Chapter Text
Ça a commencé il y a longtemps, toi et moi. Si longtemps que j’ai l’impression d’avoir passé toute ma vie politique à tes côtés. C’était en deux mille dix-neuf, à l’occasion d’un entretien croisé pour Valeurs Actuelles. On ne s’est pas vraiment parlé, cette fois-là, seulement par l’intermédiaire de nos attachés de presse.
Cet entretien m’avait marqué, pas parce que je n’avais pas l’habitude des entretiens – j’étais tête de liste aux élections Européennes élu pour la première fois – mais parce que tu as insisté pour qu’il se fasse. Les autres opposants refusaient de toucher le Rassemblement National avec un bâton et préféraient railler mon jeune âge, mais toi tu m’as élevé au rang d’égal. Toi le député, toi le porte-parole.
Ça m’avait touché, tu sais. Il en fallait peu pour me toucher à cette époque. J’étais jeune, en ce temps-là, je le suis encore, mais beaucoup moins. Je me sentais comme un enfant dans un costume trop grand. A vingt-quatre ans, on est vite impressionné, même après avoir été plongé dans la vie politique aussi tôt.
Cette insistance est une des briques qui a construit mon assurance.
Je n’en avais pas, à l’époque. Je me sentais plus malin que les autres, bien sûr, j’étais persuadé d’avoir raison, mais le sentiment d’inadéquation ne me quittait pas. Au fond, j’avais toujours l’impression d’être une bête de foire, qu’il y avait quelque chose de détestable chez moi, un problème de personnalité, peut-être.
Je me souviens en avoir parlé à ma thérapeute qui m’a demandé pourquoi. Elle voulait que j’identifie ce qui n’allait pas. Je n’arrivais pas à lui trouver une réponse.
Et pourtant, dans chaque lieu où je mettais les pieds, je me sentais alien. J’avais l’impression qu’on me pointait du doigt, qu’on me parlait par pitié, que rien de ce que j’entreprenais ne serait réussi.
C’était étouffant, comme sensation.
Et toi, tu es arrivé, et tu m’as pris par la main. Pas littéralement, bien sûr.
Est-ce que tu sais à quel point ça a été important pour moi ?
On s’est recroisés un peu plus tard dans un avion. Je t’ai salué, tu m’as salué en montant à bord et tu m’as parlé. Ça m’avait étonné. Je pensais que tu t’étais tourné vers moi par politesse et que tu retournerais bien vite avec ton équipe, mais tu as continué à me parler.
Et au moment de nous asseoir, tu as demandé à nos voisins de siège de bouger pour qu’on puisse continuer à discuter.
J’étais presque abasourdi. Toi, tu voulais passer un peu plus de temps avec moi. Toi, l’homme accompli.
Je ressentais une sorte d’admiration, à cette époque. J’avais vingt-quatre ans et toi trente, j’étais eurodéputé mais tu étais porte-parole, chaque intervention, chaque conversation était un supplice pour moi mais toi, tu semblais si à l’aise, dans ton élément.
Nous avions des idées diamétralement opposées, mais je t’admirais d’en haut. Je voulais être comme toi, absorber tes qualités.
Ce n’était rien de plus que de l’admiration en ce temps-là. Je remarquais nos points communs, nos ambitions parallèles.
Est-ce que tu le savais ? Je pense que oui. Peut-être que tu trouvais ça flatteur : d’impressionner un petit jeune.
Je t’ai gardé à l’œil pendant les années qui ont suivies. Elles ont été très formatrices.
Brique par brique, la forteresse de mon assurance s’est construite. Ce n’était pas de tout repos. Parfois, je rejoignais mon appartement et hésitait à tout arrêter. Parfois, je me disais que je n’y arriverais jamais.
On s’attendait à tant de moi, à ce que je sourie, à ce que je sache quoi dire, à ce que je reste droit et digne face aux attaques, à ce que j’incarne le futur d’un parti.
C’était lourd à porter pour des épaules encore si frêles.
Dis-moi, est-ce que toi aussi tu as ressenti ça ?
Le travail a porté ses fruits, et les conseillers, les experts. Je me reconnaissais à peine face à la caméra, comme si j’étais une nouvelle personne. Une fleur qui venait d’éclore.
