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Language:
Français
Series:
Part 28 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-07-09
Words:
4,499
Chapters:
1/1
Hits:
6

Ce qu’il se passe à Port-Hector

Summary:

Alors que la ville où il a grandi est sur le point d'être prise d'assaut, Zaclen se souvient de comment il s'est rapproché de son amie Cedra.

Notes:

[Projet Bradbury #27] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
D'aucuns diraient que je m'implique trop à cette table de JDR, mais je me contente de dire que je m'amuse trop à cette table pour ne pas m'impliquer ! Zaclen est mon personnage et j'ai eu envie de rapprocher un morceau de son background à cette séquence de jeu absolument incroyable.
Avec le recul, je me rends compte que c'est probablement un peu confus pour les personnes qui ne sont pas à cette table (trop de personnages, trop d'événements qui passent trop vite...), je ferais plus attention la prochaine fois !

(See the end of the work for other works inspired by this one.)

Work Text:

- Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas de ton argent sale, Aronan !

Un sourire en coin s'étira sur les crocs proéminents de Zaclen. Deux ans qu'il n'avait pas mis les pieds à Port-Hector et c'était seulement maintenant qu'il réalisait comme les exclamations enragées de Cedra lui avaient manqué. Il entra dans le hall de l'orphelinat. L'endroit n'avait pas changé depuis son dernier passage, il était toujours aussi miteux. Cedra agitait un index furieux sur un homme que Zaclen ne reconnaissait pas, bien qu'il lui trouve un air familier.

Tous les deux se tournèrent de concert vers le nouveau venu. L'homme haussa un sourcil avec une certaine gêne. Il repoussait nerveusement sa bourse dans les replis de son manteau. Cedra ne lui jeta qu'un bref coup d'oeil avait de changer radicalement d'attitude : la tornade de colère parut s'illuminer de l'intérieur.

- Je peux repasser, murmura Zaclen en avisant l'expression fermée de l'autre.

- Certainement pas, répliqua sèchement Cedra. Aronan et moi en avons terminé.

Elle croisa les bras et lui adressa un regard venimeux. Il ouvrit la bouche, mais ravala ce qu'il avait à répondre. Il secoua la tête en soupirant. Il se détourna enfin et quitta les lieux, en contournant soigneusement la large silhouette de Zaclen.

- Viens par là, grand balourd, lança Cedra en passant ses bras autour de l'énorme buste de son plus vieil ami.

Zaclen eut un instant de stupeur avant de répondre à l'étreinte. Il n'était pas habitué à ce genre d'affection. Il était immense et musculeux et, il fallait bien l'admettre, hideux au point d'en être effrayant. Des cicatrices anciennes qui rajoutaient une couche insultante à ses origines bâtardes. Sa moitié humaine avait beau être sa meilleure moitié, ce n'était malheureusement pas la plus visible. Il n'y avait vraiment que Cedra pour apprécier ce vilain semi-orc.

- Je commençais à me demander si tu reviendrais ! s'exclama-t-elle en levant ses grands yeux lumineux vers lui. Des semaines que je n'ai pas eu de nouvelles !

- Je t'ai écrit, pourtant, grommela Zaclen d'un ton bourru.

Cedra recula d'un pas et plaça ses poings sur ses hanches, l'observant avec une pointe de suspicion.

- Soit tu ne m'écris pas autant que tu le prétends, finit-elle par répondre, soit je ne les reçois pas toutes.

Zaclen hocha lourdement la tête. Il porta machinalement une main à sa ceinture.

- C'est le risque d'envoyer des pièces par coursier, j'imagine, suggéra-t-il. C'est aussi pour ça que je suis venu personnellement.

Cedra fronça les sourcils en inclinant la tête. Ses boucles rousses oscillèrent comme de minuscules serpents accusateurs.

- Moi qui pensait que tu venais pour enfin aider pour de vrai, soupira-t-elle.

Elle contourna un comptoir en fer à cheval et farfouilla dans les rangements intérieurs, avant de trouver ce qu'elle cherchait avec une exclamation satisfaite. Elle posa un gros livre devant elle. Zaclen s'accouda non loin, attendant patiemment d'avoir à nouveau son attention.

- Tu devrais être bien placé pour savoir que mes oreilles fonctionnent parfaitement quand j'écris, marmonna-t-elle au beau milieu de la rédaction d'une ligne.

