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Là, iels avaient fait fort.
Alors que la porte de la cellule se referma, les cinq héros se demandaient encore comment iels avaient pu en arriver là.
Tout avait pourtant plutôt bien commencé. Le roi Larbosa leur avait donné une mission, arrêter une bande de voleurs qui avait fait des ravages à Oroban et qui s’était maintenant mis en route vers une contrée plus au sud. L’itinéraire était simple, iels avaient assez de provisions, de bonnes montures, et Jadina et Shimy ne s’étaient chamaillées que trois fois. De plus, les voleurs s’avéraient assez mauvais à couvrir leurs traces, les retrouver allait être un jeu d’enfant. Une mission des plus simples, sans encombre. Alors comment, en l’espace de quelques instants, étaient-iels passé de « cinq héros en mission facile » à « cinq prisonniers dans une ville inconnue devenue hostile » ?
- Il faut croire que les gens d’ici n’aiment pas quand des étrangers se mêlent de leurs affaires… Razzia fut le premier à casser le silence abasourdi dans lequel iels s’étaient tous plongé depuis leur arrivée dans la cellule.
En effet, il avait suffi de quelques minutes de discussion avec le sheriff de la ville pour que les héros se retrouvent traités comme des criminels. Apparemment « les voleurs qui se trouvaient dans leur pays étaient leurs criminels », « des étrangers n’avaient pas à s’en mêler » et « les autorités de ce pays décideront si ces gens devaient être punis ». Sauf que ce n’étaient pas des criminels de leur pays – ils venaient tous de Larbos – et surtout, leur tête était mise à prix par la couronne larbosienne. Iels étaient donc bien obligés de ramener les criminels à Oroban pour qu’ils soient jugés. Mais le sheriff ne leur avait pas laissé le temps de s’expliquer.
- Bon, on fait quoi ? s’impatienta Shimy. Parce que on a des voleurs à attraper, et je compte pas finir mes jours dans une cellule, surtout pas à cause d’un motif bidon.
- Pareil, seconda Jadina. C’est dégoutant ici, ça sent mauvais, et j’ai vu passer au moins 3 rats.
- Je suis d’accord Danaël, j’ai pas non plus envie de m’attarder ici. Gryfenfer n’appréciait guère les espaces humides, clos et avec des barreaux, pour des raisons que tout le monde pouvait comprendre.
Comme tous les regards étaient tournés vers lui, le chef de la bande se mit à réfléchir. Son équipe était tendue, ce qui annonçait souvent des disputes, et iels n’avaient clairement pas besoin de ça. Et puis le roi Larbosa détestait les échecs, et le blond n’était pas prêt à s’attirer les foudres du souverain. Surtout pour une histoire aussi stupide. Si le sheriff de ce village avait attendu deux secondes avant de les précipiter au trou, il aurait, de un, pu entendre que les criminels en question ne venaient pas de leur pays mais ne faisaient qu’y passer et de deux, que les Légendaires avaient un mandat du roi pour les arrêter. Mais visiblement, iels avaient piqué les habitants dans leur orgueil. Et même s’iels s’échappaient de leur cellule, ce n’était pas dit que les habitants les aideraient à capturer les bandits. Iels pourraient même s’interposer, et les Légendaires seraient obligé de revenir bredouilles. Mais cette alternative était inacceptable, le chevalier préfèrerait mourir. Échouer à une mission si simple serait une véritable humiliation. Il n’osait même pas penser à la déception du roi, et pire, de son frère. Non, décidemment, iels étaient obligés de sortir.
Deux possibilités donc : utiliser la manière forte (Razzia pourrait forcer les barreaux, il pourrait appeler son épée pour les trancher, Shimy utiliser sa magie…), quitte à se mettre le peuple et les autorités à dos et à rendre leur mission plus difficile que nécessaire ; ou bien attendre que le sheriff arrive, pour qu’iels puissent expliquer leur situation. Il énuméra leurs options, et Shimy s’agaça.
- Sauf qu’on a aucune idée de quand ce sheriff va se montrer. Si seulement il se montre.
- Mais même en sortant d’ici de force, je ne pense pas que les autorités nous laissent tranquillement partir à la recherche des voleurs, intervint Jadina. Et je ne suis pas sûre que le roi soit ravi si on crée un incident diplomatique.
