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Michael se demandait souvent comment Kylian pouvait supporter tant de pression.
Bien sûr, il savait que ce n’était facile pour personne dans l’équipe. Ni pour le coach, ni pour aucun membre du staff, ou de tous ceux qui aidaient à la préparation d’un évènement aussi grandiloquent que la coupe du monde de football. Tout le monde ressentait l’excitation montante, la pression constante à chaque matchs passés mêlé à la fierté de savoir qu’il y avait de nouveaux matchs à jouer.
Mais Michael savait que pour Kylian c’était différent. Kylian ne portait pas seulement la pression du maillot, il portait les attentes de tout un pays. Et le monde pourrait dire que ce n’était pas vrai, que “l’équipe de France” portait les espérances de toute une nation, et dans un sens c’était vrai, mais au sein même de l’équipe, et plus largement du staff, tout le monde savait que Kylian était spécial.
Il était un pilier, un rempart, et une lance à lui tout seul. Il était plus, bien plus qu’un simple joueur, qu’un simple capitaine qui devait mener son équipe à la victoire. Et Michael pensait, au fond de lui, qu’il avait toujours été plus.
Kylian était celui avait gagné une coupe du monde à dix-huit ans, celui qui avait redoré l’image du PSG, celui qui avait donné une nouvelle idole aux jeunes, qui inspiraient tant de gens, qui avait failli faire gagner la coupe deux fois de suite à son pays… Alors bien évidemment, ce n’était pas si étonnant que Michael fasse partie de ces mêmes jeunes que Kylian avait inspirés.
Michael se souvenait encore du jour où il l'avait vu, ce fameux match en 2022 pendant la finale de la coupe du monde. Comment pourrait-il oublier.
Il avait toujours eu une admiration débordante pour Mbappé — aucun footballeur ne pouvait y réchapper, après tout — et pensait dur comme fer que ceux qui ne s’agenouillaient pas devant la splendeur de son jeu étaient juste jaloux de ne pas posséder ne serait-ce qu’un quart de son talent. Mais ce match, cette fameuse finale de 2022, elle avait tout changé en lui, en ce Michael Olise encore un peu perdu et incertain. Après avoir vu ce footballeur que tous acclamaient planter un triplé et perdre dans une dignité que seuls les grands de ce monde possédaient, ça avait éveillé en lui une envie presque incontrôlable, si grande et débordante qu’elle était devenue un besoin ardent : joueur aux côtés de Kylian Mbappé.
Kylian n’était pas son seul objectif, bien sûr. Si ça avait été le cas, Michael n'aurait jamais pu aller aussi loin, et il le savait pertinemment. Son but premier était de réussir à intégrer l’équipe de France, le pays qui avait vu plus loin que son caractère taciturne, le pays qui lui avait donné sa chance, contrairement à l’Angleterre qui l’avait refusé tant de fois.
Mais il avait toujours cette image gravée au fond de son esprit, ce moment où Kylian était passé, tête baissée mais honneur saillant, devant la coupe du monde en tenant son trophée de meilleur buteur en main. Cette image était marquée d'une encre indélébile dans les souvenirs de Michael pour toujours, et son lui jeune et innocent de cette époque, s’était naïvement dit que s’il avait été là, s’il avait pu lui faire une passe en plus, ne serait-ce qu’une, alors la France — alors Kylian — aurait pu la gagner cette coupe.
Quelle erreur de sa part. Quel excès de confiance absurde.
Parce que si Michael avait compris quelque chose, après ces nombreuses journées passées aux côtés de l’équipe de France, c’était à quel point elle était tout aux yeux du nouveau capitaine.
Oh bien sûr, Kylian avait souvent répété que son club de rêve était le Real Madrid, mais Michael savait à l’époque, et en avait la certitude aujourd’hui, que sa véritable fierté, son inébranlable loyauté, résidait aux côtés de l’équipe de France. Cette équipe pour laquelle il ne gagnait même pas un centime, renversant tout l’argent qu’il gagnait à des associations caritatives. Sa dévotion envers son pays était si belle, si forte et sincère qu’elle ne le rendait que plus impressionnant aux yeux de Michael. Alors bien sûr, quel serait le plus grand honneur si ce n'est d'aider son capitaine à obtenir le trophée qui comptait le plus pour lui ?
Michael voulait faire partie de ce paysage. Désespérément. Pour une raison qu’il ignorait encore, d’ailleurs.
Il admirait beaucoup de joueurs, mais aucun de la manière dont il admirait Mbappé.
Alors ça avait été un choc pour lui de rencontrer Kylian. Pas Kylian Mbappé, le buteur infatigable qui savait répondre aux journalistes comme personne. Kylian, le jeune homme passionné qui ne vivait que pour rendre fier son pays et ses équipiers, mais qui aimait aussi jouer à fifa jusqu’à trois heures du matin, qui aimait gagner même dans les exercices insignifiants des entraînements, qui pouvait se laisser aller à son euphorie et en oublier son image sérieuse et concentrée — souvent à cause d’Ousmane d’ailleurs.
Le Kylian qui pouvait être aussi bruyant que silencieux, aussi puérile que mature. Le Kylian qui mettait sa famille, et surtout son petit frère, au-dessus de tout. Le Kylian qui avait donné sa jeunesse pour son rêve et son pays et qui se faisait critiquer dès qu’un de ses comportements ne satisfaisaient plus la masse. Le Kylian qui, derrière la star de football confiante et intrépide, recevait tous les coups de poignards que certains mots pouvaient lui infliger.
Et ce Kylian là, Michael ne l’admirait pas. Ce Kylian là, Michael l’adorait.
Il avait appris à le connaître, expérimenter ses qualités autres que celles de buteur ou de leader, des qualités profondément humaines qui ne faisait que renforcer cette attirance inexpliquée que Michael ressentait pour le capitaine de l’équipe de France. Malgré ce que beaucoup de gens aimaient dire de lui concernant son côté autoritaire, Kylian restait toujours à l’écoute, toujours prêt à aider ses coéquipiers, rassurant grâce à sa carrure solide et fière. Il était profondément engagé pour des valeurs saines que beaucoup de footballeurs n’avaient pas le courage d’exprimer à voix haute, mais Kylian lui, prenait la parole. Il prenait le risque de recevoir encore plus de reproches si ça lui permettait d’être en phase avec lui-même.
Bien sûr il avait des défauts, il restait humain après tout — même si certaines de ses performances sur le terrain pouvaient parfois faire douter Michael. Kylian était extrêmement compétitif, il n’aimait pas être contredit et pouvait être le plus têtu des hommes. Mais aux yeux de Michael, ça ne faisait que rajouter à sa personnalité attachante.
A force de passer du temps à ses côtés en tant qu’adversaire puis en tant que coéquipier, Michael sentait qu’une réelle relation s’était créée entre eux. Pas seulement de partenaires sur le terrain, quelque chose de fort, une confiance presque aveugle née des passes de Michael qui, si elles cherchaient toujours l’attaquant le plus démarqué, avaient tendance à préférer les tires du plus grand buteur du monde.
Puis cette connexion venant du terrain s’était déplacée dans les vestiaires, où Kylian et lui se retrouvaient étrangement souvent côte à côte, où ils se partageaient des accolades un peu plus longues et passionnelles que les autres. Ensuite cette connexion avait glissé jusque dans leur relation en dehors du terrain, se retrouvant souvent seuls à seuls le soir pour parler de tout et de rien, fuyant l’énergie sans faille et les regards appuyés du reste du groupe. Michael aimait tout particulièrement ce genre de soirée, lorsqu’ils n’étaient que tous les deux, et prenait plaisir à voir que Kylian, sous les demandes insistantes du noiraud, ne parlait presque jamais anglais — il restait un bien meilleur prof de français qu’Ousmane.
C’était durant ce genre de conversation protégée par le silence de leur environnement et de la douceur tamisée de l’ambiance que Michael avait découvert cette facette si humaine de Kylian. Cette facette d’un homme étouffé par l’icône, d’un homme sensible qui se voyait disparaître derrière des remparts de plus en plus hauts, de plus en plus épais pour résister, subir les atrocités qui lui étaient constamment jetées à la figure.
