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La fameuse mèche de Luke lui tombait devant les yeux et il était essoufflé, preuve que Joe avait réussi à le faire courir cette fois. Il avait presque franchi la frontière, mais son colt s'était enrayé et il n'avait plus de mutinions. Luke avait toujours des balles, aussi impossible que cela puisse paraître. Ce cowboy frôlait le surnaturel.
« Allez, Joe, rends-toi...J'ai déjà arrêté Jack, William et Averell. À l'heure qu'il est, ils doivent déjà être de retour au pénitencier...Qu'est-ce que tu vas faire seul ? »
Il n'en avait pas la moindre idée. Il était juste habité par cette envie d'être aussi loin que possible d'un certain justicier zélé.
« Je te laisserai pas gagner si facilement, Cowboy !
- J'ai failli me noyer, Joe, y'a rien de facile là-dedans ! »
Effectivement, Luke était trempé comme une soupe en raison d'une plongée dans le Mississippi, qui avait beaucoup fait rire Joe. Ses vêtements lui collaient à la peau, le faisant paraître encore plus mince, une vraie brindille. Si seulement Joe avait pu lui souffler dessus et le regarder s'envoler avec le vent.
Il cherchait encore un stratagème pour s'enfuir, bien qu'il avait conscience d'être dans un cul-de-sac et de ne pas avoir d'autre choix que de se rendre.
« Sois raisonnable, Joe...Qu'est-ce que Ma dirait si tu abandonnais tes frères ?
- PARLE PAS DE MA !!!! »
Joe bondit par réflexe, prêt à sauter à la gorge de Luke et à l'étrangler. Le colt du cowboy entre ses yeux l'arrêta. Le justicier n'avait qu'à presser la gâchette pour mettre un point final à sa carrière de criminel. Joe espérait presque qu'il le fasse. Au moins, il n'aurait plus à se poser de questions. Mais l'index de Luke ne bougea pas. De sa main libre, il fit un signe d'apaisement.
« Ok, Joe, je comprends. Ça se fait pas de parler des Ma des autres. J'aurais pas dû... »
Joe ne pensait pas qu'il pouvait l'énerver encore plus, et pourtant...Il serra les dents et se mit à trépigner sur place, il tomba sur le sol et le frappa du poing, soulevant des volutes de poussière.
« Je t'aurai un jour, Cowboy !!! Je t'aurai !!! »
Luke remit son arme dans son fourreau et s'éloigna pour lui laisser le temps de se calmer. Du coin de l'oeil, Joe le vit se rapprocher de Jolly Jumper. Il le vit aussi retirer son gilet noir trempé et sa chemise jaune en berne. Il les accrocha aux rênes de l'étalon comme s'il s'agissait de cordes à linge.
L'animal s'ébroua et Luke lui glissa quelques mots à l'oreille. Joe avait déjà remarqué que le cowboy parlait plus à cette bête qu'à n'importe quel être humain. Comme si cette tête de mule de mustang pouvait le comprendre et lui apporter ce dont il avait besoin. D'après les quelques informations qu'il avait réussi à glaner, le cowboy était orphelin, il avait grandi sans Pa ni Ma, ceci expliquait peut-être cela....Même s'il avait envie de les tuer dix fois par jour, Joe mesurait la chance qu'il avait d'avoir ses frères à ses côtés...Ça le tuait de le reconnaître, mais le cowboy avait raison, il fallait qu'il les retrouve. Continuer à courir à travers l'Amérique, sans eux, n'avait pas de sens. Quand ils seraient réunis, les quatre frères pourraient mettre en place un plan pour s'évader, ils l'avaient déjà fait tellement de fois que le sol du pénitencier menaçait de s'effondrer à cause des tunnels.
