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Le feu. Toujours le feu.
Il la narguait, se moquait de sa faiblesse, lui rappelant que qu’importe le danger, c’était lui qui restait le centre de ses pensées, le plus apte à lui faire du mal.
Alicia ne parvenait pas à détacher son regard de lui, de ce misérable feu de camp à quelques mètres d’elle. Sa chaleur lui en brûlait le visage – elle en regrettait son masque sculpté, jeté à terre négligemment par ceux qui l’avaient constituée prisonnière. Le vent marin lui piquait l’œil gauche, et l’écume projetée dans l’air par les vagues qui se fracassaient en contrebas des falaises semblait venir se loger dans son orbite creux comme du sel sur une plaie ouverte.
Une torture plus affreuse que toutes celles promises par ses geôliers.
Elle ne se souvenait pas comment ils l’avaient attrapée – tout était si flou. Ils devaient l’avoir eu pendant qu’elle admirait la mer agitée dans l’horizon, inconsciente de son environnement. Elle n’avait même pas eu l’opportunité de tirer sa rapière pour les défaire – une véritable honte.
Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’elle puisse rencontrer des expéditionnaires de Lumière aux Falaises de Rochevague, un endroit qu’elle avait toujours apprécié pour sa hauteur et ses tempêtes. Tout ce que, le savait-elle, son double détestait. La vraie Alicia Dessendre, la vraie fille de maman.
Une partie d’elle la détestait et la jalousait, car dans son esprit grondait l’idée qu’elle ne soit qu’une pâle copie, mais l’autre partie d’elle désirait la rencontrer et la connaître, pour tenter de comprendre pourquoi maman l’avait peinte ainsi, si différente de tous les autres, en monochrome là où le reste de sa famille s’exprimait en couleurs.
Elle avait observé des heures durant, dans le reflet du miroir de la salle de bain, son œil pâle, seule tâche de couleur dans ce portrait maussade de gris. Sa sclérotique crue de sang et son iris d’un bleu si transparent qu’il en paraissait blanc. Cette vision la dégoûtait tant qu’elle finissait par en baisser le regard pour l’éviter, un poids indescriptible sur le cœur. De la tristesse, peut-être ?
Elle aimait aussi les Falaises de Rochevague pour ça aussi : ce lieu semblait le reflet de ce qu’elle ressentait au fond d’elle, ce qu’elle ne parviendrait jamais à exprimer correctement – pas même envers papa, qui la comprenait plus que tous les autres pourtant.
Papa qui viendra la récupérer, elle le savait. Comme la mer hurlante tout autour d’eux, il se déchaînerait contre ceux qui avaient osé enlever sa fille. Il l’avait toujours comblée de toute l’affection qu’elle ne méritait pas.
Pourquoi ne méritait-elle pas son affection ? Elle l’ignorait : il ne s’agissait là que d’une sensation étrangère enfouie dans sa poitrine comme si quelqu’un l’y avait logée de force. Cette impression qu’elle devait se sentir coupable, pour une faute dont elle ne se rappelait pas – ou bien qu’elle n’avait jamais commise. Un des mystères de l’art de la Peintresse…
« Il faut qu’on tue cette chose. »
Son œil se posa sur le groupe qui l’observait à distance, comme si Alicia représentait une menace pour eux dans son état.
De la sueur coulait de son front, non pas à cause de la chaleur émise par le feu mais sous l’effet de la fièvre qu’elle couvait – sans doute une conséquence de la blessure à son abdomen, une profonde plaie découlant du coup d’estoc d’une épée et qui, supposait-elle, s’infectait. Rien de suffisant pour la tuer, mais assez pour l’affaiblir considérablement.
Même ainsi, elle les battrait avec facilité à l’aide de sa rapière, vive comme l’éclair face à des hommes et des femmes habitués à combattre des Névrons lents et patauds. Mais ses mains étaient attachées dans son dos, sans espoir d’être libérées. Dans ces conditions, même figer le temps ne lui servirait à rien.
Son impuissance lui laissait un goût amer dans la bouche, comme une enfant humiliée et moquée. Si elle en était capable, elle en pleurerait – mais pour une autre de ces raisons mystérieuses, maman l’avait peinte sans qu’elle ne puisse jamais verser la moindre larme.