Pour la première fois, je n’avais plus l’impression d’être un inadapté social. Les gens qui me rencontraient dans la rue riaient avec moi, et pas de moi. On m’admirait, on m’appréciait. J’avais des amis, des soutiens.
Je me pensais si mature, du haut de mes vingt-six ans. J’avais grandi, oui, mais pas autant que je le croyais. Et à l’heure où je t’écris ces mots, je pense que je vais encore grandir.
Mais cette prise de confiance ne fut pas suffisante : j’ai dû travailler, encore, sans relâche, tout connaître de mes sujets. Puis j’ai dû me transformer, physiquement.
On voulait que je sois le gendre idéal. On m’a poussé au sport, à changer ma garde-robe, à devenir bon vivant.
On m’a créé une personnalité : je devais être sympathique, avenant, toujours là pour rire, mais cassant envers mes adversaires. Je devais être plein d’esprit et drôle.
Parfois, je pense au moi du passé, celui avant le Rassemblement National, et je me demande ce qu’il aurait pu devenir sans tout ça.
J’étais une page blanche, tu sais, une plante verte qu’on a décorée. Mais je ne changerais cette réalité pour rien au monde.
Puis j’ai rencontré Nolwenn. Elle était belle, Nolwenn, et douce, drôle. Elle était la femme idéale : on partageait les mêmes idées, on côtoyait les mêmes personnes, on avait les mêmes passe-temps.
Il n’y aurait pu y avoir personne d’autre qu’elle. Elle était si jolie, avec ses yeux pétillants et ses cheveux soyeux, sa peau laiteuse et son corps parfait.
Je pense que j’ai aimé Nolwenn autant que j’en étais capable. Et pourtant, j’étais terrifié : terrifié de tout perdre si notre relation implosait, terrifié de me retrouver avec elle pendant trop de jours d’affilée.
Parce que comme face aux caméras, aux députés, aux citoyens, j’avais l’impression de jouer un rôle.
J’étais le gendre parfait, le petit-ami qu’elle désirait.
Qui étais-je vraiment, à cette époque ? Qu’est-ce que j’aimais ? Qu’est-ce que je voulais ?
Mon conditionnement était tel que chacun de mes faits et gestes était calculé, pesé. J’étais Bardella et plus Jordan. Ce qu’on attendait de moi passait au-dessus de ce que je désirais.
Je crois que c’est toujours le cas, au fond.
Je t’ai revu, après cette transformation, pendant les élections présidentielles. Toi porte-parole et moi Président intérim.
J’étais plus mature, je pense que tu l’as remarqué, et toi, tu étais toujours pareil.
J’avais l’impression qu’on était sur un pied d’égalité, maintenant. Je n’étais plus en admiration face au politicien plus âgé qui m’avait tendu la main : nous étions les mêmes.
Les journalistes s’en amusaient : les deux lieutenants, les destins parallèles. On en a fait des reportages, des débats, des soirées électorales.
Tu étais toujours courtois, toujours avenant et moi aussi. Parfois, tu étais le seul politicien du plateau à me serrer la main.
C’était si drôle de s’affronter. Tu étais mon adversaire favori. Tu l’es toujours, et je crois que tu le resteras longtemps.
Personne n’a ton répondant. Personne ne voit aussi clair dans mon jeu. On se connait par cœur : on anticipe chaque argument et contre-argument. C’est comme une danse, un tango.
Tu me parlais pendant les pauses publicités, avant les émissions, après les émissions. Tu t’intéressais à moi, à mon évolution. Ma poitrine se réchauffait à chaque fois que tu te tournais vers moi, que j’obtenais ton attention sans rien faire. Je devenais euphorique, presque, parce que j’existais à travers tes yeux.
Si tu me parlais, c’est que j’en valais la peine.
Tu as cette capacité à faire croire à ton interlocuteur qu’il est d’une importance capitale, que tu entends ses paroles, que tu as envie d’en savoir plus.
C’est fascinant. Je n’ai jamais su y arriver, moi.
Chaque interaction avec les autres m’épuisait. Mais avec toi, elles me revigoraient.
