Work Text:
Si la vie d’Abalam avait été un film, il y aurait eu un arrêt sur image au moment exact où le poing de la justice divine, en la présence de Michael, allait entrer en collision avec sa gueule, avec un gros plan sur la grimace d’horreur de celui qui allait se prendre une dérouillée et qui n’en avait que trop l’habitude. En face de lui, la caméra aurait mis en lumière l’expression de furie de l’archange Michael, ses cheveux blonds dans le vent et ses ailes déployées. En arrière plan, on aurait zoomé sur la figure avachie de Lucifer qui massait douloureusement sa mâchoire, sa chaise renversée à l’arrière. Puis, la voix d’Abalam aurait résonné en voix off :
« J’aurais du me douter que ça allait finir ainsi. »
Puis, le film aurait rembobiné, le cour des événements remontant rapidement en arrière et la pièce dans laquelle ils se trouvaient redevenait propre et rangée, sans aucun meuble brisé ou renversé. Le bureau d’Abalam était resplendissant, comme avant, avec ses stylos quatre couleurs gravés à son nom, le crâne décoratif (1), les nombreux ouvrages de psychologie sur ses étagères, la peinture « Le Pandémonium » de John Martin (2) ornait son mur juste à côté de son diplôme de psychologie flambant neuf.
Nombreux furent les démons à s’étonner de son changement de carrière. Il n’était pas rare qu’un démon ou qu’un dragon se reconvertisse professionnellement. L’Enfer offrait après tout de nombreuses opportunités de carrière : cuisinier infernal, bourreau, soldat dans l’armée d’un des grands ducs infernaux, marchand de curiosités et autres machines de tortures, agent ferroviaire qui s’inspirait beaucoup du travail de la SNCF, agent administratif pour accueillir les nouveaux damnés. Ainsi, les opportunités d’emploi étaient aussi nombreuses que variées et chaque démon pouvait trouver son bonheur à faire le malheur autour de soi et pourquoi pas graver les échelons infernaux.
Abalam avait fidèlement servi sous les ordres de Paymon, générale dans le cercle de la colère, dans son armée. Il avait semé la terreur et chaos par là où il passait et avait brûlé d’anciennes et prestigieuses villes par le passé. Un travail enrichissant qui lui avait apporté beaucoup en expérience. Cependant, après avoir officié en tant que dragon depuis la nuit des temps, il avait commencé par ressentir une certaine forme de lassitude, si bien qu’il avait songé à se reconvertir professionnellement. Après tout, ce n’est pas parce qu’il était un dragon qu’il devait en rester un, et qu’il ne pouvait pas faire autre chose que de cracher du feu, gronder et semer la terreur. Abalam voulait montrer à ses compères qu’une autre voix était possible pour eux, s’ils le désiraient et qu’ils n’avaient pas à être figé dans ce rôle parce que la société attendait cela d’eux. D’autres voies étaient possibles pour eux. Ils étaient des créatures intelligentes, pleines de ressources et libres de suivre une voie en accord avec leurs envies et leurs valeurs morales.
C’est pourquoi Abalam avait choisi la psychologie. De base, il aimait beaucoup écouter les gens autour de lui et essayer de décrypter leurs sentiments. Paymon avait beau pester et le railler, tous ces siècles où elle le rabaissait en le traitant de psychologue avaient fini par faire germer cette idée chez le dragon. Envers et contre tous, il avait décidé de la prendre au mot et de lui prouver qu’il pouvait être un bon psychologue.
Son choix de carrière avait surpris bon nombre de ses collègues démoniaques qui lui demandaient souvent s’il ne regrettait pas sa reconversion. Ils avaient cependant fini par s’en accommoder. Ils avaient vécu la chute de nombreux empires, la visite du Christ en Enfer, la fuite momentanée de Lucifer au Paradis, le déménagement d’Apophis, les nombreuses visites inopinées de l’Archange Gabriel, les élevages de chats de Lucifer et d’autres événements insolites, si bien que les démons étaient habitués aux choses inhabituelles.
Malgré la consternation générale que provoquait encore son nouveau choix de carrière, Abalam était parvenu à se former une petite patientèle parmi ses congénères aux Enfers. Après tout, ce n'était pas parce qu'on était un démon que l'on ne pouvait pas souffrir au travail, même si leur boulot était d'infliger la souffrance aux damnés, ou même sur le plan personnel. Torturer les autres ne voulait pas dire que l'on n'était pas parfois en besoin d'une oreille attentive. Il n'était donc pas rare qu'Abalam reçoive des démons qui avaient besoin de décompresser après le travail et de raconter leurs maux après en avoir infligé à longueur de journée.
Abalam était aussi ravi qu'un dragon de 20 tonnes pouvait l'être. Il espérait que le bouche à oreille finirait tôt ou tard par faire son effet et que son petit cabinet gagnerait en célébrité et que sa carrière serait ainsi comblée. Abalam avait de grands espoirs !
Parmi ses patients, il pouvait déjà compter Astaroth qui aimait raconter ses griefs avec Belzébuth, Belzébuth qui racontait ses griefs sur Astaroth. Il essayait de mettre en place un programme de gestion de la colère à Paymon, qui avait bien du mal à aller jusqu'au bout de ces exercices mais Abalam avait foi en elle. Abalam espérait également secrètement avoir Asmodée un jour dans son cabinet. Il y avait de quoi dire avec ce démon, il en était persuadé ! Oh, tellement de sujets à explorer ! De son besoin compulsif de sexe jusqu'à son obsession maladive (et soif secrète de reconnaissance) concernant l'Archange Raphaël.
