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Jadina avait compris depuis un moment déjà que Danaël avait peur de l'eau. Ça n'avait pas été une découverte particulièrement ardue. Dès leur première rencontre, elle l'avait entendu paniquer dans un étang où il avait pourtant largement pied, criant qu'il allait se noyer. Si elle avait tout d'abord pris ses appels à l'aide pour des mensonges grossiers servant à justifier son envie de se rincer l'œil en l'espionnant dans son bain, il n'en était rien. D'ailleurs, sans cet évènement, elle aurait deviné quand même. Iels voyageaient ensemble depuis assez longtemps pour qu'elle ait des suspicions. Il évitait le plus possible d'établir un campement sur les plages. Il était toujours réticent à ce qu'iels fassent des pauses baignades, et quand c'était inévitable – après qu'elle, ou Gryfenfer, et plus tard Shimy aient insisté – il trouvait toujours une bonne excuse pour ne pas aller dans l'eau : il devait garder les affaires, il devait monter la garde, il devait nettoyer son armure… Étonnement, ces subterfuges, pourtant peu subtils, semblaient fonctionner puisqu'aucun autre Légendaire ne se doutait de quoi que ce soit.
Elle n'en avait pas parlé avec lui. Elle ne savait pas s'il savait qu'elle avait deviné. Dans tous les cas, il ne faisait aucun effort pour en discuter avec elle, ou pour lui demander de l'aider à enfumer leurs amis pour masquer une peur qui, pourtant, n'entacherait en rien l'image que les Légendaires avaient de leur leader. D'ailleurs, même s'il avait demandé, elle ne l'aurait pas aidé. Elle était partisane de la transparence, et s'il voulait véritablement être le chef, Danaël allait devoir partager ses angoisses et ses faiblesses à un moment ou à un autre. Surtout que ses excuses pour éviter l'eau devenaient de plus en plus ridicules…
C'était le cas actuellement, car leur chef adoré refusait catégoriquement de prendre un raccourci, qui leur permettrait pourtant d'arriver au village qui les attendait beaucoup plus vite. Les débats et les négociations duraient depuis trop longtemps à son goût, elle donc avait entrepris de se limer les ongles au lieu d'y participer. Si elle ne voulait pas aider Danaël, elle n'avait pas non plus envie de l'enfoncer. Et elle était curieuse de voir jusqu'où son entêtement le – les – mènerait.
- Regarde ! ordonna Shimy à son chef, pointant un tracé sur la carte. Si on traverse la rivière, on y est facile avant la nuit ! Trois mouvements de brasse et c'est plié !
- Traverser la rivière, c'est vite dit ! Est-ce qu'on sait ce qu'il y a autour au moins ?
- Bah des pierres, j'imagine ? Peut-être même de l'herbe…
- Très drôle Gryfenfer. Je te parlais des créatures autour. Personne ne connait la faune locale ici, et les habitants nous ont bien mis en garde.
- Euh si je peux me permettre… tenta Razzia qui, pour le coup, connaissait les faunes locales d'à peu près partout.
- Non, le coupa Danaël, la rivière c'est trop dangereux. On sait pas ce qu'il y a au fond non plus. Si jamais on se fait attaquer par des trucs sous l'eau, on aura l'air malin. Vous savez vous battre et nager en même temps vous ? Je crois pas non.
- Oui, c'est pas comme si j'avais des pouvoirs qui me permettaient de contrôler l'eau…
- Tu vas fusionner avec l'eau et après ? Tu vas perdre toute ton énergie et tu seras pas d'attaque pour la mission qu'on doit remplir. Donc non, c'est pas un bon plan. Aller hop, tous dans la forêt.
Comme pour appuyer son ordre, il froissa précipitamment la carte en tentant de la replier.
- Mais… Danaël…
Razzia avait du mal à comprendre la résistance de son chef. Il avait aussi du mal à comprendre pourquoi Jadina restait si inhabituellement silencieuse, elle qui n'était pourtant jamais la dernière à râler. Shimy s'exaspéra, Gryfenfer avec elle.
