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La matinée était déjà bien avancée lorsque les deux hommes se résolurent à préparer leur déjeuner. Emma était au magasin, Thomas ne travaillait pas et Matthew profitait de son jour de congé. Réveillés en même temps que leur amante, ils avaient néanmoins traîné au lit une bonne heure avant d'en sortir, somnolant pour l'un et se chamaillant avec le chat pour l'autre.
C'était le genre de journée où tout était lent et calme et tranquille. Où chaque décision avait besoin d'une éternité pour être prise, et du double pour être réalisée. Où les mains étaient baladeuses et les rires, interminables. Le genre de journée pour lesquelles Matthew aurait pu vendre son âme tant il était capable de sentir le bonheur, brut et liquide, couler dans ses veines.
Il était difficile de ne pas être heureux lorsqu'on vivait avec le bonheur en personne, ne put-il s'empêcher de remarquer en observant Thomas saupoudrer légèrement leur repas de minuscules fleurs mauves. Le temps était maussade derrière les fenêtres, mais le jeune homme, sans même s'en rendre compte, rayonnait et il valait sans doute tous les soleils de l'univers.
« Magnifique, chuchota-t-il. Vraiment magnifique. »
Les yeux bleus emplis d'incompréhension rencontrèrent les siens. Enveloppant son visage de ses mains, il embrassa sa bouche qui avait le goût du café qu'il lui avait préparé un peu plus tôt.
« Ce n'est rien de spécial, tu sais. »
Les pommettes de Thomas viraient délicieusement au rose. Matthew les embrassa à leur tour.
« Peut-être, mais tu es spécial pour moi. »
Thomas se détourna pour de bon du plan de travail et encercla la taille de son amant de ses bras, l'attirant plus près. Sous la fine couche de leurs vêtements, ils pouvaient sentir leur cœur battre à tout rompre.
« Qu'est-ce qui t'arrive ce matin ? »
Ses dents titillaient les lèvres retroussées d'un rictus amusé. Matthew haussa une épaule, détourna rien qu'un peu le regard.
« Rien. Juste décidé d'être plus… expressif ? Démonstratif ?
– Je te trouve suffisamment démonstratif pourtant, minauda Thomas en lui volant un nouveau baiser, déclenchant par la même occasion un rire à son amant.
– On me reprochait souvent de pas l'être assez. » Quand il sentit Thomas se tendre entre ses bras, il grimaça, s'excusa aussitôt d'une caresse sur sa nuque, dans ses cheveux encore en bataille. « Désolé. Pas le meilleur moment pour parler de mes ex.
– Non, non, c'est pas ça. C'est que… Raconte-moi. »
Les anciennes relations de Matthew faisaient partie des discussions à éviter. Pas parce que Thomas et Emma ne voulaient pas en entendre parler, bien au contraire, ils mouraient d'envie d'en apprendre plus, de connaître tous les détails de la jeunesse de leur compagnon. Néanmoins ce dernier refusait catégoriquement d'aborder le sujet. Par principe, disait-il. Ils n'en croyaient pas un mot, mais n'insistaient pas. Il y avait des souvenirs plus difficiles que d'autres à raviver.
Le brun posa sa tête sur l'épaule du blond, ses doigts s'animant d'eux-mêmes et dessinant des motifs inconnus dans le haut de son dos.
« J'étais très doué pour parler. Comme tu as pu le remarquer, ajouta-t-il dans un rire un peu amer. Mais j'étais encore plus doué pour parler pour rien dire. Parler de la pluie et du beau temps, parler de tout et de rien. Parler pour distraire. Évidemment, c'était pas suffisant. On ne tient pas une relation avec des conversations sur la météo. Le souci étant que je ne savais pas parler vraiment. J'avais aucune idée de comment tenir une relation, pour être honnête. Je le sais toujours pas aujourd'hui, mais au moins maintenant j'en ai envie. Ce qui n'était pas forcément le cas à l'époque. Enfin, peut-être que j'en avais envie, j'en sais rien. J'ai jamais réellement su ce que je voulais. Toujours est-il que je voulais pas parler. D'autres choses que de choses futiles. Et j'ai vite compris que ça me mènerait jamais nulle part. Ça serait jamais suffisant. Probablement là que je me suis mis à enchaîner les relations sans importance.
– Il n'y a jamais eu personne pour te faire changer d'avis ?
– Vous. »
Il n'avait pas eu la moindre hésitation et Thomas devait bien avouer qu'il en fut infiniment touché. Ses doigts s'agrippèrent au t-shirt de Matthew sur ses hanches. Ses lèvres trouvèrent les siennes en un baiser aussi doux que les premières lueurs de l'aurore.
« Et avant nous ?
– Nope. » Un temps. « Peut-être, ça aurait pu. Si j'avais pas été terrifié à l'idée de changer et de me faire abandonner par la suite. C'était plus facile d'abandonner plutôt que d'être abandonné. Alors c'était aussi plus facile de pas changer. De continuer à parler pour rien dire. J'imagine que ça serait toujours le cas si vous aviez pas pointé le bout de votre nez. »
Il ponctua ses paroles d'un sourire et d'un baiser sur le bout du nez de Thomas.
« Tous ces gens à qui on a évité d'avoir à te supporter déblatérer sans fin, fit-il mine de soupirer.
– Les sauveurs de l'humanité. »
Ils partirent d'un éclat de rire commun.
« Tu sais qu'on a n'a pas l'intention de t'abandonner, Emma et moi ?
– Ouais, je crois que je suis en train de le réaliser. Ça tombe bien, parce que j'en avais pas l'intention non plus. »
Lorsque Emma rentra du travail en fin d'après-midi, elle eut l'agréable surprise de découvrir un Matthew particulièrement expressif et démonstratif. Elle lança un regard en coin à Thomas, qui se contenta de lui adresser un clin d'œil, mais ne chercha pas plus loin, trop heureuse de se lover entre les bras accueillants et de rendre chacun des mots d'amour glissé au creux de son oreille.