Un des membres de l’Expédition – la 56, a-t-elle entendu une femme dire – esquissa une grimace, peu enthousiaste à cette idée.
« Pour mettre la Peintresse en rogne ? Non merci, très peu pour moi.
— Bon sang, Dimitri, sois un homme pour une fois dans ta vie ! Pourquoi t’es-tu engagé si tu as peur d’affronter la Peintresse ?
— Attendez, attendez… Vous ne trouvez pas qu’on se précipite un peu trop ? On ne sait même pas si cette fille travaille pour la Peintresse.
— C’est une évidence, voyons. Regardez-la ! Vous ne voyez pas un air de famille ?
— La Peintresse a une famille ? »
Pourquoi paraissaient-ils si surpris d’apprendre ça ? Alicia les observa avec consternation. Les gens de Lumière étaient si bêtes parfois…
« Parfait. »
Une femme à l’air féroce fit un pas dans sa direction. Son regard débordait d’une haine qui faisait rage autant que la pluie battante en dehors, hors de cette cavité maritime improvisée en repaire pour se protéger des aléas de la météo.
« Cela n’en rendra les choses que meilleures, cracha-t-elle, sa voix débordante d’une bile noire d’inimité. Ainsi, la Peintresse ressentira une fraction de la douleur qu’elle nous a infligés. Elle va voir que nous aussi, nous sommes capables de peindre. »
Ses camarades la dévisagèrent avec appréhension.
« Qu’est-ce que tu comptes faire, Lisette ? » osa finalement demander l’un d’entre eux.
Lisette. Un nom trop doux pour le visage empli de hargne mortelle qui le portait. Ses yeux brillaient d’une lueur de démence.
La même que maman quand Verso, qui avait tourné le dos à leur famille, resurgissait dans leurs vies. On aurait alors dit qu’elle se retrouvait face à un fantôme…
« Je vais la charcuter. La repeindre en rouge. Lui couper la langue – elle n’en a pas besoin, puisque apparemment elle ne parle pas. À moins que je commence par lui prendre l’œil qui lui reste ? Qu’est-ce qui ferait le plus souffrir sa maîtresse ? »
Alicia se raidit.
Jusqu’ici, elle n’avait rien craint de ce que pourrait lui faire l’Expédition 56. Elle était immortelle, après tout. Et Verso, qu’elle voyait en secret de temps à autre, lui parlait des membres des expéditions, ses amis pour certains – même si cela ne durait jamais, puisqu’ils rejoignaient inévitablement la pile des cadavres de ceux qui défiaient la Peintresse.
Verso ne serait pas amis avec des êtres sadiques qui prennent plaisir à torturer autrui, n’est-ce pas ? Il ne les laisserait pas lui faire du mal, non. Il s’opposait à maman et papa mais il aimait toujours sa sœur. Il la protégerait. Ou alors papa arriverait juste à temps pour la sauver…
« Lisette… réessaya un de ses collègues. On sait que tu es encore affectée par la mort de Simone mais peut-être vaudrait-il mieux…
— NON ! »
L’expéditionnaire rejeta leurs doutes d’un geste de la main, d’où se révéla un long couteau au bord tranchant. Elle s’agenouilla devant Alicia et, de la pointe de son arme, écarta les mèches qui cachaient son orbite creux.
« Si j’enfonce ma lame dans ton œil vide, le sentiras-tu ? Ressortira-t-elle de l’autre côté de ton crâne ? Saigneras-tu en couleurs ou en noir et blanc ? » demanda-t-elle cruellement.
Alicia se contenta de la fixer de son œil valide grand écarquillé.
Elle n’arrivait plus à se concentrer sur quoi que ce soit. Sa vision se troublait, la chaleur du feu commençait à lui brûler la gorge tandis qu’un froid glacial se répandait dans sa nuque.
Sa rapière. Il fallait qu’elle puisse se saisir de sa rapière et…
Une voix fendit l’air, aussi forte et intimidante que l’orage qui grondait au loin.
