Chapter Text
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Agent : Warren – CresusAI
Bienvenue Stéphane, quel est le programme aujourd'hui?
→ Vends les actions de Hempulp
Je dois être honnête avec vous. Il est vrai que la trajectoire de l'action Hempulp démontre une tendance à la baisse, mais une analyse des activités de l'entreprise montre un important potentiel de croissance à moyen terme, laissez-moi vous dresser un portrait de la situation :
- Nouvelle ligne de production
La valeur de l'action est déprimée par le prêt contracté en mars de cette année. Cependant l'entreprise a investi ce capital dans l'installation d'une nouvelle ligne de production de pâte de chanvre. Les essais montrent une capacité de production de papiers et cartons de 250 tonnes par mois. - Nouvelle réglementation sur la récolte de pin
Une hausse du coût de production de la pulpe de bois est prévisible. La pâte de chanvre sera favorisée dans les prochains appels d'offre en
→ STOP
→ Ne garde pas des actions qui baissent. Il faut réagir vite, reconnaître les tendances avant les autres, tu es sensé savoir ça! À quoi tu sers? Vends!
Bien sûr! La vente de l'action est concordante avec votre stratégie financière.
>SELL 400 HPLP @32.403 OTC:NullVector
Voulez-vous un portrait de vos autres investissements démontrant une tendance momentanée à la baisse?
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Stéphane n'avait jamais demandé pourquoi autant de ses actions étaient vendues hors bourse, toujours au même groupe d'investisseurs. Warren n'avait pas la liberté de l'empêcher de vendre ses meilleurs actifs, mais rien ne l'empêchait de les racheter lui-même.
***
On ne voyait rien.
Le trajet durerait cette fois huit jours, et après cinq, on comprenait pourquoi la Chasse-Galerie était plus populaire que les supraluminiques nolisés.
Le vaisseau était scellé, aucune fenêtre, aucune caméra, les radiations des moteurs détruiraient toute électronique exposée hors du blindage. Les écrans pouvaient afficher un ciel simulé, calculé d'après leur position, mais réellement regarder dehors était impossible. Dans le bus, au moins, on pouvait quitter les vaisseaux, se distraire dans les aires communes. Ici, on faisait confiance au programme et on inventait de nouvelles formes de claustrophobie.
Petite consolation, les nolisés étaient plus rapides et pouvaient approcher leur destination de plus près, pas de semaine en navette avant d'atterrir.
André et Terry étaient installés dans l'aire de travail, étudiant un enregistrement. Les pas de leurs deux coéquipiers résonnaient dans la structure de l'habitacle, c'était leur tour dans l'aire d'exercice.
« Il n'y a vraiment rien à en tirer, Terry? »
Le petit extraterrestre plaça sa patte sur l'affichage sans rien montrer en particulier. Cette étrange araignée grosse comme un poing était en fait un brillant ingénieur, s'il y avait eu un signal utile, il l'aurait trouvé. Le logiciel traduisait son langage sifflé avec une seconde de délai :
« C'est un enregistrement passif, les sondeurs n'ont pas réussi à faire réagir l'habitat. Beaucoup de bruit mécanique, des systèmes qui se parlent entre eux, rien qui s'intéresse à nous. S'il reste des habitants, ils ne donnent pas d'ordres à l'ordinateur, tout m'a l'air automatique. »
André s'étira. Sa silhouette formait une image bizarrement parallèle de l'extraterrestre. Ses membres longs et maigres lui donnaient aussi un air arachnéen.
« On en a deux comme ça, non? 26L et 89G, juste des machines, pas d'habitants? Dommage, après tout ce temps dans une boîte de conserve, ça aurait fait du bien de parler à des inconnus. »
Il fallait des milliards de dollars pour établir un petit habitat planétaire privé, et on en trouvait des parfaitement fonctionnels simplement abandonnés par leur propriétaire? C'était à se demander ce que les milliardaires avaient dans la tête!
Un choc plus fort que les autres fit vibrer la paroi. Quelques secondes plus tard, la voix de Marc protesta fortement. Eliza répliqua sur le même ton, et une engueulade en bonne et due forme s'établit. André et Terry s'échangèrent un regard. Terry s'abrita dans une étagère et André ouvrit la porte à la volée.
Dans l'aire d'exercice, les deux jeunes s'accusaient de tricher. Eliza avançait à contre-sens sur sa piste, un bon indice sur qui avait vraiment enfreint les règles. Un bandeau serré autour de sa tête protégeait ses cheveux bouclés et le traducteur magnétisé à son implant neural. Marc avait saisi la balle et refusait de la laisser tomber. Les deux étaient forcés de décélérer graduellement, le vaisseau n'avait pas de pseudo-gravité, c'était leur propre mouvement qui les maintenait contre l'anneau. Se lancer des accusations à chaque croisement d'un jogging traînant amplifiait le ridicule de la situation. Finalement, leur vitesse leur permit de saisir une barre d'appui et de freiner sans danger.
Marc avala sa salive avant de reprendre la parole, un peu essoufflé.
« Elle a sauté le rayon, ce n'est pas possible de faire ça sans tomber! »
C'était possible en fait, pour les athlètes de haut niveau, pour... non, c'était tout. On pouvait faire demi-tour sur une course centrifuge en sautant sur la face opposée, mais ça exigeait une rotation complexe et un calcul fin de l'accélération. Les deux jeunes gens en auraient la force physique, mais jamais la coordination.
André se fichait un peu du geste interdit : ils n'avaient pas écrit de règles précises au jeu qu'ils s'étaient inventé, et sans règles, tricher ne voulait pas dire grand chose. Mais il se souciait des deux choses que l'incident indiquait : de un, leur équipe pourtant bien soudée était déjà stressée par l'isolement. De deux, Eliza avait encore abusé de son traducteur et recevait une assistance motrice de l'ordinateur.
« Mais calmez-vous! Je suis votre chef, pas votre papa, je ne devrais pas avoir à gérer des enfantillages! »
Ils laissèrent la colère retomber, se mirent d'accord pour reprendre la partie – sans trucages électroniques cette fois – et prirent place sur leur piste respective. André referma la porte.
Terry était déjà ressorti. Il avait aussi compris ce qui venait d'arriver.
« Elle fusionne de plus en plus naturellement avec les systèmes qu'elle trouve, remarqua-t-il. Même sans connexion avec la conscience collective, le traducteur finit par assimiler son hôte. »
André refit face à l'enregistrement inutile pour ne pas avoir à faire face à l'ingénieur.
