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Quand Loki comprend enfin ce qu'il lui reste à faire pour empêcher l'univers de courir à sa perte, il est prêt à en accepter les conséquences. Il n'hésite donc presque pas à prendre la place de Victor, à être celui qui se sacrifie pour le bien de l'humanité, pour le bien du TVA et des personnes qui le constituent. Ces mêmes personnes vers qui il se retourne et qu'il ne voit non plus comme ceux qui l'ont un jour kidnappé, mais comme ses amis. Une famille qui a su le comprendre et l'accepter comme il est.
Une famille qu'il ne se sent plus tout à fait prêt à abandonner.
Il veut les sauver. C'est tout ce qui importe, la raison pour laquelle il a pris tous les risques. Mais, les sauver veut aussi dire les laisser derrière lui, rejoindre sa place, son trône et ne jamais revenir. Et cette simple décision semble soudain au-dessus de ses forces.
Il ne veut pas partir, pas comme ça, pas après tout ce qu'ils ont vécu, sans leur dire un dernier mot. Un dernier au revoir.
Loki se sent tiré en arrière lorsqu'il fait demi-tour, qu'il remonte le chemin par lequel il est venu, sur lequel sa destinée s'est affirmée et l'a élevé à un rang qu'il n'aurait jamais pensé mériter. Le casque sur son front pèse une tonne, tout comme le poids de ses nouvelles responsabilités sur ses épaules. Pourtant, il ne recule pas, ne ralentit pas et comble les derniers mètres qui le séparent du sas où l'horrible combinaison du TVA attend le corps de Victor Timely. Cette horrible combinaison qu'il ne portera plus et qui ne le verra plus se transformer en spaghettis, comme cela a déjà été le cas plus de fois que Loki a été capable de les compter.
Il est obligé de baisser la tête pour passer les portes qu'il a refermées sur Sylvie et Mobius quelques instants plus tôt, ces portes à travers lesquelles il a vu leurs visages se décomposer, leurs yeux le supplier de ne pas y aller. Il garde la tête basse le temps de gravir les escaliers, le temps d'arriver dans la pièce où tout s'est joué. Et où tout continue de se jouer encore maintenant. Il peut sentir les regards rivés sur lui, les questions qui flottent dans l'air tout autour d'eux, néanmoins il ne trouve pas la force de les affronter, d'aller chercher les réponses au fond de lui-même. Alors, il avance lentement au milieu du groupe, dépasse Casey, Ouroboros, B-15, Victor, Sylvie. Jusqu'à Mobius.
Là, seulement, il se décide à relever le menton et ses yeux plongent au plus profond de ceux de l'analyste. Le bleu de ses iris est recouvert d'un océan de tristesse. Aussi, il est surpris de distinguer un mince sourire sous la moustache, ce même sourire qu'il lui a déjà adressé une bonne dizaine de fois depuis qu'ils se connaissent, son sourire plein de tendresse et de malice. Loki ne résiste pas à l'envie, innocente et familière, de le lui rendre.
« Wow, commente-t-il faiblement après un temps de silence. C'est autre chose que l'uniforme du TVA. »
Pour appuyer ses paroles, il laisse ses yeux dériver sur la nouvelle tenue d'un beau vert sombre du dieu, puis sur ses cornes, qui s'élèvent haut au-dessus de sa tête, avant de revenir sur son visage, qu'il se met à détailler comme si c'était la première fois qu'il le voyait.
Ou la dernière.
Cette réalisation tord le cœur de Loki, lui coupe le souffle durant une seconde ou deux.
« Mobius, je... » Il essaie de continuer, mais les mots restent coincés dans sa gorge. Il a tant à lui dire qu'il ne sait par où commencer. Si jamais je ne revenais pas... Et il ne reviendra pas, n'est-ce pas ? C'est sa dernière chance de parler. Sa seule chance de lui dire. « J'ai enfin compris ce que je veux vraiment. Je veux que vous soyez tous sains et saufs, que vous viviez la vie que vous avez décidé de mener et pas celle qu'on vous a imposée. Un ami autrefois m'a dit que je pouvais être qui je voulais, même quelqu'un de bien. C'est ce que j'ai envie d'être. »
Pendant un court instant, Loki ne voit plus que le nuage de cheveux de Mobius tandis qu'il secoue faiblement la tête de droite à gauche. Son sourire est toujours présent, mais ses yeux continuent de se remplir d'une tristesse qui menace désormais de déborder.
« Alors tu vas aller t'enfermer tout seul aux confins du temps ? »
Le dieu encaisse la question, ainsi que tout ce qu'elle implique, tout ce que l'analyste ne dit pas mais qui est on ne peut plus clair, comme un uppercut, les mâchoires serrées dans l'espoir de refouler une vague qui grandit en lui et qu'il ne peut laisser le noyer.
« Je suis désolé. » Et, désolé, il l'est. Désolé d'avoir chamboulé son existence confortablement ennuyeuse au TVA. Désolé de lui causer tant de peine. Désolé de ne pas être en mesure de lui offrir une meilleure alternative. En revanche, il n'est pas désolé de l'avoir rencontré et d'être devenu son ami. Il n'est pas désolé de lui sauver la vie. « Mais c'est la seule solution pour que tu vives et c'est ce que je veux plus que tout. Je n'oublierais jamais tout ce que tu as fait pour moi, la personne que tu m'as permis de devenir aujourd'hui. Si je ne suis plus un méchant, c'est grâce à toi. Merci de m'avoir inspiré. »
Il n'en a aucune envie, mais il lui sourit, espérant que Mobius se souvienne de ces mots qu'il lui a dit la première fois qu'ils se sont dit au revoir, ces mots que lui-même n'a jamais pu oublier.
