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Il y avait tout un tas de choses qui s’était produit ces derniers temps et qui ne faisait pas le moindre sens dans l’esprit, pourtant clairement brillant, de Tony Stark.
Tout avait commencé avec un virus. Personne n’y avait prêté beaucoup d’attention avant qu’il ne se répande comme une traînée de poudre à travers la planète et contamine des dizaines de milliers d’individus de tous âges et de tous horizons. Il y avait eu des morts. Beaucoup trop. Et, pour une fois, les super-héros n’avaient été d’aucune utilité. Ils pouvaient abattre des forteresses, décimer des armées ennemies, combattre des vaisseaux extraterrestres, mais ils étaient tout aussi impuissants que le reste de la population face à une maladie dont même les chercheurs ne détenaient pas tous les détails.
Ils avaient donc écouté le nombre de victimes augmenter au fil des jours sans rien pouvoir faire, sans trouver la moindre solution pour sortir de ce qui ressemblait de plus en plus à un cauchemar éveillé.
Jusqu’à ce que la solution leur apparaisse, comme dans tant d’autres pays à travers le monde, sous forme d’un confinement. Chacun était cordialement prié de rester chez lui et de limiter les déplacements au strict nécessaire. Les boulevards prirent alors une allure tout à fait irréelle. Déserts, silencieux, immobiles, il était impossible de croire qu’il s’agissait toujours de la ville qui ne dormait jamais. Dorénavant, et pour une durée encore inconnue, elle reposait dans un sommeil mérité.
La situation se transforma ainsi de légèrement irréelle à tout bonnement inconcevable en peu de temps.
Parce que, pour sûr, cette règle ne pouvait pas s’appliquer aux Avengers ? Le crime ne connaissait pas de répit, lui, alors il fallait bien des gens pour lutter, pour continuer à prendre les armes et défendre des habitants plus vulnérables et effrayés que jamais. En ces heures obscures, la flamme de l’espoir se devait d’être protégée et alimentée pour l’empêcher de s’éteindre. Pourtant, les premières journées passèrent, qui devinrent des semaines, sans qu’aucun appel ne leur fut transmis.
Aucune mission ne les attendait.
Le confinement s’étendait bel et bien jusqu’à eux. Et, si ça s’était arrêté là, Tony aurait pu s’en contenter parce que son boulot de super-héros lui plaisait beaucoup, mais un peu de vacances à s’enfermer dans son atelier jour et nuit à mettre au point tous ces croquis et ces équations qui traînaient sur son bureau depuis une éternité ne lui apparaissait pas comme la dernière des mauvaises nouvelles.
Mais, comme rien ne se passait exactement comme il le voulait dans sa vie, ça ne s’arrêta pas là. Il n’aurait su mettre le doigt dessus cependant. C’était trop abstrait, juste une impression, un pressentiment qui courait sous sa peau et qui se faisait de plus en plus insistant chaque fois qu’il émergeait de son atelier. Il savait seulement que quelque chose d’étrange se produisait à la Tour. Chez les Avengers.
Il en eut l’absolue certitude quand, un matin aux aurores, à une heure où tout le monde était supposé encore dormir, d’autant plus maintenant qu’il n’y avait plus grand-chose à faire de ses journées, il tomba nez-à-nez avec Natasha Romanov. La super espionne russe au regard aussi assassin que ses techniques de combat et dont tout le monde était plus ou moins secrètement terrifié. Cette même Natasha Romanov était présentement en train de pétrir de la pâte à pain, un tablier autour de la taille et une trace de farine sur le front. Tony fut tellement abasourdi qu’il resta une bonne minute planté là, au milieu de sa cuisine, à essayer de procéder ce que ses yeux voyaient et que son cerveau refusait d’assimiler.
Natasha se contenta de lui adresser un petit sourire en coin et de lui fourrer un petit pain encore tiède d’une précédente fournée dans les mains. À son tour, Tony le fixa – y avait-il une bombe dissimulée à l’intérieur prête à exploser au moindre mouvement ? Il essaya de se raisonner en se rappelant qu’elle était avant tout sa collègue de travail et, osait-il l’espérer, son amie, ce qui devait le protéger de toute attaque en traître de ce genre.
Il voulut s’en convaincre, en tout cas, tandis qu’il faisait demi-tour et repartait se dégourdir les jambes un peu plus loin. Dans une direction qui le mena tout droit sur Clint et Thor en train de réorganiser le salon de fond en comble. Clint, le type le moins organisé que Tony connaisse, qui perdait ses flèches une fois sur deux, et Thor, un foutu dieu venu d’une autre planète qui ne trouvait rien de mieux à faire que balancer son verre sur le sol quand il était vide, ces deux énergumènes réunis dans une tâche que n’importe qui leur aurait interdit d’envisager tant l’incongruité de cette association dépassait l’entendement.
Le génie se figea alors dans sa lancée, ses yeux errant de l’archer aux bibelots qu’il retirait des meubles et posait soigneusement sur le canapé et de Thor au chiffon qu’il utilisait pour essuyer la poussière entassée là depuis des mois. Sans vraiment chercher à se cacher, Tony se pinça le bras. Rien ne changea. Nope, pas un rêve. Sa dernière consommation d’alcool remontant à trop longtemps, il raya également une éventuelle hallucination de la liste. Que restait-il alors ? Il s’était cogné la tête quelque part, avait fait une commotion cérébrale et était mort sans s’en rendre compte ? Était-ce à cela que ressemblait la vie après la mort ?