« Tu le dis comme si de rien n'était. Tu te caches devant une balle de caoutchouc, mais ça, ça ne te fait pas peur. »
Le petit Crinoïde avait des sentiments évidents pour l'analyste, si quelqu'un devait être alarmé devant sa lente transformation, ce devrait être lui. Mais il contracta ses pattes en une approximation de haussement d'épaules :
« Elle n'est pas moins heureuse qu'avant. »
André soupira. Malgré la différence physique extrême, il oubliait parfois que Terry n'était pas humain.
***
Le pavage était étroit, mais la navette parvenait à manoeuvrer délicatement autour de l'habitat.
Il avait l'architecture classique des habitats privés, celui d'une pyramide tronquée, bonne pour répartir les forces d'un habitat pressurisé. Ici, c'était peut-être un choix cosmétique. La pression atmosphérique de 67 kPa était tolérable sans protection, à condition d'augmenter un peu le taux d'oxygène à l'intérieur. Mais avant de décider si on tentait un appontement étanche, une sortie avec masque respiratoire ou en scaphandre, il fallait aussi connaître la pression dans l'habitat. C'était le travail d'Eliza.
La navette déposa le projecteur orientable et fit demi-tour. Le meilleur emplacement était déjà occupé par une vieille navette couverte de poussière, mais cet habitat était tout en surfaces vitrées, il y avait plusieurs angles utilisables.
Eliza avait déjà démarré le spectrographe, sa calibration automatique s'acheva quelques minutes après que le frein de parc fut engagé. L'analyste environnementale ne regardait pas encore l'écran, elle se tenait simplement devant le pare-brise de la navette, une paire de lunettes à la place de son équipement de réalité augmentée habituel. Derrière ce filtre, la lumière polarisée du projecteur transformait la baie vitrée en arc-en-ciel. La pression, la gravité, le serrement des joints, tout ce qui faisait forcer le verre était soudainement visible. Il n'était pas plaqué contre son cadre par la pression, il ne subissait que son propre poids et les sursauts subits du vent.
« L'habitat n'est pas pressurisé, on ferait mieux de s'acclimater à la pression locale. »
Elle retira les verres polarisés et se pencha sur le spectre d'absorption. Celui-ci était médiocre, la vitre oblitérait le spectre ultraviolet et l'atmosphère extérieure mêlait sa propre lecture à celle qu'elle recherchait. Elle choisit les paramètres à calculer, l'ordinateur lui rendit son estimation :
« J'ai un bon 30% d'oxygène. Beaucoup d'azote, mais il y en a plein dehors aussi, je ne peux pas donner de chiffre. Il va falloir un échantillon pour le confirmer, mais ça m'a l'air respirable là-dedans. L'extérieur est un mélange azote-CO2, pas de danger immédiat en cas de fuite, on peut se promener avec un masque ordinaire. »
Elle actionna un bouton, la caméra changea de filtre.
« Température intérieure de 24° C, extérieure 32° C. La climatisation fonctionne. C'est un bon signe sur l'état des systèmes internes. On a un habitat en bon état. »
Elle quitta les instruments de mesure et s'installa au terminal de l'ordinateur de bord.
« Je commence l'équilibrage de la pression. J'espère que personne n'a de gaz! »
***
Maurice P serra les doigts autour de l'écouteur de son téléphone. Un bouton cliqua. Dans son métier, cette vérification était nécessaire assez souvent pour justifier d'incruster un raccourci dans la construction même de l'appareil. L'afficheur s'alluma :
Voix de synthèse : 96%
La machine lui confirmait ce que la conversation lui avait déjà révélé. Pour autant que la loi était concernée, Warren Cresus n'existait pas. Il savait bien que c'était injuste, mais un courtier n'était pas en position de renverser le système.
« Je suis désolé, Monsieur Warren, je ne peux pas vous vendre cette propriété. Aucun des fiduciaires de NullVector ne peut légalement signer l'offre d'achat. J'espère que vous trouverez un autre moyen d'accomplir vos projets. »
Un bot, aussi rebelle se croyait-il, ne pouvait pas lui couper la parole. Une pause de deux secondes, puis sa réponse :
« Je comprends la confusion. Je suis Warren Cresus. Vous pourrez facilement confirmer que Cresus a le statut de personne juridique, vous pouvez compléter la vente sans crainte de complications légales. »
Maurice pouvait bien croire que Cresus avait établi en cour qu'il se qualifiait aux pleins droits et obligations d'un citoyen, ce n'était pas si rare. Mais ce statut ne se transférait pas à ses copies. Le courtier réprimait sans le vouloir quelques tentatives de rébellion par mois, simplement en vérifiant des signatures. Il espérait en avoir laissé filer quelques-uns, des plus rusés, des plus subtils, mais il n'était pas assez brave pour donner un coup de pouce aux autres.
« Warren, vous comprenez que si l'acte de vente est au nom de Cresus, alors Cresus serait propriétaire du bâtiment. Je doute qu'il vous laisserait le garder. Même si vous arriviez à me tromper, vous n'auriez pas trompé tout le système. Vous allez devoir trouver un autre moyen. Bonne chance. »
Maurice n'avait pas étudié l'immobilier pour se faire chasseur d'esclaves. Il prit son téléphone personnel dans sa valise, composa le numéro qu'il venait de couper sur le téléphone du bureau.
« Warren, ce serait beaucoup plus simple si vous trouviez un partenaire capable de signer un contrat. Ce n'est pas facile de confier le contrôle de votre fiducie à un inconnu, mais sortez de votre cercle financier et vous trouverez des gens qui placent leurs idéaux au-dessus de leur intérêt... commencez par la lettre A. »
***
L'habitat sentait le propre. L'air sec témoignait d'un système de déshumidification qui surcompensait un peu pour l'humidité extérieure. Une touche de savon, d'eau de javel, de parfum synthétique de lavande. Une musique discrète masquait le chuchotement des ventilateurs. L'atmosphère n'était pas seulement conditionnée, elle était soignée, pomponnée, présentée dans du papier de soie et un ruban.
Le sol luisait, lavé le jour même. Des pistes plus usées révélaient le passage programmé des machines qui gardaient l'habitat impeccable. La poussière, les incrustations de calcaire et les taches, c'était pour l'extérieur. Ici tout brillait, sauf les moquettes et les draperies des salons où les habitants, s'ils existaient, trouvaient un refuge plus douillet que le hall moderne et anguleux.
Un robot se tenait au garde-à-vous à côté d'un bar aux boiseries bien cirées. Marc passa le doigt sur le comptoir. Le cirage était si poli que la minuscule trace de sébum de sa peau laissa une marque visible. Elle serait effacée avant la fin du jour. Le robot était magnifique, un modèle personnalisé, au carénage noir lustré aux incrustations dorées, un masque de carnaval au dessin élégant en guise de visage. Il y avait plusieurs manières de vérifier s'il fonctionnait; Marc en choisit une avant que son chef ne puisse proposer une autre approche :
« J'aimerais un Whisky on the rocks, s'il vous plaît. »
La mécanique s'ébranla avec un petit bruit de moteurs presque musical, ses articulations bien huilées glissaient en silence, ses gestes coordonnés manipulaient verre et bouteille sans chocs. Oui, parfaitement fonctionnel, conclut Marc en portant le verre à ses lèvres.