Zaclen gloussa. C'était vrai, il le savait très bien. Il jeta un coup d'œil aux alentours. Ce bâtiment n'était rien de plus qu'un gigantesque entrepôt, dont les espaces étaient vaguement divisés à l'aide de rideaux ou de paravents. Il déposa une bourse sur le comptoir, juste devant le livre de Cedra. Cette dernière leva les yeux de son ouvrage pour regarder le gros sac de cuir, puis Zaclen.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.

Un éclat de défi brûlait au fond de ses rétines et ça n'échappa pas au semi-orc.

- A quoi ça ressemble ? répondit-il sur le même ton.

Le livre se referma dans un claquement sec et Zaclen regretta immédiatement d'avoir répondu au défi par un autre défi.

- Je te promets que c'est de l'argent honnête, indiqua-t-il avec précipitation. Une mission de récupération avec Zarkius et on…

- Zarkius ? répéta-t-elle avec un mépris audible.

- On a récupéré une petite fille perdue, insista patiemment Zaclen. Et ensuite on l'a récupérée une deuxième fois quand on a su ce qu'ils voulaient en faire…

- Qu'est-ce que tu racontes encore ? grinça Cedra.

Zaclen grimaça. Il adorait cette fille mais sa patience n'avait d'égal que sa tolérance à ce qu'elle considérait être un mauvais exemple pour les enfants qu'elle gardait sous son toit.

- Tu sais très bien que je te raconte pas d'histoire, soupira Zaclen. Pas à toi, jamais.

Cedra fit la moue. Elle n'était pas convaincue et ne cherchait même pas à s'en cacher. Elle le jaugeait du regard, comme si elle pouvait lire en lui et déterminer à quel point il arrangeait la vérité. Ils s'entendaient sur énormément de points, mais leurs différences d'appréciation de la façon de faire les choses était sujet de beaucoup de friction. Il en avait toujours été ainsi.

 

Zaclen et Zarkius, âgés d'une dizaine d'années à tout casser, partageaient un morceau de pain, posés sur une caisse et serrés contre un tuyau de poêle qui saillait à l'extérieur d'une maison. La ruelle était nauséabonde, mais il avait plu toute la semaine et un peu de chaleur était préférable à un air dégagé. Zarkius fredonnait des mélodies sans queue ni tête, patchwork de bribes de chansons entendues ça et là. Zaclen s'amusait à changer les mots, à trouver une cohérence dans le texte aléatoire, à improviser des rimes s'il en avait l'occasion. Ils riaient quand un jeu de mots tombait bien. Le rouge tieffelin et le vert semi-orc, bruyants à l'extrême comme pour justifier le fait qu'on ne puisse pas les rater, étaient toujours fourrés ensemble - et c'était rarement pour rester sages.

- Hé, vous deux, là ! leur cria une voix fluette.

Zarkius interrompit sa chanson. Une petite fille marchait vers eux à grands pas. Elle avait le nez rougi par le froid. Elle avait fourré ses cheveux dans une énorme casquette, au point qu'elle semblait avoir un ballon posé sur le crâne.

- C'est vous qu'avez mis le bazar sur la place du marché ? cracha-t-elle en les pointant du doigt. Mentez pas, je sais qu'c'est vous, ça peut être que vous, d'toutes manières !

Zaclen haussa un sourcil surpris. Il aurait bien soulevé les deux, mais l'une de ses arcades sourcilières était définitivement vissé sur sa paupière.

- J'sais pas, crâna Zarkius en baillant insolemment. T'a cherché un autre tieffelin et un autre orc, p't'être ?

- Eh, j'suis pas un orc, protesta Zaclen.

- Ouais, moitié, pareil, se corrigea mollement le garçon en haussant les épaules.

Il tripotait machinalement la pointe d'une de ses cornes frontales. Il avait l'air d'ignorer superbement la fille, mais Zaclen le connaissait suffisamment bien pour savoir que ce geste était un signe inconscient de nervosité.

- Vous devriez pas faire vos bêtises avec des p'tits, grommela la fille d'un air buté.

- J'vois pas pourquoi, fit Zarkius, honnêtement surpris par la remarque. C'est plus facile quand on est plein, tu sais. Et les p'tits, ils ont des p'tites mains. 'Pis ça leur fait des piécettes pour manger à eux aussi, ils en auraient p't'être pas tous seuls.

Il avala ce qui lui restait de pain et se laissa glisser à bas de la caisse. Il jeta un regard en biais à la fille, puis se tourna vers Zaclen qui descendait à son tour.

