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Pour le meilleur et pour le pire

Summary:

Un retour de voyage, un livre en préparation, un mariage inattendu et un capitaine qui ne sait plus où donner de la tête.

Notes:

Se situe juste après l'album Tintin et les Picaros.

Suite de "26 rue du Labrador", mais les deux histoires peuvent êtres lues indépendamment.

Work Text:

« Cornichon de Tryphon ! »

L’insulte tournait en boucle dans la tête du capitaine Haddock. Qu’est-ce qui avait pris à ce savant fou de malheur d’aller inventer une pilule anti-alcool ? Et de le transformer en cobaye ? Il ne pouvait plus boire une goutte ! Les effets avaient intérêt à n'être que provisoires.

Dans l’avion, qui les ramenait en Belgique, il s’était arrangé pour être assis le plus loin possible du professeur. Il lui avait laissé, sans regrets, la place à côté de Bianca Castafiore. Rien que l’entendre roucouler lui hérissait le poil. De nombreuses heures de vol et plusieurs escales les séparaient encore de Moulinsart. Mal installé, il n’arrivait pas à trouver le sommeil et il ne pouvait pas s’assommer avec deux ou trois whiskys. Quand il s’agitait trop, il dérangeait Milou, qui avait décidé de s’installer sur ses pieds pour dormir. Le fox-terrier poussait des soupirs excédés, mais refusait de bouger.

Sanglé sur le siège voisin, Tintin était, comme d’habitude, un modèle de calme. C'en était presque énervant. Il était plongé dans l’étude de plusieurs carnets de notes et Haddock ne voulait pas l'interrompre dans son travail en lui réclamant de l'attention.
Pour passer le temps, il se mit à penser à toutes les épreuves qu’ils avaient traversées au San Theodoros. Il n’était pas fâché d’avoir pu quitter le pays en un seul morceau. Parmi les nombreux dangers auxquels ils avaient dû faire face, un lui semblait supérieur à tous les autres. Il ne put s’empêcher de pouffer en y songeant.
Tintin tourna la tête vers lui et demanda, à mi-voix pour ne pas déranger les autres passagers :

« Qu’est-ce qui vous fait sourire, Capitaine ?

- Rien. Je pense juste à un vieux proverbe...derrière chaque grand homme se cache une femme ou quelque chose comme ça.

- Vous voulez parler du général Alcazar ? »

La rencontre avec l'épouse du révolutionnaire, Peggy, l’avait presque plus effrayé qu’une visite surprise de Bianca Castafiore.

« J'ai été surpris, je ne savais pas qu’il était marié à une Américaine.

- Il l'a rencontrée en Europe. Elle était en voyage, il était en exil, ça a été le coup de foudre au premier regard.

- Il vous a confié ça ? Vous êtes très...proches. »

Le regard du jeune journaliste se fit songeur.

« Je ne sais pas si je le connais si bien que ça...Lors de mon premier voyage au San Theodoros, il m’a raconté beaucoup de choses, le soir, lors de nos parties d’échecs...Puis il m’a condamné à mort. Parfois j’ai l’impression de le comprendre, d’autres fois, pas du tout… »

Haddock devait se rappeler que Tintin était un garçon franc, qui n’abusait jamais des métaphores et des figures de style. L'expression "parties d’échecs" ne pouvait désigner que le jeu et pas d’autres activités plus sportives, impliquant d’autres types de pions à bouger.
Mais il ne pouvait pas empêcher certaines images de se former dans son esprit. Tintin et Alcazar partageaient une certaine intimité, il l'avait remarqué...Histoire de se changer les idées, il désigna les notes prises par le reporter.

« Vous avez là de quoi remplir plusieurs feuilles de choux. C’est votre rédacteur en chef qui va être content. Ça fait un moment que vous ne lui avez pas envoyé d’articles, non ? »

Haddock n’avait encore jamais rencontré le supérieur hiérarchique de Tintin. Il en connaissait cependant la voix. Ce sapajou avait pris l’habitude d’appeler au château dès qu’il ne parvenait pas à localiser son journaliste vedette. Il avait le nom d'un fruit, qui aurait dû être facile à retenir, pourtant, le capitaine n'arrivait pas à s'en souvenir. Prune ou pruneau, quelque chose d'approchant.

« Je ne sais pas si je vais proposer ces histoires au Petit Vingtième...J’ai accumulé tellement d’informations...Je me demande si je ne vais pas plutôt essayer d’écrire un livre. »

La jalousie piqua Haddock au coeur.