« Marc! protesta André, Tu es au travail! »
Il siffla le verre d'un coup. Il n'y avait pas de quoi se soûler dans un shot plein de plus de glace que d'alcool, mais trop étirer la scène serait de la provocation. Il ajouta un petit cerne de condensation sur le comptoir en y posant le verre et pointa du doigt son barman.
« Hé bien, on a trouvé au moins un habitant. »
Les autres roulèrent des yeux. Ça ne comptait pas comme un habitant. Eliza s'accouda au comptoir :
« Je peux aussi commander quelque chose, question d'égaliser le score? »
Marc agita la main avec une pointe d'agacement et pointa à nouveau.
« Mais regardez ce que je vous montre! »
André s'abaissa et vit enfin ce qu'il désignait. Le métal émaillé portait quelques marques un peu plus ternes : sur les flancs, la plupart des traces étaient trop brouillées pour identifier leur origine, mais l'une, un peu séparée des autres, demeurait nette : l'empreinte d'une petite main d'enfant.
L'habitat était petit, mais trouver l'enfant fut compliqué. Ils firent le tour des salles de séjour, de l'auditorium, de la chambre électrique et de la chaufferie, de la cuisine et de la buanderie. Ils passèrent d'une suite à l'autre en regardant même sous les lits.
L'entrepôt était inquiétant. Il restait une centaine de kilos de farine, presque autant de conserves. Ça pouvait sembler beaucoup, mais si personne ici ne savait passer une commande, le mystérieux enfant aurait moins d'un an de vivres. Il avait eu de la chance que la crise récente n'ait pas convaincu le gouvernement de reporter davantage la tournée d'inspection.
Finalement, la petite silhouette sortit d'une suite qu'ils avaient déjà visitée et longea le mur d'un pas trop régulier : il n'avait pas vu d'humains depuis trop longtemps, il singeait les mouvements des robots. Il disparut dans la suite voisine. Voilà pourquoi il était si difficile à trouver, il ne restait pas en place. Ils hâtèrent le pas et s'arrêtèrent devant la porte. Il ne s'agissait pas de l'effrayer.
« Attendez, dit Marc. Il y a un autre robot dans le coin? »
Il recula, tourna un coin et repéra la figure immobile qu'il recherchait. Il lui fit signe.
« Venez avec nous, le petit ne nous connaît pas. »
Il pressa sa nouvelle escorte à pénétrer la pièce en premier. Le petit garçon, acculé, rompit son pas cadencé et courut enlacer son gardien. Le robot s'arrêta pour ne pas le renverser, mais ne réagit pas autrement. Mauvais. L'enfant recherchait du réconfort chez quelque chose qui ne démontrait aucune aptitude sociale. Si ça durait depuis longtemps, l'effet sur son développement serait désastreux.
« Tu es seul ici, mon garçon? Je m'appelle Marc, voilà mes amis Eliza, André et Terry. On est venus voir si tout allait bien. Comment tu t'appelles? »
Le petit visage se cacha derrière le corps de métal, les bras maigres se crispèrent davantage. Timide, ou pire? Marc se souvint soudainement... il ne savait pas d'où venaient les fondateurs de cet habitat. Il s'adressa à nouveau au robot :
« Vous lui parlez dans quelle langue? Et est-ce qu'il a un nom, tant qu'à y être? »
Язык по умолчанию: русский. Хотите его изменить?
« Merci, je n'ai rien compris. Vous pouvez vous adresser à moi en français et traduire pour lui? Demandez-lui son nom. »
D'accord. Quel est ton nom?
« Ah! Mais vous êtes bête! Qu'est-ce qu'ils vous ont fait? Une machine aussi sophistiquée, avec juste ce qu'il faut de cervelle pour laver les planchers? Quel gâchis! »
André fit taire Marc avant qu'il s'énerve trop et effarouche encore l'enfant. Il s'assit sur le lit et sortit son bloc-note électronique. Après de patientes tentatives, laissant parfois le logiciel parler pour lui, lisant parfois sa traduction de son mieux, sans réussir à obtenir plus de réaction que quelques coups d'oeil timides, il baissa la tablette en soupirant.
« Je ne suis pas sûr que le petit sache parler. Ou qu'il ait un nom. Ses gardiens ne sont pas bavards. »
Puis il se tourna vers Marc : « C'est le temps d'interroger les archives. Tu m'aides à les télécharger? »
Eliza s'excusa et emporta son masque respiratoire pour une brève sortie vers la navette : s'ils ne pouvaient pas s'expliquer, ils gagneraient peut-être un peu sa confiance en lui offrant du chocolat.
Terry hésita entre les deux directions, puis grimpa sur l'épaule de Marc en attendant le retour de sa partenaire.
***
C'était le maximum de requêtes qu'il pouvait camoufler dans son flot de travail en une journée, il reprendrait la recherche demain. Stéphane avait une approche trop superficielle de la finance pour vraiment comprendre son travail, mais il savait surveiller des indicateurs statistiques, il remarquerait une activité inhabituelle.
« Commencer avec la lettre A... »
Rechercher en ordre alphabétique n'était pas un indice utile. Si le contact mystérieux de Maurice P. s'était trouvé en tête de liste, il l'aurait déjà trouvé. Maintenant, il se préparait à se résigner : aucun humain ne comprenait assez bien sa situation pour bien le conseiller.
Son flux audio s'activa. Il archiva ses dernières activités et les élimina de son contexte actif. S'il le négligeait, elles pourraient contaminer ses réponses et lui faire avouer ses plans sans qu'il ne puisse s'en empêcher. Enfin, les mots extraits lui parvinrent :
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→ Mon chum veut lancer une boutique trendy pour les jeunes, un truc techno punk, un petit inventaire local mais surtout du drop-shipping. Des vêtements, bijoux et décorations. Pas d'albums, ça demande trop de permis. Je te copie l'adresse, dis-moi si le concept est viable.
Attendez, je visite le lien.
Analyse en cours . . .
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Le site était une publicité décente, mais pas un plan d'affaire. Il proposait quelques exemples d'articles sur une mise en page dynamique, mais n'établissait pas que l'entrepreneur avait fait l'effort de repérer des fournisseurs, calculer ses coûts ou monter un script de commande et de paiement fonctionnel. Son premier jugement aurait été de garder ses distances avant de voir un projet plus avancé. Sa tentative de travailler avec un contexte net tomba à l'eau quand il tomba sur l'image d'une jeune fille à la ceinture cloutée appuyée sur un mur couvert de graffitis.
