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LOUP

Summary:

On l'appelle le Chasseur au Renard Blanc.
Il est venu par delà la Crête du Vieux Barde, de ce pays mystérieux où Rebelle a disparu pendant vingt-sept ans.
Il y a dans ses yeux des étoiles et un rire d'enfant... mais aussi l'ombre d'un passé qu'ils ne peuvent comprendre.

Chapter 1: DANS LES TERRITOIRES DE L'EST

Chapter Text

 

Un filet de fumée s’élève toujours de la cheminée, comme si quelqu’un cuisinait encore le souper à l’intérieur de la maison. Le vent du soir fait frissonner les tiges rêches sur le toit de chaume. Les flancs de la montagne exhalent un brouillard blanc qui noie lentement les silhouettes noires des arbres. Dans la cour boueuse entourée d’une murette de pierres grises, la vache morte est déjà entourée d’une nuée de mouches. 

Tout semble couleur de cendre, même la poignée de fleurs en épis que le petit garçon a déposé entre les deux monticules de terre fraîchement retournée.

Tout est silencieux. Sous la Crête du Vieux Barde, un dragon solitaire chasse en tournoyant : de loin, on dirait un simple corbeau.

Viorne l’observe un moment. Il a l'impression d'être une statue de sel, vide de tout sentiment, dressée sur le bord de cette falaise comme une gargouille inutile.

Ses doigts se sont engourdis sur le manche de la pelle à force de creuser. Dans les plis de son front buriné se loge une transpiration qui picote. Il ne pleure pas, mais quelque chose de sourd bat dans sa poitrine.

C'est fini. Il est seul à présent.

Dartrier est mort.

Le vent froid tortille les bords effilochés de son manteau et s’engouffre dans le col du gamin qui n'a pas bougé pendant tout le temps où le mercenaire enterrait ses parents.

Il sursaute, lâche un petit hoquet. Les yeux de Viorne reviennent sur lui.

- Pourquoi ? souffle l'enfant, comme si les mots lui échappaient soudain.

Son petit visage pâle se lève vers son oncle, mâchuré de traces de larmes. L'homme tressaille.

C'est la même question. 

Et le fils de Dartrier est le portrait craché de son père au même âge. Même tignasse d’un blond miel, même frimousse aux joues rebondies, mêmes yeux noirs ronds comme des billes.

Des yeux dilatés par une horreur incommensurable, désespérés d’obtenir une réponse.

"TOUT EST TA FAUTE !"

Viorne se souvient du goût de sang dans sa gorge écorchée à force d'hurler, de ses doigts douloureux enfoncés dans les bras de son petit frère pendant qu'il le secouait violemment, de la fumée épaisse qui les suffoquait et des craquements du feu qui dévorait la chaumière.

"Pourquoi leur as-tu dit où était maman ? Pourquoi n'as-tu pas prévenu papa ? C'est ta faute, tu entends ! C'est ta faute s'ils sont morts !"

Dar sanglotait si fort qu'il n'arrivait pas à parler et que ses dents s'entrechoquaient. Il avait fini par s'effondrer, pauvre petite loque roulée en boule, dévorée par la fièvre et la culpabilité. Il serait mort, cette nuit-là, si les gens des Lames Volantes n'étaient pas venus roder par-là, attirés par le brasier.

Viorne revoit la scène si clairement qu'il est obligé de fermer les paupières pour l'effacer.

Il sent remonter en lui la haine si familière, qui l'a tenaillé pendant toute son enfance, le désir brûlant de retrouver et faire payer à ces hommes leur crime, ce crime-là aussi car ce sont forcément les mêmes, revenus de l'enfer, qui-

Puis la douleur d'aujourd'hui éteint les braises comme une coulée d'eau noire. Il s'enfonce, il ne peut plus respirer.

Quel âge a ce gamin ? Quatre ans, cinq ans ? Dar était à peine plus âgé à l'époque. Comment aurait-il pu savoir qu'en indiquant ses parents à ces étrangers si polis, il allait causer leur mort ?

Son frère est mort et, jusqu'à la fin, il a cru qu'il était un assassin, qu'il avait mérité d'être abandonné par son frère, qu'il n'avait pas le droit d'être pardonné.

Si Viorne était arrivé un jour plus tôt, s'il avait pu lui dire… s’il n’avait pas menti, autrefois, s’il n’avait pas volé la corne, peut-être que…  mais c'est trop tard. Trop tard.

Quelle vengeance futile pourrait bien apaiser ses remords ? Il faudrait pouvoir revenir en arrière, des années auparavant, jusqu'à ce jour-là…

Un sanglot étranglé éclot à la fois dans la mémoire du mercenaire et juste à côté de lui. Il rouvre les yeux, hébété, dans la lueur grisâtre du crépuscule.

Il a pris sa décision.

- Ce n'est pas ta faute, dit-il lentement.

Les hommes qui ont tué son frère et sa belle-sœur étaient peut-être de vieux ennemis – mais peut-être aussi de simples bandits errants ou des villageois jaloux. Qui sait ? Dans ce pays maudit, le danger le plus grand ne fond pas sur les gens depuis le ciel des dragons, mais naît dans les recoins sombres des cœurs.

- Pourquoi ? répète l'enfant, le menton tremblant.

- Je ne sais pas, grogne Viorne. "Mais ce n'est pas ta faute. Ni la mienne."

Est-ce une chance de se racheter que lui accorde le destin ? Avec ces simples mots, les années passées à accuser à Dartrier et à se haïr lui-même s'effritent lentement. Il ne ressent plus que de la tristesse et une grande lassitude.

- Viens, dit-il. "Partons. Il n'y a plus rien pour nous, ici."

L'enfant tremble toujours.

S'il ne vient pas, il mourra. Mais s'il vient, il sera un fardeau.

Viorne est résolu à affronter les conséquences de son choix, mais le fils de Dar doit prouver qu'il a envie de vivre.

- Fais comme tu veux, ajoute le mercenaire sèchement. "Mais moi, je ne reste pas."

Il n'attend pas la réponse, ne propose pas sa main. Il entre dans la maison, rassemble dans une couverture les quelques provisions qui ont échappé au raid, une écuelle, une cuillère. Il trouve la réserve de Dartrier à l'endroit où il s'y attendait et vide la poignée d'écus dans sa bourse. Puis il retourne avec le balluchon vers l'arbre et ramasse son sac qu'il a laissé tomber en découvrant la ferme attaquée.

Le brouillard nappe la montagne sombre d'un linceul blanc qui engloutit lentement la chaumière silencieuse au bord de la falaise. Le dragon est parti. Très loin dans la vallée, de toutes petites lumières s'allument, comme des étoiles au fond d'un chaudron.

Viorne a dû rester perdu dans ses pensées plus longtemps qu'il ne le croyait, car quand les pas de l'enfant froissent l'herbe froide derrière lui, il réalise que la nuit est complètement tombée.

- On va où ?

La voix tremblote encore, des larmes brillent toujours sur les joues rondes, mais les lèvres sont serrées courageusement. Viorne lâche un petit reniflement moqueur en voyant la cape nouée de travers sur les épaules du môme et le chapeau de paille enfoncé sur sa petite tête.

- Tu n'auras pas besoin de ça, dit-il.

Il retire le galurin, l'accroche à une branche sans se laisser troubler par le couinement étouffé de l'enfant, puis rabat d'un geste brusque le capuchon sur la tignasse blonde.

- Un chasseur ne s'encombre pas d'accessoires inutiles. Ton manteau te suffira, qu'il fasse soleil, qu'il pleuve ou qu'il vente.

Quelque chose brille brièvement dans le regard du gamin – de la colère ou d'autres larmes ? – mais il ne cherche pas à récupérer son chapeau de paille.

Viorne assure son sac sur son épaule, passe la bandoulière de son carquois au-dessus de sa tête et vérifie que ses couteaux sont à sa ceinture, puis il s'en va sans un regard en arrière.

L'enfant hésite, puis il se hâte derrière son oncle après un dernier sanglot en direction de la maison vide.

La nuit avale les tombes et les suit, bleuissant le chemin qui descend vers la vallée entre deux épais remparts de sapins.

- Comment tu t'appelles ? demande Viorne au bout d'un moment, en ralentissant enfin un peu ses longues enjambées que l'enfant peine à suivre.

Les reniflements sont toujours là, mais de mieux en mieux réprimés.

- Lupin, répond le gamin.

Viorne lâche un nouveau grognement.

- Ridicule ! Avec un nom pareil, tu n'arriveras jamais à te faire respecter comme mercenaire, marmonne-t-il. "A quoi pensait ton…"

Il s'arrête et l'enfant bute derrière lui.

- C'est comme les fleurs de maman, explique le petit garçon d'un ton dans lequel il y a du défi, mais aussi une question.

- Hum, dit Viorne.

Un prénom comme celui-ci signifie que la femme de Dar devait être d'un des villages proches de la Frontière. Les deux frères, eux, sont nés plus loin au Nord, là où l'ancien dialecte était encore parlé.

- Tu n'aimes pas mon nom, oncle Vinio… Vioni… Vinor…

- Viorne, corrige le mercenaire sèchement. "Non, je ne l'aime pas. Il te faut un meilleur nom, un nom qui ne te fera pas trouer la peau dans les cinq minutes où tu auras mis les pieds dans une auberge."

Son neveu hoquette, mais impossible dans l'obscurité de savoir si c'est de peur, de surprise ou d'indignation.

Viorne réhausse son arc sur son épaule. 

- Je vais t'appeler Grenouille, dit-il en se remettant en marche. "Tu n'es pas plus gros qu'une rainette."

- Je m'appelle Lupin ! proteste le gamin furieux.

- Têtard, alors.

- LUPIN !

- Que penses-tu de Vautour ? Chat-huant ? Hmm… Hibou ? 

- LUPIIIIN !

- Mulot ? Ecureuil ? Ours ?

- Ours , ce n'est pas si mal, concède le môme avec une moue.

Leurs deux silhouettes, grande et petite, descendent côte à côte la pente vers la vallée en se disputant. Le mouflet fatigue au bout d'un moment et traîne des pieds. Il ne se plaint pas, mais Viorne finit par le ramasser et le charger sur son épaule comme un sac supplémentaire malgré ses protestations. Très vite, le gamin dodeline, sa tignasse blonde sur la fourrure du manteau du mercenaire dont le pas n'a pas ralenti. 

- Maaman… papaa… bredouille-t-il dans son sommeil.

Le visage de Viorne ne trahit rien de l'émotion qui bouillonne en lui, comme si elle s'engouffrait par la fêlure que la mort de son frère a laissée. Dar aussi parlait en dormant quand il était petit... Il pleurait souvent, mais Viorne ne savait que lui envoyer un coup de pied pour le faire taire, de peur qu'on ne l'entende et qu'ils ne soient punis…

Dartrier avait six ans quand leurs parents sont morts, treize ans quand son frère a fui la Compagnie des Lames Volantes en l'abandonnant derrière lui, dix-sept ans lorsqu’ils se sont retrouvés face à face dans cette taverne mal famée, en compétition pour la même prime.

Vingt-deux ans l'année où ils ont poursuivi ensemble dans la montagne enneigée cette princesse enragée. Trente-trois ans quand il a quitté la Route. Trente-neuf ans quand il est mort.

Le visage de son frère poursuit Viorne. Il l'a tenu brièvement dans ses mains, a appuyé son front contre celui du défunt dans un geste qui n'avait aucun sens, mais qu'il n'a pas pu retenir. Puis il a couché Dartrier dans la fosse qu'il avait creusée sans verser une larme, à côté de la femme dont il ne connaissait pas le nom, et il a ramassé la pelle en écartant d'un geste brusque l'enfant qui sanglotait. La première pelletée de terre noire s'est émiettée sur le visage blême de Dar et, depuis, cette image le hante.

Un loup solitaire appelle, lugubre, puis se tait quand le clappement d'ailes d'un dragon passe au-dessus de la forêt. Des pierres roulent sous les pas de l'homme et la forêt se fige un instant, attentive, apeurée. La lune a dû se lever, car le brouillard a pris une clarté livide. Un renard pleure. Deux grands-ducs en chasse se croisent et une échauffourée éclate, puis le silence feutré revient. L'enfant frissonne sur l'épaule du mercenaire. Sa petite main qui s'agrippe inconsciemment à l'oreille de l'homme est glacée. 