Deux remarques pertinentes, nota Danaël. Dans les deux cas, la situation ne tournait pas à leur avantage.
- Bon, on fait quoi alors ? Gryfenfer ne pensait pas supporter encore très longtemps la captivité, même dans une cellule spacieuse.
- Ben… commença Razzia, qui était resté silencieux pendant toute la discussion. J’ai bien une idée, mais je suis pas sûr qu’elle te plaise, Danaël.
- Au point où on en est… souffla le chevalier.
- Je t’aurais prévenu. Le colosse intima à ses amis de se rapprocher de lui, et se mit à chuchoter. Depuis tout à l’heure, j’observe l’endroit où on est. On est à priori les seuls détenus, et vu qu’on n’a pas vraiment opposé de résistance, ils n’ont pas jugé utile de placer plus d’un garde pour nous surveiller.
Les aventuriers se tournèrent pour observer le garde en question. Il paraissait assez jeune, et vu l’air stressé qu’il abordait, il ne devait probablement pas avoir beaucoup d’expérience. Shimy se demandait même si ce n’était pas un stagiaire. Il s’accrochait à sa lance comme si sa vie en dépendait, et, pour une raison qui échappait à Danaël, il jetait trop souvent des coups d’œil anxieux vers leur cellule. Une inspection plus détaillée lui fit remarquer un trousseau à sa ceinture.
- Il a les clés ! s’exclama le blond. Tu veux qu’on les lui vole ? Certes, l’idée n’était pas très chevaleresque, mais c’était toujours un meilleur moyen de s’en sortir que d’assommer tout le monde.
- Ah non pas vraiment… répondit le guerrier. Pour être honnête, j’y avais pas pensé. En fait, je l’observe depuis tout à l’heure et j’ai remarqué qu’il te regarde beaucoup Danaël. Vraiment beaucoup.
- Et alors ?
- Je pense que tu lui plais.
Le blond restait dubitatif. Il ne voyait pas en quoi cette information allait leur être utile. Et de plus, il trouvait les conclusions de son ami vraiment hâtives. Certes, leur geôlier avait les joues rosées, des gouttes de sueur sur le visage et le regard fuyant mais ça ne voulait rien dire. Peut-être qu’il allait juste faire un malaise.
- Tu dois séduire le garde pour qu’il nous ouvre Danaël, c’est la seule solution qu’on a, repris le brun.
- Pardon ?? s’exclama-t-il un peu trop fort aux yeux de Jadina qui lui lança un regard agacé, pendant que Shimy pouffait dans son coin. Razzia leva les épaules.
- Je t’avais dit que ça te plairait pas…
- Mais c’est n’importe quoi ! Déjà, on n’est pas sûr que je lui plaise, repris le chevalier en baissant la voix pour ne pas être entendu par le garde. En plus, rien ne dit qu’il va nous laisser sortir. Et puis même, c’est pas des manières, je refuse. On va attendre le sheriff bien sagement, et c’est tout.
Il croisa les bras, renfrogné, dans une position involontairement enfantine. Quelle idée débile ! Et puis c’était bien facile à dire, mais il n’avait aucune idée de comment faire. De toute façon, le raisonnement de Razzia ne tenait pas la route.
- Aller Danaël, fais un effort, on ne va pas y passer la nuit, pesta la princesse, qui commençait à sérieusement à être irritée par leur situation.
- Non mais j’aimerais bien t’y voir toi ! Comment tu réagirais si je te demandais de séduire un inconnu parce que notre mission en dépend ?
- On se fiche de comment je réagirais, puisqu’il ne s’agit pas de moi. Arrête de tergiverser et séduis-nous ce garde !
- Je suis d’accord, plus vite tu nous séduis tout ça, plus vite on sort d’ici, acquiesça le jaguarian, un sourire jusqu’aux oreilles. Aller hop, au boulot !
- Arrêtez de dire n’importe quoi ! Rien ne dit qu’il est intéressé par moi en plus !
- Pour le coup, intervint l’elfe élémentaire, je l’observe aussi, et je suis d’accord avec Razzia. Il ne fait que regarder dans ta direction depuis qu’on est arrivé.