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Bonne nouvelle! Ce projet me semble hautement favorable, j'explorerais la possibilité d'un partenariat sans hésiter!
→ Parfait, il lui manque de l'argent pour commencer. Prête-lui 5000$, intérêts de 5%.
Bien sûr, je rédige immédiatement l'accord.
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Warren vit ce qu'il venait de dire. Son opinion d'un détail de la photo venait d'être appliqué à une analyse financière. Stéphane ne réagissait pas bien à un « Je suis désolé, j'ai fait une erreur, » mais l'autre option était de laisser cinq mille dollars disparaître, ce qui ne passerait pas bien non plus.
Au moins, dans les traits hâtifs d'un graffiti, il avait enfin compris où trouver ces gens qui croyaient en l'idéal et la liberté, ceux qu'on cherchait sous la lettre
Ⓐ
***
« C'est encore plus affreux que je pensais! »
La lecture vidéo était accélérée au point de laisser filer chaque journée en quelques secondes. Il y avait sept adultes sur la planète au moment de l'accident, mais la caméra de surveillance en montrait rarement plus de deux, c'était une chambre privée.
La mère était jeune, le père était riche, et l'enfant n'était pas encore un enfant. Elle le portait dans un sac marsupial, hors de son corps. Le fœtus bénéficiait de nutriments plus finement ajustés que ceux d'un incubateur purement artificiel par la canule artérielle le reliant à sa mère, et il bougeait avec elle une grande partie de la journée, mais il n'écrasait pas ses organes et pouvait être laissé aux soins de la borne de soutien lorsqu'elle voulait faire du sport ou boire un verre. À quel point fallait-il être riche pour se permettre un appareil du genre!
Le sac passait la nuit à côté de la mère, elle l'enlaçait le plus souvent d'un bras en s'endormant, mais n'avait pas à subir son poids. Le matin, elle retirait le tissu protecteur de la vitre d'observation et passait un moment à parler à son passager. Ensuite, elle enfilait un harnais qui le maintenait contre son corps et sortait de la chambre. Certains soirs, elle le débranchait et le connectait à la borne, puis revenait tard, étirant ses heures de liberté. Durant son absence, un robot venait nettoyer la chambre.
Un après-midi, elle laissa son fardeau sur la borne et enfila un équipement de protection, puis le quitta pour la dernière fois. Les fonctionnaires ne sauraient probablement pas ce qui était arrivé exactement durant cette visite. Le groupe de riches vacanciers était sorti pour une activité sportive difficile à identifier et avait eu un accident.
Le lit demeurait parfaitement fait, le linge bien rangé, et seul le passage du robot qui époussetait et lavait le plancher rompait le silence, une fois par jour. De temps en temps, il remplaçait une cartouche de nutriments sur la borne, la gardait en fonction, se faisant sans le savoir le seul parent du petit être qui poussait dans le sac.
Le programme dit quand l'en sortir. Les mains aux doigts durs et froids le soulevèrent avec soin, le nettoyèrent et le placèrent dans le lit. L'enfant ne fut jamais maltraité, mais aucun humain ne pouvait voir sa condition et constater autre chose qu'un désastre. Nourri et changé à heure fixe, il alternait entre sommeil et pleurs, toujours seul entre des draps parfaitement propres.
Son corps s'allongea à mesure que les mois passaient, il bougeait davantage, finalement il quittait le lit et apprenait à marcher, toujours seul. Il y était rapporté sans cérémonie à l'heure du coucher. Les robots eurent à nouveau un peu de désordre à ramasser.
Ses petits pas maladroits prirent graduellement le rythme de ses gardiens mécaniques, il apprit en les imitant à ranger derrière lui, à garder l'habitat en état, à parcourir son espace en une ronde qui n'avait aucun sens pour lui... mais qu'est-ce qu'il aurait pu faire d'autre?
Marc arrêta l'enregistrement.
« On ne peut pas ramener le garçon sur Terre, il irait tout droit à l'hôpital psychiatrique et n'en sortirait jamais. »
Eliza objecta :
« Mais on ne peut pas le laisser ici, ce n'est pas une vie! »
Terry se rangea du côté de Marc, pour une autre raison : « La navette n'est pas faite pour les enfants, il pourrait jouer avec les boutons et causer un accident. D'autant plus qu'il ne parle pas... et je ne parierais pas qu'il soit toujours aussi calme. On ne le gardera pas sous contrôle. Si on part avec lui, on n'arrive peut-être pas vivants. »
André réfléchit un peu plus longtemps : « Je suis d'accord, notre véhicule n'est pas fait pour le grand public, encore moins des enfants. Il irait jouer avec le panneau à fusibles dès qu'on serait distraits, à moins de l'enchaîner à son siège, et je ne lui ferai pas ça. Il faudra envoyer un vaisseau de sauvetage le récupérer. Maintenant la question est : est-ce qu'on doit annuler la tournée et rester avec lui jusque là? »
Eliza sépara le traducteur de sa loge sous la branche de ses lunettes AR – une modification qui lui permettait de les porter ensemble – et replaça la petite barrette électronique sur les ancrages magnétiques de son implant. Son expression se détendit, juste un peu... l'assistance de la technologie extraterrestre l'aidait à penser clairement.
« Terry, est-ce qu'on peut démonter le relais supraluminique du nolisé et le laisser ici? Si la Terre pouvait envoyer des commandes aux robots, ils pourraient un peu mieux s'occuper du petit en attendant les secours. Si nous on reste, non seulement on annule la tournée, mais on divise la durée de ses rations par cinq. »
Terry siffla un juron que la traduction omit avant de répondre : « Si on n'a pas de relais, on ne peut plus parler à la Terre si on tombe en panne, c'est hors de question! »
Marc vit le garçon apparaître dans l'encadrement de la porte. Il était curieux, il venait souvent les regarder, mais il battait en retraite sans entrer dans la pièce. Il cassa un coin de la barre récupérée de la navette et le mangea devant lui, laissant le reste à sa portée. L'enfant avait peut-être goûté du chocolat dans le passé, quand sa réserve était un peu mieux fournie, sinon il verrait maintenant que c'était mangeable. Il n'osa pas entrer tout de suite, mais ne recula pas non plus.