Ses patients d'aujourd'hui différaient cependant en tout point avec sa patientèle habituelle. C'étaient des cas uniques en leur genre, il ne trouverait pas d'autres patients comme eux, ce qui était un soulagement pour Abalam qui savait qu'une lourde tâche l'attendait ce jour.
Il avait fallu beaucoup de diplomatie, de menaces, de persuasion, de supplications et de chantage pour les amener dans son bureau, plus particulièrement pour l’Archange Michael dont l’expression était aussi engageante que celle d’un fonctionnaire que l’on avait tiré du lit puis fait avaler un citron au petit-déjeuner avant de le forcer au travail. Quant à Lucifer, en dépit de son apparence calme, il donnait tous les signes qu'il avait envie d'être partout sauf à cet endroit précis.
Abalam tâcha d’avoir une expression engageante. La patientèle d’aujourd’hui n’était pas des plus faciles…
--- Je vous rappelle le principe de cette thérapie, expliqua-t-il avec une douceur avec laquelle il n’était pas accoutumé. Vous échangez tour à tour sur les problèmes qui, selon vous, handicapent votre cou… ahem, votre dynamique, et ceux que vous remarquez chez l’autre !
Le silence accueillit ses paroles. On aurait pu entendre une des mouches de Belzébuth voler.
Abalam soupira, cela n’allait pas être facile.
Il tenta une approche risquée pour faire avancer la séance et se tourna prudemment vers l’Archange. Une énergie noire et négative émanait de lui, lui donnant des frissons. Il rassembla tout son courage de dragon pour aller au bout de son objectif.
--- Michael, comme tu sembles être celui qui a le plus de problèmes, je pense que tu devrais commencer, proposa Abalam avec prudence. Échanger avec nous.
Michael leva vers lui un regard si glacial qu’un seul coup d’œil aurait pu régler le problème de dérèglement climatique au niveau de l’Antarctique.
--- Échanger quoi ? Des coups ? répondit-il avec véhémence.
--- … Non.
--- Dommage, ça me plairait bien, ce genre de thérapie.
--- Un jour, peut-être, concéda Abalam qui se dit que c’était dans son meilleur intérêt que d’être d’accord avec tout ce que Michael lui dirait. La psychologie est une science en mouvement perpétuel. Non, ce que je voulais te suggérer, c’est de nous parler. Nous dire quels sont les problèmes chez Lucifer.
--- C’est lui, le problème, lança l’Archange en désignant Lucifer comme s’il s’agissait d’un déchet.
Lucifer, courtois, choisit de ne pas s’en formaliser. Abalam pouvait bien lui accorder cela.
--- C’est un peu vague, et même vaste, fit remarquer le dragon. Un point en particulier que tu souhaites relever ?
--- Je n’en peux plus de sa sale tronche de serpent !
--- C’est le look du métier, Michael, répondit Lucifer. Je ne peux pas y faire grand-chose.
Lucifer était venu affublé de cornes qui dépassaient de sa chevelure noire, et une queue fourchue qui dépassait de son costume immaculé. Abalam ne voyait personnellement pas ce qu’il clochait dans son apparence, d’autant plus que le patron n’avait pas matérialisé ses ailes de chauve-souris et ses sabots, mais il savait que discuter de style avec Michael était une perte d’énergie et ce n’était pas le but de la séance.
Il choisit la voie de la sagesse, et songea au bien être de ses os qui avaient été ressoudés récemment suite à sa dernière rencontre avec l’Archange, en décidant de ne pas insister auprès de Michael et s’intéressa à son autre patient.
--- Patron, à votre tour, dit le dragon en se tournant vers le diable.
--- Je n’ai rien à redire physiquement, ronronna Lucifer.
Il lança un long regard appuyé sur la silhouette de Michael, on aurait même cru qu’il le déshabillait mentalement.
--- Je voulais dire de manière générale, chef, toussota Abalam.
--- Je n’ai pas de réel grief contre Michael. Je suis quelqu’un de très conciliant et j’accepte les coups sans broncher…
--- Tu reviens même un peu trop à la charge, répliqua Michael. À croire que t’aimes ça, te faire violenter…
Un sourire qui n’avait rien de net se dessina lentement sur les lèvres de Lucifer.
--- Mes goûts sont divers et variés, mon cher Michael…
Abalam toussota, soudainement gêné. Il n’avait pas envie de s’aventurer dans ce sujet et reprit la conversation avant que Lucifer n’ait la bonne idée de poursuivre ses paroles.
--- La violence, voilà un point que nous pourrions développer, intervint Abalam en ramenant la conversation au point de départ. Michael, tu es l’Archange guerrier par excellence. Tu es chargé de la justice divine et combat le mal en Son nom. On ne peut reprocher ton efficacité (3) …
--- Manquerait plus que ça, tiens !
--- Mais peut-être fais-tu preuve d’un peu trop de zèle ?
--- Trop de zèle ? répéta Michael sans comprendre, les sourcils froncés.
--- Eh bien… (Abalam toussota, choisissant ses mots avec prudence). Il est coutume de terminer le combat lorsque l’ennemi est à terre, mais nous avons tous remarqué que… eh bien… même lorsque nous sommes dans l’incapacité de continuer le combat, cela ne t’empêche pas de continuer à… eh bien, à frapper.
Le mot était un euphémisme, Abalam ne se rappelait que trop bien dans quel état il revoyait les démons après une rencontre avec Michael. Pour beaucoup, la Chute avait déformé l’apparence de nombreux anges déchus, mais Michael parvenait à leur refaire le portait d’une façon qu’ils n’auraient jamais envisagé jusqu’alors. Abalam lui-même avait déjà fait les frais de la violence des coups de Michael qui avaient disloqué son squelette de nombreuses fois (4).