- C'est le chemin le plus rapide !
- En plus on risque de se perdre, dans la forêt !
- Non, c'est non ! On prend par la forêt, un point c'est tout. Et puis on a une carte, on va pas se perdre.
- Vu comment tu les lis les cartes, permets-moi de douter… ronchonna le jaguarian, à défaut de pouvoir contester davantage.
- C'est sûr que c'est pas avec ce mauvais esprit qu'on va avancer ! Aller en route.
Sur ces mots, il s'avança d'un pas assuré dans la forêt. Malgré des regards intrigués, les Légendaires furent bien obligés de le suivre. Jadina soupira en rangeant sa lime a ongles et ferma la marche. Qu'est-ce qu'elle avait dit ? Ridicule.
Non seulement l'avancée dans la forêt était beaucoup plus longue, mais elle était également laborieuse. Entre le sol boueux dans lequel on s'enfonçait les pieds, les insectes contre lesquels on se battait avec véhémence, les toiles d'araignées dans lesquelles on se prenait les bras – ou pire, le visage – la progression des Légendaires était encore plus lente que prévue, sans oublier bien plus pénible.
Les discours encourageant du chevalier qui marchait devant n'avaient pas l'effet galvanisant recherché, et commençaient même à taper sur les nerfs d'à peu près tout le monde. Parce que malgré ses grands "On y est presque", "Ah, je crois que j'aperçois une maison" et autres "Il fait un temps super, non ?", le voyage s'éternisait. Et les Légendaires s'en agaçaient.
- Danaël, c'est encore loin ? L'humidité commence à sérieusement me faire mal au crâne !
Jadina avait fait une croix sur son silence il y a environ 3 toiles d'araignées traversées. Elle voulait bien ne pas brusquer son chef en ne révélant pas ses secrets, mais la faire patauger dans la gadoue avait eu raison de sa patience. De celle de Shimy aussi, apparemment.
- Moi c'est toi qui me fais mal au crâne ! On est tous logés à la même enseigne, au cas où t'aurais pas remarqué ! Donc arrête de tes jérémiades !
- Non mais je rêve ! Tu crois que je ne les entends pas depuis tout à l'heure, tes râlements et tes soupirs ? T'es la seule à avoir le droit de te plaindre, peut-être ?
- Moi au moins quand je me plains, je pose pas de questions idiotes ! Parce que évidemment qu'on n'est pas bientôt arrivés ! Elle s'arrêta et posa ses mains sur ses hanches. N'est-ce pas Danaël ?
- De ? répondit intelligemment l'intéressé, une goutte de sueur coulant sur son front.
- On est perdus, avoue-le !
- Quoi ? Mais non pas du tout, on va arriver d'une minute à l'autre… il déplia la carte froissée. Il suffit juste de continuer par là…
- Par là ?
- Et beh par là à… l'Ouest… Et de heu… de contourner cet arbre là et puis on devrait y être.
- On devrait y être ? demanda Gryfenfer, jusqu'alors trop occupé à se battre contre les petites bêtes qui lui tournaient autour. Donc t'en sais rien, en fait…
- Roh mais si, c'était une formulation… On contourne cet arbre, on continue à l'Ouest, et on y est. Voilà, t'es content comme ça ?
- Dites, je veux pas jouer les rabat-joie, mais ça fait pas deux fois qu'on passe devant cet arbre ? Danaël haussa les épaules, pressé d'avancer.
- On est dans une forêt, Razzia, les arbres ça se ressemble. On est peut-être passé devant un semblable, c'est tout.
- C'est ça, prend moi pour un c…
- Aller ! Tous à l'Ouest !
- Ah oui ? Shimy refusait de faire un pas de plus dans la mauvaise-foi ambiante. Et l'Ouest qui est par où, exactement ?
