme rouge qui avait tout englouti, elle voit le monstre.

Couvert d’écailles, l'œil froid et méchant, les griffes recourbées, il gonfle son dos à crête et lâche un puissant rugissement en déployant ses ailes. Le sol tremble et, l’instant d’après, le dragon vole en direction du château.

- PROTÉGEZ LE VILLAGE ! hurle Régent.

Et Juste bouge, comme on le lui a appris, les mâchoires contractées, les muscles tendus. Novice s’époumone derrière elle, Grâce crie quelque chose, mais elle n’entend rien, elle court à perdre haleine.

C’est déjà trop tard quand ils arrivent. Les toits de chaume flambent en crépitant, les guirlandes se consument en minuscules braises qui s'éparpillent. Le ciel a disparu et une fumée rougeâtre et brûlante remplit les rues, des gens courent de partout avec des seaux, se heurtent et se bousculent. Des cris de terreur s’entrecroisent, des enfants hurlent, la cloche du beffroi sonne à toute volée. Partout, c’est le chaos et, au-dessus de cet enfer, le dragon passe et repasse dans un lourd battement d’ailes. Son ventre couvert d’écailles frôle les cheminées, ses griffes s’agrippent aux cheminées avec de longues traînées d’étincelles. Des pierres tombent, les étendards du château s’effritent. Des Gardes visent le monstre mais leurs flèches ne font que rebondir sur sa carapace.

Juste rassemble une poignée de gardes et grimpe quatre à quatre les marches jusqu’aux remparts. De là, ils essaient de l'atteindre, mais la fumée continue à grandir et les suffoque. Régent les rejoint ensuite, son épée à la main. Ses yeux lancent des éclairs et son manteau tourbillonne devant les flammes. Il n’a jamais paru aussi grand à la jeune Garde quand il se dresse en face du monstre.

Le dragon gronde et fait claquer ses mâchoires. Il passe une dernière fois au-dessus du village et crache un jet de lave qui détruit tous les balcons fleuris dans la rue des potiers, puis, avec de grands mouvements d’ailes qui courbent les flammes, il s’élève au-dessus du cirque montagneux, lâche un long cri terrifiant et disparaît en direction de la Crête du Vieux Barde.

- Les feux ! Il faut éteindre l’incendie ! ordonne Régent, arrêtant d’une main ceux qui s’inquiètent pour sa blessure.

Les Gardes le suivent. Ils se répandent dans le village pour porter secours aux civils. Juste serre si fort sa lance qu’elle ne s’aperçoit pas qu’elle ne l’a pas déposée. Elle ne parvient pas à dire un mot, la gorge nouée, mais se hâte pour aider, redresse une brouette tombée sur une vieille femme, unit ses efforts avec Loup pour défoncer la porte d’un cellier et libérer les gens qui s’y étaient réfugiés. 

Les cris diminuent peu à peu. La pluie noie les brasiers dans un chuchotement. La fumée devient grise et le ciel réapparaît entre deux toits éventrés dont s’échappent encore des fumerolles blanches. Livides, épuisés, les villageois se laissent tomber là où ils sont, serrant encore dans leurs bras un enfant, un sac… un chien ou une chèvre, un pot de fleurs. Certains pleurent silencieusement et leurs larmes laissent de longues traînées claires sur leurs visages maculés de suie.

Tout est détruit.

Hébétée, Juste est debout au milieu de son village et il ne reste rien. Tout est en cendres.

Elle lâche enfin son bâton et, quand elle baisse les yeux et regarde ses mains, elle découvre que la peau de ses paumes s’est arrachée à force de frotter sur le manche.

A quoi cela servait-il ? Ils ont tout perdu. Le dragon leur a tout pris.

La fatigue s’abat sur elle et lui coupe les jambes. Elle se laisse tomber sur la marche du château derrière elle et noue ses bras autour de ses genoux. La boule dans sa gorge est devenue si grosse qu’elle a l’impression qu’elle ne peut plus respirer.

