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La douleur le déchirait de l’intérieur.
Il porta les mains à son visage brûlant, à ses yeux, engloutis par le feu. Ses paupières étaient closes, le monde était noir, et tout semblait calme, mais quelque chose s’était réveillé en lui. Un éclair de souffrance, tout au fond de ses orbites.
Ses jambes vacillaient sous son poids, son souffle ne cessait d'accélérer, de s’échouer difficilement au bord de ses lèvres. Il tenta de trouver un point d'appui, un fauteuil, un mur, auquel il pouvait s’agripper, mais le sol tangua et il s’effondra.
Lorsque la fraîcheur des dalles de pierre rencontra sa peau, la brûlure sembla s'estomper. Il resta là, immobile, tremblant, la respiration haletante, jusqu'à ce qu’il trouve enfin la force d'ouvrir les yeux.
Mais ses prunelles ne rencontrèrent que l'obscurité. Ses mains sentaient ce qu'il y avait autour de lui, mais il ne voyait rien. Comme s’il était enveloppé par une nuit épaisse et qu'aucune lumière ne pouvait la traverser. Seulement, il était convaincu que les rayons du soleil pénétraient dans la pièce par la fenêtre. Il le savait, il le devinait.
Mais il ne voyait plus rien.
Le pressentiment s’enroula autour de sa gorge, l'étrangla. Il refusait de former une pensée cohérente dans son esprit mais il lui était impossible d’y échapper.
Ce ne pouvait qu'être ça.
Kieffrey hurla.
Il était devenu aveugle.
Le professeur se réveilla en sursaut. Ses doigts étaient serrés autour de ses lunettes. Sa chambre était floue. Il les déposa sur son nez à la seconde où il prit conscience qu'il avait rêvé. Un soupir lourd s’extirpa de ses poumons. Il voyait toujours. Il avait rêvé. Le mobilier de bois reprenait ses formes arrondies autour de lui.
Kieffrey se laissa tomber sur son matelas. La douleur au fond de son œil gauche semblait plus sourde qu’auparavant. Même s'il était dans le noir, il sentait que son œil était fatigué et qu'il désirait rester clos. Alors Kieffrey ferma sa paupière et tenta de calmer les battements de son cœur.
Il ne voulait pas se rendormir. Il n’allait pas se rendormir. La ténacité de son rêve lui donnait la nausée.
Le sommeil de Kieffrey avait toujours été agité. Un mirage auquel il tentait tant bien que mal de s’accrocher, mais qui ne cessait de lui glisser entre les doigts, comme un millier de grains de sable. Il pensait, il rêvait, il réfléchissait. Il se lovait dans cette habitude, résigné, fataliste face à ce repos qu'il ne pourrait jamais connaître. Alors ses membres étaient rouillés, son corps était lourd, et son esprit se noyait dans la brume épaisse de ces souvenirs incertains qui le hantaient. Mais il était professeur, il avait des obligations, il avait une mission.
Il résistait.
Seulement, tout était plus compliqué depuis que la douleur dans son œil était devenue plus forte. Il y avait les souvenirs, oui, mais il y avait aussi cette angoisse qui le dévorait de l'intérieur.
Il allait perdre son œil. Son œil valide. Il allait devenir aveugle. S’il n’agissait pas, s’il ne trouvait pas une solution, il n’allait plus pouvoir dessiner, il n’allait plus pouvoir faire de magie, il n’allait plus pouvoir enseigner, voir le sourire de ses élèves, voir…
Kieffrey se propulsa hors de son lit. Ses jambes le menèrent sur son balcon. L’air frais s’engouffra dans ses poumons, effaça la chaleur qui l’étouffait.
Il respirait enfin.
Les collines se dessinaient devant lui, dans leurs courbes rassurantes, silencieuses et majestueuses, comme les gardiennes protectrices de son Atelier auquel il tenait plus qu’à sa propre vie. Cet Atelier dans lequel il vivait depuis un temps qu’il n’était plus capable de quantifier. Son refuge. Son foyer. Pétillant par les rires de ses disciples, leur énergie et leur soif de connaissance.
Un soupir perça la barrière de ses lèvres. Kieffrey posa ses avant-bras sur la rambarde avant d’y laisser tomber sa tête. Il ferma à nouveau les yeux, à la recherche d’apaisement, d’une sérénité qu’il n’avait peut-être jamais éprouvée. Les ombres de la nuit n’étaient pas suffisantes pour lui apporter la paix. Tout lui semblait trop .
Parce que son œil le faisait souffrir. Tellement souffrir.
Il y eut un claquement. Quelques pas. Kieffrey les imaginait peut-être. Peut-être percevait-il des sons inexistants au milieu de l’obscurité environnante pour ne pas se laisser envahir par ses pensées obsessionnelles.
— Kieffrey ?
Le sorcier fit volte-face. Il battit des paupières, surpris, perplexe, aussi. Dans la lumière à présent allumée de sa chambre se tenait Olugio. Ses cheveux bruns ébouriffés lui donnaient l’air d’un jeune homme un peu maladroit, mais l’éclat dans ses prunelles était celui d’un adulte inquiet qui connaissait mieux que quiconque son ami et qui l’avait côtoyé assez longtemps pour déceler la vérité derrière son sourire de façade.