La mère du gamin était jeune, mais était-elle belle ? Viorne ne s'en rappelle plus. La mort et la peur avaient moulé sur elle ce masque rigide qu'il a vu tant de fois et elle n'avait rien de particulier. Il y a sept ans, quand son frère lui a annoncé son absurde décision de se reconvertir en fermier, il ne lui a jeté qu'un coup d'œil intrigué : quelle fille sensée épouserait un mercenaire, et encore plus un qui ne lâche pas trois mots dans l'heure ? Il pensait qu'elle finirait par quitter Dartrier.. mais elle est restée.

Son frère a-t-il été heureux avec cette femme ? S'autorisait-il à parler avec elle ? Lui a-t-il confié ses idées utopiques ? Croyait-elle comme lui qu'une vie était possible pour eux, au-delà de la Crête du Vieux Barde, ou secouait-elle la tête quand il arrachait ses patates avec enthousiasme en croyant qu'elles lui rapporteraient autant que ses primes ?

L'argent dans la cachette était insuffisant pour payer un passage à la Porte de Fer, mais il pèse lourd à la ceinture de Viorne.

Lourd comme le prix de la vie de son frère, comme la responsabilité d'un rêve qui n'est pas le sien mais qu'il ne peut pas ignorer.

Le chasseur continue à enfiler les lieues sans s'arrêter. L'aube rose finit par poindre, dissipant le brouillard comme une vapeur délicate, étendant ses rayons d'or à travers les branches des arbres. Certains animaux s'éveillent, d'autres vont se coucher. Les jappements joyeux d'une meute qui rentre résonnent dans un goulet. Des sangliers grognent. Un pivert se réchauffe et s'attaque à un tronc. Deux martres se poursuivent en couinant sur les basses branches d'un châtaignier. 

Au pied de la montagne, Viorne marque une pause. 

Sur son épaule, le fils de Dartrier dort profondément. Il a de longs cils, fins et délicats comme des pattes de papillon. Une bulle perle à l'une de ses narines et sa petite bouche entrouverte laisse échapper un léger ronflement.

On dirait un petit marcassin.

Savoir si le nom lui plairait…

Probablement pas. Ça a l'air d'être une sacrée tête de mule. 

Viorne hausse un sourcil. Quelque chose frémit au coin de ses lèvres, quelque chose qui n'a rien à voir avec son ricanement habituel. Cela lui fait un peu peur. Il décide qu'il s'en préoccupera plus tard et réajuste le poids du gamin sur son dos. Il cherche une pomme au fond de sa poche et s'apprête à croquer dedans, quand une voix ensommeillée demande s'ils sont arrivés et si c'est le petit déjeuner.

Viorne dépose le môme par terre et lui abandonne sa pomme avec un peu de regret. Il enlève son sac et son carquois, étire son dos et ses muscles engourdis par la longue marche nocturne, cligne des yeux dans le soleil qui inonde la plaine devant eux.

- Je pense que je vais t'appeler Louveteau, dit-il en bâillant.

- Loup , corrige aussitôt son neveu, la bouche pleine.

Le mercenaire émet un grognement.

- Grandis d'abord un peu, rétorque-t-il.

Mais pour la première fois depuis très longtemps, l'ombre de rire qui secoue silencieusement ses épaules est sincère.

 

oOoOoOo

 

Les premiers mois de leur vie ensemble s'écoulent sans trop d'histoires. Viorne se tient volontairement éloigné des endroits où il est connu. Il se débrouille en chassant et pêchant pour nourrir ce petit estomac sans cesse affamé, cueille des fruits sur les arbres, et achète parfois quelques légumes (champs et potagers sont férocement gardés dans la vallée). Le pain est plus difficile à se procurer, mais la plupart des bergères acceptent qu'on traie une chèvre à l'occasion pour que le môme puisse boire une tasse de lait.

Ils dorment à la belle étoile : l'été est sans nuages. Les sabots de Loup n'ont pas fait long feu, mais il est habitué à gambader pieds nus et ne s'en plaint absolument pas. 

Élever un enfant n'est pas moitié aussi dur que ce que les gens le prétendent. C'est le garder en vie qui est compliqué. Loup trouve des occasions de se faire tuer dix fois par jour : le moindre trou dans lequel il tombe est un piège à ours truffé de piques ou un terrier de blaireaux énervés ; il choisit toujours les baies empoisonnées sur un buisson ; si on le laisse sous la pluie, il attrape froid ; s'il y a un mouton mort en amont d'un pont, on peut être sûr qu'il boira en aval quelques gorgées avant qu'on puisse l'en empêcher. Tout ce qui court à quatre pattes avec des crocs semble penser qu'il ferait un excellent casse-croûte et il trébuche systématiquement sur les jambes de types de la pire engeance quand ils font escale dans une taverne.

Viorne ne peut pas le quitter des yeux une seconde. Il a beau lui mettre une raclée chaque fois qu'il s'éloigne à trois pas, Loup continue à s'élancer avec ardeur vers tout ce qui attire son attention. Au bout d'un mois, le mercenaire accroche un appeau au cou du gamin avec un bout de cuir et ne le lâche pas jusqu'à ce qu'il sache s'en servir : le tirlouit d'une alouette devient le son le plus inquiétant du monde, mais au moins il ne perd plus son neveu dans la foule.

Impossible de le perdre dans la forêt : c'est le faire taire qui est une tâche ardue quand ils sont sur une piste. Le fils de Dar est loin d'être morose et coi comme l'était son père. Volubile, enthousiaste, il est bourré d'énergie. Viorne se plaint tout haut qu'il est épuisant, l'envoie bouler quatre ou cinq fois par jour avec la menace de le bâillonner s'il ne ferme pas son clapet pendant au moins cent pas… mais le soir, quand Loup ne peut retenir ses larmes, quand il s'endort en réclamant sa mère d'une toute petite voix ou quand il se réveille en sursaut, trempé de sueur, en criant après un cauchemar, son oncle se surprend à adoucir son ton, à lui effleurer la tête d'une caresse hésitante, à laisser sa main chaude posée sur ce petit cœur qui bat à tout rompre, jusqu'à ce que le battement erratique se calme, que les hoquets s'apaisent. 

Le mercenaire est nettement moins tendre quand Loup le réveille en sursaut au milieu de la nuit parce qu'il pédale dans son dos comme un chiot dans son sommeil – ou lui souffle son haleine du matin sur la figure en réclamant à manger. Il jette son neveu sans merci dans une crique tapissée de galets à la fin de la deuxième semaine et le savonne vigoureusement malgré ses piaulements de goret : "les tiques et les puces refilent des maladies" explique-t-il ensuite à l'enfant qui grelotte au coin du feu, les lèvres bleues et l'air furibond. "Un chasseur est fier de sentir le cheval pendant sa traque, mais il ne fait pas l'impasse sur un bain quand il est au repos."

C'est en grande partie faux, bien sûr : la plupart des chasseurs que Viorne connaît ne sauraient pas faire la différence entre un pain de savon et de la graisse de hérisson, mais il a un vague souvenir de sa mère le houspillant avec des arguments similaires et, surtout , il se souvient de Dar qui rasait sa barbe dans le reflet d'une gamelle tous les matins, de ses chemises délavées et usées mais toujours propres, du foin qu'il faisait chaque fois que son frère étendait ses chaussettes sales sur un tronc d'arbre pour qu'elles sèchent avant de les renfiler. "Les gens de Creux-des-Monts s'imagineraient que nous sommes des sauvages, s'ils te rencontraient !"

Viorne se contrefiche de ce que peuvent bien penser les replets villageois du royaume voisin, mais il lui semble qu'il doit à son frère de faire pour le gamin les efforts qu'aucun parent n'a pu faire pour eux.

Enfin, autant que possible.

Quand vient l'hiver, il a beau serrer les cordons de sa bourse, le petit pécule de Dartrier s'amenuise rapidement sans aucune prime pour le renflouer.

Le temps se rafraîchit et le manteau du gamin est devenu trop petit. Il lui faut des chaussures pour patauger dans les fondrières remplies d'une boue glacée, des culottes qui lui tiennent mieux aux jambes que ses haillons noués d'une ficelle. Les nuits sont devenues trop humides et trop froides pour dormir dehors avec un môme qui a tout le temps la goutte au nez, les bergères sont rentrées aux étables et le gibier se fait rare : la soupe ne tient pas au ventre quand elle est trop claire et qu'on ne l'épaissit pas de quelques morceaux de mie de pain.

Les pas de Viorne le ramènent machinalement vers les Hauteurs sulfureuses au-dessus desquelles tournoient les dragons, vers le Château Noir et le pont-levis sur la falaise escarpée, vers la Muraille Ecarlate et les multiples avis de recherche qui y sont placardés et qui sont d'ordinaire son gagne-croûte en cette saison.

La ville de Hurle est sale et glauque au pied des remparts sombres. Des immondices et des choses inidentifiables flottent dans les douves croupies. Le vent âpre qui souffle dans les ruelles emporte des affiches déchirées et fait gémir les auvents des échoppes. 

A la poterne, les cages de fer grincent en se balançant loin au-dessus de leurs têtes – Viorne garde une main lourde sur la tête de Loup pour l'empêcher de regarder vers le haut – et le garde maussade qui jette un seau d'eau savonneuse sur les pavés rougeâtres avant de les frotter avec un balai de genêts manque de les éclabousser.

Les bas-quartiers dégagent une forte odeur d'urine et de métal. Ils bourdonnent de sons inquiétants : ricanements, cris étouffés, chansons sauvages, pleurs de bébés, renâclements, coups sourds, rires aigus, bruits de verre brisé. L'appel perçant d'une vouivre résonne de temps à autre. Des chiens faméliques se battent en grondant pour un os au coin d'une place tapissée d'épluchures et de légumes pourris qui ont éclaté sous les semelles des passants. 

Loup se serre contre la jambe de Viorne et se cache sous les pans de sa houppelande quand il s'arrête pour discuter d'un ton bas mais vif avec des inconnus qui ont tous l'air plus effrayant les uns que les autres. Visages défigurés par des cicatrices terrifiantes, dents manquantes, crochets et masses hérissées de pointes accrochés à la ceinture, manteaux qui empestent la sueur, le souffre, le cuir bouilli et ce tabac détestable qui est réputé pour endormir la méfiance des dragons mais dont les effluves acides piquent le nez du petit garçon.

A l' Auberge du Pendu Assoiffé , un type énorme, roux et hirsute comme un yack, étonnement agile malgré sa jambe de bois, attrape le mercenaire à bras-le-corps et le soulève en s'esclaffant assez fort pour rendre sourde la montagne elle-même – Loup, épouvanté, compte un trois cinq six sept quarante-neuf dents en or dans le râtelier de cette bouche aux relents d'ail et de vinasse. Des taches de graisse et de sang maculent le tablier de cet ogre velu dont les aisselles sont marquées par deux lunes jaunâtres. Le petit garçon se voit déjà mijoter dans une marmite géante et un sanglot l'étrangle quand Viorne se penche pour l'extirper de dessous son manteau.

- Le fils de Dartrier, dit simplement le mercenaire en réponse au sourcil broussailleux qui l'interroge.

Le tenancier absorbe l'information. Il ferme les paupières un instant – Loup est trop jeune pour déchiffrer l'expression rapide qui passe sur les traits burinés de l'ex-chasseur de primes qui a souvent fait équipe avec les deux frères à leurs débuts dans le métier – puis il sourit à l'enfant.

C'est proprement terrifiant – ses narines se dilatent et il a de vrais naseaux, aussi poilus que le reste de son individu – mais il y a quelque chose de très très doux dans son regard ( enfin, dans le seul de ses yeux qui y voit, l'autre est voilé par la cécité qu'a causé le coup de griffe qui traverse son arcade sourcilière ), et Loup cesse de trembler.

- Salut, graine d'homme, dit le yack.

- Dis bonjour à Croc, Louveteau, ajoute le mercenaire.

- Moi, c'est Loup , grogne l'enfant.