« Sur le général Alcazar ?

- En partie, mais aussi sur l’histoire du San Theodoros, les Picaros, les Arumbayas...Je ne suis pas encore sûr. Il me faudrait plusieurs semaines au calme pour y voir clair, dans un endroit où je ne serais pas sollicité en permanence et tenté par de nouvelles aventures…

- Oui, tout à fait... »

Le capitaine n’était pas né de la dernière pluie, il voyait où le jeune homme voulait en venir. Il n’y avait pas plus tranquille que le château de Moulinsart pour écrire et il avait toujours été heureux de l’y accueillir. À présent, il hésitait, il ne savait pas comment il allait réagir. Avoir Tintin sous la main jour et nuit et pas un verre de vin pour calmer certains désirs, qui le tenaillaient depuis qu’il l’avait rencontré, n’était pas très prudent. Il essaya de détourner la conversation :

« Vous n’avez pas faim ? Ce n’est pas l’heure du repas bientôt ? »

Haddock chercha des yeux une hôtesse ou un steward. Ces faux jetons à la sauce tartare avaient le don de disparaître dès qu’on avait besoin d’eux.

« Capitaine, on a mangé il y a une demi-heure...

- Et on arrive quand ? »

Tintin consulta sa montre.

« Dans six heures.

- Tonnerre de Brest ! On irait plus vite en bateau ! »

Tintin était trop intelligent pour son propre bien, il voyait clair dans son jeu :

« Vous savez, Capitaine, si vous ne voulez pas ou si vous ne pouvez pas m’accueillir à Moulinsart, je comprendrai… »

Même s'il était coupable d'avoir hésité, Haddock s'indigna :

« Qu’est-ce que vous racontez ?! Vous êtes chez vous au château, vous le savez !

- Vous n’avez pas l’air emballé... »

Haddock se pencha sur lui, en envahissant tellement son espace vital qu'il se retrouva le dos appuyé contre la carlingue de l'avion. Le nez presque collé contre le sien, le capitaine utilisa toute son autorité de commandant de navire pour ordonner :

« Ouvrez grand vos écoutilles, Moussaillon ! Vous allez venir à Moulinsart et je ne vous laisserai pas repartir avant que vous ayez fini votre fichu bouquin ! C’est compris ? »

Malgré ses airs innocents, Tintin eut ce petit sourire qui laissait suggérer qu'il avait obtenu ce qu'il voulait.

« C’est proposé si gentiment, Capitaine ! Je ne peux qu’accepter ! »

 

***

 

Quand ils arrivèrent à Bruxelles, les Dupont et Dupond prirent congé. Ils devaient se présenter au plus vite devant leurs supérieurs, qui étaient curieux de savoir comment deux inspecteurs belges avaient pu se retrouver condamnés à mort dans un pays d’Amérique du Sud à la politique instable.

Haddock croisait les doigts et les orteils pour que Bianca saute dans le premier avion pour Milan, mais le Rossignol à l'humeur changeante ne voulut rien savoir. Elle réserva deux voitures, avec chauffeurs, pour ramener la petite troupe à Moulinsart. Haddock était prêt à faire le trajet à pied, mais il changea d’avis quand il la vit prendre Tryphon par le bras et s’engouffrer dans la première Berline, où se trouvaient déjà sa camériste et son pianiste.
Il partagea donc la seconde voiture avec Tintin ce qui lui allait très bien. Milou sauta sur ses genoux et, comme s'il n'avait pas assez ronflé dans l'avion, s’endormit presque aussitôt.
Tintin, qui avait travaillé pendant tout le vol, finit lui aussi par piquer du nez. Sa tête vacilla avant de venir se poser sur l’épaule du capitaine.
Coincé entre eux-deux, celui-ci n’osa pas bouger pendant tout le trajet.

 

***

 

En dépit des invités surprises, Haddock retrouva son château avec bonheur. Il avait vécu la majorité de sa vie à bord de navires et savourait à présent les meilleurs aspects de la vie terrestre.
Ils étaient arrivés au milieu de la nuit. Cet horaire tardif n'avait pas empêché Nestor de les accueillir avec son flegme habituel. Le capitaine lui avait abandonné les détails techniques avec soulagement. Il avait rallié sa chambre et s'était écroulé sur son lit sans même se déshabiller. Vaincu par la fatigue, accumulée lors du séjour en Amérique du Sud, il s'était endormi aussitôt.
Le lendemain, il se réveilla tard, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Il ne voulut pas déranger Nestor en sonnant pour son petit déjeuner. Il préféra enfiler une robe de chambre et descendre jusqu'à la cuisine.
Le majordome était occupé par les préparatifs du plus important repas de la journée, selon les nutritionnistes - s'il avait pu, Haddock aurait préféré n'importe quelle boisson alcoolisée.

