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Toutes les occasions étaient bonnes pour sortir se promener dans le petit parc au bout de leur rue. Il ne payait pas de mine vu de l'extérieur, les épais feuillages des arbres empêchaient d'y jeter un œil, la barrière en fer aurait mérité un coup de peinture et les mauvaises herbes s'accumulaient entre les dalles du chemin en pierres, mais son potentiel s'étendait aux plus aventureux qui osaient passer outre ces quelques détails.
Tandis que les familles préféraient le grand parc en plein cœur de la ville avec ses jeux, son terrain de football, ses tables de pique-nique à foison, la population ici était tout autre. Des étudiants profitant du calme pour réviser, des artistes fascinés par la végétation luxuriante et la faune abondante, des couples de personnes âgés assis sur les bancs entourant le lac parsemé des reflets irisés du soleil se côtoyaient sans se remarquer.
Et puis, il y avait Emma, Matthew et Thomas, allongés sur une couverture à l'ombre d'un saule pleureur. Le dernier s'amusait à glisser des pâquerettes dans les cheveux du deuxième, pendant que la première somnolait, admirant successivement ses amants, le vent dans les branches au-dessus de sa tête et les passants non loin.
« J'espère qu'on sera comme ça un jour, finit-elle par déclarer au bout d'un moment. »
Les têtes brune et blonde se tournèrent de concert vers l'endroit que fixait la jeune femme. Un homme appuyé sur une canne remettait une mèche de cheveux blancs derrière l'oreille d'une femme au sourire étincelant. Ils respiraient le bonheur. Et l'amour. Comme si, pour eux, le temps s'était arrêté bien des décennies auparavant. Thomas reporta son attention sur son compagnon, un début de rire aux lèvres.
« Matthew n'en est pas loin. »
Ce dernier baissa des yeux excédés sur lui, quand bien même les dizaines de petites fleurs blanches dans ses cheveux lui retiraient toute crédibilité.
« J'espère pour toi que t'as pris ton maillot, beau gosse, parce que tu vas clairement aller dire bonjour aux poissons. »
Il éclata de rire, aussitôt suivi par Emma. Matthew se contenta de leur jeter des touffes d'herbe à la figure, ce qui n'eut pour effet que d'augmenter leur hilarité. Éventuellement, ils retrouvèrent leur calme de longues minutes plus tard et Thomas ne perdit pas un instant pour venir se coller contre le flanc de son amant, déposant un baiser sous sa mâchoire. Le sourire qui s'épanouit sur ses traits lui prouva qu'il était pardonné.
« Vous pensez qu'on sera comment, quand on sera vieux ? demanda Emma.
– Hm. Probablement pas très différents de ce qu'on est maintenant, répondit le plus âgé.
– Je ne sais pas, avoua Thomas. Mais je suis à peu près certain qu'on sera toujours ensemble. C'est tout ce que j'ai besoin de savoir.
– Ça me va.
– Vous promettez qu'on reviendra ? insista-t-elle. Ici, je veux dire, dans ce parc, sous cet arbre. On regardera les petits jeunes et on se souviendra d'avoir été à leur place un jour. »
Les deux hommes, d'un commun accord silencieux, encerclèrent le corps de leur amante de leurs bras et la serrèrent doucement contre eux, leur jour sur chacune de ses épaules.
« Moi je veux bien, mais je pense que si on s'allonge, on arrivera jamais à se relever. »
Emma éclata de rire. Thomas put apercevoir les quelques larmes au coin de ses yeux, qu'il supposait ne pas être dues qu'à son fou rire, mais il n'en dit rien. Le moment était trop beau pour le gâcher.
« Bon, OK, on s'allongera pas alors.
– Mais peut-être que nous n'habiterons plus ici, fit remarquer le blond.
– C'est vrai. Peut-être qu'on sera à l'autre bout du monde. Sur une péniche à Venise.
– J'ignorais que tu étais si romantique.
– C'est pour mieux te noyer, mon chéri. »
Leurs rires repartirent de plus belle. Comment savoir où ils seraient dans dix, vingt, trente ans même ? Comment savoir à quoi ils ressembleraient ou s'ils seraient toujours ensemble ? L'avenir était un concept incertain, flou, effrayant. Le présent, en revanche, était une notion bien plus concrète. Plus rassurante. Tout était limpide, il n'y avait qu'à se laisser porter par le courant.
Se laisser bercer par leurs respirations endormies.
Emma inspira profondément. Une larme roula sur sa tempe. Elle décida néanmoins de faire taire le tumulte qui grondait en elle et ferma les yeux à son tour.
Ils étaient auprès d'elle, c'était tout ce qui comptait.
