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Summary:

(Univers Alternatif/Bodyswap, reprend l'histoire peu avant la fin du deuxième tome)

Au lieu de tuer le baron Melchior dans l'Imaginoir, Thorn l'a gravement blessé. L'aristocrate est à présent entre la vie et la mort et Thorn, attendant de faire l'objet d'un procès, est assigné à l'Intendance, avec pour mission de mener à bien la Réintégration.

Pour tenter d'obtenir la grâce de Farouk en lisant son Livre, Thorn et Ophélie se marient.
Mais le lendemain de la cérémonie, chacun se réveille dans le corps de l'autre. Pourront-ils mener à bien leur mission et retrouver leur corps?

Notes:

Oui, je sais, ça doit bien faire un an que j'ai pas mis à jour mon autre fic et j'en commence une autre

Le pourquoi du comment: j'avais envie du lire du Bodyswap parce qu'il y a un bon potentiel comique à exploiter dans l'univers de La Passe-Miroir, mais je n'ai pas trouvé de fanfic (du moins, pas sur ce site, si vous en avez sur d'autres plateformes, je suis preneur.euse). Donc, j'en ai écrit une moi-même. Mais, en donnant une explication pseudo-cohérente au Bodyswap, ça a pris une tournure plus sérieuse (et ça tourne au multi-chapitre au lieu d'être un OS)

Et le titre est tiré de la chanson "Switch" par Siouxsie and the Banshees

J'espère que ça vous plaira quand même!

(See the end of the work for more notes.)

Chapter 1: L'échange

Chapter Text

Quand Ophélie ouvrit les yeux elle fut tout d’abord surprise de voir le monde de façon aussi nette sans ses lunettes.

Puis elle fut surprise de ne pas reconnaître une des chambres qu’elle avait occupées au Pôle, mais le bureau de l’Intendance. En fait, elle avait dû s’assoupir sur le canapé rouge du bureau, bien moins confortable qu’il en avait l’air, ce qui expliquait pourquoi elle avait mal à la nuque et au dos. Mais Ophélie ne savait pas du tout comment, quand et pourquoi elle s’était retrouvée à dormir dans le bureau, elle avait le souvenir très net d’être rentrée dans sa chambre, de s’être pris un pied du lit contre son petit orteil et de s’y être endormie.

Et puis elle tomba nez à nez avec une paire d’yeux chocolat qui la dévisageaient derrière une paire de lunettes rectangulaires. Un visage constellé de taches de rousseur qu’elle connaissait trop bien, à force de passer à travers les miroirs – quoique l’expression neutre qu’il affichait maintenant lui était à la fois inconnue et familière.

Sauf qu’il n’y avait pas de miroir dans le bureau en temps ordinaire, et il n’y en avait pas non plus un devant elle à ce moment-là.

Ce qui n’était pas sans lui rappeler la nuit où elle s’était retrouvée coincée dans le miroir à ses treize ans.

Je dois rêver, se dit-elle. Il ne doit pas y avoir d’autre explication.

Mais elle n’était pas au bout de ses surprises.

-Est-ce vous, Ophélie ? s’entendit-elle dire, avec sa voix, mais avec un accent distinctement du Pôle.

L’intéressée opina, fronçant les sourcils. Tout compte fait, il y a peut-être une autre explication, pensa-t-elle en se relevant. Un Mirage avait dû l’envoûter en représailles de ce qui était arrivé à Melchior.

-Non, ça n’est pas une illusion, j’y ai pensé aussi.

-Mais qu’est-ce qui se passe alors ? lança-t-elle d’un ton agacé.

Elle glapit de surprise en entendant sa voix, bien plus grave qu’elle ne l’eût jamais été, même après s’être réveillée. A vrai dire, ce n’était plus sa voix, mais une voix qui lui était familière, un peu plus que cela même, malgré un accent qu’elle n’avait pas d’ordinaire.

Ophélie était bien loin de se douter qu’elle n’était pas au bout de ses surprises.

-L’explication la plus plausible pour le moment est un échange de nos corps, répondit la jeune femme en face d’elle.