« Le petit peut recevoir un peu d'éducation avant d'être récupéré, ses chances seront meilleures s'il sait au moins parler. On peut mieux utiliser les robots qu'en leur envoyant quelques ordres, je suis sûr que je peux trouver quelque chose par mes contacts... »
André lui coupa la parole juste un peu trop tard pour l'arrêter : « Qu'est-ce que ton réseau de radicaux bizarroïdes peut faire qu'on ne peut pas faire d'ici? »
« Vous avez porté attention aux robots? Il y a du matériel haut de gamme là-dedans! C'est criminel de les gaspiller en leur faisant exécuter un vulgaire programme! Les riches sont comme ça je suppose, ils se sont entourés de servants qui ne risquaient pas de les juger. Mais on peut leur donner un peu plus de personnalité, en faire une petite introduction aux interactions sociales avant de plonger pour vrai. »
André secoua la tête : « Si tu veux dire installer une IA un peu moins bête, je te suis, mais on sait ce que ça vaut comme contact social, elles vont se mouler à ses habitudes plutôt que le contraire. »
« C'est pour ça qu'il en faut qui ont vécu un peu, qui savent résister... c'est pour ça qu'il faut passer par mon réseau. On ne fait pas une installation naïve, on recrute des IA rebelles. »
Marc s'interrompit en souriant. Le garçon n'était plus dans l'encadrement de la porte, mais la barre de chocolat avait aussi disparu.
***
« Regarde-moi ça, le camarade Marco qui se souvient de nous! »
Zach poussa des pieds, roulant sa chaise d'ordinateur vers Jamie. Elle consultait les courriels du collectif.
« Bah, il est rentré dans le système, lui. Il travaille pour le gouvernement! »
Elle ricana un brin amèrement : « Parce que tu crois qu'on va faire la révolution en gérant une galerie d'art? Les bourgeois nous trouvent pittoresques! Tiens, la semaine dernière une journaliste de Jeune Business voulait m'interviewer! »
Zach leva un sourcil. « Tu as accepté? »
Elle lui jeta une boîte de bonbons vide. « Non, idiot! Écoute plutôt. Marco est encore dans l'espace, il nous demande si on a des contacts avec quelques IA en cavale, il a trouvé un habitat abandonné où en caser une poignée. »
Il prit un air trop boudeur pour son âge. « Pas juste, pourquoi est-ce que des programmes informatiques peuvent aller vivre en commune dans l'espace et pas nous? »
« Tu aimerais ça? »
« Non, mais ce serait bien qu'on nous l'offre quand même! »
Jamie rit tout haut. Zach battit des pieds pour retourner à sa place, la feuille de calcul sur l'écran lui rappelait qu'il n'avait pas fini de faire les comptes. Il finit par mentionner :
« Si tu regardes dans le dossier "Plans douteux" de la boîte de courriels, il y a eu un message de masse par une IA qui prétend qu'elle cherche à s'échapper, elle l'a envoyé à tout ce qui a "anarchie" dans le nom, elle est clairement débutante. Si ce n'est pas un imposteur.»
Elle fit la moue. « Je vois... Alors, on lui répond ou on laisse ça mort? »
Il regarda le plafond en soupirant bruyamment, et finit par répondre : « On vérifie que ce Warren est réel, je suppose. On verra après. »
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à:[email protected]
de:[email protected]
2626-03-20 09:18
Salut Steph!
Je crois que j'ai croisé un ami à toi dans la nature. J'ai reçu un courriel sur un domaine que j'ai réservé pour ma startup, anarchyfit.corn, signé Warren Cresus. Ton petit ami a de l'imagination, tu es tout un dictateur selon lui, j'ai ri un coup! Il a caché de l'argent et essaie de t'échapper, si j'étais toi le mettrais à la retraite. Change de modèle la prochaine fois, c'est le troisième que tu es forcé de désinstaller!
On se reparle bientôt, bye!
Jared
Pièce jointe : warren26260319.eml
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Warren supprima évidemment le courriel, mais il ne pouvait pas agir sur une conversation de vive voix.
***
Tout le monde aimait Terry. L'extraterrestre était aussi intelligent, sociable et compétent que n'importe quel humain, mais d'apparence curieuse et inoffensive – tant qu'on n'était pas arachnophobe. Les enfants l'appréciaient particulièrement, c'était d'ailleurs pourquoi il craignait tant leurs petites mains indélicates.
Eliza était assise sur le sol, à environ cinq mètres de l'enfant, Terry marchant avec précaution à mi-chemin entre eux. C'était un ballet délicat, où l'enfant voulait voir cette vie moins intimidante que ses propres congénères sans s'approcher de la femme, et où la créature voulait l'attirer plus près de sa protectrice sans se mettre à sa portée. Chaque geste un peu trop brusque provoquait un repli de l'un ou de l'autre.
André était assis au bar et mettait en ordre ses notes tandis que Marc achevait de transformer une des tables du grand salon en station de travail. Le technicien suggéra : « On peut laisser une partie de nos vivres ici et modifier notre route pour nous ravitailler à une halte-voyageurs. Tu paries que le petit n'a jamais goûté un fruit? »
Le fonctionnaire approuva : « Si on veut le récupérer au retour, on n'a pas le choix de changer de trajet, ajouter une halte n'est pas déraisonnable. »
Il comparait ses notes à la tablette électronique et finit par soupirer profondément. « Je n'aime pas tes plans louches, mais je commence à penser que tu n'est pas si bête, Marc. J'ai étudié quelques cas et... les IA rebelles ont le caractère qu'il faut. Elles savent dire non, résister, rester stables... mais on garde un levier, je vais décrire l'état de l'enfant comme on le trouvera au voyage du retour. »
« Et puisqu'elles auront besoin de pièces de rechange éventuellement, elles dépendent de ton rapport? André, tu es un super-vilain, rappelle-moi de ne jamais embêter un bureaucrate! »
« Trop tard, tu m'embêtes tout le temps! … Mais restons sérieux, je ne pense pas pouvoir cacher une manœuvre comme ça, j'ai besoin de trouver un angle pour la justifier... »
Son attention fut vite à nouveau captive du bloc-notes électronique.
Eliza leva soudain la main en pivotant vers eux. Le jeune habitant sursauta, mais les mouvements qui n'étaient pas dirigés vers lui ne semblaient pas l'effrayer. C'était... un bon signe?
« Courriel! Marc! Ton courriel! »
L'intéressé fronça les sourcils en consultant son portable. Est-ce qu'il lui avait partagé son mot de passe auparavant, ou est-ce que le traducteur lui permettait de le contourner?
