Chapter Text
C’était une véritable catastrophe sans précédent.
Lorsqu’on découvrit la nouvelle, tout le Ciel en fut ébranlé. On s’affola dans les couloirs du Valhalla et les rumeurs se répandirent comme une traînée de poudre. Bientôt, une réunion de crise fut décidée, parce qu’il n’y avait pas une minute à perdre. Il en allait de la survie du monde. Dans la petite salle tout de marbre blanc, quelque fois parcourue d’or et d’argent pour réhausser le teint blafard des lieux, s’étaient réunies quelques divinités autour d’une table. Au bout de celle-ci, un vieux bonhomme maigre, la peau parcheminée sur les os et ne laissant voir que les muscles les plus nécessaires à sa survie, vêtu d’une toge aussi blanche que la plus belle des colombes, se grattait sa longue barbe. Ses sourcils proéminents et fournis au-delà de l’acceptable pour le commun des mortels pendaient de chaque côté de ses yeux, comme pour marquer son regard vide.
— Bon… Eh bah on a un problème, fit-il remarquer.
— C’est une catastrophe, tu veux dire, petit frère, lâcha l’homme à sa droite.
— Oui, oui…
— Si tu gérais mieux tes équipes, Zeus, insista-t-il, nous n’en serions pas là.
— Je croyais pourtant que c’était ton domaine ? remarqua Zeus. Hein, Hadès ?
Hadès lui jeta un regard en biais et Zeus se trouva face à des pupilles grises comme un ciel de pluie sans fin. Bras croisés, le seigneur du monde inférieur ne ressemblait en rien à son frère, ni dans la posture ni dans l’apparence. Bien plus musclé, d’apparence noble, son costume blanc en imposait. Il prenait au sérieux ces réunions. Il dut bien reconnaître, cependant, que son cadet marquait un point.
— Nous tenons des relations cordiales, expliqua-t-il, et je l’accueillerai toujours à bras ouverts à Helheim. Mais c’est bien au Valhalla qu’il tient ses quartiers.
— C’est pas depuis que tu lui as flanqué une raclée aux échecs ? Hein, hein ? s’exclama une petite voix fluette.
Hadès sourit et ferma les yeux, résigné mais pas peu fier de ses compétences quand il s’agissait de jeux de plateau. Un rire bref manqua même de secouer ses épaules devant la remarque du troisième intervenant. Un petit dieu, la peau mâte, musclé, l’apparence bestiale, la tête coiffée d’une tête de chacal, les yeux expressifs d’un jaune plus jaune que le soleil lui-même. Ses pupilles fendues s’émerveillaient encore de tout malgré son âge ; il avait conservé la jeunesse et l’entrain que les grecs, de façon globale, avaient abandonnés. Anubis ponctua sa remarque en piochant un des biscuits apéritif mis à disposition par le service du Valhalla — ordre de Zeus, ça rendait les réunions plus amusantes.
Le roi de Helheim eut envie de rétorquer qu’il ne serait pas parti pour si peu. Non, le véritable problème résidait ailleurs. Toute la tablée posa un regard fatigué vers Anubis, qui, s’il était parfois pertinent, trouvait toujours une occasion d’exprimer sa pensée haut et fort ou s’attardait sur les détails épineux qui faisaient dévier le sujet principal de la conversation.
— Ouais, bref, souffla un autre membre de la table pour couper court à la discussion qui allait venir sur le tapis. On peut revenir au sujet ? Je vous rappelle que comme il s’est barré, ça va faire double charge de travail à nos équipes, et on n’a déjà plus le temps.
— Shiva a raison, admit Zeus. Mais pourquoi t’es venu au fait ?
— J’ai pas le choix… Comme je l’ai dit, nos équipes sont occupées, j’ai donc fait le déplacement moi-même. Un problème avec ça, le vieux ?
— Non, non. Ta présence est la bienvenue ici.
Shiva fit claquer sa langue contre son palais. Il n’aimait pas le ton désinvolte que les autres membres du Valhalla adoptaient, en particulier Zeus, qui se fichait de tout et de tout le monde. Il joua avec la chaise libre à côté de lui avec un de ses quatre bras, s’amusant à la faire tenir sur deux pieds.