 


 

Plus tôt…

Il fallut à Thorn trente-trois secondes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas.

En se réveillant, le monde était flou, sa narine droite bouchée, la chemise dans laquelle il dormait bien trop longue et dans une matière qui, quoi que pas déplaisante, n’était pas du tout dans les pièces qu’il portait d’ordinaire. Il voulut se frotter les yeux pour se réveiller, mais à la place de sa peau, il sentir du cuir.

Il n’y a qu’une seule personne pour porter des gants en cuir dans son sommeil.

Thorn se redressa et trouva à tâtons la table de chevet. Il réussit à allumer la lampe sans se brûler et discerna une paire de lunettes qu’il enfila aussitôt. Les verres étaient rectangulaires et à son grand dam, il en voyait toujours la bordure dans son champ de vision ; mais au moins, les contours du monde lui apparaissaient plus distincts. Puis il porta son regard sur ses mains. Des avant-bras dépourvus de cicatrices, remplacées par des taches de rousseur et des gants en cuir, avec des coutures qui lâchaient au bout de certains doigts. Il réussit à trouver un petit miroir suspendu dans un coin opposé au lit et il vit un visage plus rond, sans cicatrice; des mèches plus sombres, longues et bouclées qui s’échappaient d’une natte.

Ses soupçons se confirmaient ; il semblait qu’il était dans le corps de sa fianc-non, de sa femme, ils étaient mariés à présent. Par contre, il n’avait aucune idée de comment ça lui était arrivé.

Cela doit être un rêve, se dit-il, se mettant en quête d’un livre. Thorn ne rêvait que rarement, et la plupart de ses songes tenaient davantage du collage aléatoire de souvenirs que de choses aussi loufoques qu’un changement de corps. Il attrapa le livre sur la table de chevet, qui se trouvait être sur l’histoire de l’industrie textile d’Anima, et l’ouvrit au hasard. Il lut une phrase, referma le livre, compta dix secondes et rouvrit le livre, la phrase qu’il avait sous ses yeux était exactement la même. C’était certain, il ne rêvait plus, il était dans la réalité.

Thorn ne voyait que trois possibilités.

Ou bien Archibald avait royalement foiré la cérémonie du Don (à dessein ou par négligence, ou un mélange des deux, connaissant le personnage) et avait échangé leur psyché.

Ou bien les Mirages (voire le Baron lui-même s’il s’était entretemps réveillé du coma où Thorn l’avait plongé) avaient concocté une illusion particulièrement forte pour se venger, de l’agression du Baron ou du retour des Déchus à la Cour. Ou des deux.

Ou bien Dieu avait fini par le retrouver et l’avait puni lui aussi.  

Thorn releva la manche de son bras gauche. Il y avait un grain de beauté au creux du coude, et il restait des traces jaunâtres du sacré hématome qu’Ophélie avait gardé après sa chute dans la Manufacture deux semaines auparavant. Des détails que les Mirages n’auraient vraisemblablement pas pu incorporer dans une illusion. A moins que le créateur de l’illusion ne portât une attention extrême aux détails (si c’était le cas, il faudrait peut-être songer à utiliser ses capacités dans l’administration). La douleur qui irradiait sa jambe depuis près de deux semaines avait elle aussi disparu et il pouvait s’appuyer sur cette jambe sans problème. Il n’y avait pourtant aucune raison pour les Mirages de le soulager et de lui rendre la vie plus facile.

Se tenant debout devant le miroir, Thorn retira un des gants et passa la main sur son visage, pour s’assurer qu’il s’agissait bien de son corps sous l’illusion. Mais son doigt avait beau glisser le long de son arcade sourcilière, il ne sentit pas la moindre cicatrice, pas plus que sur ses tempes ; d’ailleurs même son doigt nu était trop petit, trop doux, pas assez ossu pour être le sien. Son nez était plus court et rond, et il ne sentait aucune des bosses indiquant qu’il eût été cassé. Ses mâchoires étaient totalement imberbes et il devait appuyer sur la peau pour sentir ses os. La natte qu’il voyait pendre au-dessus de son épaule était bien réelle, et trop volumineuse et bouclée pour être constituée de ses cheveux, eussent-ils subitement poussé durant la nuit. En la touchant, son bras avait effleuré le haut de son torse, et il écarta sa main aussi promptement que s’il vînt de se brûler; contrairement à d’autres aristocrates du Pôle qui avaient toujours eu de l’embonpoint, Thorn avait été mince depuis sa naissance, sa poitrine ne faisant pas exception.