« Je n'ai pas fait grand-chose, tu sais. Ça a toujours été en toi. Tu avais juste besoin d'un petit coup de pouce. »
Il avait eu besoin de bien plus qu'un simple coup de pouce, et ils le savent tous les deux, pourtant aucun ne le relève et le moment s'étire, son rythme cardiaque se calme, son esprit s'apaise ; même en situation désespérée, Mobius continue d'avoir le même effet sur Loki.
Au bout de ce qui pourrait tout aussi bien être une poignée de secondes comme une petite éternité, Mobius prend la décision à la place de Loki de couper court à ce qu'il ne leur est plus permis d'espérer. Il est temps pour le dieu d'accomplir son glorieux destin. Et de partir.
« À un de ces jours, Loki. »
Leur existence ne semble être qu'une large boucle temporelle qu'ils s'amusent plus ou moins à reproduire encore et encore.
C'est sans doute pour cette raison que Mobius lui répète cette phrase mot pour mot et qu'il lui tend la main dans une copie conforme de cette sombre journée aux portes de la Citadelle du Temps. À l'époque, Loki l'a considérée. Il a considéré l'idée de s'en tenir à une franche poignée de mains amicale. Il a été si près de s'emparer de sa main et de la serrer assez fort pour en garder la trace et la chaleur gravées dans la sienne, avant de réaliser qu'ils se voyaient peut-être pour la dernière fois et que ce n'était pas ce qu'il voulait garder de Mobius.
Aujourd'hui, il ne la considère même pas un seul instant. Il la regarde juste le temps d'un battement de paupières en un douloureux rappel de ce qu'il s'apprête à faire, de ce qui l'attend dehors, et secoue la tête. Il n'en voulait pas alors, il n'en veut toujours pas maintenant. Si c'est ainsi que leurs chemins se séparent, pour de bon cette fois, plus rien ne le retient de rendre ce moment inoubliable. Plus rien ne le retient de prendre, enfin, ce qui est juste là, à portée de main.
À portée de lèvres.
Il n'a besoin que d'une seconde et d'un infime pas en avant pour combler l'espace qui les sépare — un gouffre, une frontière au bord de laquelle ils n'ont eu de cesse de tanguer — et s'emparer de son visage entre ses mains tremblantes — tremblantes d'ivresse, tremblantes de désespoir — pour mieux s'emparer de sa bouche, qui s'entrouvre aussitôt sur un soupir qui sonne comme un sanglot, un appel à l'aide et un remerciement tout à la fois. Loki ne s'en accroche que plus fort à lui, inspirant profondément le parfum qui émane de sa peau, appuyant davantage ses lèvres contre les siennes, priant pour fondre la silhouette de Mobius dans la sienne, qu'il puisse l'emmener avec lui, le garder pour toujours au plus près de son cœur.
Ce dernier l'embrasse avec la même ferveur, la même douleur, la même passion, ses doigts enroulés, noués dans le tissu autour de sa taille, refusant de le laisser s'éloigner ne serait-ce que d'un centimètre. Et si Loki le pouvait, il ne s'éloignerait jamais. Il s'installerait là, dans l'ombre de son analyste, à suivre chacun de ses pas, à boire chacune de ses paroles et à admirer chacun de ses sourires. À attendre chaque lever de soleil pour être celui qui a la chance de voir le premier ses yeux s'ouvrir sur le monde. À se coucher tout contre lui, le soir venu, pour être celui qui a la lourde responsabilité de veiller sur ses nuits calmes. Plus rien ne lui importerait davantage que le rendre heureux.
Tout comme, à l'heure actuelle, plus rien ne lui importe davantage que le savoir en vie.
Et c'est pour cette raison qu'il doit s'éloigner. Plus loin qu'il ne se sent capable de le supporter, même s'il doit s'y résigner.
Les yeux de Mobius sont fermés alors qu'il détaille ses traits avec plus d'attention encore que d'habitude, ses traits qu'il souhaite imprimer dans sa mémoire pour ne jamais les oublier. Ils le sont toujours lorsqu'il pose son front sur le sien et murmure quelques mots dans le maigre espace qu'il se retient de toutes ses forces de ne pas combler à nouveau.
« Je serai là pour toi. Pour toujours. »
Mobius laisse échapper un souffle qu'il a trop longtemps retenu et qui s'écrase sur la bouche de Loki avec probablement la même force et la même intensité que les émotions qui les dévorent tous deux de l'intérieur. La même cruelle fatalité.
« À jamais, répond l'analyste, si bas que seul le dieu est encore capable de percevoir sa voix. Je t'aime, Loki. »
Et parce qu'il ne peut pas consentir à partir sans une ultime preuve, une ultime affirmation de son amour et de sa dévotion pour Mobius, il reprend ses lèvres en un baiser qu'il essaie de faire durer le plus longtemps possible, un baiser où il insuffle toutes ces paroles et toutes ces promesses qu'il n'a plus le temps de jurer, un baiser qui le laisse sans voix, comme seul Mobius en est capable.
Un baiser qui le laisse au bord d'un abîme sans fond, dans lequel il ne rêve plus que de s'abandonner.
Il fait volte-face, retraverse la pièce, dépasse Sylvie, Victor, B-15, Ouroboros et Casey, descend les escaliers, repasse les portes, qu'il ne prend pas la peine de fermer, il sait que plus personne ne viendra tenter de le retenir, et s'élance sur le chemin au bout duquel il discerne son trône. Son destin.
Cette fois, il ne se retourne pas. Il ne peut pas. Ne peut pas voir les larmes sur les joues de Mobius. Ne peut pas laisser Mobius voir les larmes sur ses joues.
Il a fait ce qu'il avait à faire, dit ce qu'il avait à dire. Mobius vivra grâce à lui.
Et Loki vivra à travers lui.
