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Moulinsart. 1er mai 1965. Le parc du château, en ce début de soirée, bruisse de toute part. Les allées de gravier voient défiler des couples, des familles entières, jeunes et moins jeunes. Autour des stands, on hésite entre une part de tarte, un sandwich ou un verre de limonade.
Des bancs ont été disposés un peu partout. Les anciens s’y installent, dos droit, mains croisées sur leur canne, commentent les toilettes et saluent voisins et amis. Sous l’énorme tonnelle dressée au cœur de la pelouse, l’Harmonie de Moulinsart s’échauffe sans se presser en attendant les danses du soir.
- Une riche idée que vous avez eu, Capitaine, de nous proposer d’utiliser à nouveau le parc pour notre bal[1] !
Armand Sanzot, le fils du boucher, devenu maire du village, se tient aux côtés du marin. Celui-ci ne répond pas immédiatement, trop occupé à détailler du regard le joyeux bazar qui se déroule devant lui.
Lili traverse l’une des allées, Thaïke dans les bras. Le siamois a la truffe couverte de crème et affiche un air satisfait : il s’est manifestement offert un détour du côté des tartes du stand de la chorale. Nestor circule, l’œil partout, veillant à ce que rien ne déborde. Un peu plus loin, Tintin tient Martine par le bras. Haddock ne peut retenir un sourire dans sa barbe en voyant que son ventre, désormais bien rond, attire les regards bienveillants. Le reporter discute tranquillement avec Charles Morel et Karl Ehrenreich[2], ce dernier étant venu accompagné de son épouse Marisol et de leur petite fille Anneke.
- Bah, répond-il, bourru, il y a bien assez de place pour tout le monde, ici.
Le soleil se couche doucement sur la propriété. Les plus jeunes enfants, fatigués, et leurs parents regagnent doucement le chemin de leur foyer. La tonnelle scintille sous les guirlandes électriques installées par le Professeur Tournesol, de même que les arbres alentours ornés de lanternes. Une invitée de marque est arrivée peu de temps auparavant, au grand dam du Capitaine : la Castafiore, naturellement conviée par le Professeur. Le savant, qui se promène à son bras, rayonne. Dieu merci, la cantatrice n’a pas encore tenté d’agrémenter la soirée de quelques vocalises de son cru.
Haddock, une main posée sur la hanche de Lili, s’interrompt dans sa conversation avec le curé du village, reconnaissant l’air lancé par l’accordéon du Père Matthieu. Il presse sa main un peu plus fort.
- Tiens, c’est ton chouchou qui chante ce soir, souffle-t-il à l’oreille de sa compagne.
Lili, qui remet également la mélodie, s’illumine en entendant les aînés chantonner les paroles :
- Du lundi jusqu'au samedi pour gagner des radis[3]…
Morel s’approche du trio, faussement assuré, et demande au Capitaine :
- Est-ce que ton mécano peut inviter ta dame à danser ?
Haddock hausse un sourcil, surpris, jette un bref coup d’œil à Lili qui hoche la tête, et retire sa main, la laissant filer sur la piste de danse. Tintin et Martine s’y élancent également, à une allure plus raisonnable.
Haddock, bras croisés, observe, aussi dérouté qu’attendri, le drôle de tableau qui se déroule devant lui. Sa Minette, belle comme une reine dans sa jupe plissée et son chemisier noué à la taille, en train de valser avec le chef-mécanicien du Ramona. Ce dernier détonne en chemise noire et pantalon blanc, tant le Capitaine a l’habitude de le voir en bleu de travail taché de graisse. Les deux glissent sans effort sur la piste parmi les autres danseurs.
Un seul dimanche au bord de l'eau, au trémolo des p'tits oiseaux…
Un souvenir brutal lui serre subitement la poitrine. L’odeur d’éther. Les draps trop blancs. Sa chemise maculée de sang abandonnée sur le dossier d’une chaise[4].