- Qui est… le chevalier tourna la carte dans ses mains, puis se décida pour un chemin aléatoire. Qui est par là. Évidemment.
- T'as pas l'air sûr de toi, là… Je te l'avais dit, que tu savais pas lire les cartes.
- Il pourrait lire la carte, si seulement il savait où on était ! Shimy s'était mise, sans s'en rendre compte, à taper du pied par terre d'énervement.
- Bon, il est possible que j'aie quelques doutes sur la suite du chemin, mais ça arrive à tout le monde ! C'est pas pour ça qu'on est perdu !
- Tu parles ! Si on avait coupé par la rivière comme on te l'avait dit, non seulement on se serait pas perdus, mais en plus on serait déjà arrivé !
- Ça va, on doit pas être loin, un peu de patience.
Danaël avait bien conscience qu'il ne trompait personne, et qu'il n'aidait pas vraiment la situation, mais avec un peu de chance, le prochain chemin serait le bon ! Et iels ne passeraient peut-être pas une quatrième fois devant cet arbre – parce qu'iels l'avaient déjà croisé trois fois en réalité, il était content que Razzia ne s'en soit pas aperçu.
- On est paumés en plein milieu d'une forêt qu'on ne connait pas, parce que t'as refusé de nous écouter. Assume-le au moins ! Shimy s'assit sur une épaisse racine, bras croisés. Il est hors de question que j'avance d'un centimètre de plus.
- Pour une fois, je suis d'accord avec elle, acquiesça Jadina. J'en ai plein les jambes.
- Ouais, et puis c'est pas pour en rajouter, mais la nuit est en train de tomber. Si on est perdu maintenant, je vous raconte pas ce que ça sera quand il fera noir… Gryfenfer claqua un insecte posé sur son bras. Tiens prend ça, toi !
Danaël consentit à établir leur campement pour la nuit au prochain endroit pas trop humide. Il espérait ainsi qu'iels réussiraient à sortir de la forêt, par hasard, et qu'iels pourraient mettre leur excursion derrière elleux. Malheureusement, comme il aurait pu s'en douter, ça n'arriva pas, et il fut bien obligé d'installer les tentes avec les autres.
Pendant que Razzia et lui finissaient de préparer le feu de camp, Shimy se proposa d'aller chercher à manger, pour calmer ses nerfs. Malheureusement, elle revint aussi agacée qu'avant, puisqu'elle n'avait trouvé que des racines, qu'elle balança sur les pierres entourant le feu, avant de s'asseoir en tailleurs à côté.
- Le repas est servi.
Razzia et Gryfenfer firent la grimace mais se retirent de dire quoi que ce soit. Jadina n'eut pas cette diplomatie.
- Super, non seulement on va bien dormir, mais en plus on va bien manger…
Shimy lui lança un regard noir.
- Si t'es pas contente, tu prends tes petits pieds, tes petites mains, et tu vas trouver ta nourriture toute seule. C'est pas à cause de moi qu'on en est là.
Danaël ignora sa pique et les éclairs lancés par ses yeux, et s'assit sur un rondin. Il trouvait le silence – seulement entrecoupé des "tsk" agacés de Gryfenfer toujours aux prises avec les insectes volants – pesant et pensait qu'il était de son devoir de chef de créer une bonne ambiance. Surtout que Shimy n'avait pas totalement tort : c'était un peu de sa faute s'iels se retrouvaient à manger des racines assis sur le sol comme des pouilleux. Bon, même carrément sa faute. Mais eh, c'était ça aussi l'aventure !
- Vous allez voir, ça va être sympa de dormir ici ! Le ciel est dégagé, le feu de camp c'est convivial ! Et puis on est tranquille !
- Ouais, si on enlève ces putains d'insectes qui veulent pas me lâcher !!
Danaël préféra ne pas relever et pris une bouchée de racine (fade).
- En plus, c'est l'occasion de tester les tentes qu'on a acheté à Oroban l'autre jour.