Il ne pouvait plus en douter : il était bien dans le corps d’une femme, de sa femme. Sentant le sang lui monter aux joues, il s’efforça de rediriger ses pensées. Les déchets de poissons sur la jetée du port de pêche des Sables d’Opale. Le tannage des peaux de Bêtes après la chasse. La texture des brocolis. L’état catastrophique des canaux d’évacuation des eaux de la Citacielle. Le goût des asperges. Les moyens supplémentaires réclamés par Helheim. Les bruits des couverts en argent de Berenilde contre les assiettes de porcelaines.

Alors qu’il s’apprêtait à remettre le gant, Thorn eut une révélation. S’il était dans le corps d’Ophélie, avec sa propre psyché, il venait d’obtenir ce qu’il attendait de son union avec Ophélie, quoique par une voie qu’il n’aurait soupçonnée. Grâce aux pouvoirs de lecture combinés à sa mémoire, il pourrait lire le Livre de Farouk, sans y mêler davantage Ophélie, mais aussi, depuis qu’on l’avait confiné dans la Tour de l’Intendance, sans attirer trop l’attention en déambulant dans les couloirs du Palais, l’Esprit ayant, pour une raison qui échappait à tout le monde, porté son attention sur l’Animiste. Autant profiter de la confusion qui ne s’était pas encore totalement dissipée avec les derniers événements ; après tout, qui savait combien de temps encore il disposerait du corps d’Ophélie ?

Cependant, Thorn était forcé d’admettre qu’il ne savait pas si les pouvoirs familiaux restaient attachés au corps ou à la psyché. Malgré ses recherches dans les documents et Archives auxquelles il avait eu accès, il ne savait pas non plus si la cérémonie du Don fonctionnait avec des pouvoirs familiaux de deux Arches différentes (il avait espéré que ce fût le cas quand il avait élaboré son plan de mariage avec une Animiste), si les pouvoirs restaient les mêmes, s’ils disparaissaient ou devenaient instables. Et mieux valait tester le fonctionnement des pouvoirs en compagnie d’une personne qui les maîtrisait, c’est-à-dire en compagnie d’Ophélie, quel que fût le corps qu’elle occupât présentement, ou de son grand-oncle. Avec un soupir résigné, Thorn renfila son gant.

En dépit de ce changement de corps, Thorn avait gardé ses habitudes de sommeil, et il était encore tôt ; il devait se rendre à l’Intendance avant que le bâtiment ne fût rempli de gardes, dans son bureau, là où il s’était endormi, voir si son vrai corps était toujours là-bas. Sortir de la chambre dans cette tenue était impensable, il fallait donc se rendre présentable. Il posa la bougie sur la table de chevet et choisit la première robe qui lui tomba sous la main (une robe grise à chevrons, avec un col en dentelle blanche et des boutons en perle). En se préparant, il s’estima heureux que sa fian- sa femme eût un style suffisamment sobre pour le recopier et des robes suffisamment simples (au grand dam de leurs tantes respectives) pour s’habiller seul (ce faisant, il tâcha de se découvrir le moins possible).

Se coiffer s’avéra plus difficile que prévu ; Thorn avait plus d’une fois tressé les cheveux de Freyja, sans échapper aux moqueries de Godefroy, mais coiffer les cheveux bouclés et indisciplinés d’Ophélie (il commençait à se demander si son animisme ne s’étendait pas à ses cheveux) n’avait rien à voir avec les cheveux lisses de Freyja. La brosse refusait de coopérer et tentait de lui glisser de doigts. Pour ne rien arranger, l’écharpe s’était réveillée, et après s’être rapprochée de Thorn avec tendresse comme de son animiste, elle avait compris que ce n’était pas vraiment la jeune femme. Depuis, elle semblait hésiter entre son comportement habituel et donner des petits coups plus agressifs.