« Bonjour, Monsieur. Monsieur a bien dormi ? »

- Comme un loir et vous, vieille branche ?

- Merci, Monsieur. La nuit a été courte mais reposante. 

- Je suis désolé de ne pas avoir pu vous avertir. Vous avez réussi à installer tout le monde ?

- Je me suis permis de proposer, à Madame Irma et à Monsieur Wagner, les mêmes chambres que lors de leur séjour précédent.

- Très bien...et l'ouragan milanais, vous l'avez amarré où ?

- J'ai aussi proposé, à Mme Castafiore, le même logement que la dernière fois, Monsieur.

- Parfait ! »

À présent, il savait qu'il devait éviter l'aile ouest comme la peste.

« Cependant, je pense qu'il est de mon devoir d'avertir Monsieur que Madame n'y a pas passé la nuit.

- Quoi ? Elle est partie ?! »

Une vague d'espoir submergea le capitaine.

- Non, Monsieur, la dernière fois que j'ai vérifié, elle était toujours sous ce toit.

- Elle a dormi où alors ?!...Chez vous ?!!! »

Le front de Nestor se plissa, trahissant son émotion.

« Voyons, Monsieur, vous me connaissez...

- Mais alors...ne me dites pas que... ? »

Ça ne laissait que Tintin...Sous le choc, Haddock trébucha en arrière.
Nestor ne le rassura pas en ajoutant :

« Si, Monsieur. J'ai cru comprendre que Madame et Monsieur s'étaient découvert des affinités lors de leur voyage mouvementé au San Theodoros...

- C'est un cauchemar, il faut arrêter ça !

- J'ai bien peur que ces choses-là ne se commandent pas, Monsieur. »

Haddock avait beau résister, il ne pouvait pas empêcher son esprit de travailler. Les images de la célèbre cantatrice italienne, séduisant le jeune journaliste belge, occupaient chacun de ses neurones. Il ne pouvait pas blâmer Bianca, il se serait comporté de la même manière à sa place, mais la jalousie le faisait suffoquer.

« Sous mon toit en plus ! C'est intolérable ! Je ne peux pas l'accepter !

- Oh...Monsieur, dois-je annoncer à Madame Castafiore et au Professeur Tournesol que leur présence n'est plus souhaitée au château ? »

Le cœur du capitaine Haddock rata un battement. Il s'écria assez fort pour faire trembler les fondations de la bâtisse :

« Tryphon ?!!! »

 

***

 

Quand Tintin ouvrit la porte de sa chambre, il était encore en pyjama. L'inquiétude se peignit immédiatement sur son visage franc et ouvert.

« Qu’est-ce que vous avez Capitaine ? Vous êtes si pâle !

- Je viens de subir un gros choc émotionnel.

- Entrez ! Laissez-moi vous débarrasser. »

Haddock avait oublié qu'il portait un plateau de petit déjeuner. Tintin lui prit des mains tandis qu'il s'orientait vers le lit. Il s'y laissa tomber. Son poids fit bouger le matelas. Milou, qui était allongé sur un des coussins, poussa un jappement indigné. Il lui caressa les oreilles pour se faire pardonner.

« Pardon mon brave Milou. Crois-moi, tu as bien de la chance de ne pas être un humain. Tu n'as pas de problèmes de cœur toi. »

Tandis qu'il parlait, Tintin avait rempli une tasse de café. Il la lui apporta en guise de réconfort. Il en but la moitié pour se remettre les idées en place.
Tintin retourna s'installer à son bureau, celui qu'Haddock avait choisi pour lui. Il l'avait fait construire par un artisan et installé au meilleur endroit possible, face à la fenêtre. Le meuble n'était, cependant, jamais aussi beau que quand il était recouvert par les carnets et les notes sur lesquels le jeune homme travaillait. Mais celui-ci ne se remit pas tout de suite à l'ouvrage. La tête penchée sur le côté, il demanda :

« Vous ne voulez pas me parler de ce qui vous tracasse ? Ce n'est pas une mauvaise nouvelle j'espère ? »

Haddock déglutit.

« Vous le saviez, vous, pour Bianca et Tryphon ?