- Faut qu'je file, lui lança-t-il. J'vais être en retard, sinon. On se voit plus tard ?

- Je suppose, répondit Zaclen du bout des lèvres en le regardant partir au petit trot.

La fillette était toujours là. Elle tira sur la manche du semi-orc. Zaclen se tourna vers elle. Il était généralement grand, plus grand même que les garçons plus âgés que lui, mais cette fille lui faisait l'effet d'être minuscule. Elle n'avait pourtant pas l'air d'un halfeline…

- J'crois qu'y'a un p'tit qui s'est fait attraper, grogna-t-elle.

- Et alors ? répliqua Zaclen. Ils leur font rien, aux p'tits, justement parce qu'ils sont p'tits. Des fois même ils leur donnent un peu à manger avant d'les laisser partir. Il a plutôt d'la chance, s'tu veux mon avis.

- De la chance ? répéta la fille, scandalisée.

Zaclen entendit la gifle avant de se rendre compte que c'était la fille qui la lui avait donnée. Il porta confusément une main à sa joue qui chauffait. Dans sa vie, il avait pris plus de coups qu'il ne pouvait en compter, mais c'était la première fois qu'une personne plus petite que lui le frappait. Il était ébranlé.

- Comment tu peux dire ça ? continua la fille. Y'a personne qui d'vrait finir en prison, c'est mal ! C'est mal, d'accord ?

Le semi-orc la dévisageait avec une confusion de plus en plus intense. Il se demandait qui était cette fille, d'où est-ce qu'elle venait et pourquoi est-ce qu'elle venait lui reprocher ce qu'il faisait de ses journées. Elle aussi avait l'air d'une gamine des rues. Comment faisait-elle pour manger si elle ne faisait pas les poches des marchands un peu trop occupés ? Ou celles des badauds un peu trop distraits ? Ou celles des clients de tavernes un peu trop éméchés ?

- Bon, tu viens m'aider ou pas ? lui jeta-t-elle avec agressivité.

- T'aider ? répéta Zaclen, complètement perdu.

- Oui, pour aller chercher le p'tit ! s'exclama la fille comme si c'était l'évidence.

Zaclen se frottait toujours la joue quand il acquiesça et la suivit, sans trop savoir pourquoi il se laissait faire.

 

Le capitaine de la milice de Port-Hector ouvrit la porte de la cellule avec mauvaise humeur. Il fit signe à deux de ses hommes de flanquer le demi-orc dehors. Zaclen était sonné, à peine conscient, mais il fallait bien deux soldats bien solides rien que pour soulever son immense carcasse et le traîner jusqu'au trottoir. L'elfe qui partageait le même banc derrière les barreaux se redressa avec une dignité affectée. Il suivit son compagnon à l'extérieur, sans un mot. Il se contentait de toiser chaque personne présente avec mépris.

- Et tenez-vous à carreau, lança l'un de ceux qui avait jeté Zaclen sur le pavé.

L'elfe lui lança un regard si pénétrant qu'il en ravala le mollard qu'il était sur le point de cracher. Il continua de fixer le milicien jusqu'à ce qu'il referme la porte du poste derrière lui. Ensuite il se tourna vers son camarade et s'accroupit en soupirant. Laeroth avait toujours trouvé que Zaclen avait constamment l'air de sortir d'une bagarre. Il réalisait aujourd'hui qu'il avait tort : il était parfaitement possible d'avoir l'air encore plus mal en point. L'elfe se frotta les mains et le bout de ses doigts s'illumina. Ils virevolèrent comme dix vers luisant et se posèrent sur la poitrine de Zaclen. Un éclair de lumière le traverser et tous ses muscles se contractèrent soudain. L'instant d'après, le semi-orc était assis, le dos raide et la respiration haletante.

- Je peux savoir pourquoi t'a attendu aussi longtemps ? grogna Zaclen en se palpant le flanc, où du sang encore humide imbibait sa chemise malgré l'absence de blessure.

Laeroth lui répondit d'un haussement de sourcil accompagné d'un sourire amusé. Il était paladin et ses facultés de soigneur n'étaient pas un secret, mais il avait suffisamment vécu pour connaître le sens véritable de la patience. Et, la patience, c'était une qualité que Zaclen n'avait pas. Le talent de cet orc était de parler sans s'arrêter jusqu'à convaincre, quitte à ce que ce soit parce que son interlocuteur était fatigué de l'entendre.