Le dragon n’en tenait pourtant pas rigueur au sauroctone. Ce n'était pas la première fois qu'ils s'affrontaient. Le fait qu’ils voulaient s’étriper l'un l'autre n'empêchait pas Abalam de discuter avec lui et de vouloir l’aider au cours de leur séance de thérapie. Être ennemis depuis des siècles finissait par créer un sentiment de familiarité, après tout.
Sentiment de familiarité partagé ou pas, l’expression de Michael n’était en cet instant pas des plus engageantes.
--- Et donc ? fit-il de la voix de celui qui savait qu’il n’allait pas aimer la suite.
Abalam serra les écailles mais poursuivit courageusement.
--- Ce degré de violence est-il vraiment nécessaire ? demanda-t-il d’une toute petite voix.
--- Nécessaire ? T’es un putain de dragon. Pas besoin de chercher trop loin pour savoir que c’est mon rôle de te combattre, toi et les autres cornus d’en bas. Même Gabriel, qui est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir, le sait !
--- Allons, allons, intervint Lucifer. Ne mêlons pas Gabriel à cette histoire. Il est innocent, contrairement aux occupants de cette salle.
Michael se tourna vers Lucifer et le fusilla du regard.
--- Je m’occuperai de ton cas tout à l’heure. Et toi, dit-il en se tournant vers Abalam. Je ne suis pas venu ici pour entendre des leçons de morale sur mon travail ou me remettre en question. C’est mon rôle de combattre la vermine que vous êtes, et il est hors de question que j’arrête !
Abalam agita ses pattes dans un geste pacifiste.
--- Calme-toi Michael, personne ne remet en question ton rôle mais je ne peux m’empêcher de remarquer qu’une telle violence est inhabituelle chez un empl… ahem, chez un ange. Je pense que cela cache quelque chose de plus profond.
--- Plus profond ? Non mais on va arrêter ce cirque tout de suite. Vous, démons. Moi, ange. C’est mon devoir de vous arrêter. Pas besoin de chercher une raison supplémentaire qui n’existe que dans ton cerveau tordu.
--- Cette violence atteint pourtant son paroxysme lorsque tu affrontes Lucifer, lui fit courageusement remarquer le dragon.
Michael l’observa comme s’il était complètement débile, une expression qu’il ne réservait habituellement qu’à l’Archange Gabriel.
--- Évidemment, c’est l’Adversaire avec un grand A ! La source de tous les maux ! La plaie de l’Humanité ! La raclure des Enfers, le déchet de ce monde…
Si Lucifer avait été un chat, comme il espérait secrètement le devenir, il aurait ronronné. Mais comme il n’était qu’un serpent, il ne pouvait laisser échapper qu’un bruit de sifflement satisfait.
--- Ces douces paroles flattent mes oreilles, mon cher Michael, susurra Lucifer qui rayonnait à chaque insulte comme un chat ronronnant.
Michael lui lança un air de profond dégoût.
--- Michael, reprit Abalam. Je pense que cette violence est le résultat d’un profond ressentiment refoulé tout au fond de toi…
--- Je me bats avec lui parce qu’il est la source du mal, je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué ! feula Michael. Il fait le mal, il tente et menace l’humanité, je sauve le monde en lui cassant la gueule.
--- Depuis quand tu te soucies du sort de l’humanité ? railla Lucifer. Un tel altruisme ne te ressemble pas !
--- Qu’est-ce que tu entends par là, vieux serpent ? siffla Michael.
--- Tout simplement qu’en tant que gardien de l’humanité, tu ne brilles pas par ton zèle, bien au contraire. J’ai perdu le compte du nombre de fois où j’ai entendu parler des dégâts que, toi et ton petit copain Raphaël, vous avez causé… Tu sais, si le travail ne te comble plus là-haut, mes portes te sont toujours ouvertes. Je saurais trouver un moyen de bien dépenser ton énergie, dit-il en levant les sourcils d’un air sous-entendu.
--- Ton offre, tu peux te la mettre là où je pense. En quoi ma façon de travailler te perturbe ? N’essaie pas de me faire croire que le sort de l’humanité te préoccupe ! Tu envoies tes sbires envoyer des catastrophes sur Terre tous les jours !
--- On surestime grandement mon influence sur Terre, se défendit Lucifer. Les humains se débrouillent très bien tout seul pour s’auto-détruire et leur planète avec eux. Je n’ai pas à lever le petit doigt pour rendre leur vie plus misérable qu’elle ne l’est déjà. Les humains se surpassent chaque jour, et même un peu trop… Alors entre les humains et toi et Raphaël, avec mes démons en bas, on va finir par se retrouver au chômage technique !
--- Tiens, puisque tu mentionnes Raphaël, et si on parlait de ta jalousie maladive ? Il y a de quoi tenir un dossier, dit Michael en se tournant vers Abalam.
--- Bien que le changement de sujet soit soudain et pas du tout subtil, je trouve que c’est un excellent point à aborder, répondit Abalam après un temps de réflexion.
C’est ça, Abalam mon vieux ! Allons dans le sens de l’emplumé !
Avec la colère qui commençait à émerger de Michael, c’était l’approche la plus prudente pour éviter de recréer le sac de Rome dans son bureau.
Les lèvres de Lucifer se tordirent en une grimace tandis que Michael affichait l’air triomphant de celui qui avait rapporté une bêtise de son frère aux parents.