- C’est ridicule, il est loin et on est tous dans la même direction. Il pourrait regarder n’importe qui. Le chevalier espérait bien se tirer de cette situation idiote. Ses amis avaient l’air un peu trop décidé à son goût, et il avait très peu envie de se ridiculiser.
- Puisque tu ne me crois pas, on va essayer un truc. La prochaine fois qu’il tourne la tête vers nous, tu lui sors un grand sourire. On verra bien comment il réagit.
Le blond marmonna quelques contestations, mais accepta. S’il fallait ça pour que ses coéquipiers reviennent à la raison et laissent tomber leur plan irréaliste, soit. Il attendit que le garde tourne encore une fois son regard vers la cellule, ce qui fut assez rapide, et il lui fit son plus beau sourire, devant le regard attentif de son équipe.
Le garde parut comme frappé par la foudre. Ses yeux s’écarquillèrent, il devint rouge pivoine, et pendant un instant, Danaël était persuadé qu’il avait arrêté de respirer. Aie. Il allait avoir du mal à démentir qu’il plaisait en effet à ce soldat quelconque qui détenait la clé de leur liberté.
Alors que le garde se retourna brusquement pour, il semblerait, s’éventer avec sa main afin de calmer la rougeur de son visage, Shimy revint à la charge, non sans un sourire en coin mal dissimulé.
- Bon, maintenant c’est clair pour tout le monde. Tu peux aller le séduire. Danaël cria aussi fort que ses chuchotements le permettaient.
- Mais non ! Vous êtes marrants vous ! J’ai aucune idée de comment faire ça moi !
- Roh, arrête de faire ton difficile, râla Jadina. Tu y vas, tu lui souris, tu bouges un peu tes cheveux et tu le charmes, voilà !
- Ah parce que toi si on te sourit et qu’on bouge ses cheveux t’es séduite ? T’es pas difficile… ironisa le blond. Il n’était plus d’humeur à être patient.
- Non, mais visiblement lui, ça lui a suffi, répondit la brune, imperturbable.
- Justement ! Vous trouvez pas ça bizarre qu’il soit « tombé sous mon charme » pour si peu ? Il sentit un bras poilu envelopper ses épaules.
- Qu’est-ce que tu veux ? Il t’a trouvé beau, t’es un mystérieux jeune homme qui se fait amener en prison. Un bad boy sexy, qui mène ses troupes d’une main de fer et qui pourrait chambouler son monde, lui faire découvrir des choses inexplorées, aussi bien dans sa vie que dans son cor-
- Gryfenfer, tu me mets très mal à l’aise. C’était au tour du chevalier de rougir.
- Je sais, j’adore, répondit le jaguarian avec un amusement évident. Visiblement la captivité ne le dérangeait plus tant que ça. Bon. De la manière dont je vois la situation, tu as deux possibilités. Soit tu joues à fond le rôle du bad boy charismatique, soit tu joues le rôle du martyr incompris.
C’était quoi encore ces choix à la con ? Il était persuadé que Gryfenfer inventait des techniques de drague au fil de sa phrase.
- Le martyr incompris c’est pas mal, s’incrusta Jadina. Ça a un côté romanesque, et il aura plus envie de nous donner les clés. N’oublions pas que l’objectif c’est quand même qu’on sorte d’ici.
Est-ce que tout le monde ici sauf lui savait ce que ça voulait dire « faire le martyr incompris » ??
- Ouais, mais on va bien rigoler quand même. Danaël grogna. Il n’avait jamais eu plus envie d’égorger son meilleur ami. Et les gloussements de Shimy n’aidaient pas.
- Très bien, et comment je fais ça ? demanda-t-il, agacé. Ses amis nageaient en plein délire, mais il s’était résigné. Il n’avait pas la moindre idée de par où commencer pour autant. Il n’avait jamais séduit personne, jamais eu à séduire personne. Et puis ça ne l’intéressait pas. À quoi est-ce que ça aurait servi, franchement ? Ce n’était pas son rayon, un point c’est tout. Mais malheureusement pour lui, ses amis étaient très investis. Et très créatifs.