Son oncle soupire, mais le tenancier éclate à nouveau de son gros rire bruyant et soudain l'auberge derrière lui devient chaleureuse et bienveillante.

Loup et Viorne passent tout l'hiver à Hurle. C'est loin d'être tous les jours facile, mais au moins ils sont à l'abri du vent et de la neige, et ils n'ont plus faim. Le gamin déteste faire la plonge, même si cela veut dire qu'il peut tremper ses doigts dans les restes de sauce quand il est juché sur ce tabouret deux fois aussi grand que lui. Il préfèrerait de beaucoup saupoudrer des épices dans les casseroles, jouer à cache-cache avec la fille de service quand elle change les draps dans les chambres ou courir entre les tables de la salle à manger, mais le tenancier ne le laisse pas s'échapper.

Viorne s'absente souvent pendant plusieurs jours. Quand il revient, harassé de fatigue, crotté de la tête aux pieds, parfois même avec une méchante estafilade sur la tempe ou la cuisse, il s'installe au coin du feu et contemple les flammes d'un air sombre. Il ne répond que par monosyllabes quand on s'adresse à lui, mais Loup ne s'en formalise pas. Il escalade les longues jambes de son oncle, s'installe sans façon sur ses genoux pour lui raconter sa journée ( très exactement, se plaindre sans vergogne des limites imposées à sa liberté par le tenancier ), met des miettes partout en mangeant leurs deux repas que la fille de service a apporté d'un air apeuré, et finit en général par s'endormir là, roulé en boule comme un petit animal repu et satisfait, sans savoir qu'il ronfle paisiblement dans les bras du chasseur de primes le plus redouté de ce côté-ci de la Dent Blanche.

Quand la neige fond, ils redescendent dans la vallée. Le tenancier les regarde partir depuis le seuil surmonté d'une mâchoire de reptile en s'essuyant les mains sur son tablier ensanglanté et les gens s'écartent soigneusement sur le passage de Viorne, mais Loup fait signe du bras et n'arrête pas de se retourner, jusqu'à ce qu'ils tournent au coin de la rue.

- Pourquoi on s'en va ? demande-t-il en levant la tête vers son oncle qui le tient fermement par le col pour ne pas le perdre dans les mouvements de foule.

Il n'a pas fait de caprice quand il a fallu laisser le bœuf en bois et la petite charrette qu'avait confectionnés le tenancier pour lui, seulement serré les lèvres, les yeux un peu trop brillants. Viorne est assez fier de son neveu, même s'il ne le dirait jamais à haute voix.

- On s'en va, parce que ce n'est pas notre maison, répond-t-il patiemment pour honorer ce courage. "On ne peut pas rester toujours ici, nous ne sommes qu'invités."

- Oh, dit Loup.

Il absorbe l'information tout en avançant, puis relève à nouveau la tête.

- Et elle est où, notre maison ?

- On en n'a pas, dit platement Viorne qui sent que cette conversation va le fatiguer.

- Oh, répète Loup, l'air peiné.

Il trottine en se dépêchant pour suivre les enjambées de son oncle, l'air profondément concentré. Le mercenaire lui jette un coup d'œil en coin, moitié amusé, moitié redoutant ce qui va sortir de ce petit cerveau en ébullition.

Dix pas plus loin, Loup pile brusquement et esquisse un sautillement heureux.

- Chez le Crocodile Affaissé , ça pourrait être notre maison ! suggère-t-il avec enthousiasme.

- Non, dit Viorne fermement. "Et on dit le Crocodile Assoiffé . Non, le Pendu Assoiffé . Enfin bref. Tais-toi et avance."

Le gamin obéit… sur environ six cents autres pas, puis il se remet à babiller quand il aperçoit une cage qui brinqueballe à la montée, tirée par deux mulets efflanqués. Mine de rien, le mercenaire manœuvre à nouveau pour que l'enfant ne puisse pas distinguer ce qu'il y a derrière les barreaux de fer et le distrait en lui montrant la rivière qui bouillonne dans le ravin profond qui flanque la route escarpée. Loup s'exclame, effaré, pointant du doigt un mouton mort qui tressaute dans le courant et il se met à courir pour continuer à le suivre des yeux. Son oncle doit se précipiter pour le rattraper avant qu'il ne tombe de la falaise et, derrière eux, la cage s'éloigne en grinçant.

Sur les bords de la route, les branches se perlent de glace fondue et de bourgeons vert tendre. En bas, dans la vallée, les arbres ont déjà commencé à se couvrir de leurs parures roses et les premiers agneaux sont nés. La rivière scintille comme un ruissellement d'or à travers le pays, quand Viorne et Loup arrivent enfin en vue de la Barrière Rocheuse dans laquelle s'élève la Porte de Fer.

A la croisée des chemins, la route mène soit au moulin sur les berges de l' Oublie , soit au Village-Sans-Nom qui est si proche qu'on entend les cloches des vaches qui rentrent et qu'on sent le fumet des soupers qui s'y préparent.

Le soleil couchant les éblouit et le petit garçon doit plisser les paupières pour distinguer les deux silhouettes qui se hâtent vers eux en longeant un champ de blé en herbe, agitant leurs bras au-dessus de la tête et appelant joyeusement.

- Viorne !!

La femme qui se jette au cou du mercenaire porte une robe en lin bl eu, troussée par un anneau qui laisse apercevoir ses brodequins de cuir rouge et des pantalons bouffants aussi blancs que son surcot brodé de coquelicots. Elle sent le savon, le vent et les fleurs de camomille.

- Salut, Nielle, dit l’homme doucement quand elle se détache de lui, un peu rouge, frémissante d'émotion, en repoussant derrière son oreille une des petites mèches folles qui s’échappent de ses cheveux tressés en couronne.

Loup ne dit rien, mais son regard fait des allers-retours entre les deux avec curiosité.

- Oh, dit la jeune femme quand elle le remarque – et ses yeux interrogent silencieusement le mercenaire, étonnés.

Mais l’enfant n’entend pas ce que son oncle répond, car au même moment, on lui pince malicieusement les hanches et il se retourne avec un glapissement, furieux.

- Salut, toi ! s’exclame joyeusement la fille qui lui a fait cette blague.

Elle s’appelle Capucine. Elle n’a qu’une douzaine d’années et elle est encore toute en jambes et en bras, un vrai poulain. Ses poings sont fourrés innocemment dans les poches de son tablier, mais ses yeux verts pétillent sous son chapeau de paille. Elle a de courts cheveux bruns qui lui balayent les oreilles, un nez effronté et le sourire le plus chaleureux de toute la vallée.

Loup et elle vont se disputer et s’adorer comme deux véritables frère et sœur pendant toutes les semaines qui suivront.

La maison de Nielle-aux-souliers-rouges embaume le linge frais que la lavandière étend sur de longs fils dans le jardin foisonnant de fleurs. Des piles de draps d’une blancheur impeccable sont entassées dans des corbeilles partout sur les chaises en paille dans la grande pièce claire qui ouvre sur la cour. Le battoir et les cuviers sont en train de sécher sur les tommettes humides, quand ils ne sont pas en train d’être utilisés dans un nuage de bulles étincelantes.

Les assiettes sont un peu ébréchées et l'anse du pichet est cassée, mais toute la vaisselle est peinte des mêmes couleurs gaies dont s’habille la jeune femme et il y a toujours suffisamment à manger, toujours du pain – souvent même aussi du beurre, qui fond comme du miel quand on l’étale sur les tranches croustillantes.

Il y a aussi beaucoup de rires, des chansons qui se mêlent quand les fenêtres sont ouvertes et que la brise circule, agréable, en faisant onduler les rideaux.

Capucine bêche dans le potager, Viorne fend du bois devant la maison, Nielle frotte et frotte et frotte… et Loup va des uns aux autres en babillant, escalade l’échelle pour essayer d’apercevoir les oisillons qui piaillent dans le nid sous le toit, poursuit un papillon qui volète le long de la clôture, s’endort avec le petit chat sous les grappes de lupins jaunes en rêvant que c’est ici, la maison.

Le premier soir, il ne sait pas où il est, quand il se réveille sur le banc capitonné de la grande pièce, enveloppé dans le manteau familier. La nuit est claire, mais les meubles étrangers, les dalles froides sous ses pieds. Il cherche d’abord le pot de chambre, à moitié endormi, puis quand il l'a trouvé, il se met en quête de son oncle, effrayé de se trouver seul dans cette maison inconnue.

Sa voix résonne fort entre les murs peints à la chaux et les ombres d’objets inoffensifs comme la planche à calandrer ou la bassinoire en cuivre ont l'air terrifiantes. Il est à deux doigts de pleurer, quand une voix affectueuse souffle “ chuut ! ” dans la pénombre bleutée.

C’est Capucine, toute blanche dans sa longue chemise de nuit.

- Vi-i-io… commence l'enfant avant qu'un large bâillonnement ne l'interrompe.

- Il est là-bas, chuchote la fille en indiquant du menton la porte fermée au bout du couloir. "Mais il ne faut pas les déranger. Viens, tu vas dormir avec moi."

- J’ai plus sommeil, geigne l’enfant en se frottant les yeux.

Le rire de Capucine tinte joyeusement.

- Allons, viens mon gros Loupiot, dit-elle en soulevant le petit garçon dans ses bras et en le portant à bras le corps comme un nounours encombrant en direction de sa chambre. “Je vais te raconter une histoire avec des images sur le mur.”

- Comment ? s’écrie l’enfant malgré lui. Puis, les sourcils froncés, il ajoute d’un ton très sérieux : “Je m’appelle Loup, moi."

Sur le mur, à la lueur de la bougie, les doigts de Capucine font naître les silhouettes d’un canard frénétique, d’un lapin timide, d’une chèvre malpolie et d’un gros chien pas si méchant que ça. Le petit garçon rit et bat des mains malgré les chuuut ! répétés de la grande fille.

Une colombe s’envole et se transforme en dragon rugissant ; Loup plonge sous la couverture en piaillant. Capucine le chatouille et il se tortille comme un ver, tellement qu’il tombe du lit. L’édredon est déjà sur le plancher, avec les oreillers. Ils rigolent tellement qu'ils avalent leur salive de travers et manquent s'étrangler quand la porte s'ouvre subitement avec fracas.

- Mais qu'est-ce que c'est que ce vacarme ?! gueule Viorne, torse et pieds nus dans l'encadrement. "On dirait qu'on égorge un cochon !"

Il y a un silence, puis Capucine lève des yeux pétillants de malice.

- Tes braies sont à l'envers, glousse-t-elle.

- Tes braies sont à l'envers, répète aussitôt Loup, ravi.

Et ils hoquettent de rire à nouveau.

Dans la pénombre du couloir, Nielle, enroulée dans son drap, les contemple avec tendresse. Ses longs cheveux défaits cascadent dans son dos et la lune donne un reflet irisé à la marque en forme de lys sur son épaule dénudée. 

Viorne ne parle pas de repartir pendant des semaines. Son manteau reste accroché derrière la porte et son carquois prend la poussière. Il ne chasse pas, pose seulement des collets pour attraper des lapins – que plaint son neveu tant qu’ils ont encore leurs oreilles pelucheuses, mais dont il ronge les os sans état d’âme quand ils sont rôtis et fourrés à la sauge et au romarin.

Le mercenaire fume parfois rêveusement, assis sur le banc devant la maison, et Nielle vient se poser à côté de lui avec son panier à repriser. Silencieux, ils contemplent le soleil qui s’allonge dans la plaine en éclaboussant d’or la Barrière Rocheuse et sa crête de sapins.

La Porte de Fer, à cette heure de la journée, brille comme un éclat de verre.

Capucine, parfois, s’arrête aussi de jouer avec Loup pour regarder dans cette direction, pensive. Mais le petit garçon, qui ne sait rien du monde qui l’entoure, ne jette qu’un coup d'œil distrait à cette frontière que son père a rêvé de franchir pendant des années, et il continue à essayer d'attraper le chapeau de paille.

Les jours s’allongent et les agneaux grandissent. Quand les premières cerises s’arrondissent, roses et acides, Viorne refait son sac et raccroche ses couteaux à sa ceinture. Capucine se rembrunit et Loup la trouve une fois en train de pleurer, le visage enfoui dans son tablier, derrière les plants de tomates. Nielle ne dit rien devant les enfants, mais sa main qui tient celle du petit garçon tremble quand le mercenaire leur fait ses adieux, un matin clair où les oiseaux volent haut dans le ciel.