--- Le faut-il vraiment ? se plaignit Lucifer.
--- Allons, c’est le plus intéressant, le railla Michael. Un jour, Raphaël a balayé une plume posée sur mon épaule et il a failli lui arracher un bras, raconta-t-il au dragon en désignant Lucifer qui affichait une mine contrariée.
Abalam hocha la tête en prenant des notes.
--- C’est une réaction plutôt disproportionnée, patron, lui fit remarquer Abalam.
Lucifer soupira, regrettant de ne pas avoir de chat à câliner pour le déstresser. Il en ferait la suggestion à Abalam dès qu’il se sentirait d’humeur plus disposée.
--- J’admets être jaloux, confessa le diable, mais ma réaction était tout à fait justifiée. Sa main s’est attardée trop longtemps sur Michael. Il lui faisait clairement du rentre-dedans !
--- Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… grommela Michael en roulant des yeux.
Lucifer se tourna vers lui, contrarié et méfiant à la fois.
--- Pourquoi cette réaction ? Tu tiens donc tant que ça à lui ?!
--- Allons, allons, du calme, fit Abalam qui sentait une nouvelle tempête approcher.
Ses protestations tombèrent dans les oreilles d’un sourd, ou plutôt de deux sourds.
--- Disons que c’est l’un des rares là-haut que je tolère parmi cette bande de chieurs en robe blanche, et c’est utile d’avoir quelqu’un pour me rafistoler quand je sors d’un combat, donc, ouais, j’apprécie moyen tes tentatives de le détruire.
Lucifer plissa des yeux, le feu de la jalousie brillant plus que jamais dans son regard.
--- C’est donc bien ce que je pensais. Tu tiens à lui !
Michael soupira puis roula des yeux.
--- Je te dis que je le tolère, et toi tu t’imagines tout de suite sa langue dans ma bouche. C’est pas croyable. T’as toujours été comme ça ! C’est ta tendance à aller à l’extrême qui gâche tout et qui fait que tu es comme ça aujourd’hui !
--- Que je suis comment, exactement ?
Abalam sentit la tempête venir, et lorsqu’il s’agissait de Michael et Lucifer, la tempête avait de fortes chances d’être explosive. Il pourrait dire adieu à son beau bureau dont il n’avait pas fini de rembourser les dettes à Astaroth. Sans oublier qu’il ne tenait pas à reprendre les séances de kinésithérapie pour la rééducation nécessaire après une fracture des os, c’était déjà assez difficile de trouver un bon kiné quand, en tant que dragon, il avait plus tendance à faire fuir les autres qu’à les attirer.
--- Calmez-vous s’il-vous-plaît ! S’il-vous-plaît !
Il lui fallu beaucoup de supplications, de négociation et de promesse de ne pas leur imposer les dix séances obligatoires de thérapie pour convaincre Michael et Lucifer de se tenir tranquille et de le laisser finir la séance sans dommages.
Le calme s’installa de nouveau, mais Abalam savait que ce n’était qu’une illusion. L’ambiance était aussi tendue qu’un ciel orageux qui attendait la première foudre. Le dragon espérait cependant que la foudre ne frapperait pas, il tenait à ses os et à son bureau, merci bien !
Il se tourna vers l’Archange qui fusillait Lucifer du regard.
--- Michael, tenta prudemment Abalam. Tu as évoqué la « tendance à aller à l’extrême » de Lucifer. Est-ce que tu pourrais… nous en dire plus ? Nous donner un exemple ?
Michael soupira, marmonna dans sa barbe que cette séance était stupide et une perte de temps, mais il obtempéra bon gré mal gré.
--- Ma dernière mission sur Terre. En Écosse, je devais vaincre un serpent des mers géants. Il était là, dit-il en désignant Lucifer d’un geste de la tête.
Abalam sentait que l’implication de Michael concernant Lucifer était plus profonde que cela et cachait un autre sens. Cependant, il avait beau être un dragon démoniaque, il n’en demeurait pas moins un psychologue qui se voulait exemplaire et se dit qu’il ne serait pas bon pour lui comme pour son patient de l’interrompre dans ses confidences.
--- Je vois, dit Abalam en prenant des notes. Et ensuite, que s’est-il passé ?
--- La même routine. Il se rapproche trop près, essaye de me tenter pour déchoir et ensuite il a complètement réagi à l’extrême.
--- Réagi à l’extrême ? C’est toi qui m’a attaqué sans raison ! protesta Lucifer.
--- Sans raison, vraiment ?
--- Oh chef, j’espère que vous n’avez pas fait de remarque désobligeante sur son apparence, comme la dernière fois. Nous sommes peut-être des démons, mais il y a des limites tout de même !
--- Je n’ai rien dit sur son physique, se défendit Lucifer. Même s’il est ressorti dégoulinant après avoir été recraché par mon serpent des mers.
--- Serpent que tu as envoyé m’attaquer, je te ferais dire !
--- Il ne voulait pas t’attaquer. C’était juste sa façon de dire bonjour. Tu sais comment ils sont quand ils sont jeunes… c’est comme les chiots, ils ne connaissent pas leur force.
--- Et ensuite, qu’est-ce que tu as voulu faire ? siffla Michael.
--- J’ai dit que son armure était dans un mauvais état et…
--- Et après ? insista Michael.
--- J’ai proposé de t’aider à la retirer, ainsi que le reste de ses vêtements, finit Lucifer d’une voix faible.
--- Exactement, répondit Michael entre ses dents.