Alors qu’il s’apprêtait à débattre sur les possibilités de Paradis et d’Enfer, et pencher davantage pour le second que le premier, Thor se mit à chantonner dans une langue inconnue face à Clint qui tentait comme il pouvait de répéter ses paroles dans une langue tout aussi inconnue, mais qui se rapprochait dangereusement du yaourt. L’asgardien se contenta d’éclater de rire et de recommencer après lui avoir accordé une tape sur l’épaule. Tony sut alors que tout ceci était bien réel quand son ami faillit tomber en avant avec la force de l’impact.
Une fois de plus, le milliardaire préféra ignorer tout ce qu’il venait de voir, s’il l’avait pu, il l’aurait même effacé de sa mémoire, mais c’était impossible et il devina dors et déjà que ces incidents reviendraient le hanter aux moments les plus inopportuns. Il continua son périple à travers la Tour, soudain inquiet de ce qu’il allait découvrir. Il fut cependant soulagé de découvrir Bruce dans son laboratoire, plongé dans une lecture qui le fascinait tellement qu’il ne remarqua jamais la présence de Tony.
Au moins quelque chose de normal, songea ce dernier.
Son réconfort fut malheureusement de courte durée, car, en remontant le couloir où les portes des chambres des Avengers se succédaient, il tomba bien malgré lui sur Steve, le Capitaine Rogers, Captain America en personne, en pleine conversation avec son ordinateur portable. La pensée, un peu moqueuse, qu’il avait encore dû trouver le moyen de ne pas savoir le faire fonctionner effleura l’esprit du petit génie, avant de réaliser qu’il ne parlait pas exactement à son ordinateur, mais plutôt aux panel de gens qui s’entassait sur l’écran. Cet homme qui s’était retrouvé prisonnier de la glace pendant soixante-dix longues années et à qui il fallait encore expliquer comment allumer une télévision était en train de donner une visioconférence ?
Il n’y avait plus aucun doute, Tony avait basculé dans une réalité alternative. Ou alors il s’agissait d’une énorme blague, une caméra cachée qu’ils avaient tous organisé à son insu. Une illusion bâtie de toutes pièces dont il lui restait à trouver la clé pour l’annuler.
Et quand il était question d’illusion, une seule personne était en capacité de l’aider.
La porte de la chambre de Loki était étrangement semblable aux autres. À l’exception du vert sombre qui la recouvrait et qu’il était impossible de manquer. Une espèce d’avertissement pour quiconque songerait à s’en approcher. Ce que personne n’était assez fou pour considérer de toute façon. Il n’y avait que Thor qui n’hésitait jamais à y abattre son poing en tonnant un puissant « Loki, mon frère, es-tu là ? ». Auquel il avait rarement de réponse, d’ailleurs. De réponse positive. Parce que des réponses à base d’insultes toutes plus élaborées les unes que les autres, de cela, Thor aurait pu en constituer une liste plus haute que la Tour elle-même.
Thor, donc, et Tony visiblement, qui cogna faiblement à deux reprises, presque comme s’il espérait que le dieu de la Malice ne l’entende pas. Il n’avait pas pour habitude d’attendre qu’on lui réponde avant de pénétrer dans une pièce, qu’il y soit invité ou non, mais, pour une fois dans sa vie, il colla son oreille à la porte.
Il jura qu’il entendit un bruyant soupir de l’autre côté.
« Thor, par les Nornes, si tu ne cesses de venir me déranger, je vais finir par te transformer en crapaud. »
Ce fut plus fort que lui, Tony ricana entre ses dents. Avant de se rappeler à qui il avait à faire et que la menace énoncée pouvait très bien se retourner contre lui s’il ne mettait pas tout de suite au clair qu’il n’était pas Thor.
« Hum…, bafouilla-t-il aussitôt, balançant son poids d’un pied à l’autre. C’est Tony. Stark. »
Comme s’il existait une demi-douzaine de Tony dans la Tour et que la précision était nécessaire. Il roula des yeux à sa propre stupidité à l’instant où la porte s’ouvrit sur la haute silhouette de Loki. La simple chemise noire, dont les deux premiers boutons étaient lâchement déboutonnés et qui contrastait à merveille avec sa peau pâle, prit le super-héros au dépourvu. Depuis le temps que la divinité avait élu domicile sur leur petite planète, Tony ne parvenait pas à s’accoutumer à le voir dans autre chose que ses habits asgardiens, tout de cuir et de métal clinquant. Des habits qu’il avait pourtant abandonnés en même temps que ses plans de vengeance, mais, sans doute, l’image de cet être inhumain à l’aura souveraine qui l’avait un jour saisi à la gorge pour le jeter par sa propre fenêtre occupait un peu trop son esprit.
Il faudrait pourtant qu’il se mette à jour. Cette nouvelle image, bien plus raisonnable et ordinaire , lui semblait davantage reposante pour ses nuits sans sommeil.
Un sourcil s’arqua au-dessus d’un œil d’une nuance semblable à la porte qui les séparait toujours.
« Stark ?
– Tu vas pas me changer en crapaud, hein ?