Il resta allongé sur le sol. Il n'opposa pas de résistance quand Luke revint vers lui et lui lia les mains dans le dos. Il ne protesta pas non plus quand il le souleva et le poussa à prendre place sur la croupe de l'étalon. Ni quand il s'installa à son tour devant lui sur la selle, en prenant soin de passer sa jambe par-dessus l'encolure du cheval pour ne pas heurter son passager. Il aurait pourtant très bien pu lui accrocher une corde autour du cou et le laisser courir derrière lui.
« Y'a une sacrée trotte d'ici au pénitencier, expliqua le cowboy. Va falloir qu'on carbure si on veut y arriver avant la nuit. »
Il enfonça ses talons dans les flancs de Jolly Jumper et l'étalon fit un bond en avant qui fit honneur à son nom.
Malheureusement, Joe n'était pas du tout préparé à une telle détente. Il se maintint tant bien que mal, mais au bout de deux ou trois foulées, Jolly donna un coup de cul qui l'envoya valdinguer à plusieurs mètres. Sa tête passa à un centimètre d'un rocher qui aurait pu le tuer. Il mordit la poussière en jurant sous l'effet de la douleur. Il entendit Luke s'écrier : « Jolly ! Tu l'as fait exprès ! » et le mustang hennir d'un air moqueur en guise de réponse. Rien de nouveau sous le soleil, ces deux là avaient vraiment un grain.
Il n'allait pas survire à ce voyage, il en était sûr. Son cœur s'emballa quand il sentit les mains de Luke sur les siennes, puis la lame du couteau qui glissa contre sa peau et dénoua ses liens. Il ne chercha pas à protester. Luke monta en premier sur le dos de l'étalon récalcitrant, puis il le tira par le bras pour qu'il grimpe derrière lui. Le message était clair : à présent, Joe pouvait s'agripper à la selle. Il ne pouvait pas pour autant s'emparer des colts de Luke. Celui-ci avait pris soin de passer sa ceinture autour du cou de Joly. Les armes pendaient avec ses vêtements, mais il pouvait les atteindre et dégainer. Joe, par contre, n'avait pas ce luxe. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était observer comment le jean de Luke, privé de soutien, tombait sur le bas de son dos.
Ce fut peut-être à cause de ce détail que, quand Jolly bondit une nouvelle fois en avant, au lieu de saisir la selle en cuir qui lui tendait les bras, Joe referma ses mains sur la taille de Luke.
Le cowboy tressaillit. Cependant, il ne fit rien pour le décourager et se concentra pour conduire l'étalon dans la direction qu'il souhaitait.
Sentir la puissance de la bête, lancée en plein galop, était une sensation incroyable, mais la douceur de la peau nue de Luke sous ses doigts courcircuitait les pensées de Joe. Il ne put s'empêcher de tâter discrètement la chair. Le cavalier n'était qu'os et muscles, il ne devait sûrement pas manger à sa faim. Le métier de justicier ne mettait pas autant de nourriture sur la table que celui de criminel. Pourtant, Joe savait de source sûre que Luke refusait de toucher les primes pour leurs multiples captures et qu'il n'acceptait pas non plus celles des autres criminels. Les chasseurs de primes le détestaient, tant il mettait à mal leur business. Joe craignait souvent que l'un d'entre eux parvienne à transformer Luke en passoire. Le cowboy était à lui et à personne d'autre. Il enfonça ses ongles dans sa peau d'une façon possessive et il le sentit se tendre.
« T'aurais dû me tuer quand t'en avais l'occasion, Cowboy. Moi j'hésiterai pas la prochaine fois !
- Pourquoi tant de haine ? ironisa son ennemi.
- T'oses le demander ?! C'est ta faute si mes cousins sont morts ! T'étais pas là quand leur Ma a appris la nouvelle ! Ma Ma, elle a fait ce qu'elle a pu pour s'occuper d'elle, mais elle a plus jamais été la même femme ! »
Joe n'avait jamais digéré la condamnation à mort de ses cousins Bob, Grat, Bill et Emmett et il ne pardonnerait jamais à Luke le rôle qu'il y avait joué.