--- Ce n’était qu’une suggestion ! C’est toi qui a réagit à l’extrême ensuite ! Tu t’es jeté sur moi et on s’est battus. Enfin, toi tu cognais et moi j’essayais de parer les coups et de me relever.
--- Il n’y a pas eu que ça, insista Michael. Qu’est-ce qu’il s’est passé après ?
--- Après, on…
Il parut chercher un instant dans ses souvenirs, une main posée sur le menton.
--- On a atterri dans une ferme, on a fracassé un poulailler il me semble. Il y avait des poules et des oies partout qui essayaient de nous pincer.
--- Et ensuite ?
--- Ensuite ? s’étonna Lucifer. Ensuite, il n’y a rien eu de spécial. Tu es devenu fou et tu as redoublé de violence. Je connais ton tempérament violent Michael, j’y suis plus qu’habitué et j’admets que cette technique pour te séduire n’est pas une des meilleures de mon répertoire, mais tout de même, tu ne trouves pas que ta réaction était franchement exagérée ? J’ai été incapable de marcher pendant des semaines !
--- Mais je m’en fous de tes techniques de drague à la noix ! s’exclama Michael. J’y suis habitué et je préfère les ignorer. C’est pas ça le problème, c’est ce que tu as fait ensuite !
--- Qu’est-ce que j’ai bien pu faire ensuite pour mériter toute cette violence ? s’écria Lucifer, abasourdi.
--- Une oie s’est mise entre nous, tu t’en es saisi et tu l’as balancé violemment derrière toi !
--- Tu m’en veux à cause d’une oie ?? s’écria Lucifer, abasourdi et indigné.
--- C’est pas la bestiole qui est important, c’est ce qu’elle représente ! répliqua violemment Michael.
--- Et que représente cet oie, Michael ? s’enquit Abalam, le crayon à l’affût sur son carnet de notes.
Michael ne répondit pas tout de suite, il avait l’air de batailler pour décider s’il devait se confier ou non.
--- C’est le premier oiseau qu’on a crée ensemble, Lucifer et moi. On a voulu un animal qui puisse voler, comme les anges, et qui puisse chanter d’une voix mélodieuse, mais ça a merdé sur cette partie-là.
Abalam se demanda brièvement si le mauvais caractère que l’on amputait aux oies était du au fait que Michael avait été en partie responsable de leur création, avant de se concentrer sur son travail.
Lucifer observait Michael avec une expression indéchiffrable.
--- Je ne m’en souviens pas, répondit-il doucement.
--- Tu ne t’en souviens même pas, répéta Michael désabusé. Tu ne t’en souviens même pas, ça ne devrait même pas me surprendre, bordel… et pourtant… pourtant ça me met hors de moi !
Il se pencha et prit la tête dans ses mains. Il semblait soudainement épuisé au fond de lui-même, et Abalam se surprit à sentir son petit cœur démoniaque réagir face à cette réaction qui venait du cœur.
--- À ma décharge, se défendit Lucifer, nous avons crée tant d’espèces que j’en ai perdu le compte, et ça remonte au temps de la création !
--- Tu aurais du t’en souvenir ! lança Michael en relevant la tête. Si ça avait été le cas, tu aurais traité cette oie avec plus de considération ainsi que… oh et puis, laisse tomber !
Il secoua la tête, semblant déçu et exaspéré et n’alla pas jusqu’au bout de ses pensées, mais Abalam n’en avait pas besoin. Il croyait deviner ce que Michael avait l’intention de dire.
Tu aurais traité cette oie avec plus de considération ainsi que moi.
Il commençait à y voir un peu plus clair…
--- Non je ne laisse pas tomber Michael, insista Lucifer. Je vois très bien qu’il y a un souci.
--- Compte pas sur moi pour t’en parler, alors que tu n’es même pas capable de te souvenir que…
Il s’interrompit. Ses lèvres tremblèrent sous la colère et il agitait nerveusement les mains tout en fixant Lucifer d’un regard intense qui aurait faire fuir n’importe quel démon. Abalam voyait les signes clairement. Michael était dans un tel état de colère qu’il était incapable de poursuivre.
Abalam prit pitié et continua à sa place, et se tourna vers Lucifer.
--- Ce que Michael veut dire, patron, expliqua doucement Abalam, c’est qu’il a été blessé par le fait que vous avez brutalisé une oie dans votre tentative de le capturer. Or, c’est un animal qui a beaucoup de valeur sentimentale pour Michael car il s’agit du premier oiseau que vous avez crée ensemble, c’est un oiseau vecteur de souvenirs très importants pour lui et le fait qu’en prime vous avez oublié ce détail n’a fait que le blesser et le décevoir davantage.
--- Je n’aurais pas dit les choses de cette façon, protesta Michael.
--- Il y a pourtant de la vérité dans mes propos, je me trompe ?
Michael ne répondit pas, mais afficha un air boudeur. Il savait qu’Abalam avait raison et ce simple fait le vexait. Ce n'était pas souvent qu'un dragon avait le dessus sur lui et cela l'offensait au plus haut point.
Lucifer ouvrit la bouche sans un bruit, il avait l’air d’avoir le souffle coupé. Il observa Abalam puis son regard se posa sur Michael de façon intense.
--- Michael, je suis vraiment confus, je suis vraiment navré de la tournure des événements.
--- Vraiment ? demanda l’archange, dubitatif.
--- Parole de diable ! J'avais prévu de te kidnapper, te séquestrer, te tenter avec les mille délices que l'enfer peut offrir, pourquoi pas un combat au corps à corps, te toucher sans ton consentement pour te voler un baiser mais je ne voulais pas te blesser de cette façon, tu peux me croire !