« Vous ne toucherez pas à un seul cheveu de ma sœur. »
Un timbre sec comme celui de maman, teinté du côté protecteur de papa…
La paupière gauche d’Alicia s’affaissa. Dans le délire de son esprit fiévreux, elle ne pensa qu’à une chose : elle n’avait plus rien à craindre car Clea, sa sœur aînée, était là.
Les derniers membres de l’Expédition 56 n’eurent pas le temps de comprendre ce qui leur arriva. Tout ce qu’ils virent, ce fut une jeune femme vêtue d’un chemisier blanc et d’une longue jupe bleue surgir de nulle part et tendre le bras dans leur direction. L’instant d’après, un immense Névron armé de deux lames, l’une d’un orange incandescent, l’autre d’un violet flamboyant, apparut dans son dos et se déchaîna.
L’Expédition 56 s’éteignit dans un baroud d’honneur aussi bref que vain et dont la mer effacerait bientôt les mares de sang qui maculaient la roche maritime.
Le Dualliste, car c’était bien d’un Dualliste qu’il s’agissait, comme celui qui errait sans fin dans les Terres Oubliées, dirigea à présent la pointe de sa lame pourpre vers la silhouette immobile et inoffensive d’Alicia, que sa maîtresse approcha à pas feutrés, sa posture pensive.
Un éclair de lucidité perça alors l’esprit enfiévré d’Alicia, qui sursauta et se recula autant que possible, loin de celle qui portait le visage de sa sœur mais, le réalisait-elle maintenant, n’était pas sa sœur.
Ce n’était pas Clea. Pas sa Clea, disparue – morte ? – depuis longtemps. Ce qui signifiait qu’il s’agissait de l’autre Clea, celle d’en dehors du tableau. La sœur de la vraie Alicia.
Papa lui avait toujours dit de courir si jamais leurs chemins venaient à se croiser. Comme Verso, cette Clea était leur ennemie – et elle était très dangereuse.
Allait-elle mourir ici ? Clea pouvait-elle effacer son immortalité, effacer l’œuvre de maman ?
« … Tu n’es pas Alicia. »
Avec lenteur mais sans hésitation, elle secoua la tête. Elle était Alicia, se sentait comme Alicia, mais savait qu’au fond, Alicia avait toujours été quelqu’un d’autre qu’elle.
Verso comprenait ce que cela faisait, au contraire de papa qui détournait toujours la conversation lorsque sa fille essayait de lui en parler – pas par méchanceté, mais parce qu’il ne voulait pas lui causer de chagrin, qu’elle se mette en tête que leur vie était fausse. Il craignait qu’elle finisse par subir la même crise existentielle que son frère et abandonne à son tour leur famille.
Mais tout ce qu’Alicia souhaitait, c’était comprendre. Comprendre pourquoi maman l’avait peinte ainsi. Comprendre qui était vraiment Alicia.
Clea se pinça l’arête du nez, agacée.
« Bien sûr que tu n’es pas elle : Alicia ne sort plus de sa chambre sans qu’on lui force la main alors qu’est-ce qu’elle ferait dans le tableau de Verso ? Même si ce ne serait pas la chose la plus inconsidérée qu’elle ait jamais faite… Hum, à bien y réfléchir, c’est un miracle qu’elle n’ait jamais essayé d’y rentrer depuis sa mort. »
Elle croisa les bras, perdue dans ses réflexions. Alicia ne bougea pas d’un pouce, en attente de sa sentence irrévocable, de ce jugement auquel elle ne pouvait échapper, toujours prisonnière de ses liens et de toute façon trop fatiguée pour tenter quoi que ce soit.
Elle écouta, patiemment, son bourreau qui ne cessait de citer un nom qui était le sien sans vraiment l’être, évoquait cette personne qu’Alicia désespérait de connaître pour mieux se connaître elle-même.
« Alicia dans le tableau… et si ça pouvait aider ? Qu’elle se rende un peu utile, au lieu d’hanter le manoir comme un fantôme ? Cela m’épargnerait aussi d’avoir à la surveiller sans cesse – ici, son état de santé déplorable ne signifierait rien après tout. »
Ses yeux se posèrent sur Alicia, avec surprise, comme si elle se rappelait à l’instant son existence.