Quand celui-ci répondit, il avait perdu son ton railleur :
« Je sais, Joe...C'est pour ça que la prochaine fois, et toutes les fois suivantes, je ne tirerai pas.
- Un jour, t'arriveras pas à me ramener au pénitencier ! C'est obligé !
- On verra...en attendant, va falloir t'y faire. »
Tandis qu'ils s'engueulaient, Jolly filait à pleine vitesse à travers une forêt. Quand un arbre, abattu par un orage, leur barra le passage, il s'envola au-dessus avec l'élégance d'un cerf. Joe en eut le souffle coupé. Il lui sembla qu'ils échappaient à la gravité et flottaient au-dessus du sol. Quand Jolly toucha de nouveau terre, le choc le poussa à nouer ses bras plus solidement autour de la taille de Luke. Celui-ci ne fit toujours rien pour le chasser.
La position força Joe à se coller contre son dos nu. Quelle idée il avait eu de retirer sa chemise, ce maudit cowboy ? En tournant la tête, Joe colla son oreille contre son omoplate gauche. Au-delà de sa peau, ses os, son sang, il capta un bruit sourd et répétitif, les battements de son cœur. Lui qui commençait à croire qu'il avait affaire à une créature surnaturelle sortie de ses cauchemars ou envoyée par Dieu pour le punir de ses nombreux péchés, resta comme fasciné par ce symbole de vie.
Le rythme cardiaque de Luke s'accéléra, prouvant qu'il n'était pas aussi calme qu'il le laissait paraître. Joe savait que sa position était étrange et qu'il devait s'écarter, mais il n'arrivait pas à s'y décider.
Alors qu'ils sortaient du bois, le cowboy ralentit la course de sa monture et commença à parler :
« Joe, il faut que... »
Le hors-la-loi ne le laissa pas finir. Sans crier gare, il le poussa brusquement sur la droite et ils basculèrent tous les deux. Jolly hennit de surprise, mais, malgré ses talents de cavalier, Luke ne parvint pas à se maintenir en selle. Il tomba lourdement dans l'herbe et son Stetson blanc vola à plusieurs mètres. Joe fondit sur lui toutes griffes dehors. Il s'installa à califourchon sur son ventre, hors de portée de ses longues jambes et lutta contre les mains qui essayaient de le repousser. Luke était plus grand, mais il avait l'avantage d'avoir les forces décuplées par la rage. Après quelques instants de lutte, il réussit à attraper les poignets du cowboy et à les plaquer au sol. Il se retrouva alors nez à nez avec lui et se figea. Il savait ce qu'il devait faire ensuite. Il devait au plus vite placer ses doigts sur la gorge du cowboy et serrer, serrer encore, tenir bon jusqu'à qu'il ne reste plus un souffle d'air dans ses poumons. Il en avait rêvé tant de fois. Il avait imaginé cette scène dans les moindres détails. Toutefois, dans ses fantasmes, Luke n'avait pas la même expression : il avait l'air effrayé ou ridicule et il n'y avait pas cette lueur de défi dans ses yeux noirs. Il ne sentait pas non plus la chaleur de son corps étendu sous lui et il était plus habillé dans ses songes, il ne pouvait pas voir sa peau pâle et ses tétons bruns durcis par la fraîcheur de l'air...
Ces détails firent perdre le fil à Joe. Il libéra un des poignets du cowboy, mais il ne porta pas la main à son cou. Il l'approcha plutôt de sa bouche entrouverte, effleurant sa lèvre inférieure du bout des doigts.
Alors qu'il était à demi libre, Luke ne bougea pas. Il se contenta de sourire légèrement.
Joe déglutit.
À ce moment, une douleur atroce explosa dans son flanc gauche et il roula loin de Luke. Il réussit à voir qu'il venait de se prendre un coup de sabot arrière de Jolly Jumper, venu, encore une fois, in extremis au secours de son maître, avant de sombrer dans l'inconscience.