Un jour, avant un débat, tu m’as proposé de déjeuner avec toi, pour discuter davantage. Tu aimais débattre loin des caméras, sans arbitre, sans le destin de la France entre nos mains. Et moi, j’ai accepté, fou de joie, même si je n’ai rien montré.
Tu m’as donné ton numéro de téléphone personnel, tu m’as donné rendez-vous dans un petit restaurant.
Ton alliance a disparu un peu avant ce déjeuner. Je n’ai pas osé te poser de question. Ta relation avec Stéphane était bien connue du public, mais je n’ai pas mis les pieds dans le plat.
On a parlé politique, on a parlé de la pression, du poids sur nos épaules. On a parlé de ta famille et de ma passion pour la cuisine. On s’est moqué des Américains à la table d’à côté. On s’est plaint du monde dans le métro et du comportement des Insoumis.
Le temps a filé et on est parti, chacun de notre côté.
C’était bizarre avec toi : j’avais envie que ça dure encore. Pourtant, j’ai toujours hâte que mes interactions avec les autres prennent fin, pour retrouver le confort de mon appartement, là où je n’ai pas besoin de jouer un rôle.
J’ai retrouvé Nolwenn chez elle, après t’avoir laissé, presque à reculons.
Pourtant, je l’aimais, Nolwenn. Je voulais la rendre heureuse, faire tout pour qu’elle soit comblée, même si j’avais toujours l’impression de ne pas avoir ce qu’il faut pour y arriver.
Je n’ai pas voulu voir la réalité. J’ai préféré me cacher derrière le confort de son corps.
Il n’y avait rien de naturel dans nos moments de tendresse, j’avais l’impression de suivre un mode d’emploi : comment la satisfaire, comme si mon propre désir était secondaire.
C’était presque mécanique, parce que l’envie, je ne la connaissais pas.
Elle se faisait belle, alors j’initiais un baiser.
On avait dîné aux chandelles, alors je caressais sa cuisse dans le taxi jusqu’à mon appartement.
Elle se sentait délaissée, alors je me plongeais entre ses cuisses pour la vénérer.
Elle me répétait qu’on ne l’avait jamais rendue aussi heureuse, qu’elle voulait que ça dure pour toujours, et moi, je lui répondais que je l’aimais.
Mais ce soir-là, alors qu’elle était blottie contre moi, je me surpris à penser à toi.
J’avais sursauté, presque écœuré par l’idée. Parce que moi, je pensais à un homme là où je devais penser à une femme.
C’était inconcevable. J’ai tenté d’enterrer cette idée au fond de moi-même. Mais la graine avait été plantée et avait bien vite germé.
On s’est revu, encore, entourés de journalistes et de politiciens. A chaque fois que tu me souriais, jamais l’impression de flotter.
Et je rentrais. Je m’éloignais vite pour m’éviter de comprendre pourquoi mon cœur s’emballait, pourquoi ton sourire me troublait.
J’évitais Nolwenn, aussi. Parce que je ne parvenais plus à trouver du plaisir, ni même à feindre du désir en la voyant. Je fermais les yeux et imaginait ce que tu pourrais être.
Je me sentais rongé par la culpabilité et presque dépassé par le dégoût.
Nolwenn me suppliait de la voir plus, et moi, j’étouffais. Alors un matin de mai, je l’ai quittée.
Elle a pleuré, je ne l’avais jamais faite pleurer avant ça. Elle m’a demandé de rester, de réparer ce qui était brisé. Et pire encore, quand je lui ai dit que j’avais perdu l’envie d’être avec elle, elle m’a dit qu’elle avait assez envie pour nous deux, qu’elle se contenterait d’un rien, juste d’un peu d’attention, tant qu’elle venait de moi.
Je l’avais laissée là, seule. J’étais nauséeux, vide. J’avais blessé celle qui ne le méritait pas. Je m’étais joué d’elle depuis le début ; car j’ai toujours su qu’il n’y avait rien d’authentique dans cette relation.
Elle m’a manqué, elle m’a manqué pendant si longtemps. C’était ma meilleure amie, ma confidente. Mais je l’ai laissée tomber. Je l’ai laissée me bloquer, je l’ai laissée m’ignorer. Elle en avait besoin : je voulais qu’elle m’oublie, qu’elle trouve le bonheur ailleurs.