Shimy ne décolérait pas (surtout que Razzia, trop occupé à essayer de se repérer aux étoiles, avait trop fait cuir les racines), et elle interrompit Danaël avant qu'il ne commence un énième éloge des nuits à la belle étoile.
- N'empêche que si tu nous avais écouté, actuellement, on serait en train de dormir dans un lit. Avec un toit.
- Roh ça va, c'est pas comme si c'était la première fois qu'on dormait dans la forêt. Ça te dérange pas d'habitude.
- D'habitude, on dort dans la forêt parce que c'est prévu. Pas parce que t'as décidé de faire ta tête de mule.
- C'est vrai ça, articula Gryfenfer entre deux bouchées, pourquoi tu voulais à ce point qu'on passe pas par la rivière ? Elle est maudite ou quoi ?
Ce fut le moment que choisit Jadina pour reprendre sa lime à ongles. Avec l'agacement du voyage, elle sentait que si elle ouvrait la bouche, elle finirait par trahir le secret de Danaël d'une manière ou d'une autre. Et malgré l'humidité qui avait rendu sa peau moite et ses cheveux plats, il ne méritait pas ça. De toute façon, il allait bien finir par devoir avouer tôt ou tard. Au-delà de l'aspect chevaleresque douteux de mentir à ses compagnons, il n'allait pas pouvoir trouver des excuses à chaque fois.
- Je vous l'ai dit, au cas où on tombe sur des créatures qu'on soit obligés de combattre en nageant ! La mission que les villageois nous ont confiée est importante, on ne pouvait pas se permettre de se blesser !
- Enfin dans cette partie d'Alysia, en eau douce on aurait pu croiser des poissons, des crabes au pire… chuchota Razzia.
- On sait jamais… Avec Darkhell dans les parages, on ne peut être sûr de rien…
Jadina leva les yeux au ciel. Danaël s'enfonçait tellement qu'il faudrait creuser pour le récupérer. Comme si Darkhell s'amusait à créer et placer des créatures dangereuses dans tous les recoins d'Alysia… Shimy semblait du même avis qu'elle – deux fois dans la même soirée, un exploit !
- Mais n'importe quoi ! Et même si on avait dû se battre, c'est pas la fin du monde ! C'est pas comme si c'était la première rivière qu'on traversait !
- Bah si, peut-être !
Jadina écarquilla les yeux devant ce demi-aveu (déjà mieux que rien), qui passa malheureusement pour de la mauvaise foi auprès de l'elfe élémentaire, qui leva les bras au ciel.
- Bien sûr, un ancien soldat de Larbos qui n'a jamais traversé une rivière, tu me prends pour un girawa ?
Seulement Danaël, les yeux rivés sur le feu, ne répondit pas, et Shimy fronça les sourcils. Razzia attendit de finir sa brochette de racine pour commenter, la bouche encore pleine.
- Les Faucons d'Argent sont des soldats d'élite, non ? Ils sont entrainés à se battre sur tout type de terrain. En plus ils ont des montures et…
- Non mais oui, évidemment que j'ai déjà traversé une rivière, quand même. N'importe quelle étendue d'eau d'ailleurs, bien obligé… Mais en bateau, ou en dos de culbutar, pas…
Il s'interrompit et son visage se crispa. Jadina oublia sa lime à ongles, soudainement plus attentive. Même Gryfenfer avait arrêté de se battre contre les insectes. Danaël soupira, et dit d'un ton résigné, presque honteux :
- Je ne sais pas nager.
La forêt parut d'un coup bien plus silencieuse. On n'entendait plus que le bourdonnement des mouches et autres moustiques, qui eux n'avaient pas arrêter de tourner autour du jaguarian. Ce dernier se redressa sur le rondin où il était assis, incrédule.
- Mais non tu nous fais marcher…
Razzia perçut le tressautement des muscles du visage du chevalier, et intervint à son tour.
- Tu veux dire que t'as jamais appris ?