« Tu es l’œuvre d’Aline. Une de ses créations malavisées – comme cette odieuse version de moi qu’elle a peinte. »
L’œil d’Alicia cligna fébrilement.
La chaleur projetée par le feu de camp lui semblait de plus en plus forte. Elle ne réagit même pas au sous-entendu que cette Clea avait déjà eu un aperçu de la leur – peut-être qu’elle l’avait tuée, par dégoût envers sa copie et rancune envers maman ? Qu’attendait-elle pour faire de même avec Alicia ?
L’espace d’une seconde, la fièvre eut raison d’elle et un voile noir lui obscurcit la vue. Son corps tomba en avant sans qu’elle ne puisse l’empêcher. Elle se préparait déjà à la douleur qui résonnerait dans sa tête au contact de la roche dure, quand une main interrompit sa chute en lui attrapant sans ménagement l’épaule.
Un gémissement sifflant lui échappa. Sa paupière se souleva avec difficulté. Sa rétine la brûlait mais elle parvint tout de même à apercevoir Clea qui, penchée vers elle, l’examinait avec curiosité. Elle écarta les mèches blanches qui collaient à son front trempé de sueur, ce dont Alicia lui fut secrètement reconnaissante car la sensation de ses pointes qui frôlaient son orbite creux la dérangeait.
« Vous pouvez tomber malade ? Intéressant. Un oubli d’Aline ou un effet volontaire ? »
Alicia haussa les épaules, son œil vitreux. Tout son corps lui faisait mal désormais.
Indifférente à tout le reste, elle laissa reposer son front sur l’épaule de Clea, essayant de se convaincre que c’était papa, qu’il allait la serrer dans ses bras et tout arranger.
Clea la dégagea sans douceur et, tandis qu’Alicia arbora une mine boudeuse, elle la scruta avec attention, une expression troublée sur le visage.
« Tu lui ressembles tellement… Pourquoi Aline t’a-t-elle peinte ainsi alors qu’elle ne supporte plus de voir Alicia et les traces de l’incendie qu’elle porte ? »
Toujours l’esprit dans le brouillard, Alicia profita de l’inattention de Clea pour retourner se blottir contre elle, à la recherche de réconfort – c’était peut-être la dernière fois qu’elle en recevait après tout…
« Hum ! Toujours aussi collante, à ce que je vois, entendit-elle sa sœur – pas sa sœur, tenta-t-elle de se rappeler – se plaindre, une pointe de dégoût dans sa voix. Tu ne crois pas que tu as passé l’âge pour ce genre de choses, Alicia ? »
Elle secoua la tête. Papa lui manquait – il donnait les meilleurs câlins, les plus rassurants qui soient. En plus, avoir le visage enfoui dans le creux du cou de Clea avait l’avantage indéniable de la cacher des flammes du feu de camp qui brûlait toujours.
Elle ne voulait pas que le feu soit la dernière chose qu’elle voit. Ne l’avait-il pas assez hantée comme ça ?
L’envie de pleurer lui revenait.
Par réflexe, elle leva les bras pour les enrouler autour de sa sœur aînée, pour plus de confort. Avec un peu de chance, Clea l’enlacerait en retour comme papa le faisait.
Sa paupière gauche battit alors de confusion. Ses mains… étaient libres ? Clea l’avait détachée des liens qui l’entravaient.
Celle-ci lui adressa un regard d’avertissement.
« Ne me fais pas le regretter », prévint-elle, les lèvres pincées.
Du bout de l’index, elle traça deux lignes entrecroisées au niveau de son cœur. Croix de bois, croix de fer. Clea leva les yeux au ciel devant la manière toute enfantine d’Alicia de jurer, ce qui arracha un discret sourire à cette dernière.
Elle se demanda si tout ceci était réel : cela ressemblait à un rêve provoqué par la fièvre.
Elle porta sa main à son abdomen. La couleur noire de son vêtement cachait l’étendu des dégâts mais, indubitablement, elle saignait toujours.
Clea lui prit le poignet et plissa des yeux à la vue du rouge qui recouvrait sa paume de main. Un soupir résigné lui échappa. Le cœur d’Alicia se serra lorsqu’elle se remit sur pieds, pour se remplir d’une douce chaleur lorsque Clea tendit les bras pour l’aider à se relever à son tour.