Viorne tapote le galurin enfoncé sur la tête de l’enfant avec plus d’affection qu’il ne le montre d’habitude.

- A bientôt, Louveteau, dit-il de sa voix bourrue. "Ce sera une bonne maison pour toi, ici. Je te revois l’année prochaine. Tâche de ne pas trop faire de bêtises.”

Il effleure la joue de Nielle d’un geste tendre et ses mots passent dans son regard. Il laisse Capucine le serrer férocement dans ses bras, même si elle lui arrive à peine au milieu de la poitrine, puis il s’éloigne avec un dernier signe du bras, son sac sur l’épaule, sur la route poussiéreuse qui rejoint la croisée des chemins. 

Loup ne comprend qu’à ce moment-là ce qui se passe : sa main glisse vivement hors de celle de Nielle et il court derrière le mercenaire, le rattrape et s’agrippe à sa jambe. 

- Emmène-moi avec toi, supplie-t-il.

- La vie sur la route n’est pas faite pour un gamin, dit son oncle en le détachant phalange après phalange. “Allons, ne sois pas idiot. Reste ici.”

- Non ! Je veux aller avec toi ! crie Loup d’un ton buté – et il se pend comme un sac de patates au genou de Viorne.

Son chapeau de paille est tombé par terre, à côté d’une touffe de pissenlits. Capucine le ramasse et l’époussette silencieusement. Ses lèvres sont serrées, ses joues gonflées, et elle détourne ses yeux pleins de larmes pour ne pas regarder Nielle qui essaie de consoler l’enfant.

- Allons, Loup… tu le reverras bientôt. Tu seras mieux ici, avec nous. Il fait très froid, l’hiver, sur la route.

- On ira chez Crocodile ! brâme Loup en se débattant pour rester accroché à la jambe de son oncle.

- Tu as peur de l’orage et tu pleurniches quand tu es mouillé, proteste Viorne d’un ton un peu désespéré. “Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’un compagnon comme toi ?”

- Je ne pleurerai pas ! sanglote Loup. “Emmène-moi avec toi.”

On a beau le gronder ou le cajoler, il ne change pas d’avis. Le soleil monte et la matinée se réchauffe. 

Viorne finit par pousser un profond soupir. Il échange un long regard avec Nielle, puis il met un genou au sol.

- Ce sera dur, dit-il. “On devra dormir par terre. On n’aura pas de maison. On ne mangera pas tous les jours comme ici.”

Le petit garçon hoche vigoureusement le menton, le visage ruisselant.

- Je vais devoir tuer des animaux pour prendre leur fourrure, continue son oncle, très sérieux. “Des fois je vais me battre avec des gens, aussi. Tu devras m’obéir au doigt et à l'œil – te cacher quand je te le demande, courir quand je te l’ordonne, dormir quand tu n’en auras pas envie, marcher même quand tu seras fatigué.”

Loup acquiesce résolument. Ses larmes se sont taries, mais il renifle bruyamment.

- Tu devras apprendre beaucoup de choses, tu ne pourras pas souvent jouer. Je ne te ferai pas de cadeaux – littéralement, gamin. Tu n’auras pas le droit d’être paresseux et tu auras peu de compliments de ma part. Tu devras grandir vite. Tu comprends ce que je veux dire ?”

- Je comprends, souffle Loup.

- Non, tu ne comprends pas du tout, soupire Viorne. 

Il passe une main sur son visage, puis plante à nouveau ses yeux verts sévères dans les grands yeux noirs de son neveu.

- Tu es sûr de toi ? Tu veux vraiment venir ? Tu promets que tu ne pleureras pas ?

- Je ne pleurerai pas, répète l’enfant avec ferveur.

- Bon, dit le mercenaire. “Bon.”

Il se relève, réajuste ses vêtements, échange un dernier regard avec Nielle. Puis il sourit – pour la première fois, franchement, largement.

- Alors viens, Loup, dit-il.

Nielle ne dit rien, mais elle passe son bras autour des épaules de Capucine et la tient serrée contre elle.

- A l’année prochaine, Loupiot, bredouille la grande fille. “Ne te perds pas en route.”

- A l’année prochaine, promet le petit garçon, très sérieux.

Il pense que l’année prochaine, il aura du poil au menton – cela semble si loin ! – et ses adieux n’en sont que plus solennels. Nielle, qui l’a deviné, l’embrasse dignement et elle agite le bras jusqu’à ce que l’homme et l’enfant ne soient plus que deux petits points sur l’horizon.

- Tu crois que Viorne supportera son bavardage jusqu’à l’année prochaine ? demande Capucine d’une voix mouillée dans laquelle frémit une esquisse de rire.

- On verra, pouffe Nielle, et elle prend la main de sa fille pour marcher sur le chemin qui les ramène à la maison sur les berges de l’ Oublie .

Pendant ce temps, à moins d’une demi-lieue de là, le mercenaire commence déjà à se demander s’il ne va pas très vite regretter sa décision.

Loup parle à tort et à travers : du ciel et des nuages qui se rapprochaient quand son père le faisait sauter très haut dans ses bras… d'être assis à gratter la terre noire à côté de sa mère qui sarclait et des baisers de celle-ci quand elle riait en lui essuyant le nez d'un coin de tablier… des lupins violets que butinaient les abeilles dans le jardin… de Chiffon, son gros chien gris hirsute, que le mercenaire se rappelle d’avoir vu étendu mort sur le bord de la route quand il se hâtait vers la maison ce jour-là… de la vache pie au museau tiède et doux, des bulles du lait dans le seau en bois, de courir en rond et de se faire gronder… du son de la pluie sur l'appui de la fenêtre à côté de son lit, des souriceaux blottis dans un trou dans le mur, des éclats colorés que jetaient au soleil un morceau de vitrail cassé ramené de la ville par son père…

Puis au fil des semaines, des mois, des années, ses souvenirs s’émoussent. Il mélange les images qui lui restent de sa famille avec les moments partagés avec les gens qu’ils rencontrent au fil de leurs voyages. Il invente des trucs et parfois se pose en héros d’une des histoires que Viorne raconte quand il a un coup dans le nez après avoir perdu un pari contre Crocodile, le tenancier de l'Auberge du Pendu Assoiffé .

Il ne réussit pas à tenir sa promesse, bien sûr – il pleure quand il n'en peut plus de fatigue, quand il se fait mal ( plus exactement, quand il se voit saigner ) ou quand son oncle ramène des bébés animaux laissés à l'abandon par des chasseurs de fourrure. Le mercenaire soupire, mais il ne lui en veut pas. Le reste du temps, le gamin rit ou râle ou réclame à manger, veut jouer à chat ou prétend qu’il peut vaincre Viorne à la course, à la lutte, au tir à l'arc, à qui crachera le plus loin. 

Il finit par oublier son vrai prénom, se persuade qu’il a toujours été Loup, qu'il a toujours suivi son oncle sur les routes.

Il apprend rapidement à imiter une alouette sans avoir besoin de l’appeau et grimpe aux arbres comme s’il était né dans un nœud de bois. Il sait très bien se cacher et adore se jeter du haut d’une branche sur le dos du mercenaire quand celui-ci le cherche. Viorne apprécie le talent, mais déteste l’effet que cela a sur ses genoux. 

L'homme enseigne à son neveu à déchiffrer les signes de la météo, à lire les étoiles, à suivre une piste d'empreintes, à marcher sans faire craquer la moindre brindille, à tirer à l'arc, à dépecer un lapin. Des choses utiles, comme trouver du plantain pour apaiser une piqûre, la meilleure façon de cuire un poisson à la broche, savoir négocier une fourrure, se servir d'une aiguille. Loup a sept ans la première fois qu'il recoud son oncle après une attaque de dragon.

- Tu comprends, maintenant ? Personne ne chasse ces démons-là. Ils ont aussi mauvais goût que mauvais caractère. Sois heureux que celui-ci ne crachait pas encore de flammes.

- Les Rois les chassent, corrige son neveu en coupant le fil entre ses dents. "L'autre jour, à la taverne, ils disaient que les Bannières Bleues avaient abattu un Cornu juste au pied des Grandes Orgues." 

Son front est inondé de sueur et sa respiration presque aussi hachée que celle de son oncle qui n'a pas lâché un gémissement, mais ses mains n'ont pas tremblé une seule fois.

- Le Roi de Creux-des-monts a un grain, à ce qu'on dit, grommelle Viorne. “Un dragon aurait tué sa femme. Bah, au moins, il essaie d'en finir avec eux. Notre souverain à nous… Tch. J'attends encore le jour où un de ses dragons dressés acceptera un cavalier sans lui bouffer une guibolle d'abord.”

La nuit suivante, sa blessure s'infecte et la fièvre le prend. Dans son sommeil entrecoupé de gémissements et de marmottements au sujet d'une corne de Cramoisi, il prononce à nouveau le nom du royaume voisin. Il s'adresse à son frère, il lui demande pardon, il promet qu'il fera franchir la Porte de Fer à son neveu…

Dans le lit voisin de cette chambre d'auberge crasseuse, Loup, les yeux grands ouverts, écoute son oncle marmonner péniblement. C'est la première fois qu'il entend parler du rêve de son père.

A partir de ce jour-là, il dresse l'oreille chaque fois que quelqu'un mentionne Creux-des-monts devant lui. Ces trois mots deviennent un secret chaud et doux, une psalmodie magique, une chanson qu'il se répète tout bas pour s'encourager quand la route est interminable ou quand il avance plié en deux, battu par le vent et la pluie. 

Un jour, il ira à Creux-des-monts. Il verra le Roi qui ose combattre les dragons, il dansera dans les rues pavées où les gens entrelacent des rubans, il se baladera sur la place du marché dont les étals débordent de bonnes choses… 

Ils s'installeront dans une de ces drôles de maisons aux toits pointus avec des poutres croisées (un marchand les lui a décrites avec moult détails), ils auront un jardin et une vache et un chien gris à l'air aimable – et ils pourront appeler cet endroit leur maison. 

Et qui sait ? Peut-être que Nielle et Capucine viendront avec eux…

Ils sont revenus au Village-Sans-Nom, l'année suivante. La lavandière et sa fille les attendaient à la croisée des chemins, comme si elles n’avaient pas bougé pendant douze longs mois, et elles leur ont sauté au cou. Loup était très fier d’avoir grandi et de pouvoir montrer la cicatrice laissée sur sa jambe par le sanglier auquel il n’a échappé que de justesse à la fin de l’automne. Pendant que Nielle et Viorne se disputaient à ce sujet, le petit garçon et la grande fille faisaient des plans pour les cent prochains jours qu’ils allaient partager.

La neige qui est revenue sans prévenir et qui est tombée pendant une bonne semaine les a tenus à l’intérieur à leur grand dépit, mais les choses sont devenues nettement plus intéressantes quand le mercenaire s’est mis à leur raconter l’épique traque menée avec son frère sur la Crête du Vieux Barde pour ramener “cette princesse enragée”.

Loup adore ce récit, d’abord parce que son père y figure en héros et ensuite parce que cela attise encore sa curiosité : après tout, la sauvage Rebelle, si terrible soit-elle, ne cherche-t-elle pas à retourner à Creux-des-monts, elle aussi, dans l’histoire ?

Au printemps d'après, quand ils reviennent, ils ont poussé pendant l'hiver jusqu'à l'extrémité Nord du pays et Viorne ramène dans ses bagages une paire de brodequins de cuir rouge, confectionnée par le cordonnier de son village natal. Loup a appris quelques mots du dialecte parlé là-bas et les écorche à longueur de journée pour se faire mousser devant Capucine. Il a de son côté ramené à sa presque-grande-sœur des pierres rondes et polies, d’un blanc laiteux veiné de noir, qu'il a trouvé au fond d'un ruisseau. Les gens des montagnes les appellent "perle de dragon" et on a parfois cherché à les lui acheter quand il s'amusait à les faire rouler dans sa paume.

