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Toxidermie
Charlie était rentrée à l'hôtel en pleurs, une cacophonie d'insultes et de moqueries se bousculant dans sa tête.
Quelle idiote, non mais quelle idiote elle faisait ! La princesse de l'Enfer, tu parles ! Sa tentative de bienveillance agressive sur le boss d'Angel s'était soldée par un échec sur tous les fronts ! D'abord, elle dérangeait son ami sur son lieu de travail, en plein tournage ; ensuite, elle mettait la pagaille dans son studio en tentant de faire la promotion de l'hôtel et enfin, elle attirait des ennuis à Angel en le mettant en porte-à-faux avec son horrible patron ! Et à cause d'elle, Angel était... Angel lui avait dit de...
RAAAAH, mais quelle ridicule, stupide, naïve petite sotte elle était !
La démone poussa fébrilement la porte d'entrée de son établissement, presque soulagée de trouver le lobby presque complètement vide - mis à part Husk qui comatait sur le comptoir de son bar, entouré d'un halo de bouteilles vides. Un rapide coup d'œil à l'écran de son téléphone lui indiqua que la journée était déjà bien avancée et en l'absence de la propriétaire des lieux, le reste des résidents avait probablement dû vaquer à leurs occupations. Ou peut-être Vaggie avait-elle improvisé une autre activité destinée à renforcer leurs liens...
Tant mieux, songea-t-elle en essuyant ses yeux brouillés par les larmes. Charlie n'avait pas envie que quiconque l'aperçoive dans cet état misérable, son visage rouge de honte et de culpabilité. Elle avait promis à Vaggie de faire bon usage de son statut de princesse – en toute bienveillance, évidemment ! – et voilà qu'elle revenait avec la figure de travers, la chemise froissée et sans Angel ? Non, mieux valait se planquer sous une couverture pendant quelques heures et réfléchir à un moyen d'arranger la situation.
Un nouveau frisson la traversa de part en part. Ses joues la brûlaient, comme si elle s'était trop longtemps immergée sous une cascade de feu infernal. Ce dernier n'avait aucun effet sur elle, bien entendu, mais cela ne voulait pas dire qu'elle était immunisée à tous les maux de l'Enfer. Ou peut-être était-ce le contrecoup d'une nouvelle humiliation publique ? Quoi qu'il en soit, elle mourait d'envie de prendre une douche.
Une douche pour lui remettre les idées en place... et pour se débarrasser de ce malaise persistant qui lui collait à la peau.
C’était sans doute la faute de cet horrible endroit qu’Angel appelait un lieu de travail. Charlie n’y était restée que quelques minutes mais c’était déjà beaucoup trop à son goût. Ses vêtements puaient la fumée sucrée et écœurante qui empestait le plateau de tournage. Son bras picotait, encore poisseux de la salive que le Seigneur Suprême du porno y avait déposé. Bien malgré elle, Charlie laissa échapper un haut-le-cœur dégoûté en se rappelant de la sensation de ses griffes sur son corps, de ses propositions sirupeuses et obscènes. Fort heureusement, le contact avec Valentino s'était limité à une brève et déplaisante proximité mais cela n'empêchait pas la princesse de se sentir profondément avilie.
Comme si son âme elle-même avait été mise à nu et tripotée sans son accord. Comme si...
(Non, il ne fallait pas qu'elle y pense. Ses nuits étaient suffisamment tourmentées comme ça, pas besoin d'y rajouter le spectre de la langue de Valentino contre sa peau.)
Charlie retint un nouveau haut-le-cœur tandis qu'elle se hâtait vers les quartiers qu'elle partageait avec sa compagne. Ses vêtements lui paraissaient soudainement trop petits pour son propre corps, collant désagréablement à sa peau ; dans la précipitation, elle arracha son nœud papillon d'un coup sec et le laissa tomber sur le sol, où sa veste carmin le rejoignit quelques secondes plus tard. La démone allait dégrafer ses bretelles et le col de sa chemise lorsqu'elle aperçut son reflet dans le miroir de sa salle de bain.
Elle faisait vraiment pitié à voir. Ses joues étaient rose pâle, ses pupilles écarlates dilatées, sa crinière blonde informe. Elle tapota son visage, ses doigts s'écrasant maladroitement sur sa peau comme si cette dernière lui était étrangère. Son corps lui paraissait gauche, presque difforme ; n'importe qui l'aurait trouvée pathétique. Bordel, elle-même se trouvait ridicule. Impuissante. Indésirable.