– Tout dépend de la raison de votre présence. »
Il y avait un brin de joyeuse malice dans son regard, comme s’il s’apprêtait à éclater de rire à tout moment, qui laissait présager qu’il plaisantait. Malgré tout, Tony n’oubliait pas que, la plupart du temps, ce que Loki trouvait amusant l’était rarement pour le commun des mortels, ses blagues étant souvent dirigées contre eux. Il décida donc de ne pas passer par quatre chemins et aller directement à l’essentiel.
« T’as rien remarqué de bizarre ces derniers temps ?
– Pas davantage que d’ordinaire, je le crains.
– J’ai l’impression de perdre la tête. Tout le monde se comporte de manière étrange par ici.
– Et vous vous êtes senti dans l’obligation de venir m’en informer. »
La malice était très nettement remplacée par l’agacement, désormais. Et une pointe de curiosité que l’éclat des yeux verts dissimulaient mal.
Ou ne cherchaient pas à dissimuler, car Tony doutait que Loki ne sache pas comment rendre son visage parfaitement impassible. Il l’avait déjà vu à l’œuvre pour le savoir.
Il opta à son tour pour une fausse irritation, croisant les bras en travers de son torse. Il était à deux doigts de se mettre à taper du pied, mais jugea que cela serait sûrement la goutte de trop qui finirait d’exaspérer son vis-à-vis à la patience plus que limitée.
« Sa Majesté aurait-elle l’obligeance de me laisser entrer ou tu vas vraiment me laisser sur le pas de la porte ? »
Loki roula exagérément des yeux avant de se décaler. Tony pénétra dans sa chambre avec un large sourire aux lèvres.
« C’est demandé si poliment. »
Il n’avait pas beaucoup eu l’occasion de venir dans les appartements privés du dieu, mais, chaque fois, il comprenait pourquoi Loki y passait le plus clair de son temps sans en sortir. Si l’on oubliait ce petit côté obsessionnel qui, tout comme lui, pouvait le tenir absorbé dans sa tâche durant des heures. L’air sentait bon les vieux livres, l’encre fraîche et le cuir. Jamais Tony n’aurait imaginé trouver pareille sensation de réconfort dans une simple odeur. Et pourtant, il ne put s’empêcher d’en remplir ses poumons d’une longue inspiration qu’il retint plusieurs secondes, juste pour la savourer un peu plus longtemps, la laisser s’imprégner à l’intérieur de ses cellules, qu’il ne l’oublie pas et puisse s’en souvenir quand il serait de nouveau enfermé dans son atelier. L’odeur de soudure étant nettement moins appréciable.
« Bien. Vos camarades agissent comme de parfaits imbéciles. Rien de nouveau à l’horizon. Que voulez-vous que j’y fasse exactement ?
– Je te ferais dire que ton frère fait partie de mes camarades, répliqua Tony en une maigre tentative de défense. »
Une tentative qu’il savait dors et déjà vouée à l’échec considérant le peu d’énergie qu’il y imprégna, mais dont il voulut néanmoins se targuer. D’autant plus lorsqu’il observa le même sourcil que tout à l’heure se relever, l’air de dire sérieusement ? et vraiment c’était injuste car, d’ordinaire, Tony était plutôt doué en rhétorique. Il était capable de souffler n’importe qui voulant démontrer des talents d’éloquence que le génie ne mettait qu’une minute à surpasser et une autre à piétiner sous le poids de son arrogance, laissant ses opposants plus que jamais blessés dans leur orgueil.
Ces capacités s’arrêtaient néanmoins au dieu de la Malice. Il y avait une certaine logique à cela. Tony Stark, aussi brillant soit-il, restait avant tout un petit mortel à la vie aussi insignifiante que celle d’une fourmi. Il ne pouvait tout de même pas égaler un dieu millénaire, dont la spécialité était précisément de se jouer des autres et qui avait opté, dès sa plus tendre enfance, pour le choix des mots plutôt que celui des armes. Les siècles qui s’étaient alors ensuivi n’avaient fait que confirmer cette maîtrise naturelle du langage, quel qu’il soit, réduisant ses ennemis à un silence parfois semblable à la mort.
Cependant, malgré cette logique imparable, l’humain avait du mal à diriger cette défaite. La fierté mal placée de la vulnérabilité, sans doute.
Loki chassa l’air d’un mouvement élégant de la main tout en se détournant, non sans une dernière œillade appuyée dans sa direction.
« Et il est en première position sur la liste. De plus, il n’est pas mon frère. »
Tony avait vraiment envie d’argumenter là-dessus. Il s’était suffisamment renseigné pour le faire – question de sûreté, il avait fouillé dans les dossiers classés secret défense de tous ses petits compagnons avant de les inviter à résider sous son toit. Un séjour forcé en Afghanistan n’avait rien fait pour arranger ses quelques soucis de confiance en son prochain. Il savait donc qu’ils n’étaient pas frères à proprement parler, tout comme il était au courant de l’adoption de Loki par le roi d’Asgard lors d’une guerre où ce dernier l’avait arraché des bras de la mort. Mais les liens du sang ne faisaient pas tout, n’est-ce pas ? Rhodey n’était pas son frère, pourtant, il ne le considérait pas comme moins que cela.