— Dis, dis, demanda Anubis en regardant Hadès. Tu voudras bien me présenter quelques monstres avec lesquels jouer ? Ou même jouer avec moi ? C’est ennuyant quand ils sont pas forts.
— Mon royaume n’est pas un terrain de jeu, observa Hadès, laconique.
— Allez… T’invites bien l’autre, là…
Hadès, toujours bras croisés, sentit sa poigne se fermer sur une manche de son habit. L’autre. Tout le monde avait bien compris de qui Anubis parlait, lui le premier, et il n’aimait pas ça. Beelzébuth, le seigneur des mouches, n’avait pas bonne réputation. Mais sans trop savoir pourquoi, Hadès ne détestait pas cet ange déchu. Loin de ce que sa réputation laissait présager, Hadès ramassait les âmes perdues, et il éprouvait une certaine sympathie pour Beelzébuth. Ce n’était qu’un gamin malchanceux à ses yeux.
— D’ailleurs, pourquoi il n’est pas là ? demanda Shiva. Pas que je m’en préoccupe, mais c’est quand même son domaine… Indirectement.
— Je ne sais pas plus que vous pourquoi il est absent, répondit Hadès, un brin agacé.
— Hum… Zeus-sama, Hadès-sama, peut-être devrions nous revenir au sujet de la réunion et nous y tenir.
Zeus se tourna pour lever son pouce en direction de son interlocuteur. Hermès se tenait debout à son côté, et son costume, aussi noir que celui de Hadès était blanc, contrastait avec le teint immaculé des lieux. Il esquissa un sourire à l’assemblée. Ses lèvres fourbes s’élancèrent d’un côté à l’autre de son visage. Raide, les mains dans le dos, il attendit que les membres de la réunion décident de revenir à leur préoccupation première. Zeus accepta volontiers, car s’il faisait preuve d’insouciance, il connaissait l’importance du règne sur les cieux et ce genre de soucis nécessitait toute son attention. Et il contenait avec peine son intérêt. Tout comme Hermès d’ailleurs. Le majordome des cieux adorait les intrigues célestes. Elles avaient le mérite d’égayer son quotidien monotone.
— Oui, oui… Donc… Ah oui, le sujet. La Mort a… quitté son poste.
Cela aurait pu être amusant. C’était une des assistantes de Zeus, une nymphe de passage au Valhalla, qui, en amenant le courrier, s’était retrouvée face à une note griffonnée et collée à même la porte. Elle avait hésité, lu la note, s’était arrêtée, avait reculé, s’était avancée de nouveau pour mieux la déchiffrer, était tombée dans les pommes, s’était réveillée, avait relu la note une seconde fois et avait lâché son tas de courrier pour rapporter ce qui serait la Une du Valhalla Magazine.
— Comment ça, il a quitté son poste ? grommela Shiva.
— Bah… Il est parti, quoi ! expliqua Anubis. Tu m’étonnes, en ce moment les humains arrêtent pas de faire des conneries. Dans mon territoire, c’est le bazar ! Même ma chambre est mieux rangée que ça.
Sur ces paroles aussi vraies que superficielles, le dieu de la mort égyptien partit dans un grand éclat de rire. Toujours penché sur sa chaise, il empoigna de nouveau quelques biscuits et les avala tout rond. Lorsqu’il pencha sa main pour en attraper une deuxième fournée, le bol disparut de son champ de vision. Il poussa un grognement de rage et de frustration. Il montra ses canines à Zeus, qui tenait le bol d’apéritifs. Le vieillard avala le reste :
— Zeus, pépé ! T’es pas cool ! Pas cool du tout !
— Premier arrivé, premier servi, répondit Zeus sans se départir de son sourire. Bon, donc, oui… La Mort est partie. Pas définitivement, d’après ce que j’ai compris.
Hermès, derrière lui, faillit rire au souvenir de la note que le dieu macabre avait laissé :
Pour cause de non-paiement et de surcharge de travail et parce que je fais ce que je veux, je prends des vacances. J’ai déjà dit cent fois que je déteste le Coca aux réunions du personnel et tu en mets quand même, Zeus ? J’en ai ma claque. Démerdez-vous. Bisous.