- La journée a été suffisamment éprouvante, dit doucement l'elfe en se redressant.

- C'est loin d'être terminé, marmonna Zaclen en se levant à son tour, avec moins de légèreté et beaucoup plus de gémissements douloureux. Où est Tilly ?

- Zaclen, calme-toi, lui intima Laeroth. Mourir d'agitation ne me paraît pas être la meilleure des idées.

- De ça ou d'autre chose, bougonna Zaclen en haussant les épaules.

Il vérifiait sa condition physique. Il avait mal partout. Mais à chaque fois qu'il touchait un endroit douloureux, il ne trouvait rien de plus qu'un vulgaire bleu ou quelques égratignures, rien qui ne justifie vraiment ce qu'il ressentait. Il leva les yeux au ciel et fut surpris de constater que le soleil était encore haut. Combien de jours d'aventure avaient-ils vécu condensés en une seule demi-journée ? Ils avaient infiltré un camp orc pour y voler une relique. Ils avaient chevauché à pleine allure jusqu'à atteindre les murs de la ville avant qu'il ne soit trop tard. Ils s'étaient battus contre le groupe de miliciens obtus qui leur refusaient l'entrée. Enfin, Zaclen s'était battu. En fait, il ne s'était pas battu : il avait juste mis un coup de poing à celui qui était un peu plus malin que les autres et avait repéré la traînée de sang que Zarkius, alors invisible, laissait malgré tout sur son chemin. Ces imbéciles avaient embarqué tout le groupe sans aucun discernement. Ils étaient recherchés, soi-disant.

- Pourquoi est-ce qu'il faut que tout se goupille si mal tout d'un coup ? grinça Zaclen en se pinçant l'arête du nez.

Il saluait la présence d'esprit de la jeune halfeline. C'était une sorcière puissante, certes, mais c'était encore une petite fille. Mais elle avait eu la bonne idée de plaider son cas auprès des miliciens, à grand renforts de larmes de crocodiles au réalisme saisissant. Si Zaclen n'avait pas su qu'elle n'appartenait pas à l'orphelinat comme elle le prétendait, il se serait sans doute laisser avoir. Le tieffelin qui la cherchait, Garrean, n'avait pas du tout apprécié son absence. Il avait hurlé sur le capitaine de la garde, braillant qu'il se fichait pas mal d'un elfe et d'un semi-orc quand c'était la fillette qui l'intéressait. Le pauvre type avait l'air épuisé et irrité. Un terreau parfait pour la langue acérée de Zaclen qui avait tôt fait de tourner cet agacement en pure colère. Certes, Zaclen en avait pris une frappe magique pour sa peine, mais le capitaine était à présent convaincu que ce tieffelin n'était pas une personne recommandable et avait refusé de coopérer davantage.

- Faut la retrouver, soupira-t-il.

- Tilly est plus que capable de se débrouiller par elle-même, rétorqua l'elfe avec son éternelle tranquillité. Elle est maligne, observatrice et créative. Je ne m'inquiète pas pour elle, elle saura lui échapper aussi longtemps que nécessaire. Bien plus que toi, Zaclen, tu es un lieu remarquable à toi tout seul.

L'elfe gloussa et Zaclen lui lança un regard torve. Il ne se ferait décidément jamais à son sens de l'humour bien trop particulier. Il ne se sentait pas non plus d'humeur à blaguer. Il s'inquiétait réellement.

- Si elle est chez Cedra, Garrean finira par la trouver.

- Si elle est chez Cedra, elle filera par un trou à l'arrière à l'instant même où Garrean entrera par devant, répliqua Laeroth. Cet entrepôt est une passoire.

Zaclen grimaça. C'était factuel, ça n'en était que plus blessant. Cedra mettait tout son coeur et son énergie dans ce bâtiment. Malgré cela, c'était à peine si la situation s'arrangeait pour elle et ses petits.

 

Cedra avait le visage couvert de boutons. Elle cachait son nez rouge et humide sous une grosse écharpe mitée. Son regard acéré survolait les petits visages des enfants serrés les uns contre les autres. Ils étaient une dizaine et avaient entre trois et huit ans. Cedra était, au plus, deux fois plus âgée que le plus vieux d'entre eux. Tous avaient l'air d'aller bien. Pour le moment, du moins.