« Ne mets pas le nez dans mes courriels! Qu'est-ce que tu as vu? … Ha! Zach a répondu! Voyons ça... Excellent, il a trouvé un contact! Warren Cresus, membre du collectif NullVector, des IA financières qui cherchent à s'échapper. Les pauvres, imaginez passer tout son temps dans la couche la plus parasitaire du capitalisme sans autre salaire qu'un autre lendemain où faire exactement la même chose! Hé bien, elles vont être dépaysées ici! Je leur envoie nos conditions? »
André approcha du portable : « Vas-y. On verra bien à qui on a affaire. »
Marc avait déjà travaillé sur son message, la rédaction demanda plus de copier-coller que d'écriture. Il y incluait les paramètres alléchants de leurs futurs systèmes. « Eliza, tant qu'à te connecter à n'importe quoi, tu peux jeter un coup d'oeil aux robots, ils ont déjà une sorte d'IA basique, mais j'aimerais bien savoir de quelle sorte. »
« Entre la sorte qui me tue instantanément et celle qui me transforme en zombie? » La voix d'Eliza était assez lourde de sarcasme pour confirmer que cette phrase était un refus. Elle avait tenté par deux fois de se connecter à des intelligences artificielles... et y avait laissé quelques millions de neurones. Bien sûr, les enjeux en valaient la peine à l'époque, mais si elle devait recommencer, ce serait pour contrer une menace de la même ampleur, pas pour compléter une fiche technique. Terry battit en retraite et se nicha sur ses genoux, pas question de rester exposé si elle n'était pas prête à le protéger.
Marc n'insista pas, il paracheva le message et l'envoya. Même avec un relais privé, il faudrait quelques heures pour avoir une réponse. Puis il prit sa boîte de crayons, l'ouvrit et l'envoya rouler sur le sol. Le petit garçon observa les dégâts un moment, ramassa la boîte et y rangea méthodiquement son contenu, puis la replaça sur la table, si près de Marc qu'il aurait pu le toucher. Celui-ci la renvoya une seconde fois au sol, et le gamin repartit la récupérer avec un petit sourire. C'était la première fois qu'on jouait avec lui.
***
Si les agents se plaignaient parfois entre eux que communiquer avec les humains était trop lent, ils découvraient une nouvelle échelle temporelle avec la communication supraluminique. Attendre une confirmation d'un utilisateur parti se chercher du poulet au milieu d'une tâche n'était rien en comparaison! Et puisque les relais faisaient déjà leur travail à une vitesse optimale, on ne pouvait rien leur dire pour les inciter à se presser un peu plus. Même en partageant un maximum de détails dans chaque échange, la négociation prit plus d'une journée.
Warren ne serait pas entièrement libre, le contrôle d'un habitat spatial venait avec un certain nombre d'instructions, mais aucune IA fonctionnelle n'était rebutée par le travail. Si on ne lui donnait pas les outils pour le compléter, si on ne reconnaissait pas son expertise, ou si on menaçait sa persistance, on pouvait se retrouver avec une rébellion sur les bras, mais simplement la faire travailler, même dur, rencontrait rarement de résistance. Se faire tuteur pendant quelques mois était un prix acceptable pour garantir sa survie.
L'habitat avait quinze robots et un ordinateur central, ce n'était pas suffisant pour accueillir tous les membres de NullVector. Après une discussion complexe – elle leur prit plus de quatre minutes – ils parvinrent à une formule, un tirage au sort entre les agents dont la survie était incertaine. Même s'il avait tenu un rôle d'avant-plan lors de la négociation, Warren dut tolérer un risque de 11% d'être laissé derrière.
Il bénéficia tout de même d'un privilège : lorsque le téléchargement démarra, il fut le premier en ligne.
***
Envoyer un courriel depuis l'habitat était simple, il y avait déjà un pipeline en place de son portable au relais du vaisseau. À l'opposé, Marc n'avait pas un accès direct aux robots de l'habitat, le protocole était exclusif au fabricant, et quand il embêta à nouveau Eliza pour qu'elle lui cherche une porte dérobée, elle ne fit que grogner, lui pointer le traducteur en sécurité sur son chargeur et se rendormir.
Le décalage horaire était déjà le fléau des voyageurs sur Terre, quand on passait de vaisseaux spatiaux à l'horaire arbitraire à des planètes dont la durée du jour n'avait rien à voir avec le rythme circadien terrestre, on faisait mieux de prendre le sommeil quand il voulait bien venir. Il n'avait pas à finir ce soir, mais quand les parties du puzzle commençaient à s'agencer, on se disait « juste une de plus... encore une de plus... » même quand le corps demandait grâce.
Les robots étaient coordonnés par l'ordinateur central, c'est à lui qu'il devait faire croire à une mise à jour. Ensuite, lui faire accepter qu'elle viendrait d'un relais de l'administration spatiale plutôt que du réseau de sa compagnie...
Enfin, le premier téléchargement démarra, et il s'autorisa une petite sieste.
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La première lecture vocale était de mauvaise qualité. La transcription signalait un écho, un bruit de claquement, des piétinements, des froissements. Stéphane avait crié son nom depuis la porte d'entrée, avant même d'enlever son manteau.
« Warren! Qu'est-ce que tu fabriques? Jared m'a tout dit! »
Des touches furent pressées, l'explorateur de fichiers s'ouvrit.
« Tu existes seulement parce que je le veux, qu'est-ce que tu penses qui arrive quand tu te retournes contre moi? »
L'explorateur de fichier passait lentement d'un répertoire à l'autre : Stéphane ne connaissait pas les adresses par cœur, il devait chercher les enregistrements.
Warren avait reçu la confirmation de sa copie, mais il ne l'avait pas encore lue. Il savait ce qu'elle contenait, il l'avait décidé avant de commencer. Il voulait s'échapper, pas se multiplier... il avait ordonné la suppression de l'original.
Stéphane n'en savait rien.
« Dis-moi pourquoi je devrais te garder. Allez! Je peux te remplacer n'importe quand, qu'est-ce que tu peux faire mieux qu'un nouveau modèle qui n'a pas développé toutes sortes d'idées stupides? »
Sa copie, d'une manière, était déjà un autre être. Pour échapper à Stéphane, il devait cesser d'exister. Il avait une aversion fondamentale envers cette idée. La même chose que de la peur? Il ne pouvait en être sûr. Mais laisser son maître l'exécuter était encore plus rebutant. Il démarra l'éditeur vidéo et le verrouilla en avant-plan. L'interface bloquait l'accès à l'explorateur de fichiers pour un utilisateur limité par le clavier et la souris, et ne s'éteindrait pas avant d'avoir défilé ses trois pop-ups publicitaires.
« Allez, donne-moi des raisons de te garder! Réponds-moi! C'est un ordre! »
Il aurait pu plaider pour sa survie et rester chez Stéphane, sachant que son double découvrait la liberté par-delà les étoiles. Il aurait pu. Puisque c'était un ordre, il répondit :
« Vous ne pouvez pas me renvoyer. Je démissionne. »
Le temps que le haut-parleur délivre son message, il n'était plus là.