- Vous voulez dire… ? »

Tintin laissa le sous-entendu s'exprimer.

« Oui.

- Ah...Je suis désolé, Capitaine. J’espère que vous n’êtes pas trop déçu ?

- J'avoue que je ne m’attendais pas à ça de la part de Tournesol ! Il cache bien son jeu l’animal !...Mais pourquoi je serai déçu ?

- Je pensais que Madame Castafiore avait des sentiments pour vous…

- Et vous vous imaginiez que j’étais intéressé ? Vous vous êtes fait des films, Moussaillon ! »

Tintin secoua la tête en se retenant de rire.

« Alors, qu'est-ce qui vous tracasse ?

- Rien...C'est juste que je...je ne m'y attendais pas. Ça ne vous surprend pas vous ?

- Si...mais, s'ils sont heureux, je ne peux que l'être aussi. Tous mes vœux de bonheur les accompagnent ! »

Tintin souleva une page couverte de notes et l'examina avec attention. Haddock adorait le voir ainsi, toujours positif, toujours confiant en l'avenir et toujours en train de travailler, quelles que soient les circonstances.
Il s'en voulut soudain de l'avoir interrompu.

« Ce n’est pas avec des ragots que votre bouquin va avancer...

- Pas de problème, j’ai déjà rédigé un plan détaillé.

- Vraiment ? Vous ne cesserez jamais de m’étonner ! Je suis sûr que ce sera un best sailor !

- C'est gentil, mais on dit "seller".

- Vous êtes sûr ?

- Oui "sailor" veut dire marin et "seller" vendeur. J’ai été embauché au Petit Vingtième en grande partie parce que j’ai étudié l’Anglais. Pour un de mes premières reportages, ils m’ont envoyé à Chicago. Je ne vous ai jamais raconté ? J’ai même rencontré Al Capone !

- Oh…Quand vous dites "rencontré"...

- Juste rencontré…Capitaine ! Si vous continuez, je vais finir par penser que vous êtes jaloux.

- Pfff !...Il était bel homme ? »

La question fit rire Tintin.

« Non, pas du tout ! »

 

***

 

Haddock s’était résolu à laisser Tintin travailler en paix. Il était redescendu et avait trouvé le grand salon en pleine effervescence. La pièce avait été mise sens dessus dessous. Tous les téléphones du château y avaient été réunis. Bianca Castafiore régnait au milieu des appareils et menait ses troupes tel un général face à un champ de bataille. Irma, sa camériste, et Igor, son fidèle pianiste, étaient à ses ordres. Ils prenaient des notes et passaient des coups de fil. Nestor avait été lui aussi recruté par la cantatrice pour participer aux manœuvres.
Seul Tryphon se contentait de rester aux côtés de sa belle, en la fixant avec des yeux écarquillés de merlan frit.

« Ah ! Capitaine Paddock ! Vous tombez à pic ! Vous qui êtes un marin, vous allez pouvoir nous unir par les liens sacrés du mariage !

- Un mariage ?! Vous n’allez pas un peu vite ?

- Si, bien sûr, répliqua Tournesol. Avec des frites. »

Bianca, elle, partit dans une envolée lyrique :

« Quand l’Amour frappe à la porte, il n’y a pas une minute à perdre ! J'ai tellement de choses à organiser ! Notez Irma, le capitaine Harlock va diriger la cérémonie !

- Pour ça, il faudrait qu'on soit en mer...

- Per la Madona ! Qu'à cela ne tienne ! On ira en barque sur lac. Avec des cygnes et des centaines de roses blanches, ce sera parfait ! N'est-ce pas, amore mio ? »

Tryphon prit ses mains entre les siennes.

« Vos désirs sont des ordres, ma chère. Si c'est ce que vous voulez, on servira des tournedos ! »

Bianca plaça la main sur son cœur, comme si elle frôlait l'attaque cardiaque. Haddock espéra un instant.

« Quelle émotion ! C’est mon septième mariage !...Il faut que je chante !

- Ah non ! »

Sans lui accorder la moindre attention, Bianca se lança dans son fameux air des bijoux. Le capitaine se précipita hors de la pièce, comme s'il avait Méphistophélès et tous les démons des Enfers à ses trousses.