“Si t’acceptes les louanges.” Lui avait un jour dit Kylian alors qu’ils étaient seuls, assis sur le rebord du patio de leur centre d’entraînement, le brouhaha de leurs amis créant une musique apaisante en fond. “Faut réussir à accepter les reproches aussi.”
Michael avait hoché la tête, ses dread noires dansant devant son visage concentré alors que son regard restait fixé sur ses pieds. “Louanges ?”
Kylian avait sourit, d’un sourire simple mais rempli d’affection que Michael appréciait voir de plus en plus lancé en sa direction. “Les éloges si tu préfères.”
Michael afficha une grimace qui fit rire Kylian, comprenant que ces deux mots étaient au même niveau de difficulté pour le jeune anglophone.
“Praises.”
Le sourire de Kylian aurait pu paraître patronisant, mais ne l’était jamais vraiment, étrangement. C’était plus un sourire taquin, amical. Presque mesquin. Peut-être parce qu’à cause de son ascension fulgurante, une part d’adolescence en lui n’avait jamais vraiment grandie.
“Tu trouves que tu mérites pas tous les compliments que tu reçois ?”
Kylian avait haussé les épaules, se forçant à rediriger son regard devant lui, admirant le jardin baignant dans la noirceur abyssale de la nuit.
“J’sais pas. Ouais, des fois.” Son expression paraissait décontractée, mais Michael pouvait voir les fissures dans la manière qu’il avait d'entremêler ses doigts, ainsi que la tension solide dans ses épaules. “Tu vois, on dit souvent que certains reproches sont injustifiés, mais certaines louanges aussi, je trouve. Par exemple, on va te dire que t’es le meilleur joueur alors que t’as juste fait une très belle action, alors que d’autres joueurs beaucoup plus constants seront jamais remarqués.”
“Pourquoi ?”
“Justement parce qu’ils brillent pas par éclat soudain tu vois. C’est plutôt… C’est plus comme une lumière tamisée qui éclaire la route des autres joueurs.”
Michael hocha sa tête de haut en bas. Lorsqu’il était conforté par l’obscurité, Kylian aimait se laisser aller à des divagations lyriques sur le football, montrant l’ampleur de son amour pour ce sport. Et Michael, lui, Michael pourrait passer des heures à l’écouter sans jamais se fatiguer, si ça pouvait permettre de soulager un tant soit peu son capitaine.
Il avait toujours été meilleur pour écouter que pour s’exprimer de toute façon.
“En gros, tu penses que tu mérites pas toutes les— éloges ? Parce que ça voudrait dire que tu mérites aussi tous les reproches.”
Kylian fit une grimace. Michael sut qu’il avait vu juste. “J’sais pas. Ça dépend des jours, en fonction de si je me sens suffisamment solide pour tout encaisser ou pas.”
“Tu mérites pas les reproches en tout cas. Ça j’en suis sûr.”
Cette fois-ci Kylian se tourna enfin vers lui, ancrant ses pupilles intenses dans celles de Michael, qui était incapable de se détourner de ce regard si profond, même s’il le voulait.
Il avait de plus en plus l’habitude de sentir le poids de ce regard scrutateur. Il savait que Kylian le regardait souvent, très souvent — même si au début Michael tentait de se persuader que Kylian posait un regard solide sur tout le monde en sa qualité de capitaine, et qu’il n'était pas particulièrement spécial.
Cependant, à force de sentir cette pression constante, elle faisait désormais presque partie de la routine de Michael comme quelque chose de… réconfortant. Il sentait ce regard appuyé pendant les entraînements, pendant les matchs, les séances de kiné, les repas, et même pendant leur temps libre. Mais ce n’était jamais pesant, toujours bienveillant, comme une couverture protectrice. Et Michael mentirait s’il disait qu’il n’appréciait pas, surtout lorsque son environnement pouvait devenir trop étouffant — ce qui arrivait bien souvent — car il trouvait refuge dans la constance de ce regard rempli de soutien.
Les pupilles envoûtantes de Kylian enveloppaient tout, réduisant le champ de vision de Michael pour qu’il ne voit plus que lui et seulement lui. Kylian pouvait tout autant le ramener sur terre qu’il pouvait lui faire tout oublier, et c’était aussi effrayant que grisant.
“Comment tu peux en être si sûr ?” Reprit Kylian “Que je mérite pas les reproches ?”
“Je te connais.” Michael répondit rapidement, priant pour que toute la confiance de sa conviction se ressente à travers son regard. “Je vois tout ce que tu fais pour l’équipe, pour les fans, pour ta famille, pour tout le monde autour de toi. Je remarque tout chez toi.”
Cette phrase aurait pu être mal interprétée, si elle avait été dite par quelqu’un d’autre dans un contexte totalement différent. Mais ce soir, alors que les cris heureux des autres membres de l’équipe de France s’élevaient dans le silence réconfortant de la nuit, c’était Michael Olise qui murmurait ces mots à Kylian Mbappé, et alors tout prenait sens. Comme lorsqu’on comprend pour la première fois pourquoi les ombres sont à l’opposé du soleil, ou lorsqu’on aperçoit pour la première fois les vagues d’eau salée embrasser le ciel d’azur.
Et Kylian sourit, parce qu’il comprit, et rabaissa son regard sur ses mains. La légère tension qui habitait son corps avait disparu, et Michael se dit alors avec fierté qu’il avait — une fois de plus — assuré ce rôle qui lui tenait tant à cœur aux côtés de son capitaine.
“Et toi ça va ?” Demanda Kylian après un silence lourd de sens, détournant la conversation de lui. “Tu te sens bien au sein de l’équipe ?”
Kylian faisait souvent ça, prendre des nouvelles de lui. Voir comment il se sentait. Il le faisait avec tout le monde, mais surtout avec lui, Michael avait remarqué. Ils n’avaient jamais vraiment parlé de ses problèmes d’anxiété, mais selon Michael, ils n’avaient pas vraiment besoin d’en discuter à voix haute. Il voyait bien que Kylian avait compris son fonctionnement, plus rapidement que d’autres qui restait confus, hésitant entre savoir si Michael était nonchalant et distant, ou seulement timide. D’autres personnes autour de lui avaient déjà réussi à le cerner plutôt facilement : Eze, Jamal, Harry, Dayot…
Mais Kylian était, de manière assez surprenante, dans une compréhension plus douce, mais aussi plus assurée. Il n’y avait besoin de rien dire, de rien préciser, car Kylian savait déjà ce dont Michael avait besoin, et rien d’autre ne comptait.
La première fois que Michael l’avait compris, c’était un jour où il était particulièrement silencieux et Rayan — sans une once de méchanceté — avait été un peu trop persistant pour essayer de le faire sortir de sa bulle. Michael n’avait rien eu besoin de dire sur le terrain d’entraînement, il avait juste jeté un regard à Kylian qui avait immédiatement affiché une expression plus ferme et avait demandé à Rayan sérieusement — mais non sans une once d’agacement — de laisser Michael tranquille. Le jeune joueur de Manchester City ne l’avait plus approché le reste de l’entraînement et était même venu s’excuser en fin de journée.
Michael avait alors, naïvement peut-être, pensé que c’était de là que Kylian tenait sa réputation de “dictateur”. Plus tard Ousmane lui confiera que non, c’était parce que Michael était Michael, et Kylian était Kylian. Encore aujourd’hui il essayait de comprendre le sens de cette phrase, mais plus le temps passait, plus Michael pensait qu’il n’y avait rien à réellement comprendre. Ousmane était bien plus observateur que beaucoup le pensait, et il comprenait Kylian mieux que personne — après tout, ce n’était pas son meilleur ami pour rien.
“Oui, t’en fais pas.” Répondit finalement Michael, ne pouvant empêcher un sourire amusé de fendre ses lèvres. Cette facette tendre de leur capitaine n’avait de cesse de le toucher. “J’ai encore un peu de mal avec certaines phrases en français parfois, mais ils sont tous gentils et patients dans l’équipe.”