Danaël eut un rictus amer en repensant à son père, puis Ikaël, Alghar et Saryn qui, tour à tour, avaient tenté de lui inculquer quelques mouvements de nage basiques. Iels avaient usé de toutes les techniques imaginables (lui faire répéter les gestes dans son bain, le soutenir dans l'eau, lui faire tenir une planche de bois flottante, jeter son épée au large pour qu'il aille la chercher), sans succès. Il n'avait pas décollé de la rive. Avoir de l'eau jusqu'à la taille lui donnait déjà des sueurs froides, et quand il voyait d'immenses étendues d'eau qui s'allongeait à perte de vue… Il frissonna. Sans parler de tout ce qu'il pouvait y avoir dans les fonds marins obscurs.
Coudes sur les genoux, mains serrées, il sentait toujours le regard attentif de ses compagnons sur lui, quand bien même il refusait lui, de les regarder. Il avait trop peur d'avoir honte.
- Non… J'ai peur de l'eau.
Cette fois, les Légendaires furent réellement choqués – même Jadina qui, bien qu'elle le sache déjà, désespérait de le lui entendre dire. Même les insectes avaient suspendu leur vol (ou alors Gryfenfer avait enfin réussi à s'en débarrasser). Razzia demanda, d'une voix plus douce.
- Pourquoi tu nous l'as pas dit ? On t'aurait aidé…
Puis, réalisant que la réponse était très certainement "l'égo", il reprit avant qu'il ait le temps de répondre.
- Si ça se trouve la rivière n'était pas profonde, on aurait pu traverser à pied.
- Oui bah je voulais pas prendre le risque. J'aurais eu l'air con, moi après.
- C'est sûr que là on a l'air fin, avec nos racines…
Le commentaire de Gryfenfer n'eut pas l'effet escompté de détendre l'atmosphère, et Jadina regretta presque le temps lointain (il y a 5 minutes) où les Légendaires ne savaient rien. Iels étaient habitués aux chamailleries, beaucoup moins aux moments pesants où iels ne pouvaient pas deviner ce qui se passaient dans la tête de leur leader.
Shimy, arrivant probablement aux mêmes conclusions qu'elle, et ne sachant pas comment changer de sujet autrement, l'apostropha.
- Et la princesse, elle est devenue muette ? Pourquoi tu dis rien depuis tout à l'heure ?
- Il faudrait savoir, c'est bien toi qui as dit que tu ne voulais plus m'entendre, non ?
- Parce que tu m'écoutes, maintenant ? Première nouvelle !
- C'est quoi ton problème ? Quand je parle, t'es pas contente, quand je me tais, t'es pas contente non plus !
- Moi, j'suis pas à l'aise quand je suis dans endroits trop étroits.
L'elfe et la magicienne – à deux doigts de se lever pour aller s'expliquer de plus près – interrompirent leurs gestes en l'air et se tournèrent sans vraiment y croire vers Gryfenfer, qui regardait Danaël. Ce dernier avait levé les yeux du feu et, la surprise passée, lui adressa un petit sourire. Il eut, fugacement et peut-être idiotement, le sentiment qu'il pourrait toujours compter sur son ami, et ça lui fit chaud au cœur.
- Pourquoi ? demanda Razzia en attisant le feu, même s'il connaissait au moins une partie de la réponse.
Le jaguarian haussa les épaules, feignant la légèreté.
- Je sais pas, ça m'angoisse un peu. J'ai l'impression de pas vraiment être libre de mes mouvements, quoi.
Oui, ou libre tout court. Ce qui, au vu de là où Gryfenfer avait grandi, se comprenait totalement. Danaël renchérit, encouragé par le courage de son ami, et ne souhaitant pas l'obliger à parler d'un passé qu'il préférait certainement oublier.
- Je comprends. Moi quand je suis dans l'eau je me sens pas libre de mes mouvements non plus. C'est comme si j'étais pas à ma place. C'est le cas d'ailleurs, on est fait pour vivre sur terre nous, soit dit en passant.