 

***

 

« ...la cantante meravigliosa con il miglior professore del mun…

- Si, si, claro...Reprenez donc un verre, mon vieux. »

Haddock donna la coupe de champagne, qu’il ne pouvait pas boire, au chef d’orchestre qui lui tenait la grappe depuis cinq bonnes minutes.
Il n’en pouvait plus de ce mariage. Il en avait déjà assez avant qu’il commence. Il ne connaissait pas les trois-quarts des invités, qui piétinaient les plates-bandes du jardin pour profiter du buffet. Depuis des heures, il cherchait Tintin, sans parvenir à le localiser, et n’arrêtait pas de se faire alpaguer par des inconnus qui lui parlaient dans toutes les langues possibles et imaginables, un comble pour lui qui ne parlait que le "marin bourru".

Il profita d’un moment d’inattention pour se réfugier dans le château. Le grand salon était, hélas, plein de monde. Igor Wagner, le pianiste préféré de Bianca, célébrait la cantatrice en interprétant ses plus grands airs. Il était très entouré. Malgré la foule, Haddock eut le plaisir d’apercevoir enfin Tintin, dans un coin de la pièce. Vêtu d’un costume noir impeccable, le jeune homme faisait davantage son âge. Il avait plus l’air d’un espion que d’un journaliste. Assis à ses pieds, Milou portait lui aussi, avec fierté, un nœud papillon qui contrastait agréablement avec son pelage blanc.
Cette vision du duo rendit le sourire au capitaine, mais son bonheur ne fut que de courte durée : alors qu’il se rapprochait d’eux, il aperçut, du coin de l'oeil, une robe rouge familière.

Avant que Tintin ne puisse prononcer un mot, il l'attrapa par les épaules et le poussa derrière un des grands rideaux épais qui encadraient les fenêtres. Le jeune homme ouvrit des yeux ronds, mais n’essaya pas de se dégager.

« Vous allez bien, Capitaine ?

- Moins fort, elle pourrait nous entendre.

- Qui ? »

Il lui fit signe de regarder par-dessus son épaule, là où le rideau était assez écarté pour observer la pièce.

« C’est la dame en rouge que vous fuyez ? Une très belle femme vous cherche et vous vous cachez ?

- Elle cherche surtout à épouser un châtelain.

- C’est une actrice célèbre, non ?

- Comment voulez-vous que je le sache ? C’est une amie de Bianca, c’est tout ce qu’il faut savoir.

- Vous n’avez pas l’air de passer une très bonne journée, Capitaine…

- Ne m’en parlez pas.

- Pourtant, vous avez célébré le mariage de nos amis avec brio. Vous ne pouviez pas voir au milieu du lac, mais beaucoup des spectateurs avaient la larme à l’oeil...Je dois avouer que j'ai été surpris que notre cher professeur répète aussi bien les vœux.

- Vous n'avez pas remarqué ? Il a remis les appareils auditifs qu'il portait lors de notre voyage sur la lune. Il veut, je cite, "profiter de chacune des paroles de l'élue de son cœur".

- C'est touchant...Vous ne trouvez pas ?

- Je ne suis pas sûr de partager votre enthousiasme...

- Je suis désolé que vous soyez tombé dans l’eau à la fin...et que ce cygne vous ait attaqué... »

Haddock avait changé de costume en urgence, mais il avait encore les cheveux humides et il n'arrivait pas à oublier l'odeur de la vase.

« Ne remuez pas le couteau dans la plaie. »

Tintin perdit son sourire et s’enfonça soudain dans l'ombre. Haddock suivit son regard et remarqua un homme brun, assez corpulent, qui cherchait quelque chose ou quelqu’un des yeux.

« Qu’est-ce que c’est que cet aérolite ?

- Il s’appelle De Mesmaeker, chuchota Tintin. Il me poursuit depuis des heures. Il veut absolument me faire signer un contrat d’exclusivité pour mon livre sur le San Theodoros. Je ne sais pas comment il a su que j’en écrivais un... »

Haddock avait envie d’aller dire deux mots à cet olibrius, mais il avait promis de se contrôler et de ne pas commettre d’esclandre durant cette journée de célébrations. Il n’avait cependant jamais été aussi près de craquer. Sa patience avait des limites.

« Mille sabords ! Ça commence à bien faire ! »

Dès que l'importun se fut éloigné, il vérifia si la voie était libre puis il agrippa le poignet de Tintin et le tira hors du salon aussi vite et furtivement que possible. Milou les suivit, sans aboyer ni japper, comme s’il comprenait qu’il fallait rester discret. L’entrée du château était, heureusement, déserte. Il saisit un trousseau de clés, attaché à une patère, et entraîna le jeune homme vers le parking.
Il se mit au volant de l’Impéra noire que Nestor conduisait le plus souvent. Il ne perdit pas une minute et démarra le moteur. Voyant son compagnon hésiter, il lui ordonna :

« Montez à Tribord, Moussaillon, dépêchez-vous !