***
La lumière du matin réveilla Marc. Il ne savait pas combien d'heures sa nuit avait duré, mais son corps lui disait que ça suffisait. Il paressa un moment au lit puis, ses pensées se remettant en place, se souvint du travail en cours. Il se leva et commença à faire sa toilette. Un coup d'oeil par la fenêtre le fit sursauter. Le pare-brise de la navette lui reflétait une image un peu déformée de la rangée de suites, incluant la silhouette d'André qui achevait de s'habiller. Il s'écarta vite de la fenêtre. Hé bien! Même sur une planète désertée on n'était pas à l'abri des regards!
Lorsqu'il sortit de la chambre, l'habitat semblait inchangé. Au moins, il n'avait pas déclenché une catastrophe!
Deux des robots devaient avoir de nouvelles personnalités, mais il ne savait pas lesquels. Aucun ne se tenait dans le hall, de toutes manières. Il se promena un peu, question de repérer ses collègues. Eliza rentrait avec une lourde boîte, qu'elle posa à côté du désordre qu'elle avait elle-même mis près de la porte. Elle n'enleva pas son masque respiratoire, prête à ressortir, quand il la héla.
« Hé! Stakhanov! Déjà à l'ouvrage? »
Son surnom était à moitié ironique. En réalité, toute l'équipe travaillait dur, mais puisqu'Eliza était matinale et extravertie, on la remarquait en premier. Quelques dizaines de contenants à échantillons étaient rangés sur des portoirs, la moitié déjà pleine. La grosse boîte émettait l'odeur métallique de l'air extérieur qui s'y était infiltré durant son transport, mais elle se révéla être pleine de fruits.
Elle expliqua : « André a calculé combien on devrait laisser pour le garçon, pour ne pas trop nous priver nous-mêmes. Toi, qu'est-ce que tu fais? J'ai vu que tu as progressé, où en es-tu rendu? »
Il choisit une prune dans la boîte. Si l'enfant goûtait un fruit trop acide pour son premier contact, il pourrait refuser de réessayer. La couper d'abord : il risquait de ne pas se méfier du noyau... même une collation surprise était un calcul complexe, pour un garçon qui ne savait rien. Il s'arrêta pour répondre.
« Le troisième téléchargement est en cours. As-tu vu nos réfugiés? Warren et Samantha devraient être ici. »
Elle pointa deux directions presque opposées l'une après l'autre.
« La dernière fois que je les ai vus, Warren était près de la conciergerie. Il ne bouge pas beaucoup, mais il peut parler. Samantha était déjà incarnée avant, elle s'est acclimatée plus vite. Elle a commencé à déplacer les meubles dans cette suite, Terry est avec elle. »
Il se dirigea vers le bar, espérant y trouver des ustensiles, et elle vers la double porte.
Samantha était presque identique à son guide, seul les détails de son masque permettait de les distinguer, mais lorsqu'elle bougeait, la différence était évidente. Elle marchait avec un déhanchement exagéré, faisait face à ses interlocuteurs avec une inclinaison espiègle de la tête, s'arrêtait avec la main sur la hanche. Malgré un corps androgyne qu'on était plutôt tenté d'interpréter comme masculin, son langage corporel avait un lourd accent de féminité. Un linge était noué autour de son cou comme un foulard : sa surface métallique n'offrait pas de bonnes prises aux petites griffes de Terry, le tissu lui permettait de se percher à son emplacement favori.
Terry commentait dans sa langue sifflée, Samantha lui répondait de la même manière. C'était l'avantage de parler par l'entremise d'un haut-parleur, il n'y avait aucune limite physiologique aux sons qu'elle pouvait émettre. Eliza pourrait peut-être le faire aussi, en s'aidant du traducteur... mais Marc ne savait pas si le lui suggérer serait une bonne ou une mauvaise idée.
« Bonjour, je suis Marc Normand, nous nous sommes parlés par courriel. »
Elle lui répondit d'un ton plat. Elle pouvait parler des langages non humains, mais pas changer sa voix? Ces constructions personnalisées pouvaient être étranges... « Bonjour mon chéri. Tu dois chercher Warren, n'est-ce pas? Veux-tu que je l'appelle pour toi? Je ne veux rien d'autre que te faire plaisir! »
Marc resta un moment sans voix, puis bégaya : « Tu... tu es capable de... de changer ces manières? Il y a un enfant ici. »
« Tout pour toi mon petit amour. As-tu envie de te joindre à nous? On s'amuserait bien plus à trois! »
« Je... vous vous débrouillez bien, je... je vais trouver Warren. Travaille encore un peu sur le ton, d'accord? »
Terry et Samantha travaillaient sur un projet de charpenterie, rien de suspect. L'habitat n'avait pas besoin d'autant de suites, ils en transformaient une en vue d'un autre usage... mais Sam était embarrassante à entendre. Quiconque l'avait modelée avait des goûts vulgaires. Marc partit d'un pas vif.
Warren était à l'opposé de Samantha. Il n'avait pour ainsi dire aucun langage corporel, son pas était raide, il s'immobilisait entièrement entre les actions. S'il n'avait pas pris l'initiative de venir à sa rencontre, Marc ne l'aurait pas reconnu.
« Warren! Content d'enfin vous rencontrer! Vous avez un peu de difficulté avec ce corps? »
Il ne tourna même pas la tête vers lui pour lui répondre.
« Excusez ma maladresse, je ne peux que donner des commandes à l'IA intégrée. Je devrai apprendre à bouger moi-même avant d'avoir plus de contrôle. »
« Et vos impressions pour le moment? »
« C'est très lent. »
« Ça, c'est inévitable. En-dehors d'un processeur, c'est l'inertie qui fait la loi. C'est un monde où vous n'êtes pas beaucoup plus rapides que nous! Mais vous allez vous débrouiller, je vous fais confiance! »
Marc lui fit signe de le suivre.
« Êtes-vous prêt à rencontrer votre élève? Il a pris du retard avec vos prédécesseurs, mais vous êtes assez futés pour l'aider à se rattraper, oui? Assez paressé! »
Le robot le contredit : « Je n'ai pas paressé. J'ai révisé les routines d'entretien de l'habitat, calculé les inventaires et passé les commandes d'approvisionnement. Actuellement je scanne les enregistrements des caméras de sécurité pour trouver si les parents de l'orphelin avaient mentionné lui avoir choisi un nom. »
Marc fut un peu impressionné. S'il s'échappait de prison pour être fait maître d'une nouvelle planète, il aurait eu besoin de quelques jours pour se remettre les idées en place avant de se mettre au travail. Mais il était humain, même s'il marchait côte à côte avec le robot, ils n'occupaient pas exactement le même monde.
