Work Text:
Les mèches bleues éparpillées dans l'évier. Sa main serrée sur une paire de ciseaux. La sensation d'étouffement due au binder (mais était-ce la véritable et unique raison?) Ses joues mouillées par les larmes. La douleur causée par les morsures dans la lèvre inférieure.
Le cerveau de Naoto ne se concentrait que sur des parties du moment présent comme on le ferait pour un tableau. C'était plus facile à gérer. L'ensemble serait trop. Trop difficile, trop éprouvant, trop submergeant. Trop, trop, trop, trop...
Il - elle? - il regarda son reflet dans le miroir recouvert par la poussière. Ses yeux étaient rougis par ses pleurs et il avait l'air sur le point de se briser en million de morceaux qui ne pourraient jamais être rassemblés. Il ne ressemblait plus du tout au prince détective. Il ressemblait juste à une fille pathétique et faible. Au fond qu'était, qui était, il?
Pas une vraie fille mais pas un vrai garçon. Plus un enfant mais pas tout à fait un adulte. Il n'était rien, personne. Il n'avait sa place nulle part. Il aurait pu se faire passer pour quelque chose. Il aurait pu prétendre être un garçon et un adulte, il avait essayé d'ailleurs, mais son corps le trahissait. Sa poitrine, sa voix, ses yeux, sa pomme d'adam, sa taille, son visage, ses cuisses, ses mains. Mais il ne pouvait pas, ne voulait pas, être une fille et un enfant. Ce n'était pas lui et ce n'était pas digne de ce que ses parents voulaient.
Alors quoi? Qui? Comment savoir? Était-il condamné à prétendre être quelqu'un qu'il n'était pas? Pourquoi était-il si sûr de ce qu'il n'était pas tout en ignorant ce qu'il était?
Tu es le prince détective, lui dit une voix familière dans sa tête.
Mais le prince détective n'était qu'un mensonge. Une façade. C'était l'image qu'il voulait renvoyer. C'était ce qu'il aurait voulu vraiment être. Un homme intelligent, courageux, confiant.
Où finissait le prince détective et où commençait Naoto Shirogane? Les deux n'étaient séparés que par un tissu sur le torse et des chaussures à talons. Il peinait à faire la différence. Y en avait-il une? Était-il si habitué à faire semblant d'être le prince détective que Naoto avait véritablement disparu? Il devait choisir entre un mensonge et rien.
Il passa une main tremblante sur sa poitrine recouverte par son t-shirt et son binder. Jamais assez plate, jamais assez discrète. Ça lui donnait envie de pleurer davantage. Il se recroquevilla dans un coin sur le sol. Se faire tout petit parce qu'il n'était rien. Il ne devrait même pas exister car il n'était pas réel. Il recouvra sa bouche d'une main mais pourquoi? Personne ne pourrait l'entendre après tout. Il était seul..
Sa prise sur les ciseaux, il avait oublié qu'il les tenait, s'était resserrée au point où sa paume était coupée et le sang en coulait. Ça faisait mal. Pas que la blessure. Tout. Y avait-il un tout quand on était rien? Il avait mal, mal, mal, mal...
- Naoto?
Il hallucinait à présent. Ses mains lachèrent les ciseaux et montèrent pour couvrir ses oreilles et tirer ses cheveux par la même occasion. Il voulait que ça s'arrête, que la douleur disparaisse. Il voulait être quelqu'un, quelqu'un de vrai. Pas un faux garçon ni un enfant-adulte. Il voulait se retrouver mais ignorait quand est-ce qu'il s'était perdu.
- Naoto!
Ses sanglots lui déchiraient la gorge. Ses larmes lui brûlaient les yeux alors il les ferma. Ses mains tiraient trop fort sur ses cheveux. Sa blessure saignait. Son binder le serrait et il ne pouvait pas respirer, il étouffait, il allait mourir d'asphyxie sur le sol de sa salle bain. Seul. Il était tellement seul.
- Naoto...
Il sentit des mains sur les siennes qui les retirèrent de ses cheveux et tinrent délicatement celle intacte. Il y avait des murmures inquiets et il devait probablement encore halluciner parce qu'il était désespérément seul. Il n'y avait personne avec lui. Pas depuis la mort de ses parents. Oh ses parents seraient si déçus en le voyant maintenant...
- Naoto, tu m'entends?
- Sa main...
- Quoi, elle est blessée?
Cette phrase le fit se recroqueviller davantage sur lui-même. Il n'était pas un "elle", il n'était pas une fille. Pas vraiment. Son corps le trahissait, montrait tout ce qu'il n'était pas et l'empêchait de voir ce qu'il était. Ce n'était pas juste, il ne voulait pas de ça, il ne lavait pas demandé. Il n'avait rien fait qui méritait de le faire subir cela.
- Naoto, il faut que tu te concentres sur nous. Ne pense pas. Respire juste, d'accord? Serre mes mains si tu comprends ce que je dis.