« Viens, on y va », déclara-t-elle d’un ton sans appel.
Alicia la regarda fixement, la tête penchée. Où ça ?
« Au manoir. De préférence avant que tu te vides de ton sang ou que la fièvre ait raison de toi. »
Avant de partir, et tout en évitant soigneusement le feu de camp qui – enfin – se consumait, Alicia se dirigea vers son masque jeté sans soin par terre par les membres de l’Expédition 56.
Clea l’empêcha de se baisser pour le ramasser, ce qui aggraverait sa blessure, et le récupéra elle-même.
« Pourquoi portes-tu cette chose hideuse ? » demanda-t-elle en observant l’objet sculpté.
Alicia haussa les épaules. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, ce masque faisait partie intégrante de sa vie. Maman n’aimait d’ailleurs pas qu’elle le retire : lorsqu’elle la surprenait à ne pas le porter, elle s’absentait et ne revenait que longtemps après.
Des absences si pesantes et lourdes de culpabilité qu’en fin de compte, Alicia avait pris l’habitude de tout le temps mettre son masque – ce que méprisait Verso mais même lui ne pouvait pas la convaincre d’arrêter, car ne plus le faire signifierait baisser dans l’estime de maman, une perspective inenvisageable.
Clea n’émit pas le moindre commentaire mais garda le masque avec elle.
« Tu n’en auras pas besoin pour l’instant. Avec cette fièvre, il ne ferait que te gêner et t’empêcher de respirer correctement – et ce n’est pas ce que nous voulons, n’est-ce pas ? »
Elle adressa un regard perçant à Alicia, qui déglutit et s’empressa de secouer la tête – cette Clea était beaucoup plus intimidante que la sienne, et dégageait une telle autorité que s’opposer à elle paraissait une très mauvaise idée.
Elle se laissa entraînée par l’aînée, à peine consciente de son environnement. Un bras passé autour de ses épaules, Clea soutenait la majeure partie de son poids – ce dont elle ne manquait pas de se plaindre mais pas une seule fois elle ne la lâcha pour que la copie conforme de sa petite sœur se débrouille toute seule.
Il y avait une porte aux Falaises de Rochevague qui menait au manoir. Elles peinèrent à la trouver, à cause des indications peu claires d’Alicia selon Clea, des mots que la concernée accueillit d’un air maussade.
« Qu’est-ce que tu peux être sensible quand tu es malade, moqua Clea avec désinvolture, ce qui lui valut de recevoir une œillade noire de vexation. Ne me regarde pas de la sorte, Alicia, tu sais que j’ai raison. Je te traîne comme un poids mort ou éméché, il n’y a rien de mal à le reconnaître. Ma sœur a aussi un meilleur sens de l’orientation que ça, d’habitude. Aline aurait-elle oublié ce détail quand elle t’a peinte ?
— Hmm…
— Non, n’essaye pas de parler, ça va te fatiguer pour rien. Concentre-toi sur ton souffle et respire profondément, d’accord ? Je suis sûre que nous y sommes presque. »
Elles furent aussi soulagées l’une que l’autre quand enfin la porte du manoir leur apparut et qu’elles la franchirent pour se retrouver dans une des chambres d’amis du manoir, anciennement celles des enfants Dessendre jusqu’à ce qu’ils grandissent et réclament plus d’espace pour soi.
Alicia se détacha à regrets de Clea et s’approcha du lit simple en fer forgé de la petite chambre, bien décidé à s’y jeter et dormir d’une traite, déjà bercée par la douce et familière chaleur des lieux.
Clea la rattrapa et la tira vers elle.
« On peut savoir ce que tu fais ? »
Elle fronça les sourcils lorsqu’Alicia désigna de l’index la douce et confortable literie qui l’appelait à elle.
« Quoi ? Oh non, pas tout de suite. Il nous faut d’abord te soigner puis t’emmener dans ta chambre. Tu dormiras bien mieux dans ton lit, je t’assure. »
Alicia souffla – elle était si fatiguée… – mais accepta que Clea la sorte d’ici et qu’elles traversent le hall jusqu’à atteindre la salle de bain à côté du couloir de leurs chambres.