Abalam claqua sa langue d’un air désapprobateur.
--- Oh chef, vous pourriez faire mieux que ça…
Loin de se calmer ou d’accepter ses excuses, la rage de Michael doubla.
--- T’es con ou tu le fais exprès ???!! explosa-t-il.
--- Mais enfin Michael, qu’est-ce que j'ai dit de mal cette fo... Michael. Michael, baisse cette épée enflammée tout de suite !
--- S’il-vous-plaît, pas de dispute… pas de dispute… ! s’interposa Abalam. ON SE CALME !
Il avait utilisé sa voix de dragon. Pas la voix calme qu’il utilisait fréquemment, ni la voix du psychiatre qu’il avait adopté récemment, mais celle du dragon, immense, terrifiant, puissant. Un seul cri était capable de faire trembler la terre et s’effondrer des immeubles. Abalam l’avait modéré suffisamment pour préserver son bureau mais elle avait un ton assez puissant pour se faire entendre de ses patients.
Son tour eut l’effet escompté. Lucifer et Michael se figèrent avant de tourner la tête dans sa direction avec une expression de surprise, en parfaite synchronisation.
Abalam se racla la gorge.
--- Je ne voulais pas en arriver là mais c’était la seule façon de vous arrêter. Maintenant, nous allons prendre du temps pour nous pour nous détendre.
Lucifer et Michael ne bougèrent pas, ce qu’Abalam considérait comme étant bon signe.
--- Pour nous permettre à tous de poursuivre la séance sous de meilleures conditions et afin de laisser ce fâcheux incident derrière nous, je vous propose de faire la paix.
--- Faire la paix, répéta Michael comme si la notion était ridicule. Et comment tu comptes parvenir à ce miracle, gros malin ?
--- Eh bien, je vous propose de… hem… je vous propose de… d’échanger une étrein – il s’avisa en voyant l’expression de Michael qui lui promettait mille tortures – de vous serrer la main ! C’est ça ! Vous vous serrez la main, et nous laissons cette histoire derrière nous !
--- Quoi ? Il est hors de question que je touche ce sale serpent, siffla Michael.
Lucifer haussa des épaules.
--- Je n’y vois pas le moindre inconvénient, dit-il avec un sourire faussement innocent.
Abalam hocha la tête, satisfait avant de se tourner vers l’Archange.
--- Michael…
--- Non !
--- Michael, c’est juste une…
--- Non, se borna Michael. J’estime que j’ai assez eu de patience jusqu’à présent (Lucifer se retint de rire), n’essaye pas non plus de tester mes limites !
--- C’est juste un exercice pour cette fois, insista prudemment Abalam.
Voyant que les yeux de Michael lui lançaient des éclairs, il ajouta d’une petite voix qui différait bien de celle qu’il avait utilisé précédemment :
--- En échange, tu n’auras plus à revenir pour d’autres séances à la fin de celle-ci !
Ce fut l’argument de poids. La seule promesse de ne plus avoir à revivre cette torture était assez suffisante pour Michael pour se plier à la condition du dragon.
Avec beaucoup de réticente et de dégoût sur le visage, il s’approcha de Lucifer, ou plutôt laissa Lucifer s’approcher de lui et lui tendit la main lentement, comme si cela lui demandait un effort considérable.
Ils se serrèrent la main, la poigne de Michael plus violente que celle de Lucifer, comme s’il cherchait à lui briser les os de la main. Lucifer n’en tint pas rigueur, il avait même l’air d’apprécier cette prise de contact. Il l’apprécia tellement qu’il voulut la prolonger et attira Michael vers lui d’un coup sec. Avant que l’Archange n’ait le temps de réaliser et de réagir, Lucifer utilisa son autre main pour agripper le visage de Michael et colla sa bouche contre la sienne. Michael se figea sous le choc et Lucifer en profita pour appuyer longuement ses lèvres contre celles du sauroctone. C’est lorsque sa main alla caresser la joue de Michael et qu’il essaya d’approfondir le baiser que Michael réagit enfin.
Lucifer geignit de douleur lorsque les dents de Michael rencontrèrent ses lèvres et Michael lui écrasa son genou entre les jambes. Lucifer se tordit en deux sous la douleur fulgurante, mais Michael ne s’en contenta pas. Il ramena Lucifer vers lui d’une main avant d’écraser son poing contre la figure de Lucifer. Le coup fut si violent qu’il retomba sur sa chaise qui se renversa sous le choc de l’impact.
--- S’il-vous-plaît ! essaya d’intervenir Abalam. Pas de violence pendant la…
Ce fut une mauvaise idée, réalisa-t-il.
Michael délaissa complètement Lucifer pour se tourner vers lui. Il l’observa des pattes à la tête et le feu de la violence redoubla d’intensité dans son regard. Abalam se souvint soudainement qu’il était un dragon, et la cible de prédilection de l’Archange par excellence, et il déglutit.
Tout ceci n’envisageait rien de bon.
Quelques minutes plus tard, le bureau ressemblait à un véritable champ de bataille. Des feuilles volaient, le lustre ne tenait plus qu’à un fil électrique, le bureau était brisé en deux (mais, fort heureusement, le crâne d’Abalam était intact et le dragon le déposa avec précaution sur une étagère qui tenait encore debout) et tandis que Lucifer massait sa mâchoire douloureuse, Michael avait repris place sur son siège où il s’était refermé comme une coquille.