La pilule restait toutefois difficile à avaler pour le jeune dieu, pour ne pas dire que toute notion de pardon semblait strictement inenvisageable. Et une partie de Tony comprenait ce que la divinité ressentait.
C’est pour cette raison qu’il se ravisa d’ajouter quoi que ce soit.
Et peut-être aussi un peu parce que la fenêtre n’était bien loin et qu’un deuxième plongeon du haut de sa Tour, sans son armure cette fois, puisqu’il avait eu l’inconscience de venir totalement désarmé, ne lui donnait pas particulièrement envie.
« OK, au temps pour moi. Mais, tiens, Thor, par exemple. Tu sais qu’il est en train de ranger le salon ? Avec Clint ?! »
Loki marqua un infime temps d’arrêt, tournant comme au ralenti sur ses talons pour faire de nouveau face au super-héros. La curiosité était de retour dans ses yeux.
« Eh bien, j’espère que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que votre demeure soit saccagée de fond en comble par cet empoté. »
Pour dire vrai, il s’en fichait pas mal. Sa demeure, comme le disait si bien le mage, avait déjà été saccagée plus d’une fois, dont une à cause du Hulk quand il n’avait rien trouvé de mieux à faire que s’amuser à secouer un certain dieu un peu trop imbu de lui-même. Il devait d’ailleurs avouer que ce dieu en particulier ne lui manquait pas beaucoup. Il préférait de loin la version moins mégalo qu’il avait désormais en face de lui. Même s’il ne s’aventurerait pas à le lui révéler.
Il serait encore capable de l’utiliser contre lui un jour ou l’autre.
Tony se contenta alors de hausser les épaules.
« Le pire c’est qu’ils avaient l’air de plutôt bien s’en sortir.
– Là, vous m’inquiétez.
– Mais c’est ce que je me tue à te dire ! s’exclama le mortel, les bras écartés, paumes vers le plafond. Il y a un truc pas clair. »
Loki pinça les lèvres, apparemment plongé dans ses réflexions qu’il décortiqua un temps. Tony observa ses traits, la légère nuance qu’ils arboraient et qui auraient pu passer pour inexpressifs s’il n’y avait pas eu cette ombre au coin de sa bouche, cet éclat sous ses cils. Des détails. Mais qui avaient leur importance. Et que peu aurait été en mesure de remarquer sans un peu de pratique.
Trop occupé à l’analyser comme il l’aurait fait d’une équation, Tony réalisa trop tard que Loki avait fini par lui rendre son œillade acérée. Toutefois, il se garda de tout commentaire à ce sujet. Ce qui eut le don de le rassurer et de l’inquiéter tout à la fois.
« Quoi d’autre ? »
Tony se mit à énumérer en comptant sur ses doigts. Un prétexte idéal pour détourner le menton de la longue silhouette qui se détachait dans le clair de jour derrière lui.
« Natasha fait du pain. Clint essaie d’apprendre une chanson en ce que je présume être de l’asgardien. Thor est étonnamment minutieux avec mes poussières. Et notre Steve national donne une visioconférence sur le même ordinateur portable dont il savait pas se servir la semaine dernière. Y a que Bruce qui n’a pas encore totalement et irrémédiablement sombré dans la folie.
– Que faisait-il ?
– Il lisait un livre, je crois.
– Ah, oui. J’ai entendu qu’il s’était mis en tête d’apprendre par cœur tout le dictionnaire de la langue anglaise. »
Il y eut un bref moment de silence, suivi d’un profond soupir de Tony et d’un ricanement de Loki. Évidemment que toute cette mascarade l’amusait grandement. Maudite Tête de Bouc. Le milliardaire se laissa tomber sans aucune grâce sur un fauteuil à proximité, attrapant un coussin qui traînait là et le posant sur ses genoux. Il était en velours vert, incroyablement doux sous ses mains rugueuses.
« Je retire ce que j’ai dit. Ils sont tous fous. Il reste plus que nous deux de sains d’esprit.
– Je n’irais pas jusque là vous concernant.
– Par contre, toi, oui.
– C’est évident. »
La voix du dieu lui paraissait plus proche tout à coup et, quand il trouva enfin le courage de regarder dans sa direction, il le découvrit assis sur le rebord du lit. Pas si loin du fauteuil où Tony s’était échoué comme un navire en pleine tempête. Les jambes écartées en une position que la bienséance d’Asgard aurait sûrement trouvé scandaleuse, quand déjà la bienséance terrienne avait tendance à froncer le nez, il paraissait bien plus incertain qu’au début de leur petite conversation.
Pas vraiment incertain. Davantage… sincère. Une lueur de malice continuait de s’affoler dans ses prunelles, une lueur dont il était difficile de se détacher si l’on n’y prêtait pas attention, mais son sourire avait quelque chose de naturel. Très loin de ses rictus fabriqués de toutes pièces pour compléter son masque de dieu tout-puissant avide de contrôle sur son armée de fourmis.
Aussi étrange que cela puisse paraître, Tony aimait bien ces rictus un peu déments. Ça allait bien avec le personnage qu’il jouait et qui, parfois, en faisait des caisses juste pour le plaisir de la dramatisation. Un point qu’ils avaient en commun. Certainement pas le seul, mais un des rares qu’il n’était pas trop douloureux de reconnaître. Et peut-être les appréciait-il d’autant plus, ces rictus, qu’il avait appris qu’il ne s’agissait en réalité que d’une façade et qu’il y avait bien plus à découvrir en creusant un peu, en lui laissant le temps d’abandonner les artifices pour ne garder que l’essentiel nu.