“Et niveau football ?”
“Tu sais que ça c’est pas un problème.”
Kylian pouffa légèrement de rire. Ce n’était pas de la prétention de la part de Michael, juste la pure vérité. Il avait été capable de s’adapter au fonctionnement de sa nouvelle équipe en un temps record, prouvant une fois de plus que sa réputation ne lui était pas volée, et qu’il méritait sa place au sein de l’équipe nationale.
Le virtuose, Kylian l’avait appelé une fois. Michael ne savait pas s’il y avait un équivalent en anglais.
“Tu penses que c’est un problème ?” Demanda soudainement Michael, son regard d’ébène toujours fixé sur le profil lumineux de son capitaine.
“Ton silence ?”
“Ma façade.”
“Ça n’en est pas un pour moi.” Kylian répondit d’une voix sûre, tournant de nouveau son visage pour ancrer ses yeux — un regard si doux et si tendre que Michael sentit un frisson le parcourir — dans les siens. “Et si c’est pas un problème pour moi, ça n’en est pas un pour le reste de l’équipe non plus. J’y veille personnellement.”
Michael hocha la tête, sentant ses joues chauffer légèrement, avant de détourner le regard d’une manière presque pudique. Il sentait que l’attention de Kylian était toujours sur lui mais ça ne le dérangeait pas.
Il avait toujours haï être au centre de l’attention, depuis tout petit, sentir le poids de tous ces regards sur ses épaules qui l’empêchait de respirer correctement. Et pourtant dans la sphère du foot, il savait qu’il serait toujours sous le feu des projecteurs, mais sur le terrain il se sentait tellement invincible, il était tellement dans sa bulle de bonheur et de performance qu’il n’en avait rien à faire. C’était le retour à la réalité qui était le plus dur : les interviews, les réseaux, les paparazzi…
… mais le regard de Kylian, il n’avait jamais été lourd à porter. Jamais.
Comme s’il venait de lire dans ses pensées, Kylian ricana en le bousculant doucement, cognant légèrement leurs épaules. “Marrant d’avoir choisi le football pour quelqu’un qui fuit les regards et l’attention comme la peste.”
Michael pouffa de rire, se rapprochant légèrement pour que leurs épaules restent collées, gardant un contact physique entre eux. Kylian ne recula pas.
“Crave the applause, hate the attention. I guess.”
“Hein ?”
“C’est une citation. Mais j’sais plus trop d’où elle vient.”
“Monsieur en a de la culture dis donc.”
“Bah ouais. Faut savoir les choquer.”
Kylian éclata de rire, parce qu’il savait que c’était Ousmane qui lui avait appris cette phrase — bien sûr, qui d’autre. Et entendre ce rire franc de la part de son capitaine lui fit afficher un sourire tout ce qu’il y avait de plus sincère.
Michael se retrouva à penser que cette citation était plutôt vraie le concernant. Sauf si c’était l’attention de Kylian qui se retrouvait à peser sur lui. Dans ce cas précis, il accueillerait le poids de cette attention avec une fierté non dissimulée, et un sentiment plus fort encore qu’il avait toujours du mal à réellement identifier, mais qui était capable de le faire se sentir comme le plus invincible des hommes.
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Sans surprises, cette relation en dehors du terrain n’avait fait que renforcer leur cohésion footballistique. Michael pouvait le remarquer dans les fissures de détails, dans les regards que Kylian lui lançait, ou ne lui lançait plus car il savait que la balle arriverait dans ses pieds in fine — cette foi en ses capacités rendait toujours Michael très extatique. Ça se ressentait également dans les accélérations plus sûres, moins frileuses, dans les appels audacieux que Kylian pouvait lui faire sur le terrain.
Cette connexion, cette cohésion, cette confiance aveugle que Michael cherchait à renforcer plus qu’à fuir, avait débuté pendant les entraînements, s’était renforcée pendant les matches amicaux, puis les matchs de sélection. Et enfin, pendant les premiers matchs de coupe du monde.
Le fait que le premier but de Mbappé durant cette coupe du monde vienne d’une passe décisive de Michael avait fait naître en lui un sentiment proche de l’exaltation. Il était fier de porter les couleurs de son pays — car en dépit de ce que beaucoup de gens pouvaient penser, c'était bien son pays — mais aussi fier de soutenir un joueur qu’il avait longuement admiré, fier de voir qu’il pouvait faire jeu égal avec ce joueur doré au point de porter ce poids avec brio.
Et à partir de ce premier match, un schéma s’était peu à peu constitué. On parlait de l’équipe de France, une équipe dangereuse et coordonnée, qui pouvait faire des merveilles sur le terrain, mais on parlait aussi plus spécifiquement d’un duo. Le duo Mbappé/Olisé, qui semblait afficher une alchimie particulière, presque unique sur le terrain.
Même l’équipe avait remarqué un changement. Michael était toujours assis à la droite de Kylian pendant les repas, alors même qu’il était un des joueurs les plus récents dans l’équipe nationale. Il était presque toujours dans l’équipe de Kylian pendant les entraînements, il discutait des tactiques et stratégies avec le capitaine et les coachs, il restait souvent après les entraînements seul à seul avec Kylian pour exercer des combinaisons propres à leur style de jeu… Il était pratiquement impossible pour les gens de ne pas constamment associer Michael à Kylian, et inversement. Et c’était quelque chose qui lui apportait une satisfaction difficile à camoufler.
Cependant, ce rapprochement entre eux avait également créé des automatismes assez contraignants chez Michael. Comme par exemple le fait de remarquer que tout le monde semblait vouloir l’attention de Kylian Mbappé — et Michael n’était pas vraiment différent sur ce point.
Par conséquent, certains contacts, certaines intéractions, certaines remarques que Michael apercevait un peu trop facilement lui faisaient ressentir une sensation plus que désagréable. Un bras de Désiré trop serré autour des épaules du capitaine, une accolade un peu trop longue d’Ibou après une belle action en match d’entraînement, un rire un peu trop sincère de la part de Kylian à une des blagues d’Ousmane…
Michael ressentait toujours une sensation étrange dans ces moments, comme un poids encombrant qui devenait plus léger uniquement lorsque Kylian lui redonnait de l’attention. Chaque contact un peu trop proche que Kylian avait avec d’autres joueurs lui faisait retrouver son expression froide et distante qui lui valait tant de reproches de la part des gens.
Le paroxysme avait d’ailleurs sûrement été lors du match contre le Paraguay.
Dire que ce match avait été difficile pour Michael serait un euphémisme. Pas dur dans les termes tactiques ou même techniques, mais plus dans le sang froid dont Michael avait dû faire preuve durant tout le match, et qui avait parfois malheureusement failli. Il avait dû se contenir en voyant la plupart des attaquants paraguayens se coller contre Kylian sans un vain espoir de l’arrêter, fonçant sur lui à la première occasion et le taclant même quand la balle avait quitté les pieds du capitaine des bleus.
Michael s’était retenu du mieux qu’il pouvait, le coach les ayant prévenu en amont de la tournure prévisible du match et surtout d’à quel point leur capitaine allait être ciblé. Et il avait eu raison.
Mais cela ne voulait pas dire que ça avait été facile pour lui d’encaisser tout ça.
Voir à quel point certains joueurs paraguayens passaient leur match collé contre leur numéro dix avait fait remonter une pluie de sentiments négatifs en lui, en particulier Caceres qui semblait s'accrocher à Kylian avec un peu trop d’insistance à son goût.
Ajoutez à ça tous les autres coups bas et les fautes qu’il subissait lui-même, bien sûr que l’humeur de Michael était éclectique, sur le point de craquer sous la frustration et la jalousie — car c’était bien ce sentiment qu’il ressentait au fond de lui, il ne pouvait plus vraiment se mentir à lui-même. Il sentait de plus en plus la pression monter en voyant le sourire moqueur de Kylian qui, il le savait, camouflait sa frustration de ne pas pouvoir jouer le football qu’il aimait, mais illustrait également à quel point il se fichait bien des piques qui lui étaient lancées.