Une note charmante, qui ne manqua pas de provoquer l’hilarité de certaines divinités, mais qui ne faisait pas vraiment rire les concernés.
— Mais suffisamment pour nous foutre dans la merde, continua Shiva, de mauvaise humeur.
— Il nous faut trouver une solution.
Hadès acquiesça. En bout de table, Amaterasu lisait ses fiches. C’est la déesse du soleil japonais qui avait prononcé ces quelques mots. Elle releva la tête pour toiser la tablée. Son regard d’ambre s’arrêta une seconde sur l’un de ceux qui n’avait pas encore pris la parole : Thor. Le guerrier Nordique, taiseux, laissait courir son regard inquisiteur et silencieux sur le reste de la salle, les coudes posées sur la table, les mains jointes. Les lèvres closes, il inspira longuement. Derrière sa chaise, Mjöllnir palpitait, énorme, endormi, et les battements de sa chair résonnaient en écho comme une mélodie chaotique.
— Nous devrions confier cela à l’ordre des dieux de la guerre, proposa Shiva. Leur soutien nous serait précieux, et ils sont parfaitement habiletés à le faire.
— Je ne sais pas… répondit Amaterasu. Leur aide serait la bienvenue mais on ne les convoque que pour des crises d’ordre majeur.
— Parce que ce n’est pas une crise d’ordre majeur ?
C’était Hermès qui avait posé cette question. Il s’était éclipsé quelques secondes et revenait à présent avec un plateau sur lequel se trouvaient de nouveaux apéritifs. Il servit tout le monde, en prenant bien garde de commencer par Anubis, qui s’était roulé en boule sur sa chaise. La vue des petits fours divins excita l’appétit du jeune chacal qui bondit de joie et poussa un jappement d’allégresse. Hermès s’attela à servir tout le monde. Shiva et Zeus acceptèrent volontiers ; Hadès prit un biscuit par politesse, tandis que Amaterasu et Thor refusèrent.
— Bien sûr, concéda Amaterasu. Mais il est inconcevable de distordre l’ordre pour de telles considérations.
— La constitution du Valhalla nous poserait plusieurs problèmes, ajouta Hadès. Cette décision ne saurait tenir.
— Alors on a qu’à confier ça aux divinités mineures, non ? Celles proches de Midgard…
La proposition d’Anubis souleva quelques discussions et une cacophonie bruyante fit trembler la salle. Certains étaient contre, cela se lisait à leur visage. D’autres, plus mitigés, évoquèrent la possibilité d’avoir recours à cette solution pour temporiser les dégâts de ce départ soudain.
— Il en est hors de question, intervint Thor.
— Pourquoi ? se plaignit Anubis, déçu qu’on rejette de façon aussi catégorique son idée.
— Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, comme l’a évoqué dame Amaterasu, cette décision risque de provoquer des discordes au sein des cieux. Ensuite, nous ne pouvons confier une telle tâche à des divinités de rang inférieur qui n’ont pas le pouvoir de gérer une crise de cette ampleur.
— Seigneur Thor soulève un point crucial, approuva Hermès. Nous ne pouvons pas nous permettre d’impliquer des divinités et leur ajouter une charge de travail qui dérèglera l’ordre établi.
— D’autant que le problème risque de se répéter, surtout s’il s’agit d’une gestion de personnel, n’est-ce pas, l’Ancêtre ?
La remarque de Shiva laissa Zeus de marbre. Le vieillard avait bien conscience que la rumeur s’était propagée dans tout le Valhalla, que les cieux entiers parlaient de l’organisation chaotique, des réunions qui n’étaient parfois qu’un prétexte aux beuveries et aux facéties du patron, que les regards dans son dos n’étaient façonnés que dans un respect modelé par la crainte et non par l’admiration qui est due aux grandes âmes. Mais il s’en fichait de tout ça, des paroles murmurées dans les couloirs, de l’avis des autres ; tant que les cieux fonctionnaient et qu’on pouvait trouver un brin de joie dans tout ce capharnaüm, le reste lui était bien égal. Après tout, ils étaient des dieux, et l’essence même de la divinité était l’absolue capacité à être égoïste. Si certains êtres se montraient altruistes, le pouvoir pouvait conduire à l’élévation de l’individualité, et Zeus aimait ce sentiment de puissance. Il acquiesça vaguement pour ne pas paraître impoli aux yeux de son homologue hindou — quoique le travail était déjà bien entamé, les différentes réunions n’ayant jamais plu au dieu de la destruction —, sans toutefois lui donner raison.