Abalam l’étudia attentivement. Pour n’importe qui ne connaissant pas assez bien l’Archange, Michael semblait bouillir dans sa colère, telle une bombe à retardement qui pouvait exploser à chaque instant. Pourtant, Abalam aimait croire que tous ces siècles à affronter le sauroctone (ou plutôt à se faire battre à plate couture) lui avaient permis d’apprendre à mieux connaître Michael et à déceler certaines expressions et le dragon pouvait voir que Michael n’était pas seulement en colère. Il était aussi démoralisé et, s’il osait, il dirait même qu’il lui semblait… triste.
Péniblement, le dragon se leva et siffla lorsque ses membres protestèrent de douleur, et se rapprocha doucement de l’Archange, tout en conservant une distance de sécurité.
--- Tu veux quelque chose pour te remonter le moral ? tenta prudemment Abalam. J’ai du gâteau à votre disposition. Attention, il est un peu dur. J’y ai ajouté des os et du sucre de canne.
--- J’ai besoin d’un verre, lâcha Michael.
--- Il y a du thé pour adoucir, suggéra Abalam. C’est du Earl Grey de très bonne qualité.
--- Non, un verre. T’es bouché ou quoi ? J’ai besoin d’alcool, quelque chose de fort !
--- J’ai bien peur de ne pas avoir ça ici, se désola Abalam. Ce n’est pas compatible avec le côté déontologique.
--- Les os dans le gâteau le sont peut-être ? railla Michael.
--- J’ai trouvé que cela donnait un côté plus croustillant, se défendit le dragon de bonne grâce.
--- Si tu aimes ce qui craque, je pourrais te briser les os, là, maintenant.
--- Certes mais le plaisir ne serait qu’immédiat, cela ne t’apporterait pas de satisfaction sur le long terme, d’autant plus que tu as déjà commencé à défouler ta colère. Une fois la colère passée, tu verrais que les choses n’ont pas changé, bien au contraire, la colère et la frustration vont t’épuiser ou bien s’amplifier et ça va te ronger de l’intérieur, un peu comme le cocktail à l’acide d’Astaroth.
--- C’est un risque que je suis prêt à prendre !
--- Pardonne-moi mais on voit bien qu’un problème te préoccupe, et même davantage que l’incident avec l’oie. Dans ces cas-là, c’est important de parler. Ça pourrait même te soulager. Se confier fait beaucoup de bien.
Michael l’observa avec un air indescriptible.
--- Juste pour cette fois ! ajouta Abalam précipitamment. Parole de dragon, tout ceci restera entre nous ! Je prends le secret professionnel très au sérieux ! Tu ne me reverras plus après cette séance ! Sauf si tu as besoin de l’oreille attentive d’un psy mais… hé, je n’y compte pas trop.
Au point où il en était, Abalam n’avait plus rien à perdre. Il avait déjà affronté plusieurs fois l’Archange au fil des siècles et il savait que, malgré toute sa volonté, Michael ne pouvait pas le tuer – immortalité oblige – ni même l’envoyer plus loin que les Enfers. Cela n’existait pas. Le pire qui pouvait lui arriver était de perdre quelques dents et avoir quelques membres brisés. Il avait l’habitude et il avait réussi à se dégoter une très bonne mutuelle pour lui rembourser les dégâts.
Michael parut peser le pour et le contre et, alors qu’Abalam pensait que l’Archange allait ouvrir la voie à la violence, il fit quelque chose à laquelle il ne s’attendait pas.
Il lui ouvrit son cœur.
Pourtant, ce n’était pas à lui qu’il s’adressa, mais plutôt à Lucifer.
--- Tout ça, c’est de ta faute !
Lucifer releva la tête, soudainement attentif.
--- Tout était… tout était bien, avant. Quand il n’y avait pas ces conneries de combat du bien contre le mal. Enfin, tout n’était pas parfait. Uriel a toujours été chiant et Gabriel toujours aussi bruyant et le Monde a déjà été le bordel depuis la création. Mais tout était… tout était bien, avant. Quand on n'avait pas d'autre préoccupation que de participer à la création du monde et des espèces. Quand tout le monde était là, à sa place, au Paradis. Quand on était... quand on était…
Il s’arrêta, soudainement incapable de continuer. Il en semblait incapable, soit parce qu'il n'osait pas, soit parce qu'une tempête d'émotion tourbillonnait en lui et il ne savait comment la maîtriser.
--- Quand on était ensemble, toi et moi, termina doucement Lucifer, son regard adouci.
Puis, quelque chose de rare se produisit et déclencha chez Abalam un sentiment qui s’approchait de l’émerveillement.
Michael sourit. Un sourire faible, furtif, mais un sourire tout de même.
--- Ouais…
Il lui semblait voir une toute autre personne, l’espace d’un instant.
--- C'était vraiment différent, en ce temps-là, n'est-ce-pas ? dit doucement Lucifer.
--- Ouais... approuva Michael. C'était... c'était bien, cette époque-là.
Cet instant de vulnérabilité et de cœur à cœur ne dura pas. L'Archange ne tarda pas à se renfermer comme une coquille et son visage se durcir à nouveau. Il jeta sur Lucifer un regard accusateur qui blessa même Abalam, alors qu'il n'en fut pas la cible.
--- Mais tu as tout gâché ! C’est tout toi, ça ! Il a fallu que tu dramatises et que tu te rebelles, toi et ta clique, et on m’a demandé d’intervenir. Et voilà où ça t’a mené ! Est-ce que ça en valait la peine, dis-moi ?!
--- Michael, je…
Il marqua une pause, une expression hésitante sur son visage qu'Abalam ne lui avait jamais connu.
--- Je ne sais pas quoi dire, avoua-t-il.