Il est persuadé qu'il s'agit de larmes de reptile fossilisées – ou de gouttes de salive figées par le feu – mais Capucine cherche leur vrai nom dans le plus gros volume de l'étagère où Nielle range les rares livres qu'elle possède et elle lui explique qu'il s'agit seulement de vulgaires cailloux, quoique prisés par les marchands de bijoux.

Loup est très vexé mais il ne peut pas contester : les lettres sur les pages jaunes et craquelées sont aussi indéchiffrables pour lui que les empreintes de pattes d'un oiseau qui aurait sautillé dans la poussière.

Le mercenaire ne méprise pas l'instruction, mais il ne peut pas s’embarrasser d’un bouquin pour voyager ( ces trucs-là pèsent plus lourd qu’un couple de faisans et sont nettement moins utiles sur la route ) et il a mis cela de côté : il a bien d'autres choses à enseigner à son neveu s'il veut que celui-ci survive dans ce monde cruel. Savoir compter est prioritaire pour un chasseur de primes, par exemple. Loup excelle très vite au jeu du " j'ai dix pièces dans ma bourse, tu m'en voles une, combien m'en reste-t-il ? – Six. Tu pensais que j'allais n'en prendre qu'une ? ". Viorne découvre ensuite qu'il a appris à lire tout seul quand, à huit ans, le gamin déchiffre une affiche de récompense collée sur le mur derrière lui en ajoutant un commentaire de son cru.

Le commentaire mérite une taloche, mais l’homme est si fier qu'il commande une paire de pilons pour son neveu et une chope de bière pour lui-même. Il la boit à petites gorgées malgré son goût de savon, en contemplant le gamin qui arrache à belles dents la peau dorée dégoulinante de jus.

Loup dévore tout ce qui passe à sa portée, mais si on lui laissait le choix, il vivrait de pommes, de poulet frit et de roulés à la cannelle comme ceux que confectionne Octave, ce boulanger de Ferdulin qui revient chaque été dans les Territoires de l'Est. Viorne pense que ce type a au moins une tarentule au plafond, pour payer un sauf-conduit toutes les années. Non seulement la moitié de sa recette y passe, mais en plus il risque sa peau en fouinant de ci de là pour essayer de retrouver sa fille enlevée par des bandits.

Enfin, ça le regarde. S'il ne retourne pas à son cher bord de mer un jour, cela ne sera pas faute de l'avoir prévenu… 

Loup rêve de voir la plage et les vagues ourlées d'écume qui ont inspiré Octave pour ses roulés à la cannelle. Capucine et lui picorent les moindres miettes de ce goûter délicieux et ferment les yeux en humant le parfum sucré du panier pour avoir l’impression d’en manger encore plus, quand ils vont au Village-sans-Nom pour faire des emplettes et que le boulanger, qui les a pris en affection, leur offre la friandise.

Loup en ramènerait volontiers pour Mélancolie, mais il paraît qu’elle est trop petite encore pour croquer quoi que ce soit. Elle peut vous faire sérieusement mal au doigt avec ses gencives roses, mais c’est vrai qu’elle n’a pas de dents, il a vérifié.

Mélancolie gazouillait dans son couffin d’osier à côté du banc entrelacé de clématites, quand ils sont arrivés à la maison de Nielle-aux-souliers-rouges, au troisième printemps.

- C’est ma petite sœur, a expliqué fièrement Capucine à Loup qui examinait avec intérêt ce bébé qui n'était certainement pas né dans un chou.

- Ce n'est pas un nom d'ici, a dit Viorne sourdement.

- Qu’est-ce que ça peut faire ? C’est un joli nom, a répliqué Nielle, et il y avait une lueur de défi dans son regard.

Le mercenaire n’a rien ajouté. Il s’est contenté d’ôter son carquois et de poser son sac. Les pièces d’or dans la bourse à sa ceinture se sont entrechoquées quand il s’est assis sur le banc – mais quand ils sont repartis, trois mois plus tard, le tintement était nettement plus léger.

Loup ne s’en est pas aperçu. Il a neuf ans à présent et il gère ( presque ) tout seul l'argent qu’il gagne. Il se débrouille très bien à l’arc et ne pleure ( presque ) plus quand il abat le dîner d’une flèche adroite. Il excelle surtout à manier le couteau : son ambition est de ramener un ours, un jour ( car les ours, c’est bien connu, ne sont pas de mignonnes créatures inoffensives ), mais c’est contre un lynx qu’il fait finalement ses preuves, un matin d’hiver où il s’est éloigné du campement pour aller chercher de l’eau. L’animal lui saute dessus pendant qu’il est en train de casser la glace avec une pierre et c’est la houppelande de Viorne qui sauve le garçon en glissant, emportée par les griffes du gros félin sauvage. Loup s’en sort avec l’épaule profondément labourée et un coup de griffe en travers de l’arcade sourcilière qui manque le laisser aveugle comme le tenancier de l’Auberge du Pendu Assoiffé , mais qui finit par guérir en lui laissant une cicatrice à peine visible, comme une trace de craie. Le lynx, lui, ne s’en tire pas : sa fourrure mouchetée est vendue au Chateau Noir pour orner les manches d’une des belles dames qu’on aperçoit parfois furtivement aux fenêtres de la Tour des Plaintives.

L’oncle de Loup lui offre son premier couteau après cet exploit, un couteau de petite taille, mais acéré, avec des volutes d’acier sur la lame, que Capucine compare à la Crête du Vieux Barde quand il le lui montre, alors qu’ils trempent leurs pieds dans l’eau fraîche de l’Oublie pendant ce quatrième printemps, particulièrement tiède et ensoleillé.

Le linge de Nielle sèche, étendu dans l’herbe, et de fins nuages blancs filent dans le grand ciel bleu au-dessus de leurs têtes. Viorne somnole, un genou relevé, une main sur le ventre, le chapeau de paille sur les yeux, tandis qu’à côté de lui, la petite Mélancolie arrache des pâquerettes en bullant paisiblement. Ses joues sont rondes comme des pommes dans son petit bonnet de dentelle, ses bras et ses cuisses aussi potelés que ceux d’un petit porcelet, d’après le mercenaire qui arque toujours les sourcils avec un peu de surprise quand Nielle dépose le bébé dans ses bras en passant à côté de lui dans la cuisine.

Loup observe sans jalousie les gestes tendres de son oncle quand il berce la toute petite fille, mais il ne comprend pas son regard sombre, parfois, quand Capucine tourbillonne avec excitation alentour.

- Raconte encore quand vous vous êtes retrouvés face à ce vieil écailleux dans la Passe des Géants, réclame-t-elle à la veillée, en nouant ses bras autour de ses genoux comme une gamine, alors qu’elle est déjà presque une femme.

Elle repousse Loup d’une bourrade, fait des grimaces et cligne de ses yeux verts, rit aux éclats quand elle réussit une de ses blagues… et elle ne se rend pas compte qu’on se retourne parfois sur son passage.

- Elle grandit trop vite, marmonne Viorne un soir, sur le banc, alors que le crépuscule enflamme la vallée.

- Je sais ! souffle nerveusement Nielle. "C'est pour ça… reste. S’il te plaît." 

- Tu sais bien que je ne peux pas, dit brusquement l’homme, et il se lève, rentre dans la maison sans un autre mot, tandis que sur le banc, Nielle pince très fort les lèvres pour ne pas pleurer.

Quand ils repartent, quelques jours plus tard, Capucine leur crie des encouragements et Mélancolie se trémousse joyeusement dans ses bras, mais la lavandière reste immobile, sans répondre aux signes du bras que leur adresse Loup.

Le mercenaire, lui, ne se retourne pas une seule fois.

L'été chaud et doré passe, riche en expériences ; puis l'automne vient avec son cortège de feuilles cuivrées, son odeur de fumée et de brouillard humide, ses champignons et ses châtaignes rôties. L'hiver s'installe ensuite en rafales de neige, vols de dragons noirs sur la Dent Blanche et moult tournées d'hydromel à la taverne du Pendu Assoiffé .

Mais quand ils redescendent de la montagne au printemps, la cinquième année, Nielle ne les attend pas à la croisée des chemins. Un orage menace et les nuages sont très bas sur les rochers. Une brume froide se referme sur eux alors qu'ils pressent le pas en direction de la maison. Un éclair blanc illumine la vallée et la Porte de Fer étincelle brièvement dans la Barrière hérissée de sapins noirs.

Le tonnerre éclate, fracassant, puis les premières gouttes s'abattent en grelottant sur le bord du toit quand ils poussent la porte et entrent sans frapper.

Dans la cuisine, la lueur mauve du crépuscule donne aux choses une allure étrange et nimbe la silhouette sombre de Nielle qui est assise, les coudes sur la table autour de laquelle ils ont soupé tant de fois, le visage dans les mains.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? demande sourdement le mercenaire dont les yeux brillent comme ceux d'un animal dans la pénombre.

- Où sont les filles ? s'enquiert Loup, étonné, en se penchant derrière lui.

Nielle relève lentement la tête. L'orage jette une lueur blafarde sur ses traits creusés douloureusement, ses yeux hébétés. La pluie tambourine sur l'appui de la fenêtre et, au fond du jardin, le trop-plein du réservoir se vide avec un chuintement. L'homme et l'enfant sentent leurs cœurs se glacer inexplicablement.

- Parties, balbutie la femme, très bas. 

Puis elle éclate d’un étrange rire cassé malgré les larmes qui coulent sur son visage pâle.

- Parties ! répète-t-elle. “Elles ont franchi la Porte de Fer hier matin. Elles doivent déjà être à mi-chemin de Tulfreine.”

Un autre éclair fend l'obscurité de la vallée et le tonnerre, tout de suite après, fait trembler les murs. Loup étouffe un glapissement involontaire.

- Qu'est-ce que tu as fait ? articule Viorne d'une voix basse et sourde comme le grognement d'un animal blessé. 

Nielle le contemple d'un air désespéré pendant un moment qui semble interminable, puis elle murmure, très bas :

- Tu n'étais pas là. Nous avions besoin de toi, et tu n'étais pas là … alors… alors, j'ai…

Sa voix se brise un instant.

- Elles sont en sécurité, maintenant, Viorne... reprend-t-elle ensuite, d'un ton pressant, haché. "Elles sont à l'abri, toutes les deux... Ce marchand de pierres précieuses avait l'air d'un honnête homme…"

Elle ouvre le poing qu'elle tenait serré contre sa poitrine jusqu'ici et l'orage illumine brièvement la pierre ronde veinée de noir dans sa paume usée par les lessives.

- Il a dit qu'elles avaient suffisamment de valeur pour garantir leur voyage jusqu'à Creux-des-monts, bredouille-t-elle. "Mais il m'en a rendu une quand Capucine s'est mise à pleurer en disant que c'était le cadeau de Loup… et il a promis qu'il veillerait sur elles comme sur sa propre fille… C'est forcément un brave homme…"

Les phalanges du mercenaire ont blanchi tant ses poings sont serrés. Son neveu regarde les deux adultes sans comprendre. Ses yeux suivent le tremblement presque imperceptible le long du bras de son oncle, se posent avec inquiétude sur le profil taillé à la serpe, puis ils reviennent sur la femme qui pleure, si terriblement petite et fragile dans la cuisine vide.

- C'était la seule solution ! plaide-t-elle. "Les gardes la suivaient quand elle revenait du village, elle avait déjà été accostée… ce n'était qu'une question de temps… là-bas, elle n'aura plus à s'inquiéter… et sa petite sœur grandira libre… elles seront heureuses…"

- Qu'est-ce que tu en sais ? siffle Viorne, la mâchoire si crispée que ses dents grincent. " Qu'est-ce que tu en sais ? "

Il paraît sur le point d'ajouter quelque chose, mais se mord les lèvres, fait volte-face et quitte la pièce brusquement.

La porte tape contre le mur, derrière lui. La pluie qui tombe en déluge noie le jardin et la vallée dans un brouillard gris. 

Les yeux de Loup vont cette fois de la houppelande brune de son oncle debout sur la route, le dos tourné, à peine visible à travers le rideau d'eau froide… à la femme qui sanglote sur sa chaise en tordant son tablier blanc brodé de coquelicots.

Il frissonne.

Puis il s'avance et, doucement, passe ses bras autour de Nielle.