Il faisait très froid, cet hiver. La neige avait même commencé à tomber. Il n'avait jamais neigé à Port-Hector. Cedra se pencha sur le plus jeune. Il lui souriait avec une telle volonté qu'il en avait l'air agressif. Il avait les oreilles violettes de froid. La jeune fille retira son chapeau et l'enfonça sur la tête du gamin. Elle secoua son épaisse toison rousse. Après tout, ça lui tiendrait tout aussi bien chaud, se figurait-elle. Tant qu'ils ne restaient pas trop longtemps dehors par ce temps…

Elle se retourna vivement, prise d'une soudaine bouffée de frustration. Elle observa la rue, vide de ses ordinaires passants, recouverte d'une improbable couverture blanche. Cedra battait le trottoir de sa semelle, impatiente. Elle se retourna pour faire face au gigantesque bâtiment contre lequel le petit groupe était adossé.

- Zaclen, tu fais quoi ? brailla-t-elle, les mains en porte-voix.

Si son cri déchira le silence, ce dernier se reforma tel qu'il avait été, épais et étouffant. Enfin, Cedra entendit du bruit provenant de l'intérieur. De gros objets qui tombaient. Du métal qui frottait contre de la pierre. Et puis la grande porte frémit dans un froissement de tôle. Le cœur de la jeune fille s'emballa.

- T'y arrive ? lâcha-t-elle, extatique.

- J'aimerais bien t'y voir, grogna une voix de l'autre côté.

Un rugissement suivit, témoin de l'effort que Zaclen mettait à essayer de pousser cet énorme battant aux gonds rouillés. La porte bougea, d'abord si faiblement que Cedra se demanda si elle ne l'avait pas imaginé, puis plus clairement, millimètre par millimètre, dans un hurlement de métal. Les pivots rouillés refusaient de coopérer.

- C'est bon, on peut passer ! s'écria Cedra en passant son visage dans la mince ouverture.

Zaclen cessa de pousser. Il grimaçait, ce qui n'arrangeait pas son apparence, et son corps entier fumait tant l'air ambiant était froid. Il acquiesça et recula en se frottant les mains. Il était si grand et son visage était tellement fracassé qu'il était difficile de se rendre compte qu'il n'avait pas encore douze ans. Lui-même l'oubliait, parfois.

Cedra fit signe aux petits de rentrer à l'intérieur. Le manque de nourriture de ces derniers jours leur offrait ce dérisoire avantage : pouvoir se faufiler dans les plus minces interstices. Elle vérifia une dernière fois qu'il n'en restait plus dehors et se glissa à son tour à l'intérieur. La déception la frappa en plein visage. Elle ne s'attendait pourtant à rien de particulier… Cependant, elle avait espéré que l'intérieur serait plus chaud ou plus sec.

- Le coin là-bas, indiqua Zaclen, on s'ra bien coupé du vent. Et puis j'ai vu des voiles de ce côté, on pourra se t'nir chaud si on se met tous dessous. Tu peux t'en occuper ? Faut encore que j'referme…

Cedra fit semblant de ne pas remarquer qu'il lui cachait ses mains. Elle avait déjà remarqué plus tôt qu'il saignait. Il avait dû se blesser en montant sur le toit ou en se laissant tomber à l'intérieur. Le semi-orc était une armoire à glace, mais il n'avait rien d'un acrobate. Elle le laissa se débattre avec la porte, pendant qu'elle rassemblait les petits dans le coin désigné. Puis, elle alla fouiller l'endroit où Zaclen avait vu les voiles. Elle les trouva sans peine et, en dessous, trouva même des bâches et des couvertures. Ce vieil entrepôt abandonné qui tenait à peine debout était une bénédiction.

Une heure plus tard, le petit groupe se tenait, pelotonnés les uns contre les autres, sous une tente de fortune. Cedra avait insisté pour panser les mains de Zaclen, lequel ne semblait pourtant pas particulièrement gêné. Ils avaient tous faim, mais ils avaient moins froid.

 

- Combien de fois faut-il que je le répète ? soupira Zaclen. Je suis désolé ! Tu as raison ! Je suis un imbécile et je fais n'importe quoi, pardon ! Ouvre-moi !