Il lui fallut un moment pour comprendre ce qu'on lui disait (qui était "on"? Il était tout seul, sans personne avec lui. Alors qui lui parlait?) mais quand il le fit enfin, il serra les mains dans les siennes. Elles étaient chaudes... il avait toujours tellement froid lui. Il ne voulait pas ouvrir les yeux, effrayé à l'idée que la chaleur disparaisse au moment il le ferait parce qu'il réaliserait alors qu'il était seul. Il ne voulait plus être seul. Il voulait que quelqu'un le tienne et lui assure qu'il était quelqu'un, qu'il était plus que rien. Il était tellement fatigué de la solitude.
- D'accord, ok alors eum... inspire sur trois et- Non attendez, est-ce que c'est trois?
- C'est pas quatre?
- Si, c'est quatre.
- On s'en fiche du nombre, c'est le rythme le plus important.
- Oh et mince, fit la première voix. Juste... inspire lentement, retient et expire. Tu peux faire ça?
Naoto hocha la tête même s'il n'était pas sûr de pouvoir le faire. Il prit une inspiration tremblante et plus profonde que toute celle des ces derniers instants. Au moment de la retenir, il s'étouffa avec et fut prise d'une crise de toux. L'air lui brûlait les poumons et il en avait tellement marre d'avoir mal, pourquoi est-ce qu'il avait encore mal? Est-ce que la douleur cesserait jamais? Quelqu'un posa une main sur son dos et la prise sur ses mains se fit plus forte.
- Eh, doucement.
- C'était très bien, recommence mais sans trop forcer.
- Tu as le temps.
- Tout va bien!
Naoto reprit une inspiration, la retint et expira aussi lentement qu'il le pouvait même si ses poumons voulaient juste aspirer tout l'air disponible le plus vite possible.
- Voilà. Encore.
- Peut-être un peu plus profond? Mais c'était très bien!
Il recommença l'opération plusieurs fois, prenant un peu plus d'air à chaque fois jusqu'à ce que sa respiration soit approximativement stable et ses pensées plus claires. Il ouvrit les yeux hésitation, toujours avec la peur irrationnelle que tout était faux.
Kanji tenait ses mains, Yosuke était assis à ses côtés, Teddy le regardait avec une expression triste depuis l'évier sur lequel il s'était assis et Yu se tenait un peu en retrait contre un mur comme s'il hésitait sur ce qu'il était censé faire. Naoto les observa un moment sans savoir quoi dire ni comment agir. Kanji lâcha ses mains et il eut envie de fondre à nouveau en larmes à cause de la perte de chaleur.
- Je... dit-il mais sa voix était rauque et abîmée alors il se racla la gorge avant de réessayer de parler. Qu'est-ce vous faites là?
Les garçons échangèrent un regard comme pour se mettre d'accord sur ce qu'ils devaient dire et faire. Naoto se demanda ce qu'ils pensaient mais il avait déjà du mal à suivre et organiser ses propres pensées sans parler de deviner celles des autres.
- On devait se voir aujourd'hui, finit par répondre Yosuke. On t'a attendu mais tu ne répondais pas à nos messages alors on est venu te voir. Les filles sont dehors.
- Mais comment êtes-vous entrés?
Kanji rit un peu mais Naoto avait l'impression que c'était plus nerveux qu'autre chose. Il se sentit coupable pour cela. C'était lui qui avait causé ça.
- Ta porte était ouverte.
- Oh.
Il ne la laissait jamais ouverte pourtant. Il n'était pas tant paranoïaque que logique. Il avait apporté sa collaboration à pas mal d'enquêtes qui lui avaient apportées des ennemis. C'était plus prudent de toujours fermer. Il tenait encore assez à sa vie pour la protéger.
Yu se rapprocha doucement et s'agenouilla près de lui, il tenait une trousse de premier secours d'une main et il tendit l'autre devant lui. Naoto posa la sienne dessus, paume vers le haut pour montrer la coupure. Ce n'était pas tellement profond, il avait vu pire, mais ce n'était pas très joli. Une croûte de sang séché s'était formée, stopant l'hémorragie. Yu la désinfecta avec délicatesse avant de placer un bandage dessus.
Il avait l'air sérieux. C'était étrange et ça perturbait Naoto. Yu n'était pas sérieux. On pourrait penser qu'il l'était à cause de cette expression neutre qu'il abordait la plupart du temps et de sons silence presque constant mais il avait une énergie amusante et quand il parlait, c'était généralement pour plaisanter. Mais il n'était visiblement pas d'humeur à rire en ce moment.
- Merci.
Yu haussa les épaules comme si ce n'était rien mais il avait toujours l'air soucieux et inquiet. Naoto voulait s'excuser, leur dire de recommencer à agir comme avant, d'oublier la scène à laquelle ils avaient assisté, d'arrêter de se faire du souci pour lui car il allait bien.
- Est-ce que tu veux... parler? demanda Teddy.
Oh Teddy... Naoto se sentait mal de l'avoir fait voir ça. Parfois, il se sentait responsable de lui comme s'il était un petit enfant sur lequel il fallait veiller et garder à l'abri des horreurs de ce monde. Au moins Nanako n'était pas venue avec eux.
- Il n'y a rien à dire.
