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– Lochlyn, non. Dis-moi que tu plaisantes. C’est quoi cette tenue ?
Le susnommé baissa les yeux vers son déguisement, qu’il lorgna pendant quelques secondes sans comprendre. Un assemblage hétéroclite de tissus défraîchis et dévorés ici et là par les mites formait un costume étrange, une sorte de monstre de Frankenstein version vêtement, patchwork immonde aux couleurs délavées et aux motifs des plus variés. A cela, l’Américain avait ajouté une perruque rouge sang décoiffée et une paire de canines en plastique trop proéminentes pour être convaincantes, en guise d’accessoires. Stéphane se retint de se frapper le front devant un tel désastre. Il était si tentant de lui arracher cet accoutrement hideux – il n’y avait là aucune arrière-pensée érotique derrière, malheureusement –, et se contenait à grande peine. Halloween était la saison des monstres, l’occasion d’adopter n’importe quelle apparence, et de satisfaire d’éventuels fantasmes au passage ; Stéphane en avait conscience. En contemplant Lochlyn, il se questionnait sincèrement sur les désirs et envies de ce dernier. À quoi était-il supposé ressembler, qui plus est ? Un vampire, un loup-garou ? Un ours-garou ? Il en aurait le gabarit, au moins ; pour la pertinence du reste, cela se discutait.
Et lui était supposé se rendre à cette soirée avec lui affublé ainsi ? Il n’avait pas prévu assez de maquillage pour se cacher derrière ! Un instant, il envisagea de se porter pâle.
Il soupira lorsque son compagnon lui rendit une œillade perplexe.
– Je ne vois pas où est le problème ?
Comment peux-tu dire une chose pareille ?
– Si tu sors avec ça, je te préviens, je ne te connais pas !
Il allait devoir mettre la dose afin de ne plus être reconnaissable… Mais toujours, son regard demeurait fixé sur l’Atrocité, tandis que lui se noyait dans ses interrogations, qui se résumaient à un mot : pourquoi ?
– Pourquoi ? Il faut être déguisé, je suis déguisé ! Contrairement à toi, d’ailleurs.
Stéphane secoua la tête, dépité.
– Lochlyn, on ne reconnaît le vampire que tu essaies d’incarner qu’à travers tes canines – et encore, je me demande encore si tu n’essaies pas plutôt de ressembler à un loup-garou ou à une autre bestiole garou… est-ce le cas ?
– Non, je suis bien un vampire, s’amusa Lochlyn en croisant les bras. Et il y a la perruque couleur sang quand même, tu exagères.
Ah oui, maintenant qu’il le dit, tout de suite, la ressemblance frappe aux yeux, en effet.
Stéphane lui désigna sa tenue une nouvelle fois.
– Oui, la perruque, si tu veux… mais ça ? Depuis quand les vampires mettent-ils ce genre de… de tenue composite pour se vêtir ? Ils sont supposés être classes !
– Pourquoi ? Ils dorment dans des cercueils et ne sortent la nuit que pour se nourrir dans des ruelles sombres et des lieux abandonnés. Ce genre de tenue est bien plus logique que trois-pièces repassés et tirés à quatre épingles avec cravate intégrée, argua l’Américain avec un large sourire, campé sur ses positions. Et c’est bien plus fun.
Stéphane le jaugea d’un œil étonné, presque curieux. Ainsi, il y avait donc une certaine logique derrière ce choix discutable ?
– Hm, admettons pour le côté… vieux et usé, mais pourquoi ce patchwork ? De vieux vêtements auraient suffi, c’aurait été plus simple pour toi.
Lochlyn haussa les épaules, tout sourire.
– Il s’est taillé une veste avec ce qu’il a pu ? hasarda-t-il, avant de statuer : C’est bien plus fun comme ça.
Bien, je pense que je pense faire le deuil quant au fait de le comprendre. Était-ce quelque chose de typiquement américain ou de typiquement lochlynien ? Il peinait à en deviner la réponse. Et, surtout, il n’avait aucune envie de débattre avec son compagnon au sujet de ses idées abracadabrantesques, alors même qu’il avait conscience que ce serait vain.
– Soit, lâcha-t-il, vaincu. Ton vampire aime vraiment se compliquer la vie.
L’Américain hocha la tête d’un air satisfait, ravi d’avoir eu gain de cause. Il s’approcha puis profita de la distraction de Stéphane pour l’enlacer par derrière. Ce dernier renâcla.
– Rassure-moi, tu n’as pas poussé ton ‘envie’ de réalisme au point de faire pourrir les tissus pour imiter le truc en décomposition dans son cercueil, n’est-ce pas ?
Il ne sentait rien, malgré leur proximité, mais il n’était pas sûr que le jugement de son organe olfactif fût fiable. Son odorat avait-il été tué par les effluves nauséabonds et un éventuel trauma s’était-il chargé d’effacer ce souvenir ? La probabilité était faible, mais il considéra l’idée.
Lochlyn fronça le nez, dégoûté par la suggestion.
– Tu me prends pour qui ? rétorqua-t-il d’un ton boudeur, vexé.
Stéphane s’abstint de répondre, les lèvres pincées alors qu’il s’efforçait de retenir un sourire moqueur. La situation était tellement ridicule qu’à présent, elle lui donnait seulement envie de rire. Ainsi, Lochlyn avait décidé de se déguiser en vampire vagabond… pourquoi pas, après tout. D’un certain côté, il n’avait pas tort ; pourquoi seraient-ils tous de riches bourgeois bien apprêtés, issus de lignées ancestrales renommées ?
A cette pensée, il gloussa, sous l’œil interrogateur de son compagnon. L’idée n’est pas si mauvaise, admit-il en lui-même, même s’il ne se remettait toujours pas de la vue de cet assemblage disparate. La soirée promettait d’être intéressante.
Son regard tomba alors sur un morceau d’aileron de requin en plastique, accroché négligemment au dossier d’une chaise grâce à la ficelle élastique qui devait en assurer le maintien. Son rire mourut alors dans sa gorge et il fronça les sourcils. Après un instant d’hésitation, craintif quant à la réponse, il pointa l’objet du doigt.
– Qu’est-ce que cela fait là ? Ne me dis pas qu’en plus d’être un clochard, ton vampire est hybridé avec un requin ?!
– Bien sûr que non ! Même si l’idée est plutôt intéressante, en vrai –
– Loch !
Stéphane ne sut s’il devait en rire ou en pleurer. Lochlyn choisit d’en rire, avant de s’expliquer :
– C’est pour Miri.
Stéphane se figea un instant, incrédule. Avait-il bien entendu ?
– Q-quoi ?!
Intraitable, Lochlyn répéta sa réponse, avant d’expliciter son idée avec un enthousiasme délirant. Stéphane ne l’écouta que d’une oreille, trop hébété pour l’interrompre. Le jeune amphibie était-il seulement au courant de ce à quoi le destinait l’Américain ? Aurait-il l’occasion de brûler l’objet délictueux et, ainsi, de sauver leur ami de son intention loufoque ? Il ne devait même pas savoir ce que représentait Halloween !
Pauvre Miri, comment peux-tu l’impliquer dans tes délires...