- Facile ! dit Gryf. On va créer un petit scénario, ça sera comme jouer une pièce de théâtre. Pour l’instant il ne nous entend pas, mais on aura qu’à crier comme une fausse dispute. Comme ça, il sera obligé de venir. Et puis je sais pas, on s’éclipsera pour te laisser seul à seul avec lui, et-
- S’éclipser alors qu’on est tous dans la même cellule ? Tu m’excuseras, mais ça me parait difficilement faisable. Danaël espérait qu’en montrant à ses amis les failles de leur plan, ils y renonceraient. Grossière erreur.
- Je sais ! On aura qu’à faire semblant d’aller dormir, comme ça, vous pourrez discuter tranquillement. Super, maintenant, même Razzia s’y mettait, tout espoir était perdu.
- « Semblant » étant le mot clé ici, précisa Gryf. Parce que j’ai pas DU TOUT envie de dormir et de rater ça.
- Et pendant la dispute on pourra laisser de subtils indices qu’il a des chances avec toi. L’espoir fait vivre, il faut que tu paraisses un minimum accessible, sinon il ne voudra pas nous aider. Tiens, Shimy s’improvisait psychologue maintenant ? De mieux en mieux
- Ensuite, tu lui sors le grand jeu ! Tu lui fais le coup du martyr, tu souris, tu poses, tu le complimentes, tout ça quoi ! Et tu te débrouilles pour qu’il finisse par nous ouvrir.
- T’insiste vraiment beaucoup sur le sourire Jadina… je sais pas si c’est la partie la plus importante. C’est pas parce que ça a clairement marché sur toi que– le jaguarian n’eut pas le temps de finir sa phrase, malencontreusement interrompu par un coup de coude ganté dans les côtes. Il se racla la gorge. Bref, je pense qu’il faut plus insister sur le côté dramatique. « Oh là là que la vie de héros est difficile », « Oh là là comme je suis malheureux sans compagnie à mes côtés », « Oh là là comme je suis triste que la société me traite comme un criminel alors que j’ai juste une mission simple à remplir » … Tu vois le tableau.
Non seulement il ne voyait pas le tableau, mais il n’avait pas envie de le voir. C’était ridicule, et personne n’avait jamais été charmé par ça. Lui il était doué pour les actions, pas pour les belles paroles dans le vent. Malheureusement (pour lui), il n’eut pas le temps de réfléchir plus loin, car ses coéquipiers avaient décidé de mettre leur plan en marche. Il les entendait déjà se crier dessus pour des histoires futiles. Au moins, pour une fois, c’était de la comédie.
- C’est quoi ton problème Shimy, tu veux te battre ? Il écouta le jaguarian crier, avec un visage bien trop enjoué pour qu’on croit à sa comédie de près. Cependant, le garde n’était pas près. En tout cas, pas encore. Il était en train de surveiller la situation, de peur qu’elle dégénère. Danaël, lui, était excédé. Leur petit jeu d’acteur était bien trop gros pour passer.
- Ouais je veux me battre ! T’as sali ma botte ! J’ai une botte dégueulasse et une propre, un pied mouillé et un pied sec ! Tu vas payer pour ça ! Attaque élémentaire !
Elle fit mine de se baisser quand Jadina lui attrapa les mains. Génial, elle s’y mettait aussi.
- Jamais de la vie t’attaque mon mec ! Je vais t’éliminer d’abord !
Gryfenfer, le mec de Jadina. L’idée lui paraissait tellement improbable que, même de l’extérieur, il ne voyait personne y croire. Cependant, le garde avait été assez alerté par le faux ton colérique des prisonniers, puisqu’il s’approchait de plus en plus.
- Essaie un peu pour voir, espèce de grosse naze ! Princesse capricieuse pourrie-gâtée !
- Sale peste !
Vu les insultes qui commençaient à fuser entre les deux membres féminins de l’équipe, le chevalier commençait presque à se demander si elles ne profitaient pas de la situation pour régler leurs comptes.
- Jadina, j’aime pas trop comment tu parles à ma copine. Ça y’est, Razzia participait aussi, le point de non-retour.
- Ouais bah elle avait qu’à pas se plaindre de l’eau alors qu’on est dans une cellule humide !
- Ton mec avait qu’à pas la pousser sur une flaque !