— Alors, que faisons-nous ? soupira Anubis. On va pas rester ici indéfiniment, même si ces gâteaux sont trop bons. Hermès, tu penses qu’il en reste ? Je les adore. Faudra que tu me donnes la recette !
— Bien sûr, sourit Hermès.
— Il ne faudrait pas que ce problème devienne une source de discorde entre nos territoires, souligna la voix rauque du roi de Helheim, par-dessus les babillements du dieu-chacal. Il nous faut une solution neutre.
— Et quoi, exactement ? Une idée ?
Cette question d’Amaterasu trouva un écho dans une onomatopée en bout de table. Tous se tournèrent vers Zeus. Aucun n’avait plus d’idées ; si ni les dieux de la guerre, ni les divinités mineures ne pouvaient être impliquées dans cette affaire terrible, les options s’amenuisaient. Le père du cosmos leva le doigt et s’éclaircit la voix. Hermès jeta un coup d’oeil au vieillard : les millénaires écoulés à ses côtés avaient forgé sa compréhension du roi des cieux et il l’affirmait, Zeus avait une idée derrière la tête, une idée qui risquait bien d’être intéressante. Il ne se trompa pas quand la voix rocailleuse et rayée par le temps du vieillard fit trembler la table :
— Oh oh… Et si on employait les services des experts en la matière ? Nous devrions laisser cette mission à des humains…
— C’est une blague ?! s’exclamèrent Shiva, Amaterasu et Anubis d’une même voix.
— Zeus, t’as perdu la tête, vieux fou ?! reprit Shiva. Tu dépasses les bornes !
L’un des poings du dieu de la destruction avait frappé le marbre froid, pour l’enfoncer de quelques centimètres. Thor, toujours stoïque, se contenta de tourner un regard noir en direction de leur interlocuteur. Le sourire de Hermès s’agrandit imperceptiblement : il avait visé juste. La pièce croulait sous la froide colère des êtres célestes. Amaterasu, beaucoup plus calme que Shiva, martelait la table avec son doigt. Un air dégoûté retroussait ses lèvres. Anubis, à sa droite, ouvrait de grands yeux. De toute l’assemblée, seul l’imperturbable Hadès ne bougea pas d’un pouce.
— Explique-toi, l’invita-t-il. Cette idée ne te ressemble pas.
— Je comprends votre réaction face à cette idée, débuta Zeus. Moi aussi, je ne pensais pas proposer ça. Mais les humains sont le meilleur moyen de régler cette affaire. C’est de leur espèce qu’il s’agit. La mort est déjà un rôle qu’ils endossent sans même qu’on le leur demande.
— C’est une position trop dangereuse ! protesta Amaterasu. Que des… humains accèdent à des postes divins, quelle indignité ! Quelle honte pour les cieux !
— N’est-ce pas ce que nous avons fait par le passé ?
Amaterasu se mordit les lèvres, frustrée, silencieuse, piquée au vif. Des histoires d’humains mystifiés, leur lien avec les terres célestes, cela ne manquait pas, ils le savaient tous, ils avaient tous déjà eu l’occasion d’observer les mortels, de les étudier, voire de les toucher et de leur parler. Zeus touchait du doigt une réalité pénible à accepter, mais irréfutable. Il n’y avait qu’à voir le héros humain grec qui était monté aux cieux et y avait accompli douze travaux pour devenir un dieu comme les autres. Héraclès fut humain, il était devenu dieu ; cette logique suffit à anéantir les protestations des autres dieux.
— On ne peut pas jouer avec le statut divin aussi facilement, asséna Hadès. Mais pour une solution neutre…
— C’est tout sauf une solution neutre, non ? souligna Anubis. J’veux dire, ce sont des mortels qui vont tuer d’autres mortels et gérer le flux vers nos royaumes respectifs, on risque pas d’avoir un conflit d’intérêt ?