Depuis qu’il avait découvert qu’un tout autre sourire s’y dissimulait. Le sourire qu’il avait sous les yeux et qui s’emparait de son cœur d’une curieuse façon, l’entraînant dans une danse sur une musique inconnue.
Une danse qui avait débuté à l’instant où son premier sourire s’était esquissé. Et qui ne semblait pas vouloir s’arrêter depuis.
Tony ne s’était attendu à rien en accueillant le dieu de la Malice sous son toit. Pour être tout à fait exact, il s’était attendu à des conflits, des regards noirs et beaucoup – beaucoup – de menaces de la part de leur ancien ennemi. Il s’était attendu à devoir longer les murs pour éviter toute rencontre fortuite avec une quelconque fenêtre, à supporter les jérémiades de Steve et les envies de meurtre de Natasha, à des appels de Nick toutes les semaines pour s’assurer que la sécurité de New York n’était pas une nouvelle fois compromise. Il s’était attendu à plein de choses.
Il ne s’était, en revanche, attendu à rien de ce qui était réellement arrivé.
Certainement pas à ce qu’un simple sourire serait capable de provoquer chez lui.
« Qu'y a-t-il, Stark ? »
Ouaip. Il était resté muet bien trop longtemps pour que cela n’éveille pas les soupçons de son dieu méfiant.
Il se racla la gorge, se rassit dans le fond de son siège, tapotant le coussin pour donner l’impression qu’il maîtrisait parfaitement la situation. Le velours ne fit que lui déclencher une vague de frissons le long de l’échine. Quelque part dans un recoin de son esprit, un recoin qu’il préférait garder dans l’ombre, mais qui avait un peu trop tendance à surgir dans la lumière quand il s’y attendait le moins et surtout quand il n’en avait aucune envie, il songea que les cheveux de Loki auraient sûrement la même douceur sous ses doigts tandis qu’il l’attirerait tout contre lui.
À part qu’il n’allait pas du tout l’attirer tout contre lui ou n’importe quelle autre sottise que son cerveau clairement compromis lui suggérerait.
« Rien, rien. »
C’était loin d’être convaincant, c’en était même à l’opposé, si bien que Loki roula des yeux si fort que Tony crut qu’il perdrait la vue. Ce ne fut pas le cas, cependant – sûrement une question d’habitude – et il se retrouva face à un dieu passablement agacé qui le fixait comme s’il était capable de farfouiller dans les tréfonds de son âme d’un seul regard.
Ce qu’il était peut-être réellement capable de faire. Le mortel n’était pas encore tout à fait au point sur l’étendue des pouvoirs du mage.
Il sembla néanmoins qu’il ne puisse pas, car il enchaîna d’une voix impatiente.
« Si vous avez quelque chose à me dire, dites-le. Je ne tiens pas à supporter davantage votre petit examen que vous pensez probablement discret. »
Non, il y avait bien longtemps que Tony avait arrêté de croire qu’il pouvait être discret pour quoi que ce soit. Il ne l’était pas. Jamais. Encore moins quand il se perdait si loin dans ses pensées qu’il en arrivait à s’imaginer caresser les cheveux de Loki, son visage à quelques centimètres du sien.
Aucun doute que toute notion de discrétion était anéantie dans pareille circonstance.
« Pourquoi tu restes là ? »
Pas exactement la manière dont il aurait aimé aborder le sujet, mais, une fois n’était pas coutume, sa bouche avait parlé avant que son esprit ait pu former une phrase cohérente. La question les surprit donc tous deux et, si Tony fit de son mieux pour n’en rien laisser paraître, Loki, lui, n’en menait pas large. Ses sourcils se haussèrent au-dessus de ses yeux dans lesquels le génie parvenait très nettement à distinguer les rouages de son cerveau s’activer.
« C'est vous-même qui m'avez attribué cette chambre et autorisé à y rester. »
Tony était à peu près certain que Loki avait parfaitement compris la question et faisait mine de répondre à côté pour ne pas prendre le risque d’en révéler davantage que nécessaire. Il connaissait cette technique. Et il fallait admettre qu’il se débrouillait bien mieux que le dieu, dont le stratagème était mal dissimulé par l’intensité de son regard. Son ego bafoué appréciait volontiers cette minuscule victoire sur l’immortel, aussi, il accepta de se prêter au jeu.
« Non, je veux dire, pas ici dans ta chambre. Ici, à la Tour.
– Je ne sais pas si vous êtes au courant. Il y a une pandémie qui sévit dehors. »
L’incongruité de cette réponse le figea un instant sur place. Finalement, il émit un petit ricanement, mi-moqueur mi-incrédule.
« Oh allez. Me fais pas croire que c'est à cause du confinement que tu restes là bien sagement. D'ailleurs, je suis sûr que vous autres, les dieux, vous pouvez pas vous choper une maladie humaine.
– Je n’en serais pas aussi confiant.
– Donc t'as peur d'une petite maladie de mortels et tu te tiens à carreau. Wow, si on avait su ça, ça nous aurait bien aidé la première fois.
– Je n'ai rien affirmé de tel non plus, répliqua le dieu en faisant claquer sa langue.