Thorn s’extirpa de sa chambre et traversa le reste du Manoir à pas de loup. Berenilde et sa fille y était revenues après l’accouchement ; sa tante avait invité les Animistes à y séjourner. Personnellement, il n’aurait pas invité toute la famille là ; mais c’était une décision qui en lui revenait pas, parce qu’il était à présent confiné – ou plutôt censé l’être, dans son bureau et dans la chambre attenante, un soldat devant monter la garde devant la porte de son bureau jour et nuit, et l’accompagner lors de déplacements nécessaires. Il devait par ailleurs reconnaître que, il avait beau avoir le caractère de Sophie en horreur, sa belle-mère (ça y est, c’est officiel, songea-t-il en réprimant un frisson,) savait s’y prendre pour s’occuper d’une femme et de son nouveau-né. Sans compter que la famille d’Ophélie semblait farouchement décidée de ne laisser arriver aucun mal à l’un des leurs (Berenilde lui avait confié dans une lettre que, comme sa fille était la filleule d’Ophélie, Sophie en avait fait une sorte d’Animiste d’honneur).

Au moins, avec l’affection de Roseline et le respect que Sophie avaient pour Berenilde, elles constituaient un meilleur soutien que n’importe quel domestique, étant moins susceptibles d’être à la solde de quelque intrigant de la Cour, désirant faire du mal au premier enfant que l’on connût à Farouk depuis des siècles, à plus forte raison lorsque son cousin était accusé d’être un criminel.

Il sortit par la porte de derrière et la referma doucement, avant de traverser le parc. Le soleil s’était levé, mais le ciel était couvert de nuages. L’écharpe avait réussi à se faufiler à travers les deux portes que Thorn avait ouvertes, comme si elle avait compris ce qu’il voulait faire, et elle s’était entortillée autour de son bras, le serrant presque trop. Il ne la repoussa pas ; après tout cela contribuait à rendre plus crédible son apparence d’Ophélie, surtout s’il devait tomber sur son assistant, son amie mécanicienne, l’ex-Ambassadeur ou, pire, si un membre de sa famille s’était réveillé et mis en tête de le suivre.

Une fois dans les rues de la Citacielle, il remarqua que celle-ci lui semblait différente. Il mit un moment à comprendre pourquoi : il était habitué de la voir de plus haut et la dernière fois qu’il faisait la taille d’Ophélie remontait à seize ans auparavant.

Entrer dans la Tour de l’Intendance et accéder à son étage sans être vu s’avérèrent très faciles, en dépit de la maladresse que Thorn semblait avoir nouvellement acquise (il avait failli tomber sept fois, et encore, il n’y avait ni verglas, ni vent fort, ni feuille ou pavé humide sur le chemin ; le parquet du bâtiment n’était même pas ciré). Certes, Thorn, ayant mémorisé les plans de l’Intendance en long, en large et en travers au fil de ses années de service, se déplaçait à travers des passages secrets ou des conduits de service laissés à l’abandon. Mais sachant qu’il demeurait un criminel devant être surveillé jour et nuit jusqu’à nouvel ordre, il s’attendait à plus de diligence de ce côté. Pour une fois, l’incompétence de son personnel lui profitait.

Thorn déboucha dans la penderie, déplaçant un panneau de bois derrière une rangée de cintres. Exactement comme Ophélie quand elle débarquait dans son bureau, pensa-t-il en regardant le miroir. Comme si elle avait lu ses pensées, l’écharpe se desserra de son bras pour examiner le miroir, avant de revenir, dépitée, vers lui.