Peut-être ignorait-il vraiment quoi dire, ou peut-être savait-il que se justifier serait hypocrite de sa part et ne lui servirait à rien.
Un silence tendu, glacial s'installa. Les yeux de Michael brillaient de colère, mais alors qu'Abalam s'attendait à ce qu'il perde une nouvelle fois patience et ne se précipite sur Lucifer, il recula violemment sa chaise puis se leva.
--- Ne dis rien, alors ! Ce n'est pas comme si je m'attendais à autre chose venant de toi…
--- Michael, commença Abalam, voulant le retenir mais Michael l'arrêta d'un mouvement de bras.
--- La séance est terminée ! J’me casse !
Il quitta la pièce à grandes enjambées, et fit claquer la porte derrière lui avec toute la violence déclenchée par ses émotions.
Les murs tremblèrent sous le choc, et le crâne décoratif d'Abalam tomba de l'étagère puis alla rouler jusque sous sa bibliothèque.
Lucifer et Abalam se regardèrent en silence.
Abalam se demandait si ce projet de reconversion professionnelle était finalement une bonne idée, en voyant Lucifer sortir à son tour le bureau dans un silence tendu. Le métier de psychologue était plus dangereux qu’il ne le pensait au départ ! (5)
--- Abalam, appela soudainement Lucifer depuis le pas de la porte.
Abalam leva un regard angoissé vers lui, se demandant ce qu’allait lui réserver son patron après cette séance désastreuse.
--- Oui, Votre Bassesse ?
--- Que ceci reste entre nous. Si un seul mot venait à quitter cette pièce, les conséquences seraient… fâcheuses.
Abalam déglutit.
--- Aucun souci, chef ! Vous pouvez compter sur moi !
Quelle journée longue et épuisante, soupira-t-il intérieurement en voyant la silhouette de Lucifer s’éloigner.
Lorsque Lucifer redescendit dans les profondeurs sombres et étouffantes de l’Enfer, il avait rejoint ses quartiers privés après avoir promis à ses sous-fifres les pires tortures de l’Enfer s’il venait à être dérangé. Il s’était laissé tomber sur son lit sans un bruit. Rien, pas même le meilleur alcool de son bar privé, ni même les ronronnements réconfortants de la vingtaine de chats qui vivait dans ses quartiers n’avaient été en mesure de calmer le tourbillon de ses pensées.
Il repensait aux événements de la journée, à la séance de thérapie. Il repensait à des temps plus anciens, plus vieux que le monde lui-même, lorsque l’univers n’était encore qu’une idée, bien avant la création. Il repensait à l’Ange qu’il avait été. Une version si éloignée de lui, et pourtant pas complètement étrangère. Il repensait à ce qui n’était pas encore, quand le monde était encore e travaux. Il repensait à ce qui était déjà, ce qui se formait déjà, entre lui et Michael.
Il repensait à Michael. À cet Archange novice, déjà grognon, un peu perdu. Lucifer l’avait remarqué dès le début. Le premier ange crée, juste après lui. Il avait été intrigué dès le début. Il se rappelait de ses efforts pour essayer de le faire rire, le faire réagir, de lui trouver des centres d’intérêts à cet Archange perdu en manque de vocation. Il avait cru avoir trouvé sa voie, la première fois qu’il avait manié les armes mais quel était l’intérêt d’une épée lorsqu’il n’y avait pas d’ennemis à vaincre pour défendre la création et le Créateur ?
Il avait fini par devenir lui-même l’Ennemi en chutant et donner ainsi un sens à la vie de Michael. Que ce choix ait été volontaire de sa part ou pas, Lucifer ne pouvait pas nier les tensions qui avaient grandi entre lui et son Créateur. Surtout chez lui. Il avait été fier, orgueilleux, impertinent. Il l’était resté.
S’il regrettait vraiment ses actes… Lucifer ne voulait pas, plus, s’égarer dans un tel sujet risqué.
Cela en valait-il la peine ? Oui. Non. C’était… compliqué.
Il aimait sa liberté. Il aimait ne plus être sous l’autorité de son Créateur (bien que cela n’empêchait pas Ce dernier de lui envoyer encore des cartes de vœux pour Noël). Il aimait être son propre chef. Il aurait aimé pouvoir dire avoir échappé au chaos qui régnait parfois, là-haut, mais savait pertinemment que ce serait se leurrer. Ses démons étaient aussi bras cassés que les anges d’en-haut.
Non… Il y avait certaines choses que Lucifer ne regrettait pas.
Et puis, il y avait des jours comme ça. Des jours où il se remémorait d’un temps lointain où l’univers était encore jeune, où l’humain n’était encore qu’une vague idée. Une époque où il passait de longues heures en compagnie d’un Archange grognon mais séduisant, loin des autres, loin des responsabilités, loin de tout. Un temps qui leur était consacré, à discuter, à s’envoler dans les cieux, à s’échanger des baisers, parfois même. Un temps où s’allonger à côté de l’autre dans le jardin d’Eden, à observer les nuages, leur suffisait. Un temps où Lucifer consacrait à Michael toute son attention. Un temps qu’ils croyaient éternel.
Lorsqu’il y repensait, il y arrivait de ressentir un creux au fond de lui. C’était discret, à peine perceptible, mais c’était là.
Velours, son beau chat persan, s’approcha et se colla à lui, ronronnant. Lucifer lui caressa distraitement sa fourrure blanche.
Bien qu’il était entouré de ses chats, Lucifer se sentit soudainement seul.
Seul avec ses pensées.
Seul avec ses regrets, peut-être.