Pourquoi tout cela est-il arrivé ? Qu’ont-ils fait pour mériter cela ?

La bruine perle ses cheveux de milliers de gouttelettes. Ses yeux sont parfaitement secs, mais elle ne voit rien, aveuglée par son chagrin.

Les mots surgissent soudain à côté d’elle, sans qu’elle s’y attende : elle n’a pas vu Espérance bouger, ni entendu Régent s'approcher.

- Qu’est-ce qu’il a dit ? souffle quelqu’un.

- Tant qu’il y a de la vie, y’a de l’espoir, répète une autre personne d’un ton las.

Le cœur de Juste bat sourdement. Il lui fait mal et elle porte la main à sa poitrine. Ses doigts s’accrochent sur son foulard, touchent le nœud carré qu’elle continue à faire fidèlement.  

“Tu comprends ce que ça veut dire, Juste ? Notre destin dépend de nous-mêmes. C’est à nous de décider ce que nous allons faire. Nous sommes en vie et nous pouvons fermer les poings, comme avant… ou joindre nos mains à celles de ces gens pour bâtir un espoir qui ne pourra pas être détruit.”

Les mots de son père résonnent en écho dans sa tête embrouillée, comme pour la guider. Elle relève lentement les yeux, regarde autour d’elle.

Ils sont là. Creux-des-monts tout entier est rassemblé autour de Régent. Les villageois et les Gardes sont trempés, sales, écorchés, épuisés… mais ils sont en vie. Pas un ne manque, cette fois.

Un sanglot s’étrangle dans la gorge de Juste et ses larmes qui ne coulaient pas jusqu’ici jaillissent enfin. 

- C’est vrai, bredouille-t-elle. “Tant qu’il y a de la vie… il y a de l’espoir…”

La pluie s’est arrêtée. L'horizon se dégage et une lueur filtre à travers les nuages, ourlant d’or pâle les décombres. A quelques pas de Juste, dans une flaque où traîne une casserole cabossée, un coin de ciel bleu se reflète.

- Autrefois, comme aujourd’hui, nous avons beaucoup perdu, dit le Roi d’une voix vibrante, en s’adressant à la ronde. “Mais nous nous sommes relevés. La solidarité a forgé nos amitiés. Rien ne peut nous empêcher de recommencer. Seul, on est rien. Joignons nos mains.”

Il marque une pause, regarde Grâce qui est en face de lui et qui hoche la tête, les yeux brillants dans son visage machuré de suie.

- Tant que l’amour guide nos jours, souffle-t-elle.

- Ensemble, on saura trouver l’espoir au-delà de nos passés et le courage de reconstruire, complète Régent.

Les mentons opinent, les voix s’enhardissent, le mot passe de bouche en bouche comme une promesse.

Solidaires.

Une femme se met à ramasser des pierres, une autre prend un balai. Deux hommes s’entraident pour relever une échelle. Un enfant embrasse la poule qu’il a dans les bras et la dépose dans un jardinet. Violette et Espérance s’activent déjà pour aider leurs voisins. Tendre, là-bas, bougonne en tapotant l’épaule de son fils qui semble secoué. Persévérance est lovée sous son bras : elle pleure, mais elle est indemne.

Juste se lève péniblement. Elle aide Marraine à se remettre debout, puis repère Prudence, toujours agenouillée par terre, et s’approche, s’accroupit à côté de sa petite apprentie qui contemple son lapin étendu sur les pavés.

- Merveille est mort, murmure la fillette.

- Je suis désolée, dit Juste avec sincérité. 

Elle caresse doucement la tête de Prudence, puis ramasse avec délicatesse le petit animal et l’enveloppe dans un morceau de drap qu’elle décroche d’un étal détruit.

- Viens, dit-elle en se redressant et en tendant la main à la petite fille.

Prudence obéit en reniflant et la suit. De l’autre côté de la place, Régent réprime un soupir dans lequel il y a de la fierté et de la peine, puis il s’attelle au déblayage des décombres avec son peuple. 