Mais Michael, lui, ne s’en fichait pas.
A la mi-temps Kylian, qui avait dû remarquer son humeur — même si toute l’équipe était à cran — était venu vers lui, essayant de lui parler en seul à seul dans un couloir vide pour tenter de le calmer.
“Mike.” Kylian l’appela, voix calme et sereine alors que tout bouillonnait à l’intérieur de Michael qui était incapable de rester en place et faisait les cents pas devant la posture assurée du capitaine. “Ça va ? J’ai vu que t’avais pris un mauvais coup à un moment.”
“Ouais, ouais ça va.” Michael répondit en soupirant bruyamment, regard froid et respiration encore un peu rapide. “J’suis pas celui sur lequel ils se focus.”
“C’est pas faux.” Kylian grimaça en étirant son épaule, faisant immédiatement froncer les sourcils de Michael qui se stoppa et se rapprocha de son capitaine.
“Et toi ça va ?”
“Ouais. Ils sont un peu collants mais fallait s’y attendre. On l’avait prévu.”
“Surtout un en particulier.” Michael n’arriva pas à cacher le venin de sa voix, son regard dur se posant sur les hématomes qui se formaient déjà sur les bras et les jambes de Kylian. “Y’en a j’pense c’est pas des joueurs, c’est des fans qui ont envahi le terrain.”
Kylian ricana légèrement. Michael garda son visage fermé. “T’as remarqué ? Ouais leur numéro deux est un peu trop collant à mon goût.”
“Et ça te dérange pas ?” Michael demanda en se rapprochant de son capitaine, se plaçant face à lui.
“C’est le football qu’ils ont choisi de jouer.” Kylian répondit presque factuellement, haussant les épaules avec un air désinvolte. “Mais on peut jouer le sale football aussi s’ils veulent. Le truc c’est de pas prendre de cartons pour les quarts de finale.”
“L’arbitre et contre nous.”
“Même.” Kylian continua avec un air plus sérieux, croisant ses bras sur son torse en fixant Michael dans les yeux. “J’ai vu que tu commençais à perdre patience, c’est pour ça que je voulais te parler. On peut pas se permettre de te perdre pour le prochain match.”
Michael ricana faussement, levant les yeux au ciel avec un air désabusé qui, habituellement, aurait pu lui valoir une remarque salée de son capitaine. Mais celui-ci devait bien comprendre l’état dans lequel se trouvait Michael, qui était un joueur qui préférait le beau football et les actions élégantes plutôt que les coups bas et les fautes à répétition.
“Ils te tripotent comme s’ils avaient des comptes à te rendre et j’devrais me calmer ?” Michael lâcha un rire jaune, passant une main rageuse dans ses dread en bataille. “Y’a eu combien de fautes sur toi depuis le début du match, six, sept ? Et combien ont été sifflées ?”
“Michael, on se fiche de ça.” Reprit Kylian avec un air plus compréhensif. Toujours cet air tranquille, comme si son propre bien être ne comptait pas, comme si leur possible victoire justifiait tous les coups qu’il se prenait. Michael ne pouvait plus le supporter. “L’important c’est de gagner. S’ils sont trop focus sur moi ça vous laissera le champ libre pour marquer.”
“Peut-être que toi tu t’en fiches mais pas moi.”
Kylian avait légèrement écarquillé les yeux à l'entente de cette phrase sans appel et la voix sûre de Michael. Et son air étonné s’accentua lorsque, dans un geste instinctif, le londonien passa son bras solide autour de la taille du capitaine pour le coller contre lui.
“J’en ai marre de les voir te marcher dessus comme ils veulent.” Murmura Michael, regard sombre ancré dans celui de Kylian. “C’est pas juste du sale football, ils se liguent contre toi. Et ça j’peux pas l’accepter, ni le permettre.”
L’expression de Kylian s'adoucit doucement, et il ne fit étrangement pas de remarque sur le ton presque possessif de Michael, ni sur son bras protecteur autour de sa taille. Il leva ses mains et les posa lentement sur les bras du plus jeune, appliquant une légère pression réconfortante, ses yeux d’ébène tentant de calmer le feu ardent qui brûlait à l’intérieur de son passeur le plus fidèle.
“Eh. Je vais bien, ok ?” Kylian susurra avec un sourire rassurant — il était toujours si doux avec Michael, ça le rendait dingue. “Il nous reste encore une mi-temps, et je compte pas la perdre. Je t’ai dis, s’ils veulent le sale football ils vont l’avoir. Et puis je t’ai toi et le reste de l’équipe à mes côtés, non ?”
Michael sembla se détendre légèrement à l’entente de ces mots. Son expression se fit moins dure et sa prise moins solide autour de la taille de son capitaine, ce qui accentua le sourire de ce dernier. Il lâcha ses bras et passa un bras autour des épaules du londonien avant de commencer à le diriger vers les vestiaires, son visage un peu trop près de son oreille lorsqu’il murmura une dernière phrase faisant frissonner le plus jeune.
“Et je suis sûr que tu les laisseras pas me blesser, hm Mikey ?”
Ce dernier se dépêcha de détourner le visage pour masquer ses joues qui s'étaient mises à chauffer légèrement sous le rire enfantin du capitaine qui tapa amicalement son épaule, dénotant avec le ton suave et presque tentateur qu’il avait utilisé pour prononcer cette phrase.
“Allez viens, faut pas rater le discours du coach.”
La deuxième mi-temps s’était alors déroulée de manière similaire à la première, mais ils avaient fini par gagner, ce qui les menait directement en quart de finale. Michael avait tout de même fini par récolter un carton jaune en fin de match, sous le regard déçu mais compréhensif de Kylian qui savait que la pression était juste trop forte pour être ignorée — de plus, le carton jaune n’était même pas vraiment justifié.
Lorsque les joueurs français avaient eu la confirmation qu’ils allaient continuer la coupe du monde et que le sale jeu des paraguayens ne leur avait pas permis d’avancer dans la compétition, le chaos avait éclaté. Voyant que des attaquants de l'équipe adverse se dirigeaient dangereusement vers son capitaine, Michael n’avait pas hésité à se diriger directement vers lui, laissant sa frustration du match exploser.
De manière similaire à leur conversation pendant la mi-temps, il avait rapidement passé un bras autour de sa taille pour le serrer contre lui dans une poussée protectrice qui le démangeait depuis le début du match. Il s’était mis entre leurs adversaires et Kylian pour faire barrage, repoussant les joueurs qui tentaient de s’approcher même alors que le match était fini, écoutant Kylian leur répondre en espagnol avec un sourire vainqueur qui faisait ressortir son côté compétiteur. Maintenant que le match était fini, rien ne les empêchait d’exprimer le fond de leur pensée.
“Faut que j’aille en interview.” Kylian avait murmuré à son oreille d’une voix essoufflée. “On se rejoint après ?”
Michael avait hoché sa tête de haut en bas, gardant son regard froid fixé sur les joueurs pour les surveiller. Dans le feu de sa frustration, il remarqua cependant la main de Kylian qui glissa dans le bas de son dos et y resta un peu trop longtemps pour ne pas être intentionnel, son sourire moqueur toujours aux lèvres.
Lorsque Kylian partit pour son interview, Michael resta près de lui à observer ses coéquipiers et l’équipe adverse continuer de se chercher, au point qu’il y ait besoin de l’intervention des arbitres et des entraîneurs pour les séparer.
“Tu peux te détendre général.” Intervint subitement Rayan en passant un bras autour de son cou, Michael gardant son expression impassible. “C’est bon le match est fini, ton capitaine chéri est hors de danger.”
Cette altercation avait, bien évidemment, renforcé sa réputation de “général du dictateur”, son excès protecteur s’étant transformé en véritable marquage de territoire à la fin du match. Ce n’était pas la première fois — et sûrement pas la dernière — qu’un favoritisme mutuel prenait place entre les deux joueurs, mais il est vrai que ça avait été particulièrement évident pendant le match contre le Paraguay.
