Chapter Text
Le cœur d'Emma se brisait un peu plus à chaque pas qui la rapprochait de leur appartement. Elle avait fait bonne figure le temps de rentrer, avait réussi à se contenir, à ravaler ses larmes, mais, à présent, elle se sentait juste sur le point de se fendre en éclats. Une partie d'elle lui hurlait qu'elle n'aurait pas dû être aussi étonnée, que c'était ainsi et que rien, pas même elle, ne pouvait y changer quoi que ce soit. Mais elle aurait voulu en être capable. Elle aurait voulu être suffisante pour que tout soit différent.
La porte d'entrée claqua derrière elle, la ramenant à la réalité. Ses genoux faiblissaient de seconde en seconde. Bientôt, elle chuterait, s'effondrerait sur le sol, et elle n'essaierait même pas de se raccrocher. Ne pourrait pas, quand bien même elle y mettrait toute la bonne volonté du monde. La main de Thomas au creux de son dos n'y changea rien. Elle la sentit à peine.
« Je pense qu'on devrait parler de ce qui s'est passé, déclara-t-il de son timbre infiniment doux, mais emprunt d'une amertume qu'elle ne lui connaissait pas, rompant un silence poisseux qui les engluait jusqu'aux genoux.
– Je suis pas sûr qu'il y ait grand-chose à en dire, marmonna Matthew entre ses dents. »
De l'autre côté de la pièce, il semblait chercher à maintenir le plus de distance possible entre eux, comme s'il craignait de s'approcher trop près. Comme s'il craignait d'être touché par la faille dans leurs yeux, cette faille qu'il avait lui-même créée.
« Pas grand-chose à en dire ? s'insurgea Emma, sa voix rendue stridente par la colère – le déchirement, bon sang elle avait si mal – qui avait désormais tout le loisir de couler dans ses veines. Matthew, tu… Tu as… Quand cette femme nous a dévisagé, tu as juste fait… comme si tu nous connaissais pas ! Tu t'es éloigné sans un regard, sans une explication et tu es revenu que quarante minutes après. Quarante minutes ! »
Sa gorge se resserra soudainement et ses derniers mots ne ressemblèrent qu'à un amas de syllabes incohérent. Elle porta la main à sa bouche pour en dissimuler le tremblement misérable qu'elle ne pouvait stopper. Ces quarante minutes n'avaient été ni plus ni moins qu'un avant-goût de l'Enfer, elle en était certaine. Thomas et elle avaient erré dans le supermarché, deux âmes en peine cherchant après leur troisième morceau brisé. En vain. Il était resté introuvable. À l'inverse de leur inquiétude, qui n'avait fait que croître au fil des minutes qui s'écoulaient comme autant de lames aiguisées dans leur épine dorsale.
Elle souffla, tâchant de se reprendre et d'ignorer la douleur dans sa poitrine. À côté d'elle, Thomas avait le visage fermé, la mâchoire serrée. Ses yeux étaient glacials.
« Je sais que… c'est pas évident, que c'est nouveau pour toi. Ça l'est pour nous tous, je crois. Je sais que la situation est étrange et compliquée et… et… loin de ce qu'on avait pu imaginer, mais tu ne pouvais pas… » Un sanglot la rendit muette un instant. Elle s'étrangla avec son propre souffle. « Nous abandonner comme ça. C'était injuste. »
Matthew ne répondit pas et Emma finit par poser la question qui tournait en boucle sous son crâne, en une ritournelle sans fin.
« Est-ce que tu as déjà pensé à tout arrêter ? Nous, je veux dire. »
Il soupira, porta une main à son visage. Il avait l'air beaucoup plus vieux tout à coup. Quelque part dans son cerveau, une alarme se mit à retentir.
« Emma… »
Son prénom comme une supplique. Un avertissement. Un pieu dans le cœur.
« Non, je sais que je vais pas apprécier la réponse, je sais, mais, s'il te plaît, dis-le.
– Oui. »
La réponse fut aussi brutale qu'elle l'imaginait. Elle ne lui en coupa pas moins le souffle pour autant.
« Pourquoi ? À cause du regard des autres ? Je comprends pas, ça te ressemble tellement pas. T'es toujours le premier à nous dire de nous en foutre et de vivre pour nous.
– Plus facile à dire qu'à faire. » Son ton était plein d'aigreur. Pas pour eux, pas pour elle. Pour lui-même. Emma détestait la raideur de sa posture, la tension à couper au couteau dans l'air. Plus que tout elle haïssait ce qu'elle lisait dans le regard brun de l'homme. « J'adore donner des conseils que je respecte pas.
– Alors c'est tout ? C'est la seule raison, vraiment ? »
De longues minutes, ils restèrent à se dévisager en chien de faïence, deux bêtes prêtes à bondir et se sauter à la gorge. Deux bêtes blessées, défendant leur propre vie.
« Ça suffit. »
Thomas s'interposa entre eux, les épaules basses, les yeux implorants. L'estomac d'Emma se retourna.
« Non. Non, ça suffit pas. C'est toi qui voulais qu'on discute, c'est ce qu'on est en train de faire.
– Vous ne discutez pas, vous… » il agita les mains en même temps qu'il cherchait ses mots, les sourcils froncés « … vous affrontez inutilement. C'est aussi utile que de ne pas en discuter du tout. Alors on va enlever notre manteau, on va s'asseoir et on va reprendre depuis le début. »
Constatant qu'aucun ne réagissait, il haussa la voix.
« Maintenant. »
Les deux obéirent de concert, s'évitant soigneusement du regard et prenant garde à ne pas croiser la route de l'autre. Emma s'installa dans un coin du canapé et Matthew à son extrémité. Thomas hérita donc de la place du milieu. Il aurait voulu pouvoir résoudre le problème en les serrant dans ses bras, comme on réglait les disputes d'enfants par un bisou sur la joue. Mais ils n'étaient plus des enfants et s'ils voulaient que leur relation fonctionne, il était nécessaire de traverser cet obstacle. De traverser tous les obstacles qui se présenteraient à eux.
En posant un pied devant l'autre et en y mettant chacun du sien. En se tendant la main, même si c'était la dernière chose dont ils avaient envie.