Solidaires.

Pendant un grand moment, le village ne forme qu’une volonté, qu’une âme, qu’un souffle.

Puis Stoïque vient glisser trois mots à l’oreille de Juste, trois mots qui changent tout.

Novice est parti.

Le prince a fui, incapable de faire face aux conséquences de ses actes et la jeune garde ne sait pas comment elle va l’annoncer à son Roi, ce soir-là, quand elle monte lentement l’escalier jusqu’à la pièce ronde où Régent se tient habituellement pour “faire des plans de bataille”, comme il aime à le dire.

Son quartier général, son donjon, son refuge. Juste la connaît bien, cette pièce. Elle y a souvent escorté la Reine, en fin de journée, quand elle était petite. Judith s’y installait pour broder en attendant la fin des Conseils - c’est là que la lumière reste le plus longtemps le soir - et, souvent, avant de renvoyer la petite fille vers Stoïque, elle lui montrait les gravures dans un des livres qui tapissent la bibliothèque.

- “ Il est un amour qui ne peut être ébranlé …”

Quelques fois, quand Bien-Brave récite rêveusement un des poèmes du recueil gondolé qu’il trimballe partout, elle reconnaît les rimes favorites de la Reine.

Deux chandeliers éclairent la pièce ronde dont la porte est entrouverte. Juste distingue le visage sombre et crispé de Régent, appuyé sur sa table de travail, les poings fermés, quand elle lève la main pour annoncer discrètement son arrivée.

Elle n’achève pas son geste, cependant. Une silhouette est passée devant les chandeliers  et la pièce s’est assombrie.

- … mais tu dois admettre que je t’ai rendu service ! Tu sais maintenant que l’obéissance et la loyauté du Prince sont… très limitées, ricane une voix onctueuse. “Moi, je le savais bien. Non, ce qui m’a étonnée, c’est sa… lâcheté. Lui qui était la prunelle de tes yeux… l’héritier flamboyant… l’étoile du matin…”

Juste fronce les sourcils.

C’est Rebelle.

Que fait-elle ici ? 

Pourquoi se pavane-t-elle de cette façon ? 

Elle hésite. Si Régent ne dit rien, ce n’est pas à elle d'intervenir. Il s'agit de la cousine du Roi, après tout … Mais que veut-elle donc dire ?

- … mais j’imagine que même Régent Le Sage peut manquer de clairvoyance lorsqu’il s’agit de son cher petit, minaude la princesse avec un mépris si évident que Juste en grince des dents de colère.

- Ah, les enfants, Régent, les enfants… Que dirais-tu de-

- ASSEZ ! coupe le Roi en se redressant soudain.

Ses poings ont tapé sur la table et un encrier s’est renversé. Des parchemins glissent lentement jusqu’au tapis dans le silence .

- Ma tolérance a des limites, continue-t-il d’un ton glacial. “Quitte ce royaume. Tu es bannie.”

Juste en a presque froid dans le dos, alors que ça ne s’adresse même pas à elle. Rebelle avale sa salive et étire le cou, comme si elle essayait de se rendre plus grande. Ses yeux mauves lancent des éclairs.

- Régent, si tu crois pouvoir… commence-t-elle d’un ton grinçant, mais il l’interrompt à nouveau et, cette fois, sa voix seule semble faire trembler la pièce. 

- DISPARAIS !

Rebelle sort avec précipitation et Juste n’a que le temps de se plaquer contre le mur pour la laisser passer. Elle entend les pas pressés de la princesse déchue décroître dans l’escalier et reprend sa respiration juste à temps.

Régent a dû deviner qu’elle était là, car il l’appelle.

- Savez-vous où se trouve Novice ?

Il doit s’imaginer que les gardes sont toujours en train de le chercher : on s’est aperçu qu’il avait disparu peu après que le dragon se soit enfui.

Juste prend une longue inspiration.