« Ne bouge pas », ordonna Clea à Alicia en la déposant sur la lunette fermée des toilettes avant de quitter la pièce.
Elle revint quelques minutes plus tard, arborant une mine exaspérée tout en tenant dans ses bras une paire de vêtements qu’Alicia reconnut étant comme les siens. Des habits qu’elle ne mettait jamais puisqu’elle ne quittait que très rarement sa combinaison noire, qu’elle préférait à toutes ses autres tenues car bien plus confortable et pratique pour l’escrime.
« Tes goûts vestimentaires sont aussi déplorables que ceux de ma sœur », déclara Clea avec une grimace de dégoût.
Elle les déposa sur la coiffeuse de la salle de bain et s’empara d’un gant de toilette qu’elle humidifia sous l’eau du robinet et avec lequel elle essuya le visage d’Alicia, couvert de sueur et d’eau salé. Elle l’aida ensuite à retirer sa veste, plus serrée qu’elle n’en avait l’air, et nettoya le sang qui lui barbouillait la peau avant de poser sa main sur la blessure enfin dévoilée à ses yeux, encore rouge et crue.
« Je vais repeindre par-dessus, ce sera plus simple », prévint-elle.
Alicia la regarda sans comprendre.
Elle croyait que seule maman était capable d’une telle chose. Tous les Dessendre d’en dehors du tableau possédaient-ils ce même talent, inaccessible à eux qui vivaient en dedans ?
« Ce ne sera pas douloureux, assura Clea, interprétant à tort la manière d’Alicia de la dévisager pour de l’appréhension. Je dois cependant me concentrer alors reste tranquille, d’accord ? Ne fais pas comme ma sœur, à t’agiter au moment précis où on te demande d’être calme. »
Alicia gloussa doucement. Voici bien un trait qu’elles n’avaient pas en commun : pour sa part, elle pouvait rester aussi immobile qu’une statue des heures durant si nécessaire. Lorsque son frère et elle se voyaient, ils restaient à contempler l’horizon sans échanger un mot, se contentant d’apprécier la présence l’un de l’autre.
Verso lui manquait. Où était-il ? Que faisait-il ? Pensait-il à eux comme elle pensait à lui en ce moment ?
Sa paupière gauche battit – l’envie de pleurer lui reprenait. Clea avait raison : la fièvre la rendait émotive. Elle n’aimait pas ça.
Elle observa sa sœur – non, pas sa sœur… où était sa sœur, leur Clea ? Pourquoi avait-elle disparu, comme Verso mais pas tout à fait ? – peindre par-dessus sa blessure, sa chroma illuminant la pièce aux couleurs tamisées. Son visage était figé d’une intense concentration, la même minutie qu’elle affichait lorsqu’elle sculptait, désireuse de parfaire son œuvre car Clea Dessendre, qu’il s’agisse de celle du tableau ou d’en dehors, n’entreprenait jamais rien sans la ferme intention de l’accomplir jusqu’au bout et de la meilleure des manières.
En un instant, comme par magie, sa chair déchirée par le métal fut réparée. Sa fièvre, cependant, demeurait toujours forte, comme Clea le constata en posant une main sur son front.
« Il n’y a pas grand-chose à faire pour ça sinon d’attendre qu’elle retombe. Au moins tu ne saignes plus, c’est l’essentiel. »
En l’aidant à se changer, elle remarqua que les vêtements qu’enfilaient Alicia lui paraissaient familiers. Elle plissa des paupières avec suspicion.
« Ce ne serait pas une des chemises de nuit de Renoir ? Et ce pantalon, je suis presque sûre que c’est un ancien de Verso. »
Alicia la fixa sans mot dire, la culpabilité écrire sur son visage. Clea esquissa un sourire narquois.
« Tu n’as pas perdu cette vilaine manie, hein ? Toujours à piquer des habits dans les penderies des autres – et bien sûr dans celles de papa et Verso car tu sais très bien qu’ils ne t’en voudront pas alors que maman et moi te ferions la leçon pour avoir volé nos affaires. »
Alicia l’écouta avec attention, fascinée d’apprendre sur celle de qui elle tenait le nom et le visage, d’entendre ce récit d’une vie à la fois similaire à la sienne et si différente… Elle voulut en savoir plus, poser toutes ces questions qui occupaient son esprit depuis toujours lui semblait-il, avec la chance d’obtenir de réelles réponses cette fois-ci.