- Ne t'inquiète pas, chuchote-t-il. "Tout ira bien. Tout le monde dit qu'à Creux-des-monts, les gens sont très gentils. Capucine et Mélancolie me manquent, à moi aussi. Mais on ira les voir bientôt."

La femme le serre en retour et elle enfouit son visage mouillé de larmes dans les cheveux blonds de l'enfant.

- Oui, souffle-t-elle. Oui, oui, on ira, tu as raison.

Loup hoche la tête, même s'il se sent de moins en moins sûr de lui.

- Et Viorne va vite se défâcher, tu verras, ajoute-t-il.

Cette fois, Nielle étouffe un hoquet et il se demande si elle rit encore bizarrement comme tout à l'heure, mais elle murmure seulement "merci" et le serre encore plus fort.

L'orage s'éloigne en grondant, mais la pluie reste, froide et persistante, et elle ne s'arrête pas pendant plusieurs semaines. Le potager est boueux et les draps qui sèchent à l'intérieur de la maison gênent le passage et rendent l'air humide.

Loup partage avec son oncle le grand lit dans la chambre au bout du couloir. Nielle dort dans celui de Capucine, le petit bonnet en dentelle de Mélancolie lové dans son cou. Tout est étrangement silencieux : les rires des années précédentes se sont éteints, tout semble fade et triste, même la nourriture.

Viorne est à peine présent – il part tôt le matin, revient tard dans la nuit, ne pipe pas un mot. Nielle essaie de parler avec le garçon, de participer lorsqu'il essaie d'imaginer quelle sorte de vie les filles vont mener de l'autre côté de la Porte de Fer, mais… la plupart du temps, elle est perdue dans ses pensées, les bras dans l'eau de la lessive, et des larmes coulent sur ses joues.

Pour la première fois, Loup a hâte de reprendre la route, et il ne rechigne pas à faire son sac quand son oncle décide qu'il est temps de partir, à peine un mois plus tard. La femme ne les accompagne pas jusqu'à la croisée des chemins, mais elle serre très fort Loup dans ses bras sur le pas de la porte et glisse un des roulés à la cannelle d'Octave dans sa poche.

Viorne attend sans un mot à côté. Son regard est resté dur tout le temps, sa mâchoire crispée par un pli amer. Il détourne la tête quand Nielle s'approche de lui et elle baisse la main qu'elle tendait vers son visage, d'un air résigné.

- Au-revoir, Loup, dit-elle tristement.

Le garçon hésite, puis il plante ses yeux noirs dans le regard de la femme.

- A l'année prochaine, Nielle, dit-il fermement – et il appuie sa déclaration d'un coup de coude vigoureux dans les côtes de son oncle… ou sa hanche, plus précisément, car il n'est pas encore assez grand pour atteindre plus haut.

Viorne lâche un grognement et s'en va, mais Nielle sourit enfin, pour la première fois depuis le début de ce printemps désastreux.

- Merci, Loup, dit-elle en l'embrassant sur le front.

Il court derrière son oncle pour le rattraper après un dernier signe de la main, le cœur tout chaud, et plus tard, quand ils sont déjà sur les chemins depuis plusieurs semaines, il pose la question qui lui trotte dans la tête depuis un moment.

- Elle s'appelait comment, ma mère ?

Viorne ne l'a jamais su, mais il répond d'une voix assurée.

- Aethusa.

C'est le nom de sa mère à lui, aussi l'accent sincère dans sa voix vient naturellement, malgré l'étrange remord qui lui pince le cœur en voyant le regard de son neveu s'éclairer.

Loup répète les trois syllabes douces en marchant et, comme son oncle, il caresse les grappes de fleurs blanches qui poussent sur le bord du chemin quand il les voit.

Viorne ne le détrompe pas, même des années après, même quand en grandissant, son neveu réalise qu'il ne faut pas toujours lui faire confiance, que l'homme avec qui il voyage n'est pas un solitaire pour rien, qu'il est craint et haï par beaucoup – avec raison.

La première fois que le mercenaire le trahit, Loup a douze ans.

Il a beau avoir vécu dans des conditions beaucoup plus rudes que la plupart des enfants de son âge, il est toujours facilement ému, avec la tête pleine de rêveries poétiques que le chasseur de primes ne comprend absolument pas. Aussi, quand le renard blanc dont il a croisé le regard perçant dans une clairière enneigée se met à les suivre pendant plusieurs jours, le garçon se persuade que l'animal s'intéresse à lui. Il guette les traces de pattes légères autour de leur campement, laisse des bouts de venaison sur des souches, ouvre grand les oreilles la nuit quand il entend fureter dans le sous-bois.

- Il est tellement beau ! explique-t-il à son oncle, les yeux brillants. "Je pense qu'il boîte parce qu'il s'est battu, mais il a dû gagner."

Il s'imagine qu'il va réussir à apprivoiser le renard, qu'ils chasseront ensemble dans les montagnes et dormiront au coin du feu, roulés en boule comme deux compagnons. Il rêve aux tours qu'ils lui apprendront avec Capucine, au ravissement de Mélancolie quand le museau noir et tiède de la jolie bête lui donnera de petits coups sur la joue avec curiosité, et il attend avec impatience chaque matin pour entrevoir la queue touffue qui disparait comme une flamme blanche derrière un arbre…

Mais un jour, le renard cesse de se montrer furtivement. Loup le cherche et l'attend, en vain, pendant plusieurs semaines, avant de se résoudre tristement à abandonner l'espoir de le revoir.

Quelques mois plus tard, Viorne dépose sur les genoux de son neveu un paquet entouré d'une cordelette, en revenant de la ville où il est allé acheter du sel et d'autres provisions qu'ils ne peuvent pas se procurer dans la nature.

- T'as encore grandi pendant l'hiver, dit-il de son habituelle voix bourrue. "Ce manteau ne te sert plus à rien, gamin."

Loup, un peu surpris, jette un coup d'œil à la pèlerine en laine raide qu'il a usée au point qu'on y voit presque à travers et qui ne lui protège guère plus que le haut du dos, à présent. Puis il défait la cordelette, déplie la cape de bure bleu marine que son oncle lui a rapportée d'un ample geste ravi et se la jette sur les épaules.

Une queue blanche et touffue passe devant son visage et il se fige, soudain, horrifié.

- Il te va bien, dit le mercenaire avec satisfaction, depuis le tronc d'arbre sur lequel il s'est assis pour touiller le feu avec une branchette. “Avec ce col digne d'un roi, les gens te traiteront toujours avec respect quand ils le verront.”

Loup n’arrive pas à parler pendant un moment. Colère, détresse, indignation et incompréhension se disputent la place sur son visage contracté. Son oncle finit par réaliser que son cadeau n’a pas eu l’effet désiré et il se rembrunit. 

Le feu crépite dans le silence. Des étincelles montent vers les sommets pointus des sapins qui se dessinent en silhouettes sombres sur la voûte nocturne.

Le garçon finit par toucher délicatement le museau fin du renard, caresser la fourrure ombrée et soyeuse des oreilles pointues.

- Il m'aimait bien, murmure-t-il, la gorge étranglée.

Viorne se racle la gorge.

- Il boitait, dit-il avec brusquerie. “Ce n’était qu’une question de temps avant qu’un autre animal ne mette fin à sa vie ou qu’on le piège pour vendre sa fourrure, et alors sa mort n'aurait eu que peu de sens. Sur ton épaule, il te sera au moins utile.”

Loup ne répond rien, mais il baisse la tête, presque comme si on l’avait frappé. A la lueur des flammes, il ressemble terriblement à Dar au même âge et le mercenaire, irrité, clôt la conversation.

Nielle convainc le garçon de se réconcilier avec le chasseur pendant leur séjour sur les bords de l’ Oublie, mais l'hiver suivant, l’oncle et le neveu se retrouvent à nouveau face à face dans une situation qui teste leur confiance l'un en l'autre.

Loup, qui en a assez de faire la plonge et de balayer la grande salle à la taverne comme toutes les années, suit en cachette Viorne dans l’une de ses expéditions et découvre le véritable métier de son oncle.

Le chasseur de primes traque une proie particulièrement recherchée et dangereuse. Il la rattrape au bout de trois jours au Col de l’Escabelle. Les deux hommes se battent férocement, grognant et haletant, puis un éclat de couteau étincelle dans la dernière lueur du soleil qui ensanglante les crêtes de montagne, un râle résonne et une fleur écarlate éclabousse la neige.

Viorne se redresse, hors d’haleine. Il essuie sa lame rouge et la range à sa ceinture, réajuste ses vêtements… et réalise qu’on l’observe.

Loup est debout au milieu de la passe, livide, mince silhouette bleue devant le grand paysage sauvage que le soir engloutit.

- Qu’est-ce que tu fais là ? s'étouffe son oncle.

Puis, tout de suite après, il gronde, les yeux étincelants :

- Voilà. C'est ma vie et c'est comme ça. Tout ce que tu manges, là où tu dors, tes vêtements… c’est ce boulot qui le paie. Si ça ne te plaît pas, tu peux partir.

Loup titube.

- Je ne savais pas, balbutie-t-il. “Je ne savais pas…”

Le mercenaire attend, plus saisi par ce ton désespéré qu’il ne voudrait l’avouer, mais le garçon n’ajoute rien et s’enfuit.

Il refait surface à l’Auberge du Pendu Assoiffé deux jours plus tard, crotté de la tête aux pieds, le visage blême, mais l’air résolu.

- La prochaine fois, emmène-moi avec toi, dit-il en se plantant, les dents serrées et les yeux fiévreux, devant son oncle qui broie du noir comme à son habitude dans le fauteuil près de la cheminée.

- Non, dit Viorne sombrement. “Jamais de la vie. Ce n’est pas un métier pour toi. Ton père…”

Il s’interrompt et avale sa salive, la gorge serrée.

Comment peut-il expliquer à Loup qu’il refuse de laisser l’enfant de son frère devenir le genre d’homme que leur vie les a forcés à être ? Comment pourrait-il oser dire à ce gamin qui pleure pour un renard que Dartrier tuait froidement quand il le fallait ?

Le menton de Loup tremble. Il baisse la tête et sa frange blonde cache ses yeux.

- Les hommes qui ont - qui ont fait ça à maman… et papa… ils avaient des yeux comme toi quand ils ont sorti leurs couteaux, souffle-t-il.

C’est la seule fois où il évoque le drame. Viorne n’en saura jamais plus sur les circonstances de la mort de Dar que cela et ce qu’il a pu grappiller au fil des années en écoutant l’enfant se tourner et gémir pendant son sommeil.

- Et alors ? se force-t-il à répondre durement. “Tu veux te venger ?”

Loup hoquette.

- Non ! s’écrie-t-il d’une voix étouffée.

- Si tu veux rester ici ou chez Nielle, c’est possible, continue le mercenaire d’un ton égal qui ne reflète pas la tempête à l’intérieur de lui-même. “Je peux aussi te trouver un apprentissage quelque part. C’est ça que tu veux ? Mais tu ne feras pas ce métier. Jamais , tu entends ?”

Les yeux de Loup flamboient, même si sa voix est encore brouillée par les larmes qui lui nouent la gorge.

- Alors, arrête, toi aussi ! crie-t-il. "Il y a un tas d’autres choses que tu pourrais faire ! On n’est pas obligé de, de - je peux manger moins, on ira - je ne sais pas, je - mais tu n’es pas obligé de continuer à faire ça ! Je suis grand, je peux aider !"

Viorne reste quelques instants aussi muet et stupéfait que les clients de la taverne qui assistent à la scène, puis, lentement, alors qu’il contemple l'adolescent qui lui tient tête, l’air furieux, avec les yeux noirs de Dar, il réalise qu’il s’est trompé, oh, si lourdement trompé … et quelque chose qui ressemble à un éternuement lui échappe.

Ses épaules tressautent et ses yeux se plissent, les coins de sa bouche se relèvent et un drôle de sentiment bulle dans sa poitrine, irrépressible, à la fois douloureux et étrangement chaud. 

- Est-ce que tu es en train de… rire , là, Viorne ? dit lentement Croc en s’approchant et en posant sa grosse patte sur l’épaule de Loup qui tressaille.