- Fais gaffe à comment tu parles à ma copine Razzia, mes coups peuvent partir vite !
- Alors là il faudra me passer sur le corps d’abord !
Ses amis se prenaient bien trop au jeu. Ça en devenait ridicule, même le garde, maintenant devant leur cellule ne semblait pas vraiment y croire. Le chevalier se sentait obligé d’intervenir.
- Bon, ça suffit, arrêtez ça-
- Tu peux pas comprendre, Danaël ! le coupa Gryfenfer, sautant sur l’occasion. C’est parce que t’es pas en couple !
- Ouais, renchérit Shimy, un sourire peu convainquant aux lèvres, ton célibat t’empêche de comprendre pourquoi on se dispute.
- Même si tu es un grand homme et un chef respectable, on voit bien que tu manques de compagnie intime. En parlant, Razzia regardait le garde, qui écoutait avec attention.
- Et puis tu n’aimes pas les femmes, donc tu ne peux pas comprendre notre amour ! Comme les autres, Jadina appuyait ses mots peu naturellement.
Des indices subtils, hein ? Non seulement ils racontaient tout et n’importe quoi, mais en plus, ils allaient lui créer une fausse réputation dans tout Alysia. Le pire dans tout ça, c’est que le garde semblait sincèrement croire tout ce qui se disait. Visiblement pas le couteau le plus affuté du tiroir.
Alors que ses coéquipiers se préparaient, soi-disant, à en venir aux mains, le garde se sentit obligé d’intervenir. Il leur intima d’une voix tremblante, peu assurée, d’arrêter. Si les détenus étaient réellement en train de se battre, il se serait fait marcher dessus à coup sûr. Mais, heureusement pour lui, son équipe jouait (mal) la comédie, et fit donc semblant de se calmer et d’aller se coucher (« en couple ») sur les deux seules banquettes de la cellule. Danaël sentait que c’était à lui de jouer. Quelle horreur. Il aurait préféré l’incident diplomatique finalement.
- Hum… Merci pour ça… commença-t-il, très peu sûr de lui.
Le garde rougit à nouveau. Décidemment, il lui en fallait vraiment peu. Il se mit à balbutier pour répondre au chevalier.
- Oh, euh, c’est normal vous savez, c’est mon travail…
- Ah ouais ? Danaël se gifla mentalement. Cette conversation n’allait nulle part, et s’il ne faisait pas mieux, ils allaient réellement dormir dans cette cellule. D’ailleurs, pour des gens censés être endormis, ses amis l’écoutaient avec un peu trop d’attention à son goût. Il entendit Gryfenfer chuchoter entre ses dents.
- Aller, vas-y, sors-lui le grand jeu !
Plus facile à dire qu’à faire. Mais clairement, il n’allait pas se sortir de cette situation, donc autant aller jusqu'au bout. Il se remémora toutes les fois où il avait vu son ami jaguarian, et avant lui Alghar, baratiner n’importe quelle jeune femme pour passer la nuit avec. Il déglutit, et mit sa dignité au placard pour le moment.
- En tout cas, c’est pas facile tous les jours.
- Mon métier vous voulez dire ? C’est vrai qu’on voit souvent des personnes assez viole-
- Non, je parlais de moi ! il crut entendre Jadina se claquer le front. Il ne voyait pas ce qu’il faisait de mal, c’était bien eux qui lui avaient dit de se plaindre !
- Ah… fit le garde, un peu dépité. Visiblement, le beau blond en armure ne voulait pas discuter avec lui.
- Vous savez, se faire traiter comme des criminels, c’est difficile. Le garde le regarda à nouveau. Surtout quand on en n’est pas. Il le regarda dans les yeux. Il était assez fier de lui, il avait bien fait « le martyr ». Maintenant il n’avait plus qu’à demander la clé. D’ailleurs, reprit-il, si quelqu’un avait un moyen de nous faire sortir d’ici, nous qui sommes injustement retenus…
Le garde fronça les sourcils. D’instinct, il recula un peu et mit la main sur le trousseau. Comment pouvait-il se méfier ? Il n’était pas séduit ? Danaël ne comprenait pas, il avait pourtant suivi les conseils de ses amis. Il entendu Shimy murmurer qu’il était nul. Il aimerait bien la voir à sa place ! Il chercha une manière habile de reprendre la situation en main.