Il ouvrit doucement la porte vers le bureau ; il était vide, excepté pour un corps qui se trouvait sur le canapé. Etendu de tout son long, toujours dans le costume gris acier qu’il avait enfilé la veille, la jambe blessée rehaussée sur l’accoudoir, l’autre jambe par terre, un bras plié contre le dossier et la tête tournée vers ce coude, tandis que son autre main reposait sur son ventre. Nul doute, c’était bien lui. Thorn s’arrêta net ; il avait beau s’attendre à voir son corps, il n’en restait pas moins bizarre de se voir en train de dormir (à plus forte raison dans une position qu’il ne faisait jamais), avec un air plus détendu (à voir combien de temps cela durerait quand la personne en face se réveillerait). Pour un peu, il aurait eu l’impression d’être son esprit vagabondant après sa mort et contemplant son cadavre.

Thorn se demanda s’il devait se réveiller ou non. Il devait faire attention, si la personne en face n’était pas lui et qu’elle disposait de ses Griffes, elle pourrait le blesser ou le tuer.

Heureusement, il n’eut pas à se poser la question trop longtemps, car ses paupières s’ouvrirent et papillonnèrent. Puis il sembla se réveiller et réaliser où il était. Son visage montra immédiatement de la confusion, expression qui s’amplifia quand il croisa le regard de Thorn. Ce dernier devait reconnaître c’était étrange de voir son visage neutre si expressif, ses mouvement d’ordinaire subtils du visage à présent si exagérés.  

Thorn décida de poser une question bête :

-Est-ce vous, Ophélie ?

Il s’entendait pour la première fois avec la voix du corps d’Ophélie : il avait parlé avec la voix de l’animiste, mais en gardant son accent du Pôle. La personne opina, toujours aussi visiblement confuse. Sans le quitter des yeux, elle se redressa doucement, le scrutant sous tous les angles.

-Non, ça n’est pas une illusion, j’y ai pensé aussi mais le résultat est beaucoup trop détaillé pour qu’il s’agisse d’une œuvre de Mirage.

-Mais qu’est-ce qui se passe alors ? lança-t-elle d’un ton agacé, sa voix un mélange de la voix de Thorn et de l’accent animiste.

Elle glapit aussitôt, aussi surprise de sa nouvelle voix. Thorn était tout aussi perplexe : il n’aurait jamais pensé être capable de produire un bruit aussi aigu que celui-ci.

-L’explication la plus plausible pour le moment est un échange de nos corps.

Ophélie se redressa, les sourcils froncés et son visage se tordit de douleur quand elle bougea la jambe blessée. Elle releva son regard vers lui, cherchant sans doute un signe qu’il plaisantât. Comme l’expression de Thorn ne changeait pas, son visage se décomposa et elle balbutia :

-Mais…comment ? Pourquoi ?

Thorn lui expliqua ses différentes théories. Pendant ce temps, l’écharpe s’était détachée de son bras, et après avoir examiné précautionneusement le nouveau corps d’Ophélie, se lova sur ses genoux, tel un chat.

-Cela dit, pour moi, l’explication qui l’emporte sur les autres est celle de l’intervention de l’ex-Ambassadeur, conclut-il.

Ophélie avait croisé les bras et s’était laissée retomber contre le dossier du sofa, les yeux rivés au plafond.

-Vous semblez bien sûr que l’Ambassadeur y soit pour quelque chose, observa-t-elle après un moment.

-Ne partagez-vous pas cet avis ?

-Pas entièrement, répondit-elle. Le fait que cette situation soit liée à la cérémonie du Don est l’hypothèse la plus logique, je vous rejoins sur ce point-là. Mais je ne pense pas que ce soit dû à une intervention de l’Ambassadeur. Et s’il s’agissait plutôt d’une sorte d’effet secondaire de la cérémonie du Don ?

-Je n’avais pas du tout considéré cet aspect, concéda Thorn après un moment. Pourriez-vous développer ?

-Les pouvoirs animistes agissent sur les objets, et les pouvoirs du Pôle sur l’Esprit. Partant, je pense que nous pouvons être d’accord que ce ne sont pas deux natures de pouvoir facilement conciliables. Et si, avec la cérémonie du Don, le fait pour des pouvoirs diamétralement opposés de se confronter les avait rendus instables, causant ce changement de corps ?

En effet, c’était une théorie qui se tenait.