Pourtant, elle garda le silence. Elle craignait trop de contrarier Clea, effrayée à l’idée qu’elle se fâche contre elle – une autre des caractéristiques gravées en elle par la Peintresse, apparemment désireuse d’une fille docile et obéissante.
Et peut-être qu’au fond, elle redoutait les réponses qu’elle obtiendrait ?
Elle se contenta donc de profiter du moment présent, du contact agréable des mains fermes de Clea sur ses épaules pendant que son aînée la conduisait dans sa chambre, de sa voix identique à celle de sa sœur disparue au point qu’Alicia avait l’impression qu’elle se tenait ici à ses côtés.
Ainsi, pendant un court instant, elle put oublier le feu – le feu qui obnubilait tant maman qu’elle l’avait peint sur le visage d’Alicia, avec la douleur, l’horreur et tous les autres mauvais souvenirs qui l’accompagnaient : le manoir qui se consumait, les flammes qui dévoraient tout…
Le feu. Toujours le feu.
Elle aimerait avoir peur d’autre chose que du feu. Voilà pourquoi elle se rendait si souvent aux Falaises de Rochevague, pour comprendre pourquoi son double d’en dehors du tableau avait si peur du vide et de l’orage. Ce que cela faisait de vivre une vie où autre chose que le feu puisse occuper son esprit, définir son existence toute entière.
Elle sentit qu’on l’allongeait sur un matelas et qu’on la recouvrait d’épaisses couvertes, rouges et rêches. Les siennes. À moins que ne soient celles d’Alicia ? Sa chambre aussi avait-elle été créée à l’image de celle de l’autre Alicia ? Tous ces livres également ? Alicia appréciait-elle la lecture ? Et la musique, la danse, et…
Une voix retentit à sa gauche.
« Je peux te sentir réfléchir, Alicia. Arrête ça et va dormir. »
Clea. Depuis quand était-elle rentrée ? Alicia la pensait morte.
Un gazouillis lui échappa. Elle voulait dire à sa sœur qu’elle l’aimait, au cas où celle-ci disparaisse de nouveau. Était-ce ce que maman avait ressenti avec Verso ?
Une main pleine de délicatesse lui effleura le front, écarta ses mèches trempées de sueur de son visage encore brûlant de fièvre.
« Chut. Je sais. Dors, Alicia. Ça ira mieux demain. »
Papa aussi disait ça mais c’était faux. L’aube ne leur ramenait jamais Verso.
Mais peut-être les choses seraient-elles différentes cette fois-ci. Après tout, maman revenait toujours, plus fatiguée et triste à chaque fois et après des absences de plus en plus longues mais elle revenait.
Clea aussi était revenue : elle la bordait en ce moment même. Qu’est-ce qu’Alicia fut bête de la croire morte…
Rassurée, elle obéit et s’endormit, le feu hors de ses pensées.
Au matin, à son réveil, sa fièvre avait disparu – tout comme Clea.
Il ne restait comme trace de son passage que le masque d’Alicia posé sur sa table de chevet et sa chaise de bureau tirée près de son lit. Papa y était assis, voûté comme si un poids invisible lui pesait lourdement sur les épaules, et l’observait avec tendresse et inquiétude. Il serrait sa main gauche dans la sienne, y traçant des cercles du bout du pouce.
« Il y avait quelqu’un ici, n’est-ce pas ? » lui demanda-t-il, de sa douceur toute caractéristique.
Alicia hocha la tête et tenta de lui répondre, sa voix encore plus rauque et douloureuse que d’habitude :
« Clea… »
Papa ferma les yeux, comme si l’entente de ce nom lui était trop dur à supporter.
« Je vois. »
Il s’appuya sur sa canne et se pencha pour enlacer Alicia, qui l’accepta avec joie – il lui semblait qu’une éternité s’était écoulée depuis la dernière fois qu’il l’avait prise dans ses bras.
« Repose-toi, mon ange. Ta mère et moi sommes là pour toi. Tout ira bien. »