– Alors quoi ? Tu t'es soudain découvert une passion pour notre misérable espèce ? »
Tony parlait de plus en plus vite, un défaut qui le prenait quand il était excité – ou, en l’occurrence, irrité – par quelque chose. Quand il développait ses nouveaux projets, au beau milieu de la nuit, et qu’il énumérait étape par étape tout le processus de création à un JARVIS qui ne prenait même plus la peine de répondre, car c’était bien inutile, et presque criminel, d’interrompre Tony Stark en plein élan de génie. Quand il expliquait une notion complexe qui lui avait pris des mois à décrypter et qu’il maîtrisait désormais sur le bout des doigts, comme s’il en était lui-même l’inventeur.
Ou quand il était confronté à un dieu particulièrement têtu qui lui donnait encore plus de fil à retordre que sa première armure fabriquée dans la chaleur suffocante d’un désert.
« Et pourquoi pas ? »
Loki commençait à lui taper sur les nerfs. Il le savait. Et s’en réjouissait. L’impatience grandissante de Tony alimentait le feu de son amusement. Mais ce dernier, quand bien même il essayait de s’intimer au calme, ne pouvait rien faire d’autre que tomber tête la première dans ce piège que le dieu de la Malice lui tendait.
Semblable à un enfant boudeur, il croisa les bras sur son ventre.
« N'importe quoi. Je te crois pas.
– Que seriez-vous prêt à croire dans ce cas, Stark ?
– Je sais pas. T'es en train de planifier ta prochaine tentative d’invasion. T'as foutu un piège quelque part dans la Tour et t'attends de voir lequel de nous tombera dedans en premier. Tu tiens un journal secret sur chacun d’entre nous pour mieux nous tuer sans laisser de preuves. »
En réalité, il y avait bien longtemps que Loki n’avait plus rien tenté contre eux. Rien de véritablement dangereux, en tout cas. Juste des petites blagues innocentes que tout le monde se racontait le soir autour d’un bon repas. Rien qui ne les fasse pas rire et assouvisse du même coup les humeurs espiègles de leur Tête de Bouc préférée. Dans le fond, peut-être que Loki avait fini par s’accommoder de cette petite bande d’humains autant que les Avengers avaient appris à mettre leur ressentiment de côté à l’égard du dieu qui avait bien failli, un jour, réduire leur ville, si ce n’était plus, à néant.
Cela n’avait pas été évident, d’un camp comme de l’autre. Clint et Natasha ne lui avaient pas vraiment réservé le meilleur accueil. Bruce avait mis des semaines avant d’accepter de se trouver dans la même pièce que lui. Mais, éventuellement, tout le monde avait trouvé un terrain d’entente suffisant pour ne pas s’entre-tuer au moindre regard de travers.
Quelque chose passa dans le regard émeraude, imperceptible, à peine là. Tony n’était même pas certain de l’avoir vue avec exactitude et, même s’il en avait été certain, il aurait été bien incapable d’y donner un nom. Peut-être n’avait-ce été qu’une ombre, le fruit de son imagination. Peut-être prêtait-il trop d’importance aux moindres changements chez le dieu. Peut-être aurait-il dû détourner les yeux. Peut-être aurait-il dû changer de conversation. Mais Loki prit la parole avant qu’il n’en ait eu l’occasion.
« Nous en sommes encore là alors ? Après tout ce temps ? » Sa voix était basse, déclenchant un frisson à l’arrière du crâne du génie. Il commençait à avoir une vague idée de ce qu’il avait bien pu distinguer voiler sa rétine et cela ne lui plaisait pas. Pas du tout. Loki était vexé, peut-être même blessé, par ses suppositions qu’il avait voulu n’être qu’une blague, un moyen de lui tirer les vers du nez ou de l’agacer un peu. Il avait voulu le faire réagir, mais pas comme ça. Il n’avait jamais eu l’intention que ses mots aient un pareil impact. Il aurait dû savoir, à présent, que rien n’était réellement pris à la légère avec un être tel que Loki. « Il me semble avoir prouvé que j'avais changé de camp ces derniers mois, non ? »
Tony s’apprêtait à s’excuser et à trouver le premier prétexte pour reculer de cette conversation qu’il souhaité de ne jamais avoir entamée. Il s’apprêtait à faire n’importe quoi pour lui assurer que ses paroles ne signifiaient rien, pour les lui faire oublier comme lui-même voulait oublier l’idée même qu’il ait pu toucher un point sensible dans le cœur de pierre de la divinité. Si seulement cette dernière ne s’était pas trouvée au-dessus de lui, les mains agrippées comme des serres aux accoudoirs du fauteuil, lui ôtant toute possibilité de fuite, ses longs cheveux noirs tombant en un rideau autour de son visage qui semblait irradier.