Et même quand la solitude était bien trop difficile à supporter, je ne l’ai pas rappelée.
Si je n’avais pas pu l’aimer, je saurais la protéger.
Puis toi, tu étais là. Et nos rencontres me revigoraient autant qu’elles m’abattaient.
Je voulais passer du temps avec toi, tout le temps.
Parfois, je savais qu’on se croiserait avant d’entrer en plateau et j’avais hâte. Mais trop occupé avec ton équipe, tu arrivais plus tard que prévu.
Parfois, tu me proposais de boire un verre après une émission, mais un scandale au gouvernement ruinait ces plans.
J’étais si triste lorsque ça arrivait. Je me sentais pathétique : mon humeur n’aurait pas dû dépendre de ton attention.
Je ne sais pas si tu te rendais compte de ça : à chaque fois que tu annulais une de nos rencontres, j’avais l’impression d’être insignifiant, d’être un caillou sur ton chemin.
Mais tu m’envoyais un message d’excuse si chaleureux que j’en oubliais l’offense.
C’est après cette campagne des législatives que j’ai réalisé l’évidence : j’étais attaché à toi, bien plus que de raison. Impossible de fermer les yeux sur ça, désormais.
J’imaginais qu’il s’agissait d’une forte amitié. C’était déjà arrivé quand j’étais adolescent. Je m’attachais à un homme plus âgé que je voyais comme un modèle, je cherchais son approbation, je voulais qu’il me voie. Rien d’étrange à ça.
Et si je remarquais un physique impressionnant, je m’imaginais qu’il s’agissait d’envie, de jalousie : moi aussi, je voulais être beau, attirant. C’est pour ça que j’y faisais attention.
Et si les femmes ne m’intéressaient pas toujours, c’était simplement parce que nos centres d’intérêt étaient très différents.
Si je voulais tant m’intégrer dans les groupes de garçons à l’école, c’est parce que je voulais être comme eux.
Si les quelques homosexuels que je connaissais m’effrayaient en étant adolescent, c’est simplement que je craignais qu’ils tombent amoureux de moi.
Après nos débats, tu as été nommé ministre et moi élu Président du parti et nos chemins se sont séparés pour quelques temps.
J’ai tout fait pour éviter de penser à toi. C’était ridicule, de toute façon, tu étais mon opposant politique. Et même si Stéphane Séjourné au Parlement Européen avait confirmé votre rupture à un député de droite, qui l’avait répété à un autre, qui l’avait aussi répété à un second, qui me l’avait chuchoté, la situation restait la même.
Ton célibat n’aurait pas dû me réjouir, mais ce fut tout de même le cas.
Je voulais voir Nolwenn heureuse, peu importe avec qui, mais toi, je ne voulais te voir heureux avec personne d’autre que moi.
Je me suis rendu compte de ça en essayant de dormir un mardi soir. Je fixais le cadre face à moi, au-dessus de la commande. De l’art abstrait, celui qui doit avoir une signification mais que j’ai oublié. Tu vois duquel je parle ?
Ça m’a frappé d’un coup. Ce n’était pas violent : j’ai juste eu l’impression d’ouvrir les yeux pour la première fois. J’aimais les hommes. Et pas les femmes.
C’est cette seconde réalisation qui faisait le plus mal. Aimer les hommes était une chose mais je pouvais l’ignorer et avoir une vie normale avec une femme si je les aimais aussi.
Là, tout devenait compliqué.
En plus, je réalisais que mon cœur avait choisi mon opposant politique. Alors c’était encore pire.
Stupide.
La distance calma mon obsession pour toi.
Car c’est devenu de l’obsession : ma thérapeute me l’a dit. Quand elle a prononcé le mot, j’ai été si offensé que j’ai failli sortir du cabinet avant la fin de la séance.
C’est violent comme mot : une obsession. Mais c’était la vérité, j’idéalisais quelqu’un que je ne connaissais pas réellement, je trouvais du potentiel dans les miettes d’attention qu’on m’avait jetées.
Mais dans chacune de nos interactions, je trouvais des façons de légitimer cette fixette.
Pourquoi serait-elle si intense si tu ne ressentais rien de ton côté ?
On échangeait des messages parfois, quand tu avais le temps. J’ai bien vite compris que tu contrôlais la communication. Tu étais occupé après tout.