-Intéressant qu’il n’ait jamais mentionné d’instabilité, grogna-t-il entre ses dents.

-Pour sa défense, je ne vois pas comment il aurait pu être au courant que ce serait une possibilité ; je n’ai aucune connaissance d’un mariage avec un époux venant du Pôle et l’autre venant d’Anima. S’il y en avait eu un, du moins un officiel, ma famille m’en aurait informée quand on a annoncé nos fiançailles.

Thorn serra la mâchoire. Il n’aimait pas entendre sa voix, ni voir son visage se mouvoir pour défendre l’ex-Ambassadeur.

-Admettons. Vous pensez donc que cette situation est temporaire ? (Ophélie hocha la tête) Selon vous, combien de temps cela pourrait-il durer ?

-Pas longtemps, j’espère. Il faudrait peut-être demander à des personnes qui ont été unies par la cérémonie du Don combien de temps il a fallu pour que leur pouvoir atteigne une forme finale pour avoir une idée. Et encore, il faudrait aussi prendre en compte le fait qu’il ait été coupé de la Toile, ce qui pourrait rajouter du temps.

-Bon, nous devons donc commencer par déterminer combien de temps cette situation va durer.

-Il faudrait retrouver Archibald, ça irait plus vite.

-Bonne chance, ironisa-t-il en réprimant une grimace (depuis quand l’ex-Ambassadeur pouvait-il être un élément crucial ?). C’était déjà difficile d’entrer en contact avec lui, fût-ce pour des affaires urgentes, quand il était encore Ambassadeur…Maintenant qu’il n’a plus ce titre officiel et donc plus aucune obligation administrative, il ne doit en faire qu’à sa tête.

-Sans compter qu’il apprend également à Patience les rênes de la charge d’Ambassadeur.

Il se retint de justesse de rouler des yeux ; pas besoin de dire à Ophélie qu’il doutait que Patience eût besoin d’être formée, étant donné qu'elle avait été plusieurs fois son interlocutrice, quand l’Ambassadeur titulaire était occupé à quelque débauche ou à s’en remettre. Si on demandait à Thorn son avis, elle était même plus compétente que son frère, mais cela n’était pas compliqué.

Ophélie porta un de ses doigts vers sa bouche, comme pour mordiller les coutures de son gant ; mais se rappelant de son corps actuel, laissa retomber sa main avec une expression à mi-chemin entre la frustration et le désespoir.

-Et dans l’intervalle, que devrions-nous faire ?

-La situation est déjà suffisamment tendue. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attirer davantage l’attention sur nous. Je ne vois pas d’autre choix que chacun vaque aux occupations de l’autre.

Tant pis pour le Livre. Enfin, pour le moment.

Le visage d’Ophélie se décomposa davantage et ses yeux s’écarquillèrent.

-Vous voulez que je remplisse le rôle d’Intendant, seule ? balbutia-t-elle, incrédule.

-Je ne peux malheureusement pas rester à vos côtés. Je suis déjà sous surveillance pour être un traître bâtard  qui a infligé des blessures graves à un noble de plein droit ; et le fait que les Déchus aient été réintégrés à la Citacielle suite à mon plaidoyer aux Etats familiaux ne fait que renforcer de la haine à bien des égards. Si l’on nous voit côte à côte pendant que « je » prends en charge mon rôle d’Intendant, cela va nourrir les accusations de complots contre l’Esprit de famille ou je ne sais quelle autre idiotie. (Devant l’expression toujours plus paniquée d’Ophélie, il ajouta :) Mais ne vous inquiétez pas, je vais vous préparer au mieux pour sauver les apparences.

-Soit, lâcha Ophélie d’un ton résigné, mais la panique n’avait pas disparu de son visage. Que devez-vous…dois-je faire aujourd’hui ?

-Deux réunions pour la Réintégration, une le matin, une l’après-midi. Puis finaliser mon rapport d’inspection des provinces, mais ça, je peux m’en charger ce soir. J’en ai déjà écrit l’essentiel pendant ma tournée, il ne me reste plus qu’à incorporer les considérations relatives aux anciens Déchus, maintenant que leur réintégration est officielle, avant de le remettre à notre Seigneur, aux ministres et aux représentants des Clans.