Et Michael, qui aurait dû s’en sentir honteux, ne ressentait qu’une certaine fierté de savoir qu’il était spécial aux yeux du joueur qu’il admirait et de l’homme qu’il avait appris à adorer. Les moments où Michael voulait quelque chose, Kylian les lui donnait sans réfléchir : la fin de son assiette, un créneau chez le kiné plus avantageux, une place de choix sur le canapé pendant les soirées film — toujours à ses côtés bien sûr. Et en retour, Michael était devenu le fier protecteur du capitaine français, défiant quiconque osait s’en prendre à lui d’une manière ou d’une autre et fusillant du regard ceux qui osaient remettre en question le talent légitime de Kylian Mbappé.
Si le favoritisme s’était fait remarquer au début de la sélection de Michael, désormais elle avait été entièrement assimilée par le reste des membres de l’équipe qui aimait le leur faire remarquer, sous le sourire amusé de Kylian et les regards agacés de Michael.
Un jour Ousmane l'avait formulé d'une manière qui était restée gravé dans sa mémoire, avec son habituel sourire mesquin au coin des lèvres.
“Laissez les gars, c’est le bras-droit du dictateur. Faut pas essayer de se rebeller contre lui.”
Si Michael avait réagi en levant les yeux au ciel avec un air ennuyé et désabusé, l’agréable sensation de chaleur se diffusant dans sa cage thoracique insinuait autre chose, mais il décida de ne pas trop y penser.
Et si le sourire satisfait de Kylian voulait dire quelque chose, c’était sûrement que cette situation lui convenait amplement.
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Le paroxysme de leur connexion avait sûrement été le match contre la Suède. Michael et Kylian n’avaient probablement jamais été plus en phase, plus connectés qu’ils ne l’avaient été pendant ce match, et Michael en avait senti une euphorie proche de l’abandon.
Avant le match, Kylian lui avait dit : “fais la passe à qui tu peux, comme toujours. L’important c’est de gagner. Mais si c'est possible, j'aimerais marquer le premier but pour le coach.”
Oh, Michael ne s'était jamais senti aussi puissant qu'à ce moment-là.
Alors bien sûr qu’il lui avait offert la première passe décisive du match. Bien sûr. Il ne pouvait rien lui refuser, après tout.
Et ça s’était ressenti dans cet abandon qui l’avait poussé à sauter dans les bras de son capitaine après leur deuxième but ensemble, s’aventurant même à lui embrasser le cuire chevelu sous le coup de l’euphorie.
En voyant le sourire rayonnant de Kylian, Michael était sûr qu’il n’y avait plus aucun retour en arrière pour lui. Il s’était noyé dans cette immensité que représentait le talent magnetic de Kylian Mbappé, et ne pouvait plus faire machine arrière à cause de la douceur et de la sensibilité qu’il avait découvert en dessous de cet aspect glorieux du grand joueur.
Alors bien sûr, la défaite n’en avait été que plus décevante. Que plus insupportable.
Après le match contre l’Espagne — et pouvait-il vraiment appeler cet échange un match alors qu’ils avaient été dominés du début jusqu’à la fin ? — Michael s’était isolé dans une des nombreuses pièces vides qui faisait office de stockage. L’ambiance du vestiaire était trop dure à supporter, surtout lorsqu’il savait qu’il était une des raisons de pourquoi ils avaient perdu. Là, assis sur un banc au milieu des plots et des chasubles, il répétait chaque action du match dans son esprit, comme si cela pouvait changer quelque chose à la dure finalité. Peu importe les revues qu’il pouvait faire, lorsque le coup de sifflet retentit, rien d’autre que le score final n’a d’importance.
0-2.
Implacable. Une défaite en tous points, tactiquement, techniquement, comme en termes de cohésion d’équipe.
Et Michael avait raté tellement de passes. Avait perdu tellement de ballons. Et il les avait vu, les appels des attaquants, les espaces courts mais présents, les lignes directrices qu’il aurait dû suivre. Mais il y avait toujours un espagnol pour lui barrer la route, pour se mettre en travers de la passe, du lien qui devait se créer entre lui et le but, lui et la victoire. Lui et Kylian—
Il n’avait pas été capable de regarder Kylian dans les yeux après avoir été sorti.
Il imaginait très bien cet air sérieux et digne mais ces yeux remplis de déception après le coup de sifflet final, la dignité avec laquelle il avait salué tous les joueurs, le staff, le coach (son coach). Et il savait qu’alors que Michael se laissait aller à ses pensées morbides dans une pièce vide, Kylian ne pouvait même pas se le permettre. Il était sûrement en train d’expliquer aux journalistes comment et pourquoi ils avaient perdu — car les gens n’étaient même pas capable de bien regarder un match, il fallait tout leur expliquer ensuite — ou alors de réconforter ses coéquipiers, calmer Désiré qui n’avait pas réussi à s’arrêter de pleurer, essayer de leur remonter le moral et de leur faire comprendre que oui, la coupe du monde, c’était finie.
La coupe du monde était finie.
Cette pensée frappa si brusquement Michael qu’il en eut le souffle coupé.
C’était fini. Tout le chemin qu’ils avaient parcouru jusqu'à maintenant avec cette équipe si nouvelle et si joyeuse, qui avait apporté et appris tant à Michael, stoppé si rapidement. Fini les soirées de jeux de société, fini les moments à jouer sur fifa avec Dayot ou Bradley, fini les anniversaires où les joueurs préféraient hurler plutôt que d’écouter le discours, fini les discussions tardives avec Manu ou Rayan, fini les trajets en bus ou en avion où le groupe chantait des musiques que Michael ne connaissait pas toujours, mais desquelles il ne se sentait jamais exclu.
Fini les moments intimes et fugaces entre lui et Kylian, ces regards à la volée qui voulait tout dire, ces passes qui traduisaient tant de mots que Michael n’avait pas eu le courage d'exprimer à voix haute.
Tout ça parce qu’il n’avait pas réussi à faire une seule bonne passe.
Une bonne passe qui aurait mené au but qui aurait pu raviver les espoirs de l’équipe.
Mais non. Ils étaient restés à zéro jusqu’à la dernière minute.
Cette réalisation lui fit soudainement prendre conscience que sa respiration était devenue rapide, hachée et bien trop entrecoupée pour être régulière. Penché en avant sur son banc, il n’avait pas remarqué que ses mains serrées avaient commencé à trembler, que sa vision s’était faite un peu trop floue et que son esprit n’arrivait plus à se concentrer sur le moment présent.
Tout ce qu’il voyait derrière son regard absent était les actions ratées, les appels restés sans réponse, la frustration montante du coach, des supporters, de leur capitaine. Mais ça n’avait pas été suffisant.
Sa première coupe du monde. Avec la France. Et elle se stoppait maintenant, de manière aussi cruelle que juste. Sans appel. Sans possibilité de retour en arrière.
La douleur était telle que Michael ne pouvait même pas imaginer l’état dans lequel s’était trouvé Kylian après cette fameuse finale de 2022.
Kylian. Le seul, avec Dayot et Adrien sûrement, qui était vraiment dans le match. Michael ne pouvait pas s’empêcher de repenser aux regards qu’ils s’étaient échangés pendant le match. Aux yeux de Kylian fixés sur lui, interloqués au début, presque surpris, puis frustrés, et enfin impassibles lorsqu’il s’était fait sortir du terrain.
Est-ce que la fin de la coupe du monde voulait également signifier la fin de son duo avec Kylian ?
Cette pensée lui fit avoir un haut le cœur. Sa cage thoracique se contractait, sa gorge le brûlait et ses yeux le piquaient, et tout ce que Michael réussissait à rassembler comme lucidité ne lui faisait entrevoir que des pensées dévalorisantes et négatives.