Moi aussi, j’avais des responsabilités, pourtant je trouvais toujours le temps de te répondre. J’imagine que tu avais mieux à faire, quelque chose de plus important, de plus urgent. Alors après suffisamment de messages sans réponse, j’ai décidé de te laisser venir à moi.
Parfois, je prononçais ton nom à la télévision ou en rassemblement juste pour que tu me parles. Ça fonctionnait toujours, les piques, les attaques sur la politique Macroniste. Tu venais défendre ton honneur.
Je le faisais exprès. Et bien vite, chacun de mes discours était calibré pour qu’au moins un mot te fasse tiquer.
Tu ne mordais pas toujours à l’hameçon, mais quand c’était le cas, je m’en délectais.
Et dans le chaos de votre réforme des retraites, on s’est à nouveau retrouvé en plateau. C’était un débat à quatre, cette fois : avec Ciotti et Autain. Je me fichais bien de ces deux idiots. Moi, je voulais me retrouver face à toi.
C’était comme avant, même mieux : j’étais chef de l’opposition maintenant, une opposition qui gagnait du terrain, une forteresse que tes stratagèmes ne pouvaient pas toujours fragiliser.
Tu me mettais en difficulté, mais moi aussi.
Tu m’as proposé de dîner à la fin de ce débat, et j’ai accepté avec un air béat. Tu as dû le voir, non ?
Jean-Philippe Tanguy, mon attaché de presse et mon assistant ont échangé un regard lorsqu’on a discuté à deux en sortant de nos loges.
Je me souviens avoir rougi, un peu embarrassé. Mais je me suis dit que s’ils avaient remarqué quelque chose, c’est que toi aussi, peut-être, tu me considérais comme autre chose que ton opposant.
On s’est rejoint dans un petit café deux heures après le débat.
Tu connais les gérants, ce sont tes amis. J’ai l’impression que tu es ami avec tout le monde, que tous ceux que tu croises veulent te faire des faveurs.
On a plaisanté, on a bien parlé, en long, en large, loin des caméras, de la retraite, de ce qu’on pourrait changer. J’ai entendu ta vision économiste et toi la mienne, celle que tu as qualifiée d’utopique et irresponsable.
Je déteste la façon dont toi et ton parti qualifiez les propositions des autres de dangereuses économiquement.
Mais tu n’as pas perdu le sourire, et moi non plus. On s’est mis d’accord sur notre désaccord et on a commandé un nouveau verre et une planche de charcuterie qu’on a englouti si vite que le gérant a dû en préparer deux autres sur le champ.
« Je me goinfre un peu quand je suis angoissé. » M’as-tu dit.
Et je t’ai répondu : « Tu étais angoissé de débattre ? »
« Un petit peu, je savais que c’était vous trois contre moi. »
Ça m’avait soulagé, de réaliser que toi aussi, tu éprouvais des difficultés, que je n’étais pas le seul idiot. « Tu as l’air si à l’aise, pourtant. »
« C’est du travail d’être à l’aise. »
« Pas d’aisance naturelle, alors ? »
« Si, bien sûr qu’il y a une partie innée, mais pour maîtriser et contrôler, il faut de l’entrainement. »
J’ai acquiescé. « C’est certain. »
« Tu en as parcouru toi, du chemin. Je me souviens quand on s’est rencontré pour la première fois, tu étais une autre personne. » M’as-tu fait remarquer.
J’ai trouvé ça plutôt paternaliste et je n’ai pas apprécié. Je voulais être ton égal, pas ton petit-frère. « J’ai dû mûrir avec toutes ces responsabilités sur les épaules. »
« Tu m’impressionnes. Tu te maîtrises bien plus que moi à ton âge. »
Ton compliment m’a touché autant qu’il m’a contrarié. Je me sentais important : toi, tu étais impressionné par moi ; mais il y avait toujours ce ton professoral que je détestais.
Tu n’étais pas là pour me donner des leçons, ce n’est pas ce que je désirais de toi. Mais je me suis tu, car je préférais ces leçons à ton silence.
« Oh j’adore cette chanson. » As-tu dit.
Je n’ai pas reconnu l’air. Elle venait d’un film que tu aimes et que je n’ai jamais vu.