Ce sourire qui prit place sur son visage. Tandis qu’il se redressait, se raclait la gorge, et tentait de faire comprendre implicitement à Olugio qu’il pouvait aller se recoucher.
Mais Olugio n’y fit pas attention – peut-être qu’il ne décrypta pas son regard, ou peut-être qu’il refusa tout simplement de laisser Kieffrey seul dans cette nuit agitée.
— Je t’ai entendu crier.
Olugio fit un pas en avant. Kieffrey se décomposa.
— Et les filles ? Elles dorment toujours ? Elles ne se sont pas réveillées ?
Ses mots s’étranglèrent dans sa gorge. Son cœur s’affola. Olugio captura ses bras dans les paumes de ses mains, rassurant.
— Hé, Kieffrey, elles sont dans leur chambre, tout va bien.
Le professeur glissa ses doigts sur sa joue pour gratter une barbe inexistante. La morsure discrète de la gêne le démangeait.
Olugio lui glissa un regard éloquent.
— Tu veux en parler ?
— C’était juste un rêve, répondit-il avec un haussement d'épaules.
Kieffrey s’accouda de nouveau à la rambarde. La présence d’Olugio derrière lui était comme une chape de plomb qui l’écrasait.
— Tu veux dire un cauchemar, non ?
Kieffrey retint un sourire. Le bras d’Olugio le frôla lorsqu’il le rejoignit dans sa contemplation des étoiles.
— Tu n’es pas seul, Kieffrey. Je suis là, tu sais.
Sa voix était douce, rassurante. Pourtant, le professeur refusait de regarder son ami dans les yeux. Il savait. Il savait tout ce qu’Olugio allait lui dire, tout ce qu’il voulait lui dire . Il était le seul à connaître le vrai Kieffrey. À connaître l’homme derrière le sorcier, le petit garçon derrière l’adulte si sûr de lui. Les années s’étaient écoulées mais leur lien ne s’était pas distendu – au contraire. Olugio était son confident, son conseiller, et celui sur lequel il pouvait toujours compter, toujours s’appuyer. Alors pourquoi les mots ne sortaient-ils pas ? Peut-être pour toutes ces raisons auxquelles il ne cessait de penser. C’était justement parce qu’il était son ami, parce qu’il était là pour lui, parce qu’il ressentait son soutien dans chacun de ses os, qu’il ne souhaitait pas l’inquiéter. Lui révéler à quoi ressemblaient ces nuits.
— À quoi as-tu pensé cette fois-ci ?
Kieffrey se tourna vers Olugio en lâchant un petit rire. Celui-ci ne l’avait pas lâché de son regard perçant. Le professeur fut presque tenté de l’esquiver mais il haussa à nouveau les épaules et répondit avec légèreté :
— Pourquoi ? Il y a plusieurs choses qui sont censées me préoccuper ?
Les sourcils froncés d’Olugio et son expression dure firent fondre le sourire sur le visage de Kieffrey. Il mit fin à leur contact en plongeant pour la énième fois dans les étoiles et leur scintillement apaisant. Ses joues rosirent, mais il ne savait pas dire si c’était en raison de la fraîcheur ambiante ou de la gêne timide qui commençait à lui mordre la peau.
— Kieffrey, ne joue pas à ça avec moi.
Le masque de Kieffrey trembla. Secoué par la tonalité grave inscrite dans la voix d’Olugio, il se détacha lentement avant de glisser hors de portée. Le masque se brisa. Son sourire s’effaça complètement. Ne restaient que les images incertaines de son rêve qui se mêlaient dans son esprit.
Un soupir. Quelques battements de cils. Ses doigts serrés sur le bois de la rambarde. Le souffle d’Olugio à ses côtés. Le silence de la nuit.
Le poids dans sa poitrine.
— Mes nuits sont compliquées.
Olugio croisa les bras sur son torse, patient. Kieffrey fut tenté de fuir. Fuir cette conversation qu’il n’avait pas demandée. Fuir cet ami qui n’allait jamais se contenter de si peu. Olugio pouvait le brusquer en l’encourageant à parler, en lui demandant d’en dire plus, et même si Kieffrey rechignait dans un premier temps, il finissait toujours par craquer. Parce qu’il savait que c’était nécessaire. Parce qu’il savait que les mots échangés avec Olugio l’aidaient toujours à trouver le sommeil.
— Je t’écoute.
Kieffrey leva les yeux au ciel. Le début d’un rire s’extirpa de sa gorge, en miroir au sourire qui se dessina sur les lèvres de son interlocuteur. Oui, Olugio insistait, mais c’était exactement ce qu’il fallait pour Kieffrey. Son instinct de survie lui dictait de faire semblant, de mentir, de rester ce professeur admirable qui veillait du mieux qu’il pouvait sur ses élèves et son Atelier. C’était aussi une façon d’échapper à ses pensées. À cette peur.
Kieffrey ne voulait pas devenir aveugle.
Il ne voulait pas perdre tout ce qu’il avait construit.