Seul dans cette pièce — est-ce qu’elle était devenue plus étroite ? — Michel sentait que son corps était en train de l’abandonner, mais il ne pouvait rien y faire. Il était habitué à ce que son corps l’abandonne de cette façon, il le subissait depuis tout petit après tout. Récemment il réussissait cependant partiellement à contrôler ses tremblements et sa respiration erratique lorsqu’il savait qu’il allait devoir faire une interview tout seul, ou lorsqu’il était forcé de passer à travers une foule qui le bousculait, criait son nom, le touchait — et pourquoi le touchaient-ils, exactement ? Il n’avait jamais donné son consentement en premier lieu — et c’était presque instinctif désormais pour lui de ravaler son mal être et se renfermer entièrement pour contrôler un tant soit peu son corps, son image, mais seul ? Loin de tout, après une défaite aussi dure que juste — car ils avaient été nuls, surtout Michael, Michael le savait — et si c’était la fin de son histoire en sélection nationale ?
Si jamais le prochain sélectionneur en déduisait que Michael ne supportait pas la pression et qu’il ne pouvait plus tenir son rôle en équipe nationale, alors qu’est-ce que Michael allait bien pouvoir faire ? Retourner à sa place devant la télé à rêver de pouvoir faire des passes au lieu d’être sur le terrain là où était sa place, sa véritable place, aux côtés de l’équipe de France, du maillot bleu, de Kylian—
“Ah t’es là…” Oh non— pensa Michael. Tout mais pas lui. “On te cherchait partout Michael, tu nous as fait peur. On peut pas faire attendre le bus, va falloir y aller—”
La voix de Kylian était si calme. Trop calme. Comme s’il ne venait pas de voir son rêve s’envoler à cause d’une équipe qui ne l’avait pas suivi. A cause de Michael—
“Hey… Michael, ça va ?”
Cette soudaine question et le ton inquiet de son capitaine sembla brusquement ramener Michael sur terre, qui se rendit enfin compte de l’état dans lequel il était. Complètement recroquevillé sur lui-même, mains sur le crâne appuyant si fortement qu’il sentait ses ongles entrer dans la chaire entre ses dread, son corps tremblant alors que sa respiration frénétique ne lui permettait pas d'emmagasiner assez d’air dans ses poumons contractés.
Il faisait une crise d’angoisse. Et une grosse, en plus de ça.
“Oh merde.”
Kylian sembla le comprendre car il lâcha brusquement la porte du petit local pour se précipiter aux côtés de Michael, sans pour autant envahir son espace, lui laissant assez d’air pour respirer. La prise de conscience n’avait fait qu’empirer l’état du jeune joueur qui hoqueta brutalement, sentant ses yeux s'humidifier brusquement.
Et en plus il allait pleurer devant son capitaine. Comme s’il n’avait pas déjà été assez humilié comme ça.
“Mike, eh, Michael…” Son nom prononcé si calmement par Kylian sembla le reconnecter un tant soit peu à la réalité. Il sentit abstraitement des mains se poser sur les siennes pour tenter de desserrer leur prise de fer sur son crâne. “Shht, calme toi, tout va bien se passer. Essaye de respirer avec moi.”
Michael hocha vivement sa tête, incapable de parler, et tenta de se calquer sur les inspirations profondes et bruyantes que prenaient son capitaine. Voyant que ça ne marchait pas vraiment, Kylian changea de technique et prit Michael par les épaules pour le relever doucement, le forçant à ne plus être recroquevillé sur lui-même. Lorsqu'une vague d’air frais frappa son visage, Michael sentit des traces de larmes le long de ses joues — quand s’était-il mit à pleurer exactement ? — et sentit sa respiration se ralentir très légèrement. Les mains de Kylian trouvèrent ses genoux, accroupis devant lui, ancrant Michael dans la réalité avec son toucher solide et sa voix calme.
“Michael. Tout va bien, t’es dans un local avec moi, Kylian. T’es pas tout seul. On va bientôt rentrer et tu pourras te reposer. Essaye de te concentrer sur ma voix.”
Michael essaya tant bien que mal de suivre les directives de son capitaine, s’étonnant intérieurement du calme olympien dont il faisait preuve. Il laissa sa tête cogner le mur derrière lui, sentant sa respiration ralentir progressivement alors que son corps tremblait toujours légèrement, subissant des soubresauts toujours assez violents. Ses mains vides n’avaient plus rien à tenir, et Kylian sembla le comprendre car il attrapa ses paumes dans les siennes pour les serrer doucement, montrant sa présence sans être trop envahissant.
Si Michael avait été plus lucide, il aurait pu se demander comment est-ce que Kylian faisait pour avoir tous les bons réflexes lorsque quelqu’un faisait une crise d’angoisse. Mais sur le moment, il était trop concentré sur le fait de réussir à calmer son cœur frénétique et ses tremblements pour se poser la moindre question.
Après quelques longues minutes où Kylian continuait à l’encourager d’une voix douce — super Mike, tu t’en sors comme un chef, c’est parfait — Michael se sentit lentement revenir dans son propre corps. Lorsqu’il rouvrit ses paupières qu’il ne savait pas qu’il avait fermé, sa vision était toujours trouble, mais bien à cause des quelques larmes traîtresses qui persistaient au coin de ses yeux.
Lentement, alors qu’il prenait toujours de grandes inspirations comme s’il venait de courir un marathon, Michael rabaissa son regard. Kylian était là, accroupi entre ses genoux écartés, ses mains serrant doucement les siennes avec une expression prise entre le soulagement et l’inquiétude.
Je ne mérite pas ton souci— pensa amèrement Michael.
“I didn’t know you knew what to do.” Le jeune joueur toussa légèrement après sa phrase, ayant du mal à faire revenir sa voix. L’anglais revenait toujours plus facilement que le français à la suite de ses crises, et c’était quelque chose qui l’énervait plus que de raison.
Une lueur angoissée passa dans les orbes noiraudes du capitaine qui se rapprocha légèrement en entendant la voix rauque de son coéquipier. “Yeah, well. Not my first time—”
“Don’t—” Michael inspira fortement, fermant ses yeux une demi seconde avant de les rouvrir en espérant que le peu de détermination qu’il pouvait rassembler se voyait dans ses pupilles d’ébène. “Ne me parle pas en anglais.”
Kylian sembla comprendre. Et, étonnamment, cela sembla être suffisant pour faire naître l’ombre d’un sourire sur ses lèvres. Il pressa doucement les mains de Michael entre les siennes avant de les relâcher, Michael regrettant déjà le contact physique entre eux.
“Désolé, t’as raison.” Kylian soupira avant de se relever. Maintenant qu’il avait l’esprit plus clair, Michael remarqua qu’il était vêtu de son survêtement de rechange alors que lui portait toujours son maillot du match.
Cela lui rappela la raison de sa soudaine crise, et il afficha une mine abattue, abaissant son regard sur ses mains désormais posées inutilement sur ses cuisses. Les tremblements de son corps n'avaient pas entièrement cessé, et il se concentra de nouveau sur sa respiration pour tenter de les calmer.
“Tiens.” Annonça soudainement Kylian en lui tendant une gourde — quand diable avait-il été cherché ça ? — que Michael prit doucement. “Bois ça, ça te fera du bien.”
“T’as pas répondu à ma question.” Michael reprit après avoir bu sous le regard fixe et intense de Kylian qui semblait analyser chaque centimètres du corps de Michael pour tenter de deviner ce dont ce dernier avait besoin.
“Hm ?”
“Comment t’as su comment réagir ? C’est pas la première fois que tu vois quelqu’un faire une crise d’angoisse ? Normalement c’est pas commun.”
Ce n’était pas forcément une bonne idée pour lui de parler autant, mais il avait besoin de réponses, maintenant plus que jamais. Il devait détourner son esprit de la raison de sa crise : leur défaite humiliante et la fin de la compétition.
Michael savait que beaucoup de footballeurs avaient des problèmes liés à la santé mentale ou aux angoisses, mais il savait également que ce n’était pas vraiment un milieu où les hommes pouvaient en parler librement et se montrer sensibles ou vulnérables. Ce qui ne faisait que rajouter une pression supplémentaire sur leurs épaules, d’ailleurs.
“Pas un coéquipier non.” Kylian répondit de sa voix toujours aussi douce. Ses yeux étaient indéchiffrables, fixés sur Michael avec une attention presque asphyxiante. Michael se serait senti gêné sous ce regard insistant s’il n’était pas si exténué par leur match et sa crise récente.