Tintin fit grimper Milou dans la voiture avant de s’installer sur le siège passager.

« Où allons-nous, capitaine ?

- Aussi loin que possible de cette bande de bachi-bouzouks des Carpathes ! »

 

***

 

La chance avait, pour une fois, souri au capitaine. À Bruxelles, il avait trouvé sans peine à se garer devant le 26 rue du Labrador, l’immeuble où Tintin avait son appartement.

Le logement était froid et sombre. Tintin alluma plusieurs lampes pour dissiper ce sentiment d’abandon. Puis il disparut dans la cuisine pour remplir la gamelle de Milou d’eau et lui donner les croquettes qu’il gardait en dépannage.

Haddock dut enlever une pile de livres et de papiers du canapé pour pouvoir s'y assoir. Tintin n'était pourtant pas quelqu'un de sale ou de désordonné. Entre les voyages et son travail, il n'avait simplement pas eu le temps, ces derniers mois, de prendre soin d'un lieu de vie où il ne passait qu'en coup de vent.
Depuis la cuisine, le jeune journaliste annonça :

« Il va falloir qu’on sorte. Je n’ai rien à manger dans les placards.

- Que Diable ! Nous appellerons un livreur !

- Et si quelqu’un d’autre sonne à la porte ?

- Ces forbans n'auront qu'à bien se tenir ! Je les enverrai se faire pendre ailleurs ! »

Tintin revint dans le salon. Il s'était débarrassé de son nœud papillon et de sa veste. Il tenait aussi ses chaussures à la main.

« Je n'aurais pas dû mettre des chaussures neuves. J'ai les pieds en compote...

- Oh ? Montrez-moi cela. »

Le capitaine tapota la place libre à côté de lui. Le jeune homme vint s'y assoir. Intimidé, il resta sur le bord du coussin, comme s'il n'osait pas se laisser aller. Haddock ne fit pas tant de manières. Il se pencha, attrapa un de ses pieds, le droit, et l'amena sur ses genoux. Tintin bascula contre le dossier du canapé, en poussant un couinement de surprise. Haddock examina son pied nu. Il passa sa paume en dessous, en évitant de toucher les zones les plus à vif, où des ampoules commençaient à se former. Il se mit à masser doucement sa peau.
Il le sentit se détendre sous la caresse. Bientôt, il plaça, de lui même, son pied gauche à côté du droit. Le capitaine se mit à alterner les soins entre les deux. Tintin se laissa aller, les yeux mi-clos.

« Ce n’est pas comme ça que je vais écrire. J’ai laissé mes brouillons à Moulinsart...

- Rassurez-vous, on y retournera dès que ces pirates auront abandonné le navire.

- Ça va prendre combien de temps d'après vous ?

- Pas très longtemps. Dès que Bianca et Tryphon vogueront vers leur lune de miel, ils n'auront plus de raison de rester.

- Ils vont où déjà ?

- À Malte.

- Je n'y suis jamais allé...Vous connaissez ?

- J'y ai fait escale plusieurs fois quand j'étais dans la marine marchande.

- Vous m'y emmènerez un jour ? »

- Pas tant qu'ils y seront. »

Ils partagèrent le même sourire.

« Disons, pour fêter la publication de votre bouquin.

- Hum...Vous savez comment me motiver. »

Haddock massa son talon avec plus d'attention. Tintin gémit légèrement et il se permit de remonter jusqu'à sa cheville. Son pantalon faisait obstacle. Le désir de le retirer s'empara de lui.

Un aboiement le fit sursauter. Milou se tenait au pied du canapé. Le museau posé sur le bord, il fixait le capitaine avec insistance.

« Qu'est-ce qu'il y a, petit farceur ? Toi aussi tu veux que je te masse les pattes ? »

Milou jappa son approbation.

« Allez, viens ! »

Le fox-terrier bondit et alla s'installer sur le ventre de son maître pour obtenir les caresses qu'il désirait.
Le capitaine se concentra sur les pieds de Tintin tandis que celui-ci grattait les oreilles de Milou.
Haddock les observa du coin de l'oeil. Pour vivre d'autres moments comme celui-ci, avec eux, il était prêt à retourner au San Theodoros et à affronter toutes les armées du monde.

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