« On voit bien la différence de génération. » As-tu plaisanté.
Et je me suis retenu de partir. Je ne voulais pas que tu me ramènes à ce détail : notre différence d’âge. Elle était minime, six ans, qu’est-ce que ça représente ? Mais je craignais qu’elle te dérange.
Tu m’as parlé de ta rupture avec Stéphane, de la relation sacrifiée à l’autel de ton ambition, de la douleur qui s’était apaisée depuis quelques temps. Ça m’a soulagé de l’entendre : ton cœur réparé était libre de m’appartenir.
J’étais terriblement perdu ce soir-là. Je ne savais pas ce que tu attendais de moi.
« Et toi, on dit que tu sors avec la nièce de Marine ? » As-tu vite demandé, comme si la question te brûlait les lèvres.
« Plus maintenant, on s’est séparé l’année dernière. »
« Oh ? » Ta surprise paraissait artificielle, comme si tu le savais déjà mais que tu voulais des détails. Alors je t’en ai donné.
« Ce n’était pas ce que je recherche. »
« Et qu’est-ce que tu recherches, alors ? »
Je t’ai fixé sans savoir quoi dire. Répondre ‘toi’ aurait été déplacé.
Je ne savais pas ce que toi tu recherchais, sinon, j’aurais affirmé vouloir la même chose. La triste vérité, c’est que j’étais capable de me contenter des miettes de ta part juste pour être avec toi.
« Quelque chose de différent. » Dis-je.
« Différent comment ? » Tu insistais et je voyais dans ton sourire que tu connaissais la réponse.
« Tu es bien curieux, Monsieur le Ministre. » J’ai souri. Je ne m’étais jamais confié à qui que ce soit. Cette partie de moi, c’était encore mon secret.
« Oh allez, j’aime connaître la vie des gens. »
« Quelque chose de moins féminin si tu veux tout savoir. » Ai-je enfin admis. C’était la première fois, l’euphémisme avait un goût amer. Mais je voulais que tu le saches.
Ton sourire a grandi. Tu étais satisfait. C’était encore un signe.
Je n’ai pas pu mal l’interpréter, celui-là, si ?
Tu n’as rien dit de stupide ou qui aurait pu m’agacer. Je m’attendais à t’entendre répondre que tu le savais déjà, ou que ça se voyait ou que tu t’en doutais sans jamais avoir posé la question. Mais tu as continué la conversation comme s’il ne s’était rien passé, comme si je t’avais juste corrigé sur mon année de naissance.
Ça m’a réchauffé le cœur.
Je crois que tu étais un peu pompette, et moi aussi. Tu as mis ta main sur ma cuisse alors que tu te levais pour aller aux toilettes et tu m’as dit que tu n’en avais pas pour longtemps. J’ai sursauté en la sentant. J’ai dû rougir, aussi. J’espère qu’il faisait assez sombre pour que ça se ne voit pas.
On est sorti du café un peu après : il se situait dans une zone piétonne de laquelle nous avons mis cinq minutes à sortir en marchant. Tu me donnais des petits coups d’épaule sur le chemin, j’ai senti ta main caresser la mienne plusieurs fois. Tu devais avoir trop bu.
La rue où nos chauffeurs nous attendaient était vide, peu éclairée. Tu as relevé les yeux vers moi au moment de nous dire au revoir. Tu étais si beau dans la pénombre, avec tes joues rosies par l’alcool et tes lèvres tâchées par le vin rouge. J’avais l’impression que tu attendais quelque chose de moi, mais je n’ai pas su quoi.
« J’ai passé une bonne soirée. » As-tu dit.
« Moi aussi. On devrait recommencer un de ces jours. »
Je t’ai fait la bise en appuyant bien sur tes deux joues alors que tes mains m’agrippaient les bras et on s’est séparé comme ça. Je crois que tu avais l’air déçu, mais peut-être que je lisais sur ton visage ce que je voulais y lire.
J’aurais dû te demander si tu voulais plus. Je n’ai pas osé. Imagine si tu avais dit non ? L’humiliation du rejet m’aurait tenu éveillé pendant des mois.
C’était ça le problème : à cette époque, le plus grand mystère de l’univers à mes yeux, c’était les autres.
