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Insomnie
Charlie Morningstar détestait devoir se l'avouer à elle-même mais il fallait bien qu'elle se rende à l'évidence : son hôtel se trouvait au point mort.
Ce n'était pas faute d'avoir essayé de comprendre comment la rédemption marchait pourtant ! Elle n'avait pas lancé son projet sur un coup de tête, elle s'était préparée en amont ! Des années de réflexion, d'étude de la psyché humaine, de tâtonnements plus ou moins fructueux... Bon d'accord, elle n'avait jamais obtenu de résultat concluant avant de se décider à tester ses théories sur le terrain mais le fait que personne ne soit parvenu à racheter une âme en dix mille ans ne voulait pas dire que c'était impossible ! Prenez Lilith, par exemple... ce n'était pas parce que le divorce n'existait pas du temps de l'Eden que – okay, non, mauvaise idée.
La démone poussa un soupir las avant de tapoter vigoureusement ses joues rouges. Cela faisait presque treize heures qu'elle se penchait sur la question sans prendre de pause et elle commençait sérieusement à fatiguer. Elle retourné le problème dans tous les sens : à l'envers, à l'endroit, en diagonale ! Déterminée à tirer une leçon de ses erreurs, la princesse avait étalé toutes ses notes sur la moquette avant de s'atteler à la tâche. Ces dernières s'étaient retrouvées placardées sur la cheminée et les murs du lobby avec punaises, schémas et élastiques à la clé. Souligné, surligné, entouré en rouge, en vert, en violet, un post-it par ici, une photo par-là, une page arrachée à l'une des dizaines de revues de psychologie qu'elle avait lues... tout se mélangeait, s'embrouillait, tourbillonnait dans une danse confuse qui prenait vaguement forme uniquement lorsque Charlie penchait la tête à quarante degrés sur le côté.
Réfléchis, réfléchis, réfléchis ! se flagella-t-elle en son for intérieur en suivant une ficelle colorée du bout des ongles. Les exercices de confiance, c'était validé ! Les discussions à cœur ouvert à propos des problèmes personnels, ça allait comme sur des roulettes ! Le sevrage progressif des mauvaises habitudes, c'était en bonne voie ! Perfectible, certes, mais au moins, il y avait du progrès, ça devait compter, non ? La culture de l'altruisme et des bonnes actions aussi, ça partait du bon pied ! Alors pourquoi, au nom de son père, pourquoi son putain d’hôtel ne marchait pas !?
Charlie agrippa le mug qu'elle avait laissé sur le rebord de la cheminée et avala d'une traite son contenu, retenant tant bien que mal un haut-le-cœur. Le café était amer et froid depuis longtemps mais au moins, le goût horrible l'empêchait de s'écrouler sur place. Ses paumes la démangeaient ; elle mourait d'envie de chiper une cigarette dans la réserve de Husk et de s'en griller une. Elle avait arrêté de fumer depuis des années mais parfois, lorsqu'elle était vraiment tendue, le désir d'inhaler une bonne bouffée de tabac reprenait le dessus.
— Arrête ça ! se récria-t-elle à mi-voix. Tu dois montrer l'exemple, Charlie ! Montrer l'exemple !
Comment pouvait-elle prétendre racheter les pécheurs si elle-même était prête à retomber dans ses travers une fois confrontée à la moindre difficulté ? Qu'adviendrait-il si elle finissait par craquer ? Est-ce que cela prouverait à tout le monde qu'elle n'était pas meilleure que les pécheurs qui arpentaient les rues du Pentagramme : une esclave de ses instincts les plus vils, incapable de résister aux vices et à la tentation ? Peut-être que l'échec de l'hôtel n'incombait pas à sa méthodologie mais à la nature même de sa gérante ? Et si elle n'était pas digne d'effectuer cette tâche ?
Et si c'était Charlie elle-même la racine du problème ?
— Oh non, non, non, non, non ! marmonna la concernée, affolée. C'est pas bon, c'est pas bon du tout !