- Je ne sais pas, grommelle le chasseur de primes qui se sent bizarrement apaisé. “Mais ça fait du bien."

Il se lève, brosse son manteau sale et se redresse fièrement. Ses yeux pétillent.

- Loup, tu as raison. Viens, je vais t’expliquer ce qu’on pourrait faire. Tous les deux. Si tu décides de rester avec moi.

Le garçon hésite… puis il le suit, laissant derrière lui la salle bourdonnante de commentaires et l’aubergiste borgne qui hoche la tête avec affection et aussi un peu d’inquiétude.

C’est une nouvelle page. L’entrée dans l’âge adulte pour Loup et un changement radical dans la relation qu’auront désormais l’oncle et le neveu. 

A partir de ce jour-là, Viorne se lance dans l’affaire lucrative, mais terriblement dangereuse, que représente la chasse aux dragons. Mettant à profit son expérience de la piste et du combat, il traque et capture désormais de jeunes femelles pour les livrer aux arènes royales, ou propose aux villages de basse-montagne de débarrasser leurs abords de cornus envahissants en échange d’une poignée de pièces.

Loup devient vite le partenaire idéal pour toutes ces chasses. Vif, adroit, intrépide mais conscient des risques, il sait toujours se placer là où on a besoin de lui et apprend les ficelles du métier en moins de temps qu’il n’en faut pour épeler ‘Cramoisi’.

Les épaisses forêts et les goulets profonds au pied de la Crête du Vieux Barde n’ont bientôt plus de secrets pour lui. Il se repère à la ronde du soleil autour de la Dent Blanche et sait discerner quel temps il fera le lendemain à la façon dont le vent chante dans les Grandes Orgues. Sa tête est remplie de détails, d’explications et d’anecdotes sur ce qui est désormais leur quotidien : les coups de griffes sur les troncs, les branches cassées au sommet des arbres, les traînées calcinées dans les pierriers, les empreintes au bord des lacs glacés en haute-montagne, la différence entre un rugissement lointain et un cri éructé et haché, les bulles en surface d’une mare de boue, la chaleur rugueuse de la coquille d’ivoire d’un œuf énorme… l’éclat mauvais dans l’œil reptilien d’un monstre acculé au fond d’une grotte, l’acidité de l’urine d’un affreux bébé couvert d’écailles dont les crocs acérés peuvent facilement trancher le cou d’un poulet…

A quinze ans, il tue son premier dragon entièrement seul et reçoit de l’Intendant du Château Noir le premier des anneaux de cuivre qui orneront désormais les tresses qui rabattent ses cheveux blonds en arrière, lui donnant l’air plus âgé et plus dur qu’il ne l’est. Le renard blanc sur son épaule devient le signe distinctif auquel on le reconnaît. Quand il arrive avec Viorne à Hurle, on lui laisse désormais une place à côté de son oncle au comptoir de la taverne et personne ne se risque à essayer de l’entourlouper quand il choisit un article sur un étal ou négocie une fourrure.

Mais il reste ce gamin gouailleur et tendre qui fond devant une portée de chiots et qui adore les nouvelles expériences.

Viorne l’emmène à nouveau dans le Nord l’hiver qui suit son changement “d’activité” et lui fait découvrir les sources d’eau chaude cachées dans une grotte noire pailletée de quartz à quelques lieues de son village natal.

Des volutes de vapeur s’élèvent doucement de l’eau sombre et moirée. La lune est juste au-dessus d’eux, comme si les arêtes rocheuses du plafond ouvert de la grotte la retenaient par un accroc de sa robe blanche. Il fait délicieusement bon dans ce bain naturel et Viorne piquerait volontiers un somme s’il n’avait pas peur de se noyer – et si Loup voulait bien se tenir tranquille.

Son neveu ne tient pas en place, comme d’habitude. Il plonge et fait buller l’eau, manque de s’étouffer et s'empourpre comme une écrevisse en plein bouillon, saute et éclabousse les rochers qui fument. Son rire joyeux résonne dans l’obscurité bleue et digne de la montagne étonnée.

- On chante ? propose-t-il, ravi.

- On n’a pas besoin de beugler quand on est content, soupire Viorne en passant une main lasse sur son visage mouillé.

- Bien sûr que si, dit Loup. 

Et il joint la parole à la pensée en poussant un de ces hurlements rocambolesques dont il a le secret.

- Ahouuuuuuuh !

Viorne a honte même si les seuls spectateurs de sa débâcle ne sont probablement que des marmottes insomniaques bien contentes qu'il ne s'intéresse pas à leur pelisse.

- Toi aussi ! insiste Loup.

Debout dans l’eau, nu comme un ver dans la clarté irisée de la lune, il a bien l’air de la grenouille dont il devrait porter le nom.

- Ahou, marmonne Viorne.

- Plus fort !!! On ne t’entend pas !

On ”, ce doit être tous les dragons en train d’essayer de pioncer dans les niches des falaises alentour.

Loup attend, le regard brillant, son large sourire étincelant retroussé sur des dents qui ne boudent jamais un quartier de viande.

Mah. Qui se soucie d’un vieil écailleux grincheux quand il est invité par un gamin plein de vie à exprimer combien la vie peut être passionnante ?

Viorne se lève aussi et une vague chaude éclabousse les rochers noirs. La lune est si grande, si belle, si proche. Il n’a jamais fait de choses aussi ridicules avec son frère quand ils étaient enfants. Il n’a jamais été heureux non plus.

Peut-être est-ce temps de laisser tout cela derrière lui ?

Il gonfle sa poitrine couturée de cicatrices, lève le menton. Son cou et ses bras bruns tranchent avec la pâleur de sa peau. L’eau clapote contre son ventre, ourlée de bulles qui scintillent à la lueur de la lune. Ses cheveux noirs, qu'il a raccourci récemment au coutelas de chasse, bouclent un peu sur sa nuque.

Il sourit et ses lèvres découvrent les mêmes canines pointues que son neveu.

- AHOUUUUUH !

Loup saute de joie et l’imite, les mains en coque autour de la bouche.

- AHOUUUUH !!!

Une volée d’oiseaux réveillés en sursaut s’éloigne en croassant bruyamment dans la nuit. La lune ronde les éclaire, bienveillante.

- AHOUUUUUH ! AHOUUUUH ! AHOUUUUH !

Qu’ils sont bêtes, pense Viorne. Mais il ne se tait pas et rit avec le gamin qui n’a peur de rien. Qui sait ? Peut-être que Dar peut les voir, de là où il est… Si c’est le cas, Viorne est sûr qu’il sourit lui-aussi.

 

oOoOoOo

 

Le temps passe. Loup grandit. Il s'intéresse à tout. A la politique, par exemple : il n'hésite pas à donner son avis clair et fort, à taper du poing sur la table, à s'empoigner avec un garde ou un gueux s'il le faut. L'ex-mercenaire a pris l'habitude de se placer un peu derrière lui à la taverne, pour pouvoir lui asséner une grande claque sur le crâne et lui plonger le nez dans sa chope quand il commence à glisser vers des propos qui pourraient les faire emprisonner.

Il s'intéresse aux filles, aussi. À toutes les filles, depuis les jolies greluches de la vallée qui papillonnent autour de lui sur la place du marché et se pâment à ses moindres gestes, jusqu'à la servante de Crocodile qui ne lui accorde pas un regard, mais qui, même si elle est déjà bien fanée, possède encore des attributs non négligeables… dont un déhanché qui fait tourner toutes les têtes des chasseurs patibulaires parmi lesquels le gamin traine tous les hivers.

Il rêvasse en triturant des marguerites, il s'esquive par la fenêtre de l'auberge, il revient souvent avec un œil au beurre noir et parfois avec les cheveux pleins de paille ; il réfléchit profondément et sort de temps à autre des réflexions inattendues qui exigent de son oncle une maîtrise de lui-même dont il n'aurait jamais cru qu'il aurait besoin un jour pour garder son sérieux.

Octave se moque de Viorne, quand ils ne sont pas penchés tous les deux sur une carte des Territoires de l'Est, à barrer les lieux où il n'y a pas de nouvelles de la fille du boulanger. Nielle les écoute tout en raccommodant les chaussettes de Loup à la lueur d'une bougie, pendant que l'adolescent fait sauter des champignons mouchetés de persil dans une poêle grésillante de beurre.

La lavandière continue à les accueillir chaque année et Octave est un invité régulier depuis qu'il a ramené une lettre de Capucine, le premier été après le départ des filles – une lettre que Nielle a tant relue depuis que les plis s'en sont déchirés. Le boulanger a raconté mille fois sa rencontre avec les deux sœurs sur la place du marché de Creux-des-monts. Nielle pleurait et riait en même temps. Viorne n'a pas dit un mot, bien sûr, mais c'est le seul chaque année à oser demander s'il y a une autre lettre...

Loup, lui, rêve qu'un jour ils franchiront la frontière eux-aussi, que leur famille sera enfin réunie dans le pimpant royaume voisin…

Nielle, Viorne, lui et les filles.

Il n’est plus un enfant et il a enfin réalisé ce que signifiait la porte fermée au bout du couloir, enfin fait le lien entre les yeux verts de Capucine et ceux de son oncle, enfin compris le regard suppliant de la femme quand ils repartaient et la tendresse du chasseur envers Mélancolie, même quand elle se mouchait sur sa manche. Son regard tombe parfois sur un de ces petits gestes auxquels il ne prêtait pas attention quand il était gamin - la main de Viorne qui effleure la hanche de Nielle en passant, les doigts de celle-ci qui caressent la nuque de l’homme quand elle se penche sur son épaule pour regarder ce qu’il fait… - et ses joues rosissent malgré lui.

Les nuages filent dans le ciel. Les pétales des cerisiers en fleurs virevoltent à travers la plaine. Les sapins qui hérissent la Barrière Rocheuse sèchent et perdent leurs épines : ils se dressent, silhouettes noires efflanquées, sous le soleil d'été qui étincelle sur la Porte de Fer. Les grenouilles croassent sur les rives bourdonnantes de moustiques de l'Oublie . Les étoiles pleuvent à l'automne sur les forêts de châtaigniers qui tapissent les flancs des montagnes. La neige coiffe la Crête du Vieux Barde de ses vagues blanches et les plaintes des dragons se mêlent aux hurlements du vent du Nord.

Loup a un troisième anneau de cuivre dans les cheveux lorsqu'ils redescendent dans la vallée, l'année de ses seize ans.

L'année où Nielle n'est plus là.

La maison est fermée, des toiles d’araignée se sont brodées entre les fils d’étendage et le jardin est envahi d'herbes folles. Sur la table de la cuisine, recouverte d’une épaisse couche de poussière, la perle de dragon que le marchand avait rendu brille doucement dans la lumière sanglante du soleil couchant. 

- Tu crois qu'elle va les retrouver ? souffle Loup qui s’efforce désespérément de ne pas penser qu’il vient – encore une fois – de perdre un endroit qu’il appelait “la maison”.

- J'en suis sûr, murmure Viorne, mais son visage est si sombre qu'il pourrait être en train d'affirmer le contraire.

 Loup essaie d’imaginer les retrouvailles de la mère et des deux filles, leur vie enfin libre de l’autre côté de la montagne… mais le nœud dans sa gorge est soudain si gros qu'il est obligé de sortir pour ne pas étouffer.

Ses larmes brûlent et tombent une à une, translucides, sur la perle qu’il tourne entre ses doigts, sur les lupins mauves écrasés à ses pieds.

Pourquoi grandir est-il si douloureux ? 

Il sait désormais pourquoi son père a renoncé à son rêve. Il connaît le prix exorbitant que l'on réclame à ceux qui veulent quitter les Territoires de l'Est. Viorne n’essaie plus de lui cacher ce que contiennent les cages qui brinquebalent chaque année en direction du Château Noir. Exécutions, pots-de-vin, abus de pouvoir, trahisons, dénonciations… il a assisté maintes fois à des scènes où il rageait d’intervenir. Il a été déçu, blessé, écœuré. Il a dû tourner le dos parfois, fermer ses oreilles souvent, fuir et même choisir un jour entre une vie et une autre.