- Novice est parti, Votre Altesse, dit-elle lentement.

Elle est presque sûre que la colère qui bouillonne en elle a fait vaciller sa voix.

La réaction de Régent n’est pas du tout celle à laquelle elle s’attendait. Au lieu de se mettre en colère, il semble accablé par une profonde tristesse.

- Parti ? répète-t-il dans un souffle.

- Parti, Votre Altesse.

Il acquiesce lentement, puis fait un geste pour la renvoyer. Juste sort aussi discrètement qu’elle le peut, mais, juste avant de refermer le battant, elle voit son Roi se voûter en contemplant avec désespoir le fauteuil vide près de la bibliothèque.

Novice est parti.

Est-ce le destin qu’il a choisi ?

Reviendra-t-il un jour ?

Et s’il revient, pourront-ils l’accepter ?

Le village se reconstruit peu à peu, avec l’aide des convois envoyés par Ferdulin. Juste a beaucoup de travail, mais elle trouve toujours le temps de venir s’accouder sur les remparts à la fin de la journée.

Le crépuscule embrase la vallée, mais cette lumière ne lui fait pas peur. C’est comme une chaleur douce et confortable. Les toits se rempaillent peu à peu. Le blé mûrit dans les champs. Les vignes prospèrent. Prudence et Persévérance ont maintenant un mouton, qu’elles ont appelé Magnifique : Juste se demande quelles sortes de bêtises un animal de cette taille pourrait provoquer si les deux fillettes avaient une nouvelle fois l’idée de l’introduire secrètement dans le château.

Agile s'entraîne toujours autant - mais peut-être pour des motifs différents de ceux qui dictaient son ambition auparavant. Fidèle erre comme une âme en peine et Grâce s’inquiète pour elle. Bien-Brave ne semble pas avoir réalisé que Novice n’était plus là : il arpente joyeusement le village en récitant ses vers favoris, quand il n’est pas en train de lire sur la fontaine. Espérance est devenue amie avec Mélodie, la fille du nouveau marchand d'étoffes, et elle a retrouvé son sourire. La femme de Sincère est venu le rejoindre avec son bébé. Tendre se vante dix fois par jour qu’il est grand-père du plus beau bébé du monde ( une exagération que tous lui pardonnent volontiers ), et Stoïque…

Stoïque ferait mieux de gagatiser plus souvent au-dessus du berceau de son petit-neveu ou de s’occuper de ses abeilles. Juste le trouve particulièrement râleur, ces derniers temps. Il ne peut pas passer une journée sans mentionner Loup et se plaindre qu’on le voit trop souvent.

Juste n'est pas de cet avis. C’est pour cela qu’elle apprécie ce moment, au crépuscule où, quand elle est sur les remparts après son service, le jeune chasseur se faufile dans le château et vient s’asseoir, les jambes dans le vide, pour contempler la plaine avec elle.

Parfois ils restent simplement en silence, à savourer la caresse de la brise, mais souvent ils parlent. Il y a tellement de sujets sur lesquels ils se trouvent des points communs, d’idées qui sont passionnantes à débattre ensemble, de souvenirs à se raconter.

Ils ont découvert qu’ils étaient devenus orphelins au même âge. Loup a été élevé par son oncle, une figure taciturne et peu commode qui rappelle à Juste les maladresses des soldats qui ont veillé sur son enfance.

Elle a partagé avec lui, pour la première fois de sa vie, le peu qu’elle se souvient de Tulfreine, de l’arrestation de son père, de sa condamnation en place publique et des mois qui ont suivi.

- Il rêvait de venir à Creux-des-monts. Il disait qu’ici, nous pourrions avoir une nouvelle vie, que les gens l’accepteraient même avec ce crâne rasé qui l’empêchait de cacher son passé. Et c’est ce qu’ils ont fait. Oh, il y en a sûrement eu qui ont dû chuchoter, désapprouver Régent… mais personne n’a enfreint sa parole et nous avons pu trouver notre place, peu à peu, montrer que nous voulions être - que nous étions - dignes de la confiance que le Roi avait placé en nous.