— C’est une solution neutre pour nous.
Anubis hocha la tête devant la clarification de Thor. Il fit une petite moue, incapable de se décider. Les autres ne paraissaient pas beaucoup plus convaincus, même si cet argument avait de quoi faire disparaître quelques craintes. Zeus caressa le dos de son marteau avec lequel il rendait définitives les décisions divines. Face à cette vue, il était clair que le débat ne pouvait s’éterniser plus longtemps.
— Non ! Cette farce a assez duré. On ne va tout de même pas laisser… non, provoquer une ingérence de la part de mortels dans les affaires célestes ! tonna Shiva.
— Il faudra dire ça à la Mort quand elle reviendra… sourit Zeus.
— Et pourquoi il s’est barré d’après toi, vieille carne ?
Zeus haussa les épaules :
— Parce qu’il avait besoin de vacances, qui peut lui en vouloir ? Pour en revenir aux humains, ils seront triés sur le volet, et surtout… nous allons superviser l’opération.
— C’est le meilleur moyen d’éviter une guerre entre les dieux, tempéra Hadès.
Shiva posa ses trois yeux sur les dieux grecs. Les mâchoires serrées, il écouta attentivement l’argument de Hadès et en vint à la conclusion qu’il n’avait pas tort. Il se tourna vers Thor, qui lui retourna une oeillade indifférente :
— Il en pense quoi, Odin ?
— Pourquoi il est pas là, d’ailleurs, Papy ? les interrompit Anubis.
— Il avait des affaires urgentes à régler, expliqua calmement Thor. Je partage l’avis de Hadès. Des panthéons s’insurgeront si nous prenons la mauvaise décision.
Un silence faucha la réunion. Quelle décision prendre ? Comment aborder cette crise ? Qu’elle soit temporaire ne signifiait pas qu’il était capital de la résoudre de la façon la moins catastrophique. Il n’y avait pas de bonne solution. Pas de solutions qui n’avaient pas de défauts. La solution de l’humain devenait alors, dans ce berceau d’ennui, une solution presque alléchante. Et ce fut la réplique de Zeus qui finit de convaincre les autres :
— Puis ce sera intéressant, non ? Vous ne voulez pas voir où cela nous mènera ?
— Bon, ben s’il n’y a pas le choix… soupira Shiva.
— Je trouve cette idée ridicule, Zeus. J’espère que tu sais ce que tu proposes. Quelle disgrâce, s’entêta Amaterasu.
Ce dégoût, dans la bouche de la déesse, n’était pourtant que le signe d’une résignation qu’elle ne désirait pas s’avouer. Zeus sourit. C’était peut-être la personne la plus difficile à convaincre. Si elle ne s’y opposait pas, personne ne le gênerait. Il toisa Thor du regard. Les deux dieux régnant sur les cieux échangèrent une conversation silencieuse ; Odin comprendrait, n’est-ce pas ? Il n’y avait aucune raison pour prolonger ces débats. Voilà qui était décidé.
— Moi ça m’dérange pas, fit Anubis.
— Très bien. Hadès ? T’en dis quoi ? Acceptes-tu ?
— J’espère que tu sais ce que tu fais, petit frère, répondit Hadès.
— Je te laisserai donc en parler avec ton petit protégé.
Hadès esquissa un sourire qui ressemblait plus à une grimace qu’à une vraie expression de joie. Son petit protégé… Amusant, mais cela lui correspondait bien, après tout, alors il acceptait. Il ferait parvenir l’information à Beelzébuth. Nul besoin de se déplacer en personne : Hadès avait promis de le voir pour d’autres raisons qu’une simple réunion. Le petit gothique détesterait sans doute cette visite inopinée. Il imagina la lettre qu’il lui transmettrait, écrivit dans son esprit chaque lettre, en dessina les contours avec gourmandise, et cet exercice l’aida à accepter l’idée saugrenue de son frère. Imaginer coopérer avec des humains… Alors même que la réunion pour la survie de l’humanité approchait… Certes, elle n’aurait lieu que dans dix ans. Mais dix ans pour un dieu, qu’est-ce que cela représentait ?