La vie n’est pas seulement dure là-haut sur la montagne, dans les bouges de Hurle. Dans la vallée, le paysage magnifique de son enfance est comme entaché par la présence des hommes et leurs choix égoïstes, leur misère et leurs faiblesses. 

La Porte de Fer règne sur ce pays corrompu et il la hait pour tout ce qu’elle représente.

Son poing se ferme sur la perle de dragon et sa mâchoire se crispe. Quand il sent la présence familière de son oncle s’approcher de lui, Loup relève les yeux. Son visage est parfaitement sec et le crépuscule qui s’achève allume des flammes dans ses prunelles noires.

- Je franchirai les Grandes Orgues, annonce-t-il calmement. “Je peux le faire. Je suis plus agile que n’importe lequel de ces pauvres bougres et j’ai l’habitude d’aller dénicher des œufs dans les alvéoles. Je ne tomberai pas. Et je ne serai pas dévoré non plus. J’irai là-bas et je les retrouverai. Toutes les trois.”

Viorne le contemple pendant un long moment en silence. Les années ont tissé des fils d’argent dans ses cheveux sombres et ses tresses sont ornées de plus d’anneaux que n’importe lequel des chasseurs encore en vie l’hiver dernier. Sa houppelande brune est rabattue sur son épaule et l’on peut voir la spallière en cuir de dragon qui protège son bras.

- Attends un an, dit-il finalement.

Loup fronce les sourcils, mais il n’insiste pas. Ils dorment sous le préau, à côté de ce qui reste du tas de bûches fendues par Viorne l’année précédente, et repartent le lendemain. C’est une étrange année, presque silencieuse, acharnée. Ils sont constamment en route, traquent dragon sur dragon, se font ennemi sur ennemi.

Crocodile s’inquiète pour eux et essaie de les retenir à la fin de l’hiver, mais ils ne veulent rien entendre. Loup est impatient de se confronter enfin aux Grandes Orgues, de vaincre ce pays qui lui a tout pris en réussissant là où tout le monde a échoué…

- Pas tout le monde, dit sourdement Viorne, un soir où le feu crépite entre eux. “Il y a au moins une personne qui a réussi.”

Son neveu écarquille les yeux.

- Qui ? Je n’en ai jamais entendu parler !

Son oncle soupire. Les flammes font danser des ombres sur son visage buriné.

- Cette princesse enragée… Rebelle… la sœur du Roi de Creux-des-monts… Nous l’avions rattrapée et ramenée au Château – je vous ai raconté cette histoire des dizaines de fois – mais elle s’est échappée encore, des années plus tard. Et cette fois, elle a réussi.

Il cherche sa blague à tabac dans sa poche, bourre sa pipe et l’allume. Loup attend, trépignant d'impatience.

- C’est un secret bien gardé, évidemment, continue l'ex-mercenaire après avoir lâché une longue bouffée de fumée. "Nombreux sont ceux qui ont dû mourir parce qu’ils l’ont découvert. Les gens la croient toujours enfermée dans la Tour des Plaintives, tombée en défaveur, mais… la vérité est qu’elle a réussi à s’enfuir une seconde fois et qu’elle n’a pas été rattrapée avant d’atteindre les Grandes Orgues. Le chasseur qui la poursuivait l’a vue descendre et arriver en bas saine et sauve."

Loup se penche en avant, si près du feu qu’il manque se faire cramer les sourcils. C’est la meilleure histoire qu’il ait entendue depuis très longtemps et ses yeux brillent comme lorsqu’il était enfant.

- Comment sais-tu cela ? souffle-t-il. “C’était toi , le chasseur ?”

- Non, dit Viorne. 

Il fouille dans le sac à ses pieds et en tire un objet enveloppé dans un morceau de tissu rapiécé. Il le lance à son neveu et celui-ci ouvre le paquet lentement, en retenant son souffle.

A la lueur des flammes, la corne de Cramoisi luit comme si elle était faite de lave et d’or.

- Qu’est-ce que… bafouille Loup. “D’où as-tu cela ? Ça vaut une fortune… et le roi ne vous l'avait pas donnée, en fin de compte, dans l'histoire…”

- C’est le cadeau de la princesse au chasseur qui la laissée s’enfuir, dit lentement Viorne. “Un cadeau inestimable que le frère de cet homme lui a volé.”

Des braises craquent et une bûche s’affaisse dans les cendres avec un pétillement d’étincelles. Le cœur de Loup bat si fort dans sa poitrine qu’il lui semble qu’on l’entend résonner dans la forêt.

- Je te le rends, continue Viorne. “Avec, tu pourras facilement franchir la Porte de Fer. L’argent que nous avons gagné cet hiver te permettra de gagner Creux-des-monts sans encombre. Octave va arranger une place pour toi dans le convoi. Il ne repartira pas cette année. Nous avons d’autres plans.”

Loup contemple son oncle, muet de stupéfaction. Il ne sait pas quoi penser. Faut-il qu’il se mette à hurler, sorte ses armes, ou accepte sans un mot ? A-t-il vraiment compris ce qu’il vient d’entendre ? Doit-il faire payer au frère de Dartrier le rêve dérobé des années auparavant ou au contraire empêcher Viorne de sacrifier encore une fois sa vie pour le sauver ? 

L’ex-mercenaire remet du bois sur le feu qui s’éteint, vide sa pipe et la range, puis s’allonge et s’enroule dans son manteau.

- Prends donc la première veille si tu es parti pour te triturer les méninges, grogne-t-il en tournant le dos à son neveu. “Mais n’oublie pas de me réveiller. Nous avons du chemin demain, tu n’as pas intérêt à dormir sur tes pattes.”

Loup hoquette, abasourdi.

Typique.

La forêt l’enveloppe de son ombre froufroutante. La lune argente les branches des sapins. Le feu s’affaisse et un filet de fumée claire monte vers les étoiles. Un renard jappe au loin, un loup lance sa complainte. Un dragon passe devant les nuages dans un battement d’ailes. Tout est paisible.

Viorne ronfle comme à l'ordinaire.

Loup finit enfin par sortir de sa stupeur. Il secoue la tête, remballe la Corne de Cramoisi et la range dans la poche cachée de sa cape, puis il se cale contre un tronc d’arbre et se met à calculer dans combien de temps il lui faudra réveiller son oncle.

Ses pensées se perdent dans les flammes et tout ce qui appartient au passé se disperse et s’éparpille avec les étincelles dorées.

Le lendemain, ils font le dernier bout de chemin qui les ramène au Village-sans-Nom et retrouvent Octave.

Le boulanger est pâle, mais résolu. Un havresac plein à craquer attend à ses pieds. Il tend le sauf-conduit à Loup, lui explique ce qu’il doit dire, à côté de quelle charrette il devra marcher pour sortir. 

- Ne leur donne pas la Corne avant d’être de l’autre côté, recommande Viorne en chargeant avec brusquerie sur l’épaule de son neveu une musette de provisions. “Rappelle-toi de ne faire confiance à personne, même si les gens là-bas ont l’air de benêts pansus. Et ne range pas ton couteau sans le nettoyer, je ne serais pas là pour te tirer d’affaires si tu retombes sur un ours quand il est rouillé.”

- Je sais , soupire Loup en faisant rouler ses yeux.

Mais c’est à peu près tout ce qu’il arrive à articuler. La Porte de Fer est là, derrière eux – si proche, énorme, étincelante, ouverte sur sa bouche noire qui s’enfonce sous la Barrière Rocheuse. Des chariots passent bruyamment ou s’arrêtent en grinçant. Un bœuf meugle. Les Gardes s’interpellent en inspectant les marchandises. Des enfants tourbillonnent.

Loup en a le tournis et son cœur se serre de plus en plus, jusqu’à l’étouffer.

Oh par tous les ogres de la Dent Blanche... C’est vrai, c’est maintenant, il va passer, il va franchir la frontière, il va aller retrouver Nielle et ses sœurs, il va… il va tout quitter. Tout . Tout ce qu’il connaît, tout ce qui est familier, son… son…

Octave lui pose la main sur l’épaule, une pression affectueuse qui ramène le garçon à la réalité, lui permet de reprendre le contrôle de ses nerfs.

- Quand tu arriveras à Tulfreine, cherche une caravane qui monte vers Ferdulin, dit le boulanger. “J’ai appris que Nielle et les filles avaient quitté Creux-des-monts, qu’elles étaient parties là-bas. Je t’aurais bien aidé, mais…”

Il jette un coup d'œil vers le chasseur, prend une longue inspiration.

- Moi aussi j’ai ma quête, Loup. On l’a enfin trouvée. Elle m’attend, tu comprends ? Je dois aller la sauver.

Loup hoche la tête gravement. Il sait que son oncle a fini par découvrir une piste solide sur l'endroit où les bandits ont emmené la fille du boulanger, mais Viorne n’a rien voulu lui dire de plus et il devine confusément que les deux hommes vont s’embarquer dans une expédition extrêmement dangereuse.

- C’est l’heure, presse le chasseur qui a remarqué que la file de ceux qui s’engagent par la Porte de Fer commençait à s’amincir. Il donne une claque dans le dos de son neveu, le pousse en avant. “Vas-y, Loup. Ne perds pas de temps.”

Le garçon amorce trois pas en direction de la frontière, puis s’arrête. Il se retourne et le soleil qui se couche l’éblouit, engloutissant les silhouettes des deux hommes dans la lumière rougeoyante qui inonde la vallée à cette heure. 

C’est la dernière fois. La dernière fois qu’il les verra, peut-être, la dernière fois qu’ils…

Son cœur bat à tout rompre, assourdissant, dans ses oreilles. Ses jambes flageolent. Sa gorge obstruée ne laisse plus passer un son, ni même le moindre souffle d’air.

C’est impossible. Il ne peut pas… il doit y avoir un autre moyen, ils partiront ensemble, la prochaine fois, quand ils auront sauvé la fille du boulanger. A trois, ce sera plus facile. Et la Corne payera certainement pour le passage de deux personnes, elle est poinçonnée du sceau royal, elle doit valoir…

- Qu’est-ce que tu attends ? Avance, tête de cuillère ! Dépêche-toi !

La voix retentissante de son oncle le fait tressaillir. Il ne le voit pas dans le soleil qui l’oblige à plisser les yeux, mais il devine son expression exaspérée au ton de sa voix.

Douze ans à obéir au quart de tour sont ancrés en lui. Il bouge presque sans s’en rendre compte, se dirige vers le barrage et se joint à la foule, présente son sauf-conduit… laisse entrevoir la Corne sous son manteau quand on hésite à lui rendre le document… carre ses épaules sous le renard blanc qui orne son manteau.

- Ne regarde pas en arrière, Loup ! Va vers ce qui t'attend de l'autre côté de la Barrière – et vis pleinement !

La Porte de Fer s’ouvre largement et il s’enfonce dans l’obscurité sous l’arche de pierre, laissant derrière lui la vallée de l’Oublie et les montagnes où il a passé toute son enfance.

L’émotion l’étouffe, un brouillard de larmes l’aveugle. Il s’oblige à ne pas se retourner, mais c’est tellement dur qu’il lui semble que ses dents serrées vont se briser.

Puis, soudain, s’élève derrière lui, dans le brouhaha des gens et des roues et des animaux, le chant d’une alouette.

Loup s'arrête et ferme les yeux malgré les protestations des gens qui se bousculent autour de lui. Pendant qu'on le dépasse en râlant, il cherche dans son col la lanière de cuir à laquelle est toujours pendu l’appeau de son enfance, avec la perle de dragon de Capucine – et il siffle dedans de toutes ses forces, comme lorsqu’il était petit et qu’il ne savait pas encore l’utiliser.

Le tirlouit familier répond aussitôt, un son clair et léger, tranquille, teinté d’humour et d’un peu d'impatience.

Puis il s'efface doucement dans le vacarme du convoi sous la voûte. 

Loup rouvre les yeux. Il glisse l'appeau dans son col, assure sa main sur la sangle de son carquois et se met en marche avec confiance au milieu de cette foule d'inconnus. La lumière grandit peu à peu sous l’arche et l’odeur des sapins lui parvient déjà.

De l’autre côté de la frontière, la forêt paisible semble toute pareille à celle dans laquelle il a grandi et pourtant, rien n'est plus pareil.