“Comment ça ?”
Kylian prit un air plus embarrassé, détournant légèrement le regard. “C’est moi en fait. Depuis petit j’en fais pas mal, mais ça s’est empiré après ma première coupe du monde. Alors forcément…”
Michael écarquilla les yeux. Il avait du mal à croire ce qu’il venait d’entendre. Kylian avait toujours fait preuve d’un sang froid à toute épreuve, il était même reconnu et apprécié pour ça. Mais il venait d’avouer à Michael, d’une manière presque honteuse, que ce comportement stoïque et cette droiture n’était en fait qu’une façade pour masquer un mal-être bien camouflé.
Depuis tout ce temps… Depuis tout ce temps, Kylian était sujet à une angoisse profonde et personne ne le savait. Personne.
Vraiment, plus Michael en apprenait sur son capitaine, plus il l’admirait. Et plus il en apprenait sur Kylian, plus il se rendait compte du nombre de sacrifices qu’il avait fait pour parvenir jusqu’ici, et ça le plongeait dans une tristesse proche de l’inconsolable.
Mbappé était admirable. Kylian lui, faisait ressentir chez Michael une envie de le protéger qu’il avait de plus en plus de mal à cacher.
Mais en y réfléchissant bien, ce n’était pas si étonnant. Avec toute la pression et l’attention qu’il recevait constamment, continuellement sous le feu des projecteurs à accueillir les applaudissements et les injures, son corps et son esprit avaient évidemment besoin de lâcher prise à un moment ou un autre.
Michael se sentit profondément stupide de ne rien avoir remarqué.
“J’savais pas que tu faisais des crises d’angoisses.” Michael répondit d’une voix basse, sa respiration toujours un peu trop rapide. Ses yeux tentaient désespérément de s’ancrer dans les pupilles d’ébène de son capitaine, mais celui-ci faisait désormais tout pour l’éviter.
“Y’a beaucoup de choses que les gens savent pas sur moi.”
Mais moi, je ne suis pas n’importe qui— Michael avait envie de lui crier. Mais il n’était même pas sûr que ce soit vrai, peut-être que c’était juste l'accumulation de ses fantasmes qui lui avait fait voir des intentions dans les plus infimes gestes du quotidien, lui faisant croire qu'il était spécial aux yeux de Kylian. Mais il ne l'était sûrement pas. Pas après la performance qu’il avait fournie contre l’Espagne en tout cas.
Michael lâcha un long soupir. Voyant que Kylian était désormais fuyant à cause de cette nouvelle révélation, le londonien tenta une nouvelle approche. Après tout, s’il ne l’avait dit à personne, c’est que c’était quelque chose de gros à avouer pour lui. Michael se sentait à moitié reconnaissant et à moitié attristé de ne pas l’avoir remarqué par lui-même.
Doucement, il tendit sa main toujours légèrement tremblante pour attraper le poignet de son capitaine. Là, Kylian abaissa enfin son regard pour voir Michael le regarder avec des yeux remplis de tendresse, ses longues dread noires dansant autour de son visage bienveillant. Il arriva même à lui adresser un petit sourire, tirant doucement sur son bras pour le faire s’asseoir à ses côtés sur le banc.
“Hey.” Murmura Michael, cognant doucement son épaule contre celle de son capitaine, tenant toujours son poignet entre ses doigts dans une poigne légère, donnant à Kylian tout le loisir de se défaire s’il en avait envie. Kylian ne bougea pas, mais son regard resta fixé sur ses baskets. “Tu vas pas me dire que t’as honte maintenant, si ? Pas avec moi.”
“C’est pas de la honte…” Reprit Kylian, tournant son visage pour le regarder avec des yeux presque timides. Michael ressentit un besoin presque primaire de le prendre dans ses bras et le serrer fortement contre lui. Le cacher aux yeux du monde qui n'arrivait pas à apprécier sa valeur et sa sensibilité. Il n’en fit rien. “C’est plus… Maintenant que je suis capitaine, j’me suis dit que je devais agir en guide, être assez solide pour que tout le monde se sente en sécurité. Alors j’ai pris sur moi de le dire aux autres, y’a que certains membres de l’ancienne équipe de France qui le savent. Mais je dis pas du tout ça pour que t’en aies honte bien sûr ! Faut pas que toi tu le caches aux autres, on est là pour te soutenir.”
Michael souffla brusquement par le nez, fronçant les sourcils en resserrant légèrement sa prise sur le poignet de son capitaine. “Tu m’dis de pas en avoir honte mais toi tu nous l’as caché pendant des mois. Comment tu veux qu’on te fasse confiance si tu nous dis même pas quand toi tu vas mal ?”
Cette fois-ci Kylian releva son visage pour ancrer ses yeux noir de jais dans ceux de Michael. Leur échange dura assez longtemps pour que Michael voit les rouages de son esprit tourner derrière les pupilles du plus âgé. Il savait bien que s’il voulait que son équipe lui fasse entièrement confiance il devait être totalement sincère avec eux, mais cette sincérité s’échangeait au prix d’une vulnérabilité qu’il n’était pas encore prêt à afficher en tant que capitaine.
“Comment tu fais d'habitude quand t’en as ?” Demanda doucement Michael, caressant désormais le poignet de Kylian entre ses longs doigts. Son poul battait vite, et cela fit remarquer à Michael qu’il avait retrouvé une respiration normale. Ses tremblements s’étaient également calmés, ce qui aurait permis à Kylian de couper court à la conversation, considérant la crise de Michael terminée. Il n’en avait rien fait.
Ce qui confirma que le buteur avait tout autant envie — ou besoin — de se confier.
“Des crises d’angoisse ?”
“Hm.”
“Je me gère tout seul.” Le cœur de Michael se serra un peu plus dans sa cage thoracique à cette révélation. “Ça fait un moment que je sais comment faire pour me calmer.”
“Kylian…”
“Je sais, je sais…” Kylian soupira, évitant de nouveau le regard de Michael en détournant son visage. Cependant il leva sa main libre pour attraper l'avant bras de la main tenant toujours son poignet. Pas pour faire lâcher Michael, il comprit assez vite, mais pour avoir quelque chose à empoigner. “J’en suis pas fier.”
“Tu préfères être tout seul?”
“Pas vraiment, c’est pas facile de se calmer tout seul. Mais y’a qu’Ous et N’Golo qui sont au courant dans notre équipe actuelle, et ils sont pas tout le temps dans le coin.”
Michael soupira bruyamment, secouant sa tête de droite à gauche, faisant virevolter ses dread dans une danse hasardeuse autour de son visage tendu. Kylian était sûrement une des personnes les plus têtues qu’il connaissait.
(Ce qui n’enlevait malheureusement rien à son charme. Ça le renforçait même, oserait-il dire.)
“La prochaine fois, tu m’appelles. J’m’en fou si j’suis pas dans le coin ou quoi, j’veux pas que t’ai à vivre ça tout seul.”
“Comme toi tu veux dire ?”
“J’avais pas prévu de faire de crise.” Michael fronça ses sourcils, son expression de plus en plus frustrée en voyant peu à peu un sourire amusé s’accentuer sur le visage de son capitaine.
“Me regarde pas comme ça.” Kylian gloussa doucement lorsque Michael le fusilla du regard. “Ecoute, on va faire un deal ok ? On se promet tous les deux que si on a une crise on essayera de prévenir l’autre et de pas subir ça tout seul. Ça te va ?”
Michael le regarda avec un de ses plus fameux side eye, essayant d’analyser la situation de la manière la plus logique possible. Il savait très bien que Kylian allait sûrement faire des crises sans le prévenir, mais le plus jeune aimait penser qu’il était désormais assez proche de lui pour que la confiance mutuelle qu’ils avaient tissée s’étende jusqu’à cette sphère encore plus intime. Surtout s’il savait que Michael était capable de gérer ce genre de situation.
Il était son bras-droit après tout, comme aimait l’appeler Ousmane.
“Deal.” Souffla Michael en attrapant la main de Kylian pour la serrer dans la sienne, faisant sourire le capitaine. Qui ne retira pas sa main.