— Tu préviendras aussi Poséidon ? Il n’en fait qu’à sa tête et tu es le seul qu’il désire bien recevoir.
Hadès acquiesça. Il est vrai que dans tout l’Olympe, il était le seul avec qui Poséidon désirait entretenir des relations dépassant le stade de la tolérance. C’était donc tout naturellement à lui que Zeus confiait le relais entre Poséidon et le Valhalla… quand Hadès était disponible, bien sûr — parfois, ils ne se voyaient pas pendant plusieurs décennies ou même quelques siècles. Hadès sourit quand il vit Zeus s’emparer de son marteau. Il l’éleva au-dessus de sa tête, et son bras gonfla si furieusement et si soudainement que l’air ondula sous la force.
— Bien, si personne n’a d’objection, je déclare officiel le remplacement de la Mort par une équipe humaine !
Le marteau s’abattit sur la table et brisa une partie du marbre. La poussière jaillit de part et d’autre et s’envola dans les airs. Hermès épousseta son costume sans se départir de son sourire, tandis que le roi de Helheim poussa un soupir. La réunion était à présent terminée.
— Eh, eh ! Attendez, lança la voix fluette d’Anubis.
— Quoi ? demanda Zeus, agacé que la réunion ne s’achève pas sur son coup de marteau. J’ai rendu la décision, as-tu une objection ?
— Non, non, c’est pas ça ! Mais j’ai une question. On fait comment ? On confie ça à qui ?
Les divinités se regardèrent dans le blanc des yeux. Anubis soulevait une question essentielle. Confier à l’humanité leur propre passage aux cieux était déjà une chose ; sélectionner ceux qui assisteraient les divinités dans cette tâche en était une autre, autrement plus délicate. Qui ? Qui seraient les élus ? Qui feraient marcher la machine infernale, le pont entre Midgard et le Valhalla ? Qui assureraient cette tâche périlleuse ?
— J’ai ma petite idée sur la question, dit Thor.
— Ah ouais ? Tu t’intéresses aux humains, toi ?
Thor secoua sobrement la tête et Anubis soupira. Il aurait bien aimé entendre le géant du tonnerre en dire plus. Qu’il parle ! Lui et son gigantesque marteau n’avaient presque pas ouvert la bouche depuis le début de la réunion ! Et maintenant qu’il proposait quelque chose de croustillant à se mettre sous la dent, voilà qu’il ruinait les espoirs de son auditoire ! Quelle plaie !
— Ce n’est pas d’un humain dont je parle. Laissons cette sélection à quelqu’un qui est plus proche de Midgard.
Hermès écarquilla les yeux. Voilà qui promet d’être intéressant… Zeus, toujours assis, prit un débris de marbre entre ses doigts et le soupesa. Il comprit bien vite où Thor voulait en venir, et cette idée ne lui plaisait qu’à moitié. Néanmoins, plaisante ou non, elle restait intéressante, et son envie de tuer l’ennui était plus forte que toute autre chose :
— Je crois savoir ce que tu proposes. Pourquoi pas.
— Quoi donc ? interrogea Shiva, peu désireux d’être mis de côté.
— Les Valkyries ! N’est-ce pas, Thor ?
— Exact.
Shiva regarda tour à tour Zeus et Thor. Les Valkyries… Il en avait déjà entendu parler, de ces demi-déesses, ces guerrières nordiques chargées de ramener les mortels aux cieux, les plus valeureux, les plus dignes, les plus honorables. Il ne s’opposa pas à cette idée.
— S’il n’y a pas le choix…
Ni Hadès, ni Amaterasu n’émirent aucune opposition à cette proposition.
— Alors c’est décidé !
Alors que Zeus s’apprêtait à s’emparer de son marteau, Hadès l’arrêta en levant la main :
— Il n’y a peut-être pas besoin de casser cette table plus que nécessaire, mon cher petit frère.
— Oui, oui… Bon, bref… Si tout est réglé, je déclare la réunion officiellement close ! conclut Zeus, avant de soupirer. La Mort, quand même, quel emmerdeur…