Zaclen savait que Cedra se tenait de l'autre côté de la porte. Il l'avait vue, leurs regards s'étaient croisés ! Elle avait délibérément fermé à double tour derrière elle. Ce bâtiment n'était pas voué à être clos, elle était forcément là, à attendre qu'il s'en aille pour pouvoir rouvrir. Dans son champ de vision, le semi-orc vit une silhouette arrêtée non loin. Il se tourna vers le badaud curieux :

- Quoi ? Jamais vu un homme vert devant une porte ? lui cracha-t-il avec mauvaise humeur.

Le vieil homme sursauta devant cette agressivité inattendue, avant de s'éloigner d'un pas vif. Zaclen soupira. Il était à Port-Hector depuis trois jours. Trois jours. Tout était parti de travers et maintenant Cedra le boudait. Il admettait qu'elle avait de bonnes raisons, d'excellentes raisons, et Zaclen s'en voudrait à lui-même si seulement la situation n'était pas si désespérée. Il frappa la porte du plat de la main et fut presque surpris de l’impressionnant bruit qui en résulta.

- Très bien, laisse-moi dehors, grogna-t-il. J'espère quand même que tu vas écouter ce que j'ai à dire. Et si c'est quelqu'un d'autre derrière cette porte, j'espère que, qui que vous soyez, vous allez bien écouter ce que j'ai à dire.

Il jeta un regard en arrière. Ses compagnons d'infortune trépignaient. Le temps leur était compté et les rues n'étaient pas sûres.

- Il va y avoir une attaque, dit Zaclen d'une voix forte, espérant de toutes ses forces que Cedra se trouvait là-derrière et qu'elle l'entendait clairement. J'aime pas les orcs, c'est pas un secret, et c'est pour ça que je voudrais préciser que j'exagère pas en disant que ce sera une grosse attaque.

D'un geste nerveux, Zaclen porta l'ongle de son pouce à l'un de ses crocs apparents.

- Si ce qu'on suppose est vrai, reprit-il, ça devrait bien se passer. La milice est prête, quelques aventuriers de passage… Mais… Cedra, si ça se passe mal, ça va vraiment mal se passer. S'ils entrent dans les murs, ce sera pour investir les lieux. Il faut… J'espère que tu m'écoutes et que tu seras prête à cette éventualité. Ils s'arrêteront pas aux murs d'un orphelinat, ils…

Zaclen ravala toutes les horribles images qui lui venaient en tête.

- Si jamais ça dégénère, il faut que vous partiez sans attendre, déclara-t-il fermement. Au moindre bruit, à la moindre rumeur que les orcs sont dans les murs, videz les lieux, partez d'ici, quittez la ville. Partez par le nord, longez la mer et…

Le semi-orc grimaça. Il avait envie de se mettre la gifle que Cedra lui collerait sans aucun doute si elle n'était pas déjà remontée contre lui. Les mots qu'il était sur le point de prononcer, il les avait prononcés des centaines de fois ces dernières années. A chaque passage à Port-Hector, à chaque visite à Cedra et son orphelinat, il lui avait dit cette même chose, fait cette même promesse. Zaclen avait toujours eu une bonne raison de ne pas le faire.

- Je viendrais aider, articula-t-il avec difficulté.

Il lui sembla que jamais aucune parole n'avait sonné aussi vide de sens.

- Si j'en suis encore capable, je viendrais, ajouta-t-il.

Ses entrailles protestèrent, estomaquées par l'audace de leur propriétaire. Il osait répéter le même mensonge et donnait des excuses d'avance. Cette fois encore, il le pensait vraiment. Cette fois encore, il était convaincu que s'il le pouvait, il irait aider. Cette fois encore, sa langue exprimait une pensée véritable. Cette fois seulement, Zaclen s'entendait parler comme Cedra l'entendait parler depuis des années.

Et il en détesta le sous-texte.

Zaclen était un conteur. Un raconteur d'histoires. Un menteur.

Sans s'en rendre compte, il avait absorbé l'essence même de son occupation pour en faire sa nature. Ou bien était-ce l'inverse ? L'un ou l'autre, c'était le même résultat : il croyait que sa moitié humaine était sa meilleure moitié et il réalisait que ce n'était pas vraiment le cas. Ses intentions étaient bonnes, mais pas ses méthodes. Cedra l'avait répété des centaines, des milliers de fois ! La portée de cette remarque le frappait seulement maintenant, comme une évidence, alors qu'il aurait pu entendre, écouter, bien plus tôt.