Il déglutit difficilement et se raccroche au sourire franc, presque juvénile, qui se dessine sur les lèvres de Lili. Et sans même s’en rendre compte, il suit ses déplacements du regard comme on surveille une mer capricieuse.
Les dernières notes de l’accordéon s’estompent dans l’air. Les danseurs quittent lentement la piste. Le Père Matthieu, lui, ne semble pas avoir dit son dernier mot et attaque un nouvel air entraînant.
Lili, légèrement essoufflée, rejoint le Capitaine qui l’attrape par la taille, un peu plus fermement qu’à l’ordinaire. Le nez enfoui dans ses cheveux, le marin s’amuse à lui fredonner au creux de l’oreille :
- C´est un petit bal musette, c´est un très gentil caboulot, où dansent les p’tites Minettes[5]…
- T’es bête, lâche-t-elle dans un éclat de rire.
Passé vingt-trois heures trente, la piste de danse se vide progressivement, le murmure des conversations s’amplifie. Les villageois ont encore en tête le feu d’artifice proposé par le Professeur Tournesol trois ans auparavant et commencent à tendre la tête par-dessous la tonnelle, guettant le moindre signe annonciateur. Le savant, lui, demeure invisible, ne faisant qu’amplifier les attentes.
Le suspense prendra fin une demi-heure plus tard. La cloche de l’église commence à égrener d’une note grave les douze coups de minuit. Chaque battement est marqué dans le parc du château par des salves de petits canons disséminés derrière les arbres, d’où surgissent des confettis de soie luminescents. Le spectacle suscite l’émerveillement des participants qui essayent à qui mieux mieux d’attraper quelques morceaux de tissu volant dans les airs. Martine, Lili, et même la Castafiore se prêtent au jeu et quittent la tonnelle.
Haddock, resté avec Tintin, sort sa pipe de la poche, la bourre consciencieusement et l’allume d’un craquement d’allumette.
- Hé fils, lâche-t-il de but en blanc, c’est quand même autre chose qu’en 62, hein ?
Le reporter passe une main sur l’épaule du marin et acquiesce.
- J’espère bien ne pas faire pleurer Martine ce soir…
- Ni m’annoncer que tu repars en goguette au Vietnam hein, sans même daigner m’avertir que tu seras chaperonné par une harpie et son Leica !
Les deux compères se mettent à pouffer. Haddock retrouve néanmoins vite son sérieux.
- C’était pas drôle du tout, en 62… murmure-t-il presque pour lui-même.
Tintin hoche doucement la tête. Son regard glisse vers Lili, prêtant main forte à Martine qui peine à attraper quelques confettis au sol, le Professeur Tournesol de retour à la fête sous les applaudissements des villageois, Ehrenreich portant sa petite fille endormie dans les bras, les Dupondt bavardant avec la Castafiore.
- Pour autant, reprend le reporter en désignant leurs proches d’un petit geste de la main, sans 62, on n’aurait pas eu 65, vous vous rendez compte ?
Il reprend, plus taquin :
- Pas de Minette pour vous rendre fou à chaque heure du jour et de la nuit.
- Mouais… Et pas de bébé d’ici trois mois pour ruiner nos nuits de sommeil.
- On le reléguera dans le pavillon du Professeur quand on n’en pourra plus, lance malicieusement le reporter.
Cette fois, le Capitaine n’y tient plus et éclate franchement de rire, ébouriffant la houppette de son fils de cœur.
[1] Ce bal du 1er mai 1965 succède à une autre fête qui s’est tenue en 1962 dans le parc du château. Pour en savoir plus, je vous invite à lire la fanfic « Crash » de Listelia
[2] Deux membres d’équipage du Ramona. Pour en savoir plus, direction « Tempête sur le Ramona »
[3] Quand on s’promène au bord de l’eau de Jean Gabin
[4] Cf. « Une balle à Massada »
[5] Petit détournement assumé de C’est un petit bal musette de Fréhel, où ce sont les midinettes qui dansent, et non pas les p’tites Minettes XD