— J’ai rêvé. C’était un simple rêve, mais c’était… tellement réel.
Ses phalanges blanchirent sur la rambarde.
— J’ai rêvé que j’étais devenu aveugle. Que la Confrérie du Capuchon remportait la victoire. Et qu’il n’y avait plus rien. Que je n’avais plus rien.
Ses phrases étaient calmes, mesurées, malgré l’émotion qui tentait de percer à travers. Il énonçait les faits. C’était un rêve. Ce n’était qu’un rêve. La réalité était encore loin d’être semblable.
Le dos droit, le menton levé, debout sur le balcon, il surplombait l’herbe dansante qui entourait l’Atelier. Les collines semblaient respirer, les constellations semblaient l’appeler. Un spectacle muet et plein de magie se jouait devant eux.
— Ce cauchemar prouve que tu es inquiet, Kieffrey. Et c’est normal. Je te comprends.
La main d’Olugio s’échoua sur son avant-bras. Kieffrey le remercia d’un signe de tête.
— J’ai peur… de ne pas avoir assez de temps pour éviter ça.
La voix du professeur se fêla. Elle résonna dans la nuit silencieuse, comme un coup sourd qui révélait au monde ce qu’il voulait tant dissimuler. Le manque de temps. Cette bataille vaine qu’il voulait mener. Cet œil qui le faisait souffrir. Combien de temps avant que tout prenne fin ? Avant que les sorts deviennent hors de portée ? Avant que son statut de maître ne soit plus qu’un lointain souvenir, une mélodie oubliée ?
— J’ai besoin de voir . Je veux voir mes élèves grandir et évoluer, s’améliorer. Je veux voir la beauté de la nature quand vient le printemps, je veux voir les nuages dans le ciel, les étoiles dans les yeux des enfants, les rayons du soleil à travers la fenêtre, la trace du crayon sur le papier…
Il prit une profonde inspiration.
— Je veux voir les plats que l’on aime concocter ensemble, je veux voir le jour et la nuit se succéder, je veux voir les couleurs qui explosent à chaque coin de rue lors de festivités, je veux voir l’enthousiasme, l’imagination, les sourires, les sentiments…
Kieffrey se tourna lentement vers son interlocuteur.
— Je veux voir la vie, Olugio.
Ses mots étaient presque tremblants, secoués par un soupçon de mélancolie, par une étincelle de bonheur pur qui ne cessait de gronder dans son corps. Il n’y avait pas que l’Atelier, que son rôle. Il y avait tout le reste. Il y avait tout ce qu’il n’allait plus pouvoir voir si sa vue déclinait à une vitesse alarmante. Bientôt, dessiner des pentacles sur ses verres de lunettes ne serait plus suffisant. Il fallait faire plus. Il fallait trouver la Confrérie, mettre fin à cette menace qui envahissait chaque parcelle de son esprit.
— Je sais. Bien sûr que tu veux voir la vie.
Les émotions que tous deux laissaient entrevoir sur leurs visages se rencontrèrent. Olugio n’ajouta rien. Ils se comprenaient sans qu’une seule parole ne vienne s’éveiller entre eux. Un frisson parcourut le dos de Kieffrey. Enveloppé dans sa fine tenue de nuit, il était facile pour la brise de taquiner sa peau de son froid toucher. Mais Kieffrey ne dut pas attendre longtemps avant de pouvoir échapper à la caresse du vent, puisqu’une cape se posa sur ses épaules.
Kieffrey jeta un coup d'œil à Olugio. Celui-ci s’était rapproché et avait entouré son ami de la moitié de sa cape de nuit. Épaule contre épaule, les deux hommes n’osèrent plus faire un seul geste, pour ne pas troubler la quiétude de l’instant. La chaleur de leurs corps se mêla, et ce fut comme si une couverture protectrice et rassurante s’était enroulée autour d’eux.
Le silence s’étira. Le bois grinça sous leurs pieds. Le chant de la nuit prit le relai pour les bercer avec douceur.
L’obscurité de son rêve, l’incendie dans ses orbites, l’angoisse dans sa poitrine, tout s’envola en un clignement de paupières. Il n’y avait plus que la sérénité de ce moment figé. Il n’y avait plus que ces deux amis liés à jamais.
— Nous allons trouver une solution, Kieffrey.
Le murmure d’Olugio lui chatouilla l’oreille. Kieffrey hocha la tête. La touche d’espoir qui se devinait à travers la voix d’Olugio l’encourageait à y croire. Même si rien ne semblait possible. Même si les seules idées qui lui venaient étaient celles qui le mèneraient sur un chemin qu’il ne devait pas emprunter. Même si partager ce fardeau lui paraissait être une épreuve insurmontable.
— On est amis, non ? lança-t-il d’un ton plus léger.
Leurs regards se croisèrent. Deux sourires furent esquissés.
— Oui, on est amis, répondit Kieffrey, solennel.
Son cœur se gonfla d’affection. Olugio avait raison. Ils étaient là l’un pour l’autre. Depuis le début, et jusqu’au bout.
Et ils allaient affronter toutes les difficultés qu’ils rencontreraient.
Ensemble.