Pour la première fois, les mots refusaient de monter à sa bouche. Il se sentait dépourvu. Il voulait dire tant de choses mais rien ne se formulait convenablement. De colère, il frappa le battant de la porte, avant de regretter instantanément ce geste. Il se détourna et rejoignit ses compagnons, pour quitter cet endroit le plus vite possible. Il se sentait tellement honteux.

Qu'avait-il fait de bien de sa vie ? Il avait aidé Cedra à accéder à cet entrepôt pour la première fois. Il avait utilisé ses muscles et ouvert la porte. Il avait sauvé Tilly. Il avait utilisé sa force brute pour cogner les monstrueux loups des bois. Il avait prévenu la milice de Port-Hector de l'attaque imminente des orcs. Parce qu'il parlait leur langue, il avait pu apprendre cette information. Et il allait aider à la défense, parce qu'il savait frapper violemment et encaisser les coups.

Il croyait que sa moitié humaine était sa meilleure moitié et ce qu'il avait fait de mieux dans sa vie, c'était à sa moitié orc qu'il le devait. L'ironie avait un goût de sel.

 

Zaclen ramassa le petit corps sans vie. Il l'avait enveloppé dans une voile. C'était ce qu'il avait trouvé de mieux. Il savait qu'il était grand, très grand même pour un enfant de son âge, mais malgré tout… ce petit corps était vraiment minuscule. Ce petit garçon avait vécu trois ans, tout au plus. Trois ans de misère. Trois ans de rejet et de fonds de poubelle. Cet hiver particulièrement froid avait été la goutte de trop.

Avec un grognement, Zaclen le balança dans le fleuve. Le paquet coula d'abord, puis remonta à la surface. Il flottait dans le courant qu'il l'emportait vers la mer. Deux autres silhouettes claires, à peine plus grandes, flottaient un peu plus loin.

Il se retourna en triturant les bandages qui lui couvraient les paumes. Ils avaient un peu bougé et les plaies qu'elles couvraient n'étaient pas encore bien cicatrisées. Ça le démangeait un peu.

- Tu pleures ? demanda-t-il à Cedra.

- Non.

Les bras croisés, elle fixait le fleuve qui s'écoulait juste sous ses pieds. Elle avait soigneusement évité de regarder ce que faisait son ami vert. Elle ne voulait plus voir les cadavres, aussi joliment empaquetés fussent-ils. Ça avait été suffisamment difficile de découvrir qu'elle ne pourrait pas réveiller les trois plus jeunes du groupe. Ils avaient enfin trouvé un toit, un endroit duquel on ne les délogerait pas… et ils mourraient dans leur sommeil ?

- C'est pas ta faute, tu sais, dit maladroitement Zaclen.

- Si, répliqua-t-elle farouchement.

- Bah, non, insista le semi-orc. Déjà tu t'occupes d'eux et tout et…

- Et quoi ?

Elle leva la tête vers lui. Ses joues boutonneuses étaient trempées et ce n'était pas à cause de la neige. Mais son expression n'était pas faite de tristesse. Elle était furieuse et déterminée.

- Ils sont morts de faim, Zaclen, siffla-t-elle de colère. Cette putain de ville laisse des gamins crever de faim !

- Mais t'y es pour rien, toi aussi t'es une gamine et toi aussi t'es dans la rue et toi aussi t'as faim…

- J'suis plus une gamine. J'peux faire mieux que ça.

Zaclen fronça les sourcils. Peut-être que Cedra n'était plus une enfant, mais ce n'était pas encore une adulte, loin de là. C'était une adolescente qui se nourrissait de chance et de mendicité. Elle peinait à sa propre survie et trouvait malgré tout du temps et de l'énergie à mettre dans la survie des petits jetés hors des bordels dès qu'ils savaient marcher, des rejetons abandonnés au milieu de nulle part, des enfants qui avaient réussi à se traîner jusqu'à Port-Hector.

- Qu'est-ce que tu veux faire de plus ? demanda Zaclen.

Cedra réfléchit quelques instants à sa réponse. Puis elle dit doucement :

- Le mieux que je pourrais.

 

Zaclen se tenait sur le mur de Port-Hector. On lui avait donné, avec réticence, des pièces d'uniforme de la milice locale. Pour sa propre sécurité, puisqu'il serait dommage de mourir d'un coup d'épée dans le dos parce qu'on ressemble un peu à l'ennemi.

Il soupira. Il n'était plus sûr de ce qu'il voulait vraiment. Il voulait seulement… faire du mieux qu'il pourrait.

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