“D’ailleurs, tu sais c’est quoi qui l’a déclenché ? Ta crise ?” C’était une question stupide, mais Michael se doutait bien que Kylian avait besoin de l’entendre de sa propre bouche. Ça lui permettrait peut-être de faire le deuil.
“Devine.”
“Michael.” Kylian ancra des yeux sérieux dans ceux de son coéquipier, qui se sentit de nouveau choir sous la force de son regard. C’était désormais le noiraud qui essayait de fuir l’attention de Kylian en détournant les yeux. “Ce qui s’est passé sur le terrain c’est notre responsabilité à tous. Pas à un seul joueur. Tu le sais.”
“Pourtant on sait tous les deux que c’est toi qui va prendre toute les critiques.”
“Tu sais bien que c’est pas vrai. Tout le monde en prend pour son grade. Surtout le coach.”
“Surtout toi.” Michael ricana faussement, sentant de nouveau cette rage contenue au fond de lui qui tentait de refaire surface lorsqu’il repensait à tous les reproches infondés que se prenaient Kylian. “Ils ont recommencé à t’aimer au début du mondial, et maintenant tu vas voir qu’ils vont te détester de nouveau. Fucking snakes.”
Kylian hocha les épaules, comme si c’était quelque chose d'inévitable et pas simplement l’expression d’une frustration commune qui prenait le même bouc émissaire pour se sentir mieux dans leur misérable existence. Michael resserra sa prise sur la main de Kylian, qui répondit par une pression courte et légère.
“Si t’acceptes les louanges.” Kylian ancra son regard dans le sien. “Faut réussir à accepter les reproches aussi.”
Là, Michael ne put empêcher ses yeux de s'humidifier de nouveau. C’était sûrement à cause de sa crise récente qui le rendait sensible, mais aussi à cause de la réalisation que oui, c’était bel et bien fini, et qu’il n’aurait plus l’occasion de partager ce genre de moment avec Kylian pendant un petit moment. Il renifla avant de poser sa tête contre l’épaule de son capitaine, qui posa ensuite doucement sa propre tête sur son crâne.
“It's just…” Michael, sous l’émotion, ne put s’empêcher de reprendre en anglais. “I thought you were everything I wanted to be, but now that I'm near you I think I just wanted to be part of your life. But now I see how much you're hurting and I can't bear it anymore.”
“Oh Michael…” Le noiraud sentit Kylian lâcher sa main pour passer son bras autour de ses épaules, le serrant doucement contre lui. Sa voix était douce, grave, une tonalité qu’il prenait rarement. Michael aimait à penser que c’était avec lui qu’il l’utilisait le plus. “C’est pas fini tu sais ? On a encore un autre match à jouer dans cette coupe du monde. Et ensuite, on a les qualifications pour l’euro, et la compétition—"
“Mais la prochaine coupe du monde ?” Michael le coupa, relevant sa tête pour ancrer ses yeux larmoyants dans ceux toujours aussi doux de son capitaine. “C’est pas certain que tu puisses la faire, si ?”
“Trente-et-un ans c’est encore possible pour une coupe du monde. Ronaldo et Messi ont bien participé à celle-ci, et ils ont tous les deux dépassé les trente-cinq ans. M’enterre pas trop vite, tu veux ?”
Michael lâcha un soupir tremblant, son cœur ratant un battement lorsque Kylian posa ses mains sur ses joues pour essuyer ses larmes avec le plus tendre des sourires qu’il lui ait été donné de voir sur le visage de son capitaine.
“Je voulais te la donner.” Michael avoua dans un murmure sincère, ses yeux brillants de larmes et d’admiration envers l’homme en face de lui. “Cette coupe, je voulais te la donner.”
“C’est sûrement pour ça qu’on a perdu alors.” Et Michael ne savait pas si une phrase l’avait déjà autant blessé.
“Pourquoi tu dis ça ?” Il fronça les sourcils et tenta de se défaire de la prise de son capitaine en reculant, mais celui-ci ne lui en laissa pas l’opportunité. Au contraire, il rapprocha leurs visage pour coller leurs fronts l’un contre l’autre, faisant rougir légèrement Michael qui sentit son cœur battre de nouveau rapidement dans sa cage thoracique, mais pour une toute autre raison que l’angoisse cette fois.
Kylian était si proche, ses mains toujours sur ses joues, son front contre le sien, ses yeux brillants ancrés dans les pupilles écarquillées de Michael… Il ne voyait et ne sentait que lui tout autour, Kylian, Kylian, Kylian.
“C’est pas pour moi que tu dois la gagner la coupe, Michael. C’est pas pour toi non plus. C’est pour le pays duquel tu portes les attentes.”
Michael écarquilla légèrement les yeux. Dans un réflexe, il attrapa les poignets de son capitaine, sentant son cœur s’emballer dans sa poitrine.
Oh Kylian. Quel homme tu fais.
“Ce maillot c’est tous les espoirs qu’on a déçu, mais c’est aussi tous les espoirs qu’on pourra renouveler. Et y’a pas d’autres partenaires que toi et l’équipe avec qui je veux les partager.”
Partenaires.
Ce mot raisonna dans l’esprit de Michael comme le son des cloches scintillantes de Notre-Dame.
Et, incapable de retenir plus longtemps toute l’adoration qui le consumait pour l’homme en face de lui, Michael se rua sur son capitaine, prenant à son tour son visage en coupe pour poser brusquement ses lèvres sur les siennes. Et le sourire qu’il sentit contre ses lèvres confirma à Michael que tous ces signes qu’il avait si peur de mal interpréter n’étaient en fait pas des rêveries sans fondements de son imagination, mais bien les sentiments réciproques que Kylian ressentait à son égard.
Oui, Michael n’était plus un novice regardant sa télé avec des étoiles dans les yeux. Il n’était plus un joueur de bas étage qui ne pouvait que rêver de grandeur. Il était sur la scène du monde, et il devait en porter les responsabilités.
Mais il n’était pas obligé de le faire seul.
Un nombre incalculable de sensation magnifique explosa en lui lorsqu’il sentit les lèvres de Kylian bouger contre les siennes. Ses mains glissèrent entre ses dread épaisses et Michael ne put s'empêcher de souffler de plaisir, attirant Kylian au plus près de lui en collant leurs deux torses l’un contre l’autre, passant ses bras fermement autour de sa taille. Les mains de Kylian glissèrent de nouveau sur ses joues qu’il caressa tendrement, et Michael sentit de nouvelles larmes monter en lui.
Partager ce moment avec Kylian était encore plus grandiose que tout ce qu’il avait pu imaginer.
Lorsqu’il se recula légèrement de leur premier — incroyable — baiser, Michael remarqua avec tendresse les yeux humides de Kylian. Après tout, lui aussi venait de perdre la coupe du monde, et il n’avait sûrement pas eu le temps de trop s'attarder sur ses propres sentiments négatifs et réfléchir réellement à ce qu’il venait de perdre. Cependant Michael aimait à penser que ce qu’il venait de gagner à l’instant pourrait un tant soit peu atténuer ses maux et ses douleurs.
Après tout c’était bien son rôle, en tant que bras-droit, de rendre la vie plus facile à son capitaine, n’est-ce pas ? Capitaine qu’il suivrait jusqu’au bout du monde si celui-ci l’autorisait.
Et en vu du sourire rayonnant qu’il lui adressait, il était presque sûr que Kylian n’aurait aucun mal à le supporter encore un peu plus longtemps.
“Tu continueras à tirer mes passes alors ?”
“Aussi longtemps que mes jambes me le permettront.”
Michael se demandait souvent comment Kylian pouvait supporter tant de pression.
Mais maintenant qu'il pouvait au moins partager cette charge avec lui, rien n'avait jamais semblé plus évident. Et Michael sentait une nouvelle fois le poids de cette phrase qui résumait tout ce qu’il ressentait envers Kylian : crave the applause, hate the attention.
Mais l’attention de Kylian, il était déterminé à la garder fixée sur lui. Et ce, pour un petit moment encore.