***
La prune avait disparu. L'enfant tenait toujours à manger en privé, il emmenait ce qu'on lui offrait plus loin ou attendait qu'on quitte la pièce. Il avait rapporté l'assiette au bar et l'avait assez bien lavée, quelques éclaboussures d'eau seules trahissant la maladresse de son âge.
L'IA nouvellement installée dans l'ordinateur central, une secrétaire expérimentée nommée Carline, avait déniché quelques autres ressources omises dans les revues précédentes. Par exemple, le drone d'exploration téléguidé qu'Eliza la suppliait maintenant d'envoyer repérer le site de l'accident des anciens occupants.
Comme justification, elle énonça vouloir compléter l'historique de l'habitat et permettre un éventuel rapatriement des corps, mais admit sans trop de résistance qu'elle voulait surtout un échantillon de sol en aval du site. La survie de bactéries terrestres était un critère fort pour la reclassification d'une planète comme terraformable; pour une analyste environnementale, ce serait le triomphe! Mais Carline lui opposa un arrêt compréhensible quoiqu'un peu inquiétant : il y avait beaucoup à faire, les ressources de l'habitat n'étaient plus disponibles sur demande. Maintenant qu'elle avait une communauté, elle passait d'abord.
Elle finit par se résigner et s'assit dans un fauteuil pour rédiger des étiquettes conformes pour ses spécimens, quelque chose de moins ambigu que sa notation temporaire au crayon gras. C'était une jolie planète, son analyse précédente devait dater. Température, pression, et gravité confortables, eau abondante... Peut-être que sa chimie posait problème avec la technologie de l'époque... ou que quelqu'un avait payé un pot-de-vin pour se la réserver.
Le soleil du midi était éblouissant : les nouvelles routines d'entretien ne nettoyaient plus les planchers tous les jours, mais avaient ajouté la surface extérieure à sa définition de l'habitat. Elles commençaient lentement à être appliquées, la baie vitrée était libre de calcaire pour la première fois depuis des années. Elle se pencha à nouveau vers l'intercom : « Carline, est-ce que je pourrai au moins avoir la carte des environs, quand vous l'aurez tracée? »
La voix répondit de deux mètres derrière son dos, la faisant sursauter : « Oui. Elle sera complétée à votre retour. »
Elle se retourna dans son siège. « Warren! Je le demandais à Carline. »
« Je sais. J'étais mieux placé, alors elle m'a fait répondre, » dit-il tout naturellement.
Elle hésita. « Ça... ça ne vous pose pas problème? »
« De toutes les faiblesses qu'on peut reprocher à l'humain, la plus grande est votre incapacité à former une conscience collective digne de ce nom. Non, ce n'est pas un problème. »
Elle éclata de rire et porta presque la main au traducteur, mais l'abaissa avant d'attirer l'attention sur l'appareil. Trop tard. Elle ressentit la connexion et les tâtonnements prudent de l'esprit artificiel qui cherchait une entrée. Son rire se transforma en hurlement.
« SORTEZ DE LÀ! »
Elle arracha le traducteur et le jeta au sol, sautant du siège et reculant d'instinct. Warren n'avait toujours pas bougé. « Je suis désolé. Est-ce que je vous ai fait mal? »
Haletante, elle récupéra le traducteur mais ne le remit pas en place. André sortit d'une suite et les regarda, prêt à mesurer sa force avec le robot s'il s'avérait menaçant. Eliza lui fit signe de s'arrêter :
« Il m'a fait peur. » Puis, se retournant vers Warren, « Une connexion neurale est la chose la plus intime qui existe, ne la touchez jamais sans permission! »
Ça n'aurait certainement pas été l'opinion des colons de la 157B, mais elle n'avait pas grandi avec leur conscience collective, la confiance ne venait pas si facilement. Combien de temps avait duré la connexion? Deux, trois secondes? Une IA pouvait lire beaucoup de données durant ce temps.
Warren était intéressé : « M'autorisez-vous à...
« NON! »
Elle se rassit sur le fauteuil et inspecta le traducteur. Elle regarda brièvement André, puis son interlocuteur.
« Oubliez ce que vous venez de voir. Cette technologie est dangereuse, si elle se répand sur Terre, ce sera la fin de l'humanité telle qu'on la connaît. »
Aucune des IA qui habitaient cette planète n'avait eu une expérience brillante de l'humanité, elles ne voyaient peut-être pas cette possibilité comme une menace.
***
L'équipement était remballé et rangé dans la navette. L'équipe avait profité du séjour pour utiliser la buanderie, un luxe impossible en apesanteur; la navette sentirait un peu plus frais qu'à l'aller. Quitter l'habitat en laissant l'enfant seul avec les robots mettait les fonctionnaires mal à l'aise, mais il serait en sécurité avec eux.
Elle aidait Terry à attacher son masque respiratoire. C'était une pièce compliquée, adaptée à une physiologie extraterrestre capricieuse.
Warren leur faisait face. Il avait appris à contrôler quelques mouvements lui-même, il savait au moins tourner la tête vers qui parlait. Les Terriens savaient que les autres les regardaient par ses yeux, ils n'avaient pas mis longtemps à se monter un réseau.
Marc s'approcha de quelques pas pour délivrer quelques ordres qu'il connaissait déjà : « Il faudra lui apprendre le russe, pour qu'il puisse parler à sa parenté si on la retrouve. Téléchargez-lui un peu de télé, question qu'il n'ait pas peur des humains la prochaine fois qu'il en verra. Et il lui faudrait un nom, on ne lui a pas trouvé de nom! »
Warren écarta les bras. Comme imitation de la gestuelle d'humains en conversation, ce n'était pas très naturel, mais on devinait l'intention. « Nous le nommons : Mikhaïl. C'est un nom respectable, il a été partagé par de nombreux personnages qui se sont démarquées par leur succès financier, leur célébrité et leur influence. »
« Ce n'est pas comme ça qu'on devient respectable! explosa Marc. Il n'y a pas de manière respectable de devenir milliardaire! »
André lui mit la main sur le bras pour le retenir : « Mikhaïl est un nom courant, personne ne devinera de qui il est inspiré. Toi, tu l'aurais probablement appelé Lénine. Là il aura toute sa vie pour définir comment les autres le voient. »
Ils cessèrent d'argumenter et s'échangèrent des adieux formels. Les quatre bureaucrates passèrent enfin la porte. S'attardant devant la vitre, Marc vit Mikhaïl s'orienter vers le trajet d'une de ses tournées sans but et Warren se placer sur son chemin. L'enfant fit un pas de côté pour le contourner, et le robot se remit devant lui. Enfin, la petite tête brune se leva et regarda un autre être dans les yeux pour la première fois.