- Certes…
- Et puis c'est un milieu trop imprévisible, il peut se passer trop de choses, on voit rien et on peut jamais réagir assez vite.
Et les Dieux savaient à quel point il aimait avoir une sensation de contrôle. Il était trop impuissant dans l'eau, trop vulnérable.
- Je vois ce que tu veux dire, je crois, hésita Jadina. Mais moi, c'est plutôt l'obscurité qui m'angoisse. Je n'aime pas du tout être dans le noir.
Shimy ne fit aucun commentaire, même si elle comprenait mieux pourquoi Jadina ne voulait jamais totalement fermer la tente dans laquelle elles dormaient, ou les rideaux des auberges. Ce qui, d'ailleurs, lui allait très bien. Elle partagea à son tour :
- Moi, c'est un peu comme toi Gryfenfer. J'ai toujours aimé les grands espaces. J'ai grandi en me baladant dans la forêt, sur les côtes, en chevauchant Lionfeu… son regard se fit plus sombre. Donc je suis pas très fan de tout ce qui me… restreint.
Nul doute que son passage chez Darkhell avait joué un rôle dans cette peur-là, même si personne ne l'évoqua. Shimy s'ouvrait tellement rarement, iels ne voudraient surtout pas la brusquer. Razzia, sentant implicitement que c'était à lui de continuer, indiqua simplement :
- Ce qui me fait peur, ça serait d'être enseveli. Ou d'être enterré vivant, un truc comme ça.
Il ne fit pas plus de commentaires, et personne n'en demanda.
- Ouais c'est vrai que ça doit pas être terrible, fit Gryfenfer en se grattant le nez. Dans le genre flippant, cela dit, les vampires ça se pose là…
- Les ombres du chaos, aussi… commenta Jadina, préférant éviter de regarder Danaël – même si elle se doutait qu'il partageait son avis. Il préféra lui répondre autre chose.
- Les Dragonites c'est pas mal non plus…
- Bof, les Dragonites c'est surtout des tas de muscles qui font ce qu'on leur demande – et Razzia les avait côtoyés assez longtemps pour le savoir.
- Justement, c'est ce côté-là qui fait peur ! Ils ont aucun état d'âme, ils pourraient faire les pires trucs sans hésiter, juste parce que leur chef en donne l'ordre.
- Ouais c'est pas faux, j'y avais jamais pensé comme ça…
- En même temps, plaisanta Shimy, venant de quelqu'un qui a déserté l'armée, ça ne me surprend pas trop comme peur. Elle s'adossa à un tronc d'arbre, les bras derrière la tête. Mais si vous avez peur de ces créatures, c'est que vous avez jamais vu des cramouchas.
- Des quoi ?
- Un animal elfique. Les bébés sont mignons comme tout, mais les adultes font vraiment flipper. Ils sont agressifs, en plus… Ma mère m'a toujours dit d'y faire attention.
Ce qu'elle n'avait, du coup, jamais fait, par pur esprit de contradiction. Non mais.
Gryfenfer faillit s'étouffer avec la racine (maintenant fade et froide) qui lui restait.
- Attends mais t'as une mère, Shimy ??
- Évidemment que j'ai une mère, tu crois que je suis sortie de la cuisse de Misery ?
- Non mais je veux dire, oui t'as une mère, je sais qu'on ne nait pas dans les choux, mais t'as vraiment une mère. Une que tu connais, quoi.
- C'est si surprenant que ça ?
- Bah t'en parles jamais…
- Il n'y a rien à dire, en même temps, dit-elle d'une voix plus froide.
Voyant que ses traits se durcirent, Jadina prit le relai. Elle ne connaissait pas la relation de Shimy à sa mère, mais elle pouvait très bien comprendre la volonté de ne pas en parler.
- Si vous voulez parler de créatures effrayantes, vous devriez jeter un œil aux scarapax. Surtout quand ils sont sauvages. Ou pire, les cracolacs.