Si seulement elle avait un indice, une piste, n'importe quoi qui lui indiquerait qu'elle était sur la bonne voie ! Ou même seulement quelqu'un qui pouvait l'encourager sans se moquer d'elle, la rassurer sans la prendre pour une idiote, lui dire quoi faire pour gérer la crise ! La présence de Vaggie à ses côtés était un soutien inestimable, bien sûr, mais cette dernière n'était pas plus avancée que Charlie sur la question de la rédemption et leurs pratiques ne s'alignaient pas toujours l’une avec l’autre.
Non, ce dont la démone avait réellement besoin – et ses joues brûlaient de honte de se l'avouer, même dans le sanctuaire de son propre esprit – c'était de la voix sage et patiente d'un mentor ou du soutien réconfortant et indéfectible de… d'un...
Sans réfléchir, la princesse plongea une main fébrile dans la poche de son pantalon et en délogea son téléphone portable. Elle regarda distraitement ses notifications – pas de nouveaux messages, évidemment – avant de se figer complètement lorsqu'elle vit l'heure affichée sur son écran d'accueil.
Ah merde, on était déjà le matin ? Pas étonnant qu'elle ait à ce point envie de griller une clope. Passer une nuit blanche à ruminer sur un problème sans trouver ne serait-ce qu'une ombre de moitié de solution suffirait probablement à donner envie de fumer à n'importe qui. Cela expliquait également la tension qu'elle ressentait dans le creux de son dos et les courbatures qui fatiguaient ses épaules.
Charlie se pinça les lèvres, découragée. Une jeune femme raisonnable aurait probablement accepté son état de fatigue avancé et aurait renoncé à chercher, au moins pour cette nuit. Mais la princesse de l'Enfer ne pouvait pas se permettre le luxe de la raison. La prochaine extermination aurait lieu dans près de deux mois et l’hôtel serait sans nul doute en première ligne. A ce rythme-là, elle n'était pas prête de racheter la moindre âme égarée.
Son doigt se posa sur le deuxième contact en haut de la liste de favoris et pressa le bouton APPEL.
— Allez maman, décroche, décroche... S'il te plaît, j'ai... j'ai vraiment besoin de tes conseils.
Une sonnerie passa. Puis deux, trois, quatre et enfin, la voix familière de la messagerie automatique retentit dans le hall vide. « La personne que vous essayez de joindre n'est pas disponible. Ou alors, elle ne veut pas vous parler ! Laissez un message ! »
Charlie sentit une boule lui coincer la gorge tandis que ses yeux s'embuaient. Quelle idiote elle faisait... Bien sûr que Lilith n'allait pas sortir d'un silence radio long de sept ans juste parce que sa fille chouinait un peu trop au téléphone ! Elle avait essayé plusieurs fois de contacter sa mère au fil des ans, avec beaucoup de patience et un degré variable d'insistance, mais ses efforts n'avaient jamais donné aucun résultat. Juste... du silence et de la déception.
A l'image de son hôtel. Ou de sa vie entière.
Peut-être y avait-il un peu de vrai dans ses pensées noires ? Peut-être que le problème ne se trouvait pas dans la manière dont elle s'occupait de l'hôtel mais dans la nature même de Charlie et que le silence prolongé de sa mère n'était qu'un moyen détourné de le lui faire comprendre ? Peut-être était-ce le signe de confier les rênes à quelqu’un d’autre et d’espérer pour le mieux ? Peut-être qu'avec un peu de souplesse, Vaggie pourrait faire une meilleure conseillère – une meilleure gérante ?
— Fais chier ! jura la démone entre ses dents.
Son doigt hésita un moment, suspendu à quelques centimètres du bouton d'appel, avant de renoncer. Se morfondre sur le silence de sa mère ne lui ferait pas comprendre le comment du pourquoi des difficultés de l'hôtel. Confier ses problèmes à la messagerie vocale de Lilith ne les arrangerait pas comme par magie. Non, elle trouverait la solution toute seule, même si elle devait passer la semaine entière sans fermer l’œil !
(Et si les doigts de Charlie avaient furtivement glissé sur le cinquième contact de la liste, celui dont la photo de profil était un canard en plastique avec un haut de forme... eh bien, cela resterait entre elle et son insomnie.)