- Mais hum, bien sûr, ça n’est pas possible. Dites-moi… Qu’avaient dit ses amis, déjà ? Ah oui, qu’il fallait le complimenter. Dites-moi, hum… beau… jeune homme… Serait-il possible d’avoir de l’eau ?
Il fit de son mieux pour cacher ses expressions de gêne, tant ses mots semblaient bizarres dans sa bouche. Mais, au vu de la couleur écarlate du soldat, son compliment avait marché. Il balbutia un « bien sûr » et sortit sans regarder devant lui, ses yeux trop occupés à regarder le chevalier. Il manqua la porte de peu. Qu’avaient dit ses amis aussi ? Ah oui, bouger ses cheveux. Il s’exécuta avant que le garde ne sorte, le tout en le regardant dans les yeux. Cette action sembla le déstabiliser plus qu’autre chose. Étrange.
A peine le garde disparu, un torrent de remarques s’abattu sur lui.
- J’avoue que je m’attendais à ce que tu sois mauvais, mais pas à ce point !
- Quand je te disais de bouger tes cheveux, c’était de manière plus subtile que ça !
- Sérieusement, si tu fais pas plus d’effort, on va jamais y arriver…
- Ça va, j’ai compris ! il préféra arrêter les critiques ici. C’est bien de râler, n’empêche que ça nous fait pas avancer ! Il va revenir d’une minute à l’autre, donc si vous avez des conseils ça serait le moment !
- Bon, comme on n’est pas rendu, voilà ce que je propose, commença Gryfenfer. Sois dramatique. À fond. Complimente-le, il faut qu’il ait l’impression d’être exceptionnel. Apitoie-toi, pour qu’il ait de la compassion. Prend des poses, contracte tes abdos, attrape ses mains, fais-lui croire que c’est ton dernier espoir ! C’est pas compliqué ! Ça marche à chaque fois pour moi. Shimy fronça les sourcils.
- C’est comme ça que tu parles aux filles, toi ? T’as pas honte ? Gryfenfer haussa les épaules.
Des bruits de pas dans les escaliers annonçaient la venue du dernier espoir en question. Les Légendaires reprirent leur place sur les banquettes.
- Tu nous actives le mode beau gosse, et tu nous charme tout ça ! lança le roux en tant que dernières paroles d’encouragement. Comme s’il comprenait un mot de ce qu’il racontait.
- Et rapidement, parce que mes vêtements commencent à sentir le moisi ! Le caractère capricieux de Jadina ne l’avait jamais autant énervé.
- On croit en toi Danaël ! continua Razzia. Le blond n’oubliait pourtant pas que c’était à cause de lui qu’il était dans cette situation.
Lorsque la porte de la prison s’ouvrit, l’équipe du blond décida (enfin) de se taire. À part pour quelques rires étouffés de la part de Shimy qui, visiblement, s’amusait beaucoup. Tant mieux pour elle. Tant pis pour lui. Il n’eut pas le loisir de se morfondre plus, puisque le garde lui tendit un verre. En y réfléchissant, il aurait dû demander de l’alcool, ça aurait aidé à supporter la situation. Il but une gorgée, inspira et dit définitivement adieu à sa fierté.
- Je vous remercie tellement ! Vous êtes mon sauveur ! commença-t-il, d’un ton bien trop théâtral à son goût.
- Oh bah… Il faut pas vous savez… C’est juste un verre d’eau… Le garde se remettait à rougir.
- Il n’y a pas que ça ! Je vous regarde depuis tout à l’heure, vous êtes comme une bouée de sauvetage pour moi !
- Ah bon… Vraiment ? Le soldat avait des étoiles dans les yeux.
- Oui ! Oh ! Hum… Comme la vie d’aventurier est dure ! Comme je souffre de la solitude de voir mes coéquipiers en couple ! il essaya de se rappeler au mieux de ce que Gryfenfer lui avait dit. Et en plus, être traité comme des criminels par les personnes mêmes que l’on essaye de protéger ! Comme la vie est injuste !
Intérieurement, il avait envie de creuser un trou et de ne plus jamais en ressortir. Mais comme le garde semblait