- Creux-des-monts est un endroit incroyable, renchérit Loup avec ferveur. “Les gens sont les mêmes qu’ailleurs, ils ont plein de défauts et ils font de grosses erreurs parfois, ils se mettent en colère et ils broient du noir de temps en temps, mais… c’est comme si, ici , on formait une vraie famille.”

Sa voix tremble un peu et Juste sourit : pour un chasseur élevé à la dure dans un pays rempli de dangers et de trahisons, Loup est terriblement émotif.

Pour elle, qui sait rarement comment communiquer ce qu’elle ressent, c’est… intriguant… et fascinant… et réconfortant, bizarrement…

Le menton dans la main, elle penche la tête de côté et le regarde essuyer furtivement ses yeux, soupirer et sourire largement au soleil qui se couche sur la plaine dorée.

La brise fait voleter une petite mèche sur son front et elle a envie de tendre le bras pour l’écarter, mais elle se ravise quand il tourne la tête vers elle. Il y a quelque chose de très doux dans ses yeux, qui efface la cicatrice sur son arcade sourcilière et l’angle âpre de son nez qui a dû être cassé plusieurs fois.

La dernière lumière du jour s’accroche sur les anneaux de cuivre glissés dans ses tresses.

- Juste.                                      

- Hm ?

Il semble vouloir dire quelque chose, mais se ravise. Baisse les yeux et triture le lacet de son brassard de cuir, puis relève la tête.                                                                                                                                              

- Ton père a eu sa chance et moi la mienne… et tant d’autres… mais si Novice revient, tu crois que le Roi l’acceptera ? Ce n’est pas comme s’il était venu d’ailleurs : il avait tout, lui, ici… et il a tout détruit… il ne mérite pas qu’on lui pardonne !

 Juste comprend ce sentiment d’injustice - et le sentiment de malaise qui leur tord l’estomac à l’idée que Novice soit banni pour toujours.

Comment savoir ce qu’il faut faire ? Comment imaginer accueillir le prince à bras ouverts après toutes les souffrances qu’il a causées ? Ne devrait-il pas être puni encore plus sévèrement, lui qui n’avait aucune raison de douter de l’amour de Régent, lui qui savait mieux que quiconque pourquoi son père a mis en place les lois de ce pays ? 

… mais peut-être que Novice a besoin d’expérimenter lui-aussi la même grâce, pour comprendre ce qui fait de Creux-des-monts un royaume si différent des autres ?

Encore faut-il qu’il ait le courage de revenir et de la demander à son père…

Juste n’est plus la gamine impulsive d’autrefois et si elle a appris une chose, pendant toutes ces années, c’est que, dans le doute, il faut toujours faire confiance au Roi.

 - Je ne sais pas s’il mérite qu’on lui pardonne, dit-elle. “Mais je sais une chose : ce n’est pas à nous de décider.”

Loup opine lentement. Il n’est pas complètement convaincu, mais ce n’est pas grave. Ils ont tous leur chemin à faire, pour comprendre quelle est leur place à Creux-des-monts.

Novice aussi.

Le soleil s’est couché. Au-delà de la crête, des corbeaux ou des dragons volent en cercle autour de la montagne au sommet éternellement blanc. Une légère brume s’élève au-dessus de la Forêt des Soupirs. Il doit faire froid, dans le Passage aux Oeufs.

L’automne sera bientôt là.

 

oOoOoOo

 

La première neige est tombée, un peu tôt pour la saison, quand la nouvelle leur parvient : Novice revient ! On l’a aperçu, des gens l’ont reconnu, il sera bientôt là.

Les discussions vont bon train dans le village : Régent va-t-il le condamner ou ignorer sa faute ? Verra-t-on le souverain intègre de Creux-des-monts commettre l’impensable et réécrire l’Histoire pour effacer la faute de son rejeton ? Novice sera-t-il banni ? Puni ? Forcé de payer pour les dégâts qu’il a causés ?