-N’est-il pas possible d’annuler les réunions?

-Je crains que dans le contexte actuel « l’Intendant par intérim » ne soit pas en mesure d’annuler des réunions, sauf force majeure. Faute de quoi je paraîtrais davantage suspect et serais placé sous davantage de surveillance, ou l’on pourrait prétexter que je refuse de faire le moindre effort et de montrer la moindre gratitude face au sursis qu’on m’a accordé, pour m’enfermer à nouveau aux Oubliettes. Ne vous inquiétez pas, normalement vous n’aurez pas grand-chose à dire lors de ces réunions ; il s’agit surtout d’écouter les doléances officielles des anciens Déchus et des Clans, puis leur poser des questions sur leur plaidoyer et leur mémoire écrit. J’ai déjà lu les mémoires et ai une liste des questions à poser en tête pour les mémoires, je vous fais confiance pour noter les réponses et poser des questions pertinentes concernant les plaidoyers. N’hésitez pas à poser autant de questions que vous le souhaitez, même si cela vous paraît tatillon ; je ne suis pas connu pour me contenter des grandes lignes. Je vous préparerai davantage aux réunions dans un instant ; que dois-je faire aujourd’hui ?

-Dans quelques heures, petit-déjeuner avec ma famille, probablement une visite à Berenilde plus tard ou dans l’après-midi, le reste de la journée est encore à déterminer.

Thorn serra la mâchoire. Malheureusement, la moitié des Animistes n’était pas aussi silencieuse que son épouse et sa tante. A se demander si la mère, la sœur aînée et le frère concourraient pour savoir lequel pourrait parler le plus longtemps, le plus fort et pour ne rien dire.

-Ne pourrais-je pas feindre une migraine ou de la fatigue ?

-Surtout pas, vous n’arriveriez pas à vous débarrasser de ma mère à votre chevet. Evitez de montrer un manque d’appétit ou d’enthousiasme trop flagrant. Et par-dessus tout, abstenez-vous de fumer.

Thorn réalisa à ce moment qu’il n’avait pas encore eu envie de fumer de la journée. Ce qui ne saurait tarder, s’il devait passer la journée au milieu d’Animistes.

-Je vous conseillerai aussi d’éviter Gaëlle.

-Votre amie mécanicienne représente-t-elle un danger ?

-Pas du tout, elle est…simplement très observatrice. Et protectrice.

Thorn n’avait rencontré la mécanicienne qu’une fois, sans vraiment interagir avec elle. Il la soupçonnait d’être la dernière représentante des Nihilistes ; une femme portant un monocle, avec un couvre-chef cachant les racines de cheveux, d’un âge relativement égal à celui qu’aurait l’enfant le plus jeune du clan annihilé s’il avait survécu. Cette description d’Ophélie (qui lui semblait très vague) venait renforcer ce soupçon. Si la mécanicienne était la dernière Nihiliste, cela signifiait qu’il fallait aborder sa Réhabilitation avec elle. A supposer qu’elle souhaitât récupérer ses titres et les biens qui lui revenaient de droit, une nouvelle variable s’ajoutait à l’équation, et il devrait revoir tous ses plans de réintégration des anciens Déchus. Thorn décida cependant de ne pas faire part de ces considérations à Ophélie : pas besoin de l’effrayer davantage quant aux taches qui l’attendaient, surtout lorsque ça restait largement hypothétique.

-Avez-vous besoin de préparation pour la journée ? demanda Ophélie.

-Je ne pense pas, je devrais pouvoir gérer les interactions avec ma tante et la vôtre ; mais je crains qu’il ne soit impossible de se préparer à ce que votre mère ou votre sœur pourraient concocter.

-Ce n’est pas faux, concéda Ophélie.

-Dans ce cas, commençons par la préparation aux réunions. Puis je vous expliquerai comment soulager les douleurs à la jambe. S’il nous reste un peu de temps, vous pourrez m’expliquer comment me comporter au mieux face à votre famille.