Chapter Text
Il y a bien longtemps de cela, lorsque les humains commencèrent à découvrir les beautés et la richesse de l’univers, ils les célébrèrent dans des poèmes toujours plus émouvants et sublimes. Les personnes se laissant aller à de telles fantaisies furent appelées « Poètes » et elles étaient respectées et aimées de toutes et tous. Elles pouvaient voir au-delà des apparences, capturer l’essence et la splendeur singulière des astres et des galaxies, pour en faire des mots, des phrases, des images qu’on se déclamait à soi-même ou aux autres. On aimait en effet entendre leurs créations, en discuter ou bien les lire. Leurs textes permettaient de mettre des paroles sur des choses que l’on ne pouvait voir ou comprendre : ils étaient une sorte de pont entre les corps célestes et l’esprit humain. À mesure que l’on découvrait le cosmos et tout ce qu’il recelait de grâces et de majesté, les vers à son sujet se multipliaient, rendant hommage à une éternité que l’humanité éphémère ne pouvait qu’entrapercevoir.
Parmi tous les Poètes qui fleurirent en ce temps-là, l’un d’entre eux se distingua tout particulièrement : il se nommait Ombre-du-Soir. Ses poèmes étaient adulés dans toute la galaxie, ils étaient recopiés, lus et analysés partout où il était possible de le faire. On disait qu’il était tombé amoureux de l’étoile la plus brillante du ciel, et que c’était pour cela que ses écrits étaient aussi saisissants et puissants. Rien ne pouvait alors égaler ce qu’il créait car il était animé par l’amour le plus pur qui soit.
Sa légende dura longtemps, si bien qu’il était couru par les puissants de ce monde, qu’on le couvrait d’or pour lui commander des textes que l’on disait fantastiques.
Et puis, un jour, tout s’arrêta pour lui quand on se rendit compte qu’il n’avait jamais rien écrit de sa vie dont il ait été l’auteur. Il n’était tombé amoureux d’aucun astre du ciel et ce qu’il présentait comme étant ses œuvres état en fait des poèmes volés à d’autres qui avaient un réel talent.
Plus personne ne voulut avoir affaire à lui et il se retrouva exclu des cercles dans lesquels il avait évolué jusque-là. Mais sa chute fut d’autant plus brutale qu’elle fut accompagnée d’une malédiction. On disait que c’était l’étoile pour qui il avait feint l’amour qui l’avait maudit en représailles, lui et tous ceux de son espèce.
Depuis lors, les Poètes ne possédaient plus la mémoire de leurs poèmes. Là où ils pouvaient par le passé composer quelques lignes, les garder dans leur tête et dans leur cœur, décider ensuite s’ils voulaient ou non les figer d’encre, s’ils voulaient les écrire pour les offrir, les adresser à quelqu’un, ou bien juste ne pas les inscrire pour les tenir secrets à jamais ; ils étaient à présent obligés d’écrire. Ils avaient beau essayé de se souvenir, de répéter les vers qu’ils avaient créés, de les réciter, rien ne pouvait leur revenir. Ils étaient obligés de les coucher sur papier dès que l’inspiration leur venait, sous peine de les perdre pour toujours dans les méandres de leurs esprits oublieux.
Mais la malédiction ne s’arrêta pas là puisqu’il était devenu impossible de recopier un poème qui avait déjà été inscrit sous peine de perdre la vue de manière définitive.
Ainsi, plus personne ne pouvait s’arroger les écrits d’autres individus : les textes étaient donc authentiques et le fruit de l’imagination d’individus doués.
Rapidement, les poèmes devinrent un produit de luxe que l’on s’arrachait car ils étaient dorénavant rares et très précieux. Peu à peu, on commença à les échanger contre des biens, des services, on en fit des faveurs et des paiements très prisés. Ils finirent par remplacer les autres formes de monnaie que les humains avaient adoptées pour devenir la seule reconnue et utilisée à travers l’univers.
Ce n’était donc plus des pièces d’or que l’on s’échangeait dans les ports de la galaxie mais des morceaux de parchemins où avaient été griffonnés quelques vers, et qu’on lisait d’un œil distrait pour s’assurer que c’en était bien.