***
Quand il se réveilla, Joe comprit assez vite qu'il était de retour sur la croupe du mustang. Luke avait encore une fois entravé ses bras derrière son dos et l'avait jeté à plat sur le cheval, comme un vulgaire sac de patates. Le cowboy avait aussi remis sa chemise jaune et son gilet noir, comme pour former une barrière entre eux.
Pour ne pas penser à ce qu'il avait fait et à la douleur qui lui vrillait les côtes, Joe se concentra sur le bruit des sabots heurtant le sol et se laissa bercer par le rythme de la cavalcade.
Quand il finit par se décider à se redresser, le pénitencier était en vue et Luke ralentissait la cadence.
Il réussit tant bien que mal à s'assoir sur la croupe de Jolly, mais fit bien attention à ne surtout pas toucher Luke. Si celui-ci avait remarqué son mouvement, il n'en laissa rien paraître et ne lui adressa pas un mot. Joe s'en voulut encore plus.
Arrivé devant le pénitencier, Luke fit signe au garde posté sur le chemin de ronde. L'homme lui rendit son salut.
« Luky Luke ! On commençait à s'inquiéter ! Oye, Joe ! Y'a tes frères qui s'impatientaient. J'crois qu'Averell a mangé ton diner. »
Il n'avait plus l'énergie de s'énerver. Tandis que le garde disparaissait derrière le mur, Luke descendit de cheval. Encore une fois, il passa avec souplesse sa jambe au-dessus de l'encolure de Jolly, récupérant au passage sa ceinture et ses armes. Joe l'observa à la dérobée tandis qu'il nouait la ceinture d'un geste expert autour de ses hanches. Il souleva un peu sa chemise, découvrant sa peau et Joe se souvint de sa texture sous ses doigts. Ses joues s'enflammèrent. Pour dissimuler son trouble, il marmonna :
« Eh, Cowboy...
- Hum ?
- On oublie ce qui s'est passé t'à l'heure, ok ? Je sais pas ce qui m'a pris...
- Vraiment ?
- Ouais... »
Luke se rapprocha pour l'aider à descendre de Jolly. Il aurait pu sauter, mais ses mains attachées rendaient le mouvement périlleux.
« Moi, je crois que je sais ce que tu voulais, Joe. »
Quand Luke attrapa le foulard qu'il avait autour du coup, il se dit qu'il allait le jeter à terre pour se venger de sa chute. Il fut donc très surpris de sentir son nez heurter le sien. Cette sensation désagréable fut vite balayée par une paire de lèvres sur sa bouche. Leur chaleur et leur douceur avaient la force d'un électrochoc. Il eut à peine le temps de comprendre qu'il s'agissait d'un baiser, que ce n'était pas par erreur que les lèvres de Luke caressaient les siennes et que son souffle chatouillait sa peau, que celui-ci se recula et le lâcha.
Cette fois, il tomba de Jolly et s'écrasa face contre terre. Il essaya de se redresser mais la porte du pénitencier s'était ouverte et Rantanplan bondit sur lui pour lui couvrir le visage de bave. C'était bien moins agréable. Les gardes, qui le suivaient, eurent du mal à dompter l'enthousiasme débordant du chien. Ils durent le tirer en arrière par le collier avant de pouvoir s'emparer de Joe. Incapable de réagir, le hors-la-loi se laissa trainer en direction de sa cage. Juste avant de franchir la muraille, il réussit à regarder en arrière.
Luke se tenait debout contre Jolly. Il avait la tête baissée, mais il vit bien qu'il l'observait sous le bord de son Stetson. Il le vit aussi sourire d'un air canaille et lui faire un clin d'oeil.
Ses joues se mirent à bouillir.
Il ne savait pas ce qu'il ferait la prochaine fois que leurs chemins se croiseraient, mais il était sûr d'une chose : il l'aurait ! Un jour, il l'aurait !...d'une façon ou d'une autre.