« Qui plus est, je n’ai pas besoin de tenir un journal secret pour me débarrasser jusqu’au dernier d’entre vous sans laisser la moindre trace. »
D’ordinaire, il lui était aisé de déduire quand il s’agissait d’une blague et quand il s’agissait d’une vraie menace. En cet instant, le doute fit tressaillir le cœur du super-héros dans sa poitrine. C’était idiot. Cela n’était sûrement que le résultat de ce qui avait brièvement traverser son regard implacable, la façon dont il s’était considérablement assombri, mais Tony eut soudain la désagréable impression d’avoir de nouveau ce dieu assoiffé de vengeance face à lui. La proximité entre eux était la même que le jour où il avait enroulé ses doigts autour de sa gorge pour mieux le jeter à travers la fenêtre. Sauf que, à cette époque, le mortel n’avait pas été aussi effrayé qu’il ne l’était maintenant. Parce que, à cette époque, les intentions de son vis-à-vis avaient été on ne peut plus claires. Il avait su à quoi s’attendre. S’y était préparé, avait anticipé, avait tout calculé.
Maintenant, il ne pouvait que rester là, cloué dans le fond de son siège, à dévisager bêtement ce dieu qui était devenu son ami et était désormais plus proche que jamais de redevenir son plus dangereux ennemi. Et s’il n’avait jamais été que cela en fin de compte ? Et si Tony, en plus de développer des sentiments à son égard, s’était trompé sur toute la ligne et avait eu l’inconscience d’encourager le loup à pénétrer la bergerie juste parce que ce loup avait accepté, une fois, une seule, de se laisser approcher ? Avait-il été aussi bête ?
Abasourdi, l’humain observa le coin de la bouche de l’immortel se tordre en un rictus. Son cœur s’agita, mais son esprit refusait d’assimiler ce changement. Refuser de lui communiquer ce que cela pouvait bien signifier.
Loki plongea un peu plus sur lui, jusqu’à ce que son nez frôle celui de Tony, que son souffle s’écrase sur ses lèvres, brûlant sur sa peau moite, et seulement alors il détourna le menton pour aller murmurer à son oreille. Le velours du coussin qu’il tenait avec toute l’énergie du désespoir n’était rien en comparaison du velours de sa voix, plus douce que tout ce que Tony n’avait jamais connu et ne connaîtrait jamais.
« Détendez-vous, Stark. Si je devais vous tuer, je ne le ferais certainement pas ainsi. »
Et, ouais, OK, Tony l’avait blessé, Loki ripostait en lui collant la peur de sa vie, normal, c’était plutôt mérité. Mais, putain, jamais il n’avait eu l’envie démesurée de lui mettre son poing dans son insupportable sourire. Tout en se reculant et retrouvant sa place sur le bord du lit, le dieu pouffait de rire. Quoi qu’il avait pu apercevoir un peu plus tôt dans ses yeux s’était à présent envolé, ne laissant que leur habituelle malice.
Dans une vaine tentative de reprendre du poil de la bête, Tony remua pour s’asseoir en tailleur, les coudes enfoncés dans ses genoux, le coussin posé entre ses cuisses. Bien sûr, cela aurait été nettement plus facile s’il avait su comment empêcher son cerveau de penser à comment exactement Loki s’y prendrait pour le tuer et pourquoi son corps avait tendance à répondre plutôt positivement au lieu d’être absolument révulsé à l’éventualité de sentir de nouveau les mains de Loki se resserrer autour de sa gorge en une pression fatale.
Une fois aurait dû être plus que suffisante. Suffisante pour le dissuader d’inviter son bourreau à s’installer sous son toit, à faire ami-ami avec lui et à, comble de l’ironie, tomber amoureux de lui.
Tony avait toujours aimé se détacher du lot, mais même lui reconnaissait que cette fois dépassait largement les limites de l’entendement. Il hésita entre se donner une franche tape dans le dos pour se féliciter ou s’octroyer la plus grande gifle de l’univers. Peut-être la seconde était plus appropriée, mais il méritait tout de même la première ne serait-ce que pour ne pas avoir fini à l’asile dès l’instant où il s’était rendu compte dans quelle galère il s’était embarqué.
Pour le moment, il se contenta de reprendre le fil de la conversation, tout en tâchant d’ignorer ce que cette brève interruption avait déclenché chez lui et qui n’avait absolument pas lieu d’être.
Tout ce qu’il ressentait pour Loki n’avait pas lieu d’être, mais il était difficile, pour ne pas dire impossible, d’ignorer une montagne quand elle se dressait juste sous son nez. Il pouvait au moins prétendre qu’elle n’était pas aussi haute qu’elle l’était en réalité et qu’arriver à son sommet ne le viderait pas de toutes ses forces.
« Bon peut-être que c’est pas ça, mais ça change rien au fait que t'es le dieu de la Malice. Et puis sinon pourquoi ? Qu’est-ce qui peut bien valoir la peine que tu choisisses d’élire domicile dans mon humble demeure en compagnie de notre peuple de fourmis ? »
S’il avait eu du mal à déchiffrer les yeux voilés du dieu tout à l’heure, à présent, il n’avait aucun doute quant à l’éclat qui s’y alluma comme autant d’étoiles dans un ciel d’hiver. Il avait trop souvent vu cet éclat pour ne pas le reconnaître. Un éclat d’intérêt. De défi. Un éclat qui lui susurrait à l’oreille je suis sûr que tu peux deviner par toi-même . Et Tony Stark n’était pas homme à reculer devant un défi de cette ampleur. Surtout un défi lancé par le maître des défis en personne.