- Il y a beaucoup à dire, répliqua Yosuke aussitôt. Qu'est-ce que tu as fait à tes cheveux?
- Je les ai coupés.
- Pourquoi?
- Ils devenaient long.
Et seules les filles avaient les cheveux longs, elles seules. Les vrais garçons avaient parfois aussi les cheveux longs mais ils avaient toujours l'air de garçons alors que Naoto ressemblait à une fille et il n'en était pas une.
- Je pensais que tu les laissais pousser, dit Kanji. Depuis ta confrontation avec ton shadow. Tu sais, parce que tu es devenue plus à l'aise avec ton genre et tout ça.
Naoto baissa la tête à cela. C'était vrai. Pendant un moment, il avait pensé que s'il n'avait pas vraiment besoin d'être un homme pour son travail alors il pourrait être une fille normale. Mais c'était faux. Il n'était pas vraiment une fille. Ce n'était pas lui.
Yu parut comprendre ou au moins se douter de ce qu'il ressentait et posa une main sur son épaule. Il lui adressa un léger sourire.
- Tu peux tout nous dire.
Ça fit monter les larmes aux yeux de Naoto. Il pouvait balayer l'événement, dire ne pas avoir envie d'en parler et ils le laisserait tranquille tout en le surveillant discrètement, il le savait. Ils étaient comme ça, bruyants et envahissants mais ils respectaient les limites. Pourtant... il avait envie de leur en parler, leur expliquer. C'était ses premiers amis depuis... peut-être depuis la mort de ses parents voir même avant ça. Il voulait leur dire.
- Je ne sais pas par où commencer.
- Par le début, répondit Teddy comme si c'était évident et Naoto rit doucement.
- C'est une bonne idée.
Et il leur raconta. Le désir d'être une fille cis, la réalisation que ça n'était pas vraiment lui, la lutte entre ce qu'on lui appris et ce qu'il voulait, la différence entre son corps et ce qu'il était au fond de lui, les pensées qui s'étaient accumulées jusqu'à le faire couper ses cheveux dans un moment de panique. Il pleura un peu en leur racontant mais Yosuke passa un bras autours de ses épaules et Kanji saisit à nouveau ses mains dans les siennes. Ils l'écoutèrent sans rien dire jusqu'à ce qu'il ait fini.
- Tu aurais pu nous le dire, fit Kanji après un moment de silence. On aurait été là pour toi.
- J'avais peur que vous ne compreniez pas, répondit-il d'une voix tremblante. Je ne comprenais pas moi-même.
- Il ne fallait pas t'inquiéter autant enfin, dit Yosuke. S'il y en a qui sait ce que c'est de galérer avec son identité, c'est bien moi.
Yu lui adressa un regard tendre. Ses deux-là étaient fait pour être ensemble depuis le début mais le déni et l'homophobie intériorisée de Yosuke avec rendus les choses difficiles pour eux. Yosuke ne s'était pas particulièrement confié à Naoto mais il avait bien vu à quel point il avait eut du mal à accepter ses sentiments. Avec le recul, il regrettait de ne pas avoir été plus présent pour lui à ce moment-là.
- C'est différent.
- Je sais. Et je ne vais pas prétendre comprendre tout à fait, on n'a pas vécu exactement la même chose mais... je peux compatir et t'aider. On le peut tous.
Naoto les regarda un à un et essuya ses larmes. Ils lui sourirent tous gentiment et il se sentit vivre à nouveau. Il n'était plus rien, il n'était plus le prince détective. Avec eux, il était vraiment Naoto.
- Alors... fit Yu. Il/lui?
- Il/lui, confirma-t-il.
Teddy sauta de levier pour s'assoir à ses côté. Yosuke à sa gauche, Teddy à droite, Yu et Kanji devant lui. Il se sentait en sécurité comme ça. Il ferma les yeux et posa sa tête contre l'épaule de Yosuke.
- Eh... c'est un peu gay là.
Ça les fit tous rire et finit de détendre l'atmosphère. Au bout d'un moment, Yu se leva et leur fit signe de l'imiter.
- Il faudrait peut-être dire aux filles que tout va bien. Elles vont finir par s'impatienter et envahir ton appartement sinon.
Il réalisèrent qu'elles les attendaient toujours à l'extérieur depuis un temps considérable maintenant. Naoto se dit au même instant qu'il devrait leur dire à elles aussi mais bizarrement, il n'avait plus tellement peur. Il savait maintenant que ses amis le soutiendraient toujours.
Yu, Yosuke et Teddy quittèrent la salle de bain mais Kanji s'attarda un moment pour tenir la main de Naoto et dire:
-Alors je suis suppose que je ne suis pas hétéro.
- Je suppose.
Kanji sourit et il le lui rendit, les joues légèrement rougies. Il se mit sur la pointe des pieds et Kanji se baissa. Ils s'embrassèrent. C'était doux, réconfortant et chaleureux. C'était tout ce que Naoto voulait et Kanji le lui donnait sans même en être conscient.
- Je m'en fiche. C'est Naoto Shirogane que j'aime. Pas une fille ou un garçon. Juste toi.