Elle ne s'épancha pas plus sur ces animaux, mais heureusement, Razzia renchérit.
- Les jajar aussi, ça me fait un peu peur.
- Les jajars ??
- Ouais, je sais pas, ils ont des grands yeux vides, tu sais jamais trop ce qu'ils regardent… On a l'impression qu'ils captent des dimensions auxquelles on n'a pas accès.
Le silence se fit pensif, comme si tous les aventuriers réfléchissaient à ce que les jajars pouvaient bien percevoir de plus qu'elleux. Soudain, Gryfenfer claqua des doigts, pris d'un éclair.
- Je sais !
- Ce que voient les jajars ?
- Non ! Une peur qui nous mettra tous d'accord. Il se rapprocha du feu, le laissant éclairer son visage d'une manière qu'il souhaitait angoissante. Imaginez… Casthell, dans les montagnes écharpées de Shiar. Des coulées de lave, des éclairs pleins le ciel, des squelettes plein les cachots. Au milieu, on entend un rire sinistre… Il appartient au grand sorcier noir, Darkhell, le sorcier qui terrorise tout Alysia depuis des années…
- J'ai pas peur de Darkhell, interrompit Shimy.
- Darkhell, seulement Darkhell, non. Mais attend. Dans le château fait de pierres froides, dans un couloir sombre, où on perçoit des courants d'air. On entend des cris, lointains, venant sûrement du sous-sol. Sur un escalier, un homme rampe. Il est blessé, il racle le sol, déterminé. Il s'est échappé du cachot, il a fui les odeurs pestilentielles, la torture, la faim… Le sol craque, les occupants des rares tableaux aux murs donnent l'impression de te suivre du regard…
Razzia faillit commenter qu'il n'y avait pas de tableaux à Casthell, le sorcier noir n'étant pas vraiment un collectionneur d'art. Mais en voyant ses amis autant aspirés par l'histoire, il s'abstint.
- Du plafond, des gouttes tombent, répétitivement… Il les ignore, sa soif de vengeance est plus forte. Il a récupéré un éclat de vitre dans l'espoir de planter Darkhell. Il ne sait pas s'il y survivra, mais il a l'énergie du désespoir… Il entre dans une pièce sombre, et sale, et mal décorée… De dos, il le voit, le sorcier noir ! Avec ses longs ongles, son masque, sa cape et tout le tintouin. Il s'approche, le plus discrètement possible, ignorant la trainée de sang au sol… Il lève la main qui tient l'éclat de verre, et là… BAM !
Il claqua son poing dans sa paume et Jadina sursauta, agrippant son bâton aigle des deux mains.
- Il voit Darkhell… Un arrosoir rose à la main, en train de s'occuper de ses fleurs !
- Pff n'importe quoi, sourit Shimy en levant les yeux au ciel.
- C'est ça qui te fait peur ? Darkhell qui fait du jardinage ?
- Pire ! Darkhell qui fait des trucs normaux ! Ça vous fait rien vous ? Moi je trouve ça flippant.
Il frissonna, comme pour appuyer son propos. Jadina réfléchit, indexe sur le menton.
- Mmh… Darkhell qui mange de la soupe…
- Ouais, ou Darkhell qui donne à manger à ses bestiaux !
- Darkhell avec un tablier qui prépare un gâteau, pouffa Shimy.
Danaël renchérit :
- Darkhell qui lave les vitres ! Même Razzia se prêta au jeu.
- Darkhell qui fait la vaisselle…
Leurs rires raisonnèrent dans la forêt. Imaginer leur ennemi juré faire des choses mondaines le rendait plus ridicule qu'effrayant. Iels passèrent le reste de la soirée à l'imaginer dans les situations les plus communes possibles, oubliant peu à peu leurs mésaventures dans la forêt. Maintenant de toute façon, iels savaient qu'iels n'auraient plus à éviter les étendues d'eau.
Finalement, Danaël avait eu raison. C'était convivial, les feux de camp.