Si certains ont de la peine et secouent la tête, d’autres sont beaucoup plus virulents. Le terrible incendie n’est pas si loin, personne n’a oublié. Colère et chagrin bouillonnent dans les cœurs.

Déçus . C’est le mot qui est sur toutes les lèvres. Novice ne s’est pas seulement montré indigne de la confiance de son père et un ami minable envers Fidèle, il les a tous trahis en s’enfuyant, lui qui était finalement un peu l’enfant de tout le royaume…

Juste ressent comme les autres cette blessure et il ne lui est pas difficile de prendre son air le plus fermé quand elle se place avec Agile de part et d’autre des grands escaliers qui mènent au château.

Tout en haut des marches, Régent attend, immobile.

Novice traverse lentement la place du marché, si étrangement silencieuse, accablé par les regards des villageois massés le long de sa route.

Quand il arrive au pied des escaliers, il tombe à genoux, la tête baissée.

Juste et Agile croisent leurs bâtons au-dessus de sa tête, sans hésiter, comme elles le font chaque fois que l’on amène un condamné devant le Roi.

Pendant un instant, le royaume tout entier retient son souffle.

Vie ou mort ?

Tout est-il fini pour le prince ?

Régent lève la main et fait signe aux Gardes de retirer leurs lances. Il descend l’escalier, se penche… et relève son fils, le serre dans ses bras.

- Je te demande pardon, balbutie Novice.

Régent hoche la tête.

- Nous avons tous payé les frais de ta leçon, dit-il gravement. “Mais aujourd’hui, tu te présentes à moi, devant tout le peuple, et je vois un homme qui a appris.”

Juste n’est pas supposée montrer ses émotions et ce n’est d’ordinaire pas difficile pour elle de les dissimuler, mais ce jour-là, elle sent son visage s’adoucir malgré elle, tout son corps se détendre dans la chaleur de cette voix profonde.

- Un jour, tu feras grâce à ton tour. 

Peut-être est-ce cela, le secret de Creux-des-monts, ce qui attire les gens de partout et intrigue tant leurs voisins ?

Pour ceux qui ont été beaucoup pardonné, le pardon ne devient-il pas une seconde nature ?

Pour ceux qui ont été acceptés inconditionnellement, n’est-il pas plus facile d’accueillir à leur tour ?

Juste touche le nœud carré de son foulard et sourit.

“Libres.”

C’est ce qu’ils sont, ici.

Elle ne l’oubliera pas. Elle le transmettra. Elle le vivra.

Et cela commence dès ce soir-là, sur les remparts que le crépuscule éclabousse d’or et de lumière, quand Loup se tourne vers elle avec un sourire tendre.

- Cet espoir, cet endroit… tu veux bien qu’on le protège ensemble ?

Stoïque croise les bras, au bout du chemin de ronde, et il laisse échapper un profond soupir. Puis il secoue la tête, sourit, et s’efface dans l’obscurité de l’escalier.

Le soleil s’enfonce derrière la crête et les silhouettes sombres des arbres s’étendent sur les champs labourés. Dans le village, les fenêtres s’allument une à une. Tout au bout de la rue des potiers, dont les balcons sont à nouveau garnis de fleurs, Grâce explique à Fidèle le choix de son père et le pardon du Roi.

Au Château, les Gardes ont terminé la relève et se dirigent vers le réfectoire en bavardant. En haut de la Tour, dans la pièce ronde, Régent écoute son fils lui raconter son long voyage.

Le beffroi sonne paisiblement la fin de la journée. 

Sur les remparts que le soir bleuit, Juste contemple sa main et celle de Loup, nouées étroitement, et son cœur bat doucement, joyeux.

“Joignons nos mains.”

“Car en elles sont nos destins.”

De quoi sera fait demain, elle n’en sait rien, mais elle n'a pas peur.

 




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