« Je vous laisse y réfléchir, résonna sa réponse en écho à ce que Tony avait déjà compris à travers un seul regard. »
Y réfléchir. C’est que c’était déjà tout réfléchi. Il doutait uniquement que sa conclusion soit celle de Loki. Il doutait qu’il accepte de rester à la Tour juste pour lui et tout ce qu’il avait à offrir et qui n’était rien à côté de la vie qu’il pouvait avoir n’importe où sauf ici . Tony était peut-être arrogant et égoïste sur les bords, et sans doute un poil narcissique, mais tout de même pas à ce point-là.
Il ne pouvait pas l’être. Ne pouvait pas perdre ses derniers lambeaux de raisons dans l’hypothèse grotesque que Loki puisse lui retourner ne serait-ce que le dixième de ses sentiments. Cela lui donnait encore plus le vertige que lorsqu’il avait entamé un début de plongeon du haut de son Penthouse.
« Oh et pour répondre à votre toute première question… » Tony n’avait plus la moindre idée de ce qu’avait pu être sa première question et il n’eut pas l’occasion d’en faire part à son interlocuteur, car ce dernier enchaîna, après s’être levé pour mieux dominer l’humain de toute sa hauteur, d’autant plus flagrante, si ce n’était impressionnante, maintenant qu’il se tenait à deux pas du fauteuil. Une fois de plus, il était obligé de lever le menton s’il voulait croiser les yeux d’un vert étrangement pétillant. « Vous ne me seriez d’aucune utilité en crapaud. À moins que vous vous transformiez en prince charmant si je vous embrasse. »
Le super-héros déglutit. S’il l’embrassait. Si Loki l’embrassait.
C’était bien simple, si Loki l’embrassait, il se liquéfierait sur place avant de mourir d’une crise cardiaque. Ou quelque chose du genre. Et sans aucune exagération.
Il lui fallut encore une minute ou deux pour retrouver l’utilisation de la parole. Une minute ou deux durant lesquelles le mage continua de l’observer, semblable à un chat observant la petite souris qu’il tenait entre ses griffes.
« Et t’aurais une utilité pour un prince charmant ? »
Loki haussa une épaule, l’air de considérer la question. S’il n’avait pas été aussi désespérément suspendu à ses lèvres, prêt à dévorer sa réponse, quelle qu’elle soit, Tony en aurait sûrement été agacé.
« Les nuits sont un peu trop longues lorsqu’elles sont solitaires, ne trouvez-vous pas, Tony ? »
Voilà, c’était sa fin, il en était sûr. Il allait achever sa belle et longue carrière de super-héros playboy, génie, philanthrope, milliardaire, tué en plein cœur par le sourire en coin d’un dieu qui ne cherchait même pas à dissimuler ses intentions plus que douteuses.
Des cauchemars de morts bien plus atroces l’avaient déjà réveillé plus d’une fois.
Il déglutit de nouveau, s’humecta les lèvres, se rendit compte que sa bouche était toujours aussi sèche, sa gorge toujours aussi nouée, qu’il n’arriverait jamais à parler. S’il mourait, en aurait-il seulement encore l’utilité ?
Sauf qu’il ne pouvait pas mourir maintenant. Pas alors qu’il était sur le point de découvrir les réels desseins de Loki. Pas alors que l’espoir s’était soudain mis à le consumer comme le palladium l’avait autrefois fait. Son espoir paraissait infondé, complètement insensé même, mais, pour sûr, ces mots ne pouvaient vouloir dire qu’une chose. La même chose qui avait poussé en Tony comme l’arbre le plus beau et le plus solide jamais recensé.
Il ne pouvait pas se tromper sur toute la ligne.
« Interminables, parvint-il finalement à articuler, à bout de souffle, ses yeux rivés dans ceux du mage. »
Son sourire s’agrandit et il se pencha encore une fois, trop vite pour que Tony puisse songer à reculer ou se décaler. Aussi, le contact, frais et pourtant électrique, des lèvres de Loki sur sa joue le prit au dépourvu. Il suffoqua une seconde, son cœur s’emballant comme il ne l’avait plus fait depuis bien longtemps. Avant de se reprendre et d’incliner légèrement la tête pour appuyer davantage le baiser, qui se déplaça un peu plus haut sur sa pommette, le bout du nez de Loki effleurant ses cils.
Et parce que la tentation était trop grande et qu’il ne voulait pas rester les bras ballants, il porta une de ses mains contre le visage du dieu, attrapant une mèche de ses cheveux et la ramenant derrière son oreille. Il avait eu raison. Comme souvent, certes, mais, cette fois, il savoura sa victoire en laissant la douceur de la chevelure recouvrir ses doigts un par un tandis qu’il enfonçait sa main plus loin sur sa nuque, la regardant disparaître dans la masse sombre.
Le baiser prit fin, mais les lèvres, toujours souriantes, restèrent contre sa peau, migrèrent sur sa tempe, puis sur son oreille pour finir contre sa mâchoire.
« Heureusement, il est aisé d’y remédier. »
Aidé de son emprise sur sa nuque, Tony guida sa bouche séductrice sur la sienne et, durant l’infime moment où leurs yeux se croisèrent, il jura que c’était précisément ce que Loki avait espéré de lui. Qu’il l’attire sur ses genoux dans un baiser qu’ils refusèrent tous deux de briser, quand bien même l’air leur manquait. Et qui était-il pour lutter contre la volonté de son dieu ?
Loki Odinson était bien le seul être face auquel Tony Stark acceptait de s’incliner.