« Princesse de l'Enfer », princesse de que dalle, ouais !
(Oh, oh, ses parents avaient raison sur toute la ligne. Elle pouvait presque entendre les échos de leurs voix déçues bourdonner dans ses oreilles. « Tu gaspilles ton temps, pomme d'amour, les pécheurs ne valent pas tout le mal que tu te donnes pour eux. » « Tu n'es pas encore prête, Charlie chérie, la gestion de l'Enfer requiert un doigté ferme. » Elle imaginait déjà leurs regards désolés et leurs soupirs de connivence. Le Roi et la Reine de l'Enfer ne s'entendaient plus depuis longtemps mais s'il y avait un point sur lequel ils s'accordaient malgré leur séparation, c'était sur le fait que leur fille unique était un échec.)
Son corps s'arqua. Oh non, elle allait être malade.
A tâtons, faisant royalement fi du fait qu'elle était encore en chemise et en pantalon, Charlie agrippa le robinet de sa douche et le tourna d'un coup sec. Le jet d'eau qui ruissela sur sa tête était glacial mais salutaire ; pour la première fois depuis qu'elle avait quitté le studio de Valentino, Charlie se rendit compte d'à quel point elle avait chaud.
... Quelque chose clochait.
La sueur qui perlait à son front, les haut-le-coeurs et les frissons, son bras qui la grattait furieusement, cette sensation désagréable d'avoir la peau recouverte d'une substance collante et visqueuse... ce n'était pas normal. Les joues brûlant de honte, la princesse prit brutalement conscience que ses tétons étaient durs et son sexe étrangement sensible. Merde ! Avait-elle été droguée à son insu ? Était-ce à cause de la fumée qui empoisonnait le studio de Valentino ou de la salive que celui-ci avait répandu sur son bras ? Avait-elle été piquée par quelque chose d'étrange ? Elle avait pourtant fait bien attention, elle n'avait accepté ni boisson ni nourriture ni autre truc louche en poudre !
(« Charlie, chérie, regarde dans quel état tu t'es mis. » Elle pouvait presque voir sa mère secouer la tête, dépitée par son attitude.)
— Merde, jura-t-elle entre ses dents, fais chier !
Elle avait voulu aider Angel, pas se faire droguer par un pervers libidineux ! Arranger les choses entre son ami et son horrible patron, pas briser la confiance qu'il lui avait accordée ! Faire en sorte qu'il ait plus de temps libre pour traîner avec ses amis, que son sourire sonne moins faux, que ses yeux soient un peu moins tristes...
Pourquoi fallait-il qu'elle fasse toujours tout foirer, merde, merde, MERDE !
(« C'est voué à l'échec, pomme d'amour. Tu ferais mieux d'y renoncer maintenant. » La voix de son père semblait distante dans le combiné du téléphone, déjà distraite par ses derniers projets. Il n'avait jamais pris le temps de la voir, depuis qu'elle et Maman avaient déménagé, et rien que ce souvenir lui donnait envie de hurler.)
— Je peux pas, hoqueta Charlie en agrippant les pans de sa chemise, ses dents claquant sous l'effet du chaud et du froid. Sa peau lui faisait l'effet d'être assaillie par des dizaines d'aiguillons, tiraillant et tremblant sous l'effet d'un désir artificiel. La morsure glaciale de l'eau l'aidait à se concentrer, à ne pas céder à cette soumission dont elle ne voulait pas. Valentino possédait peut-être l'âme de son ami – et elle le haïssait avec la rage de mille soleils pour ça, le détestait comme elle n’avait jamais détesté quelqu'un dans sa longue vie – mais elle ne lui laisserait jamais la satisfaction d'avoir eu la main haute sur elle.
(« Faut montrer aux autres démons qui est le patron, Char-Char. »)
(« Et surtout, n'oublie jamais qui tu es, mon trésor. »)
Accroupie sous l'eau glacée de la douche, son visage défait enfoui dans ses propres genoux, la princesse de l'Enfer laissa échapper un long râle de désespoir.
Plus tard, elle le savait, les bras aimants de sa chérie s'enrouleraient autour de sa taille. Plus tard, les frissons et les crampes céderaient face à la couverture moelleuse de leur lit et la douce caresse de la main de Vaggie dans ses cheveux. Plus tard, Charlie coucherait sur papier sa culpabilité et ses doutes, promettant dans une dizaines de lettres d'excuses à Angel de ne jamais plus outrepasser ses limites.
En espérant, peut-être, qu'il lui pardonne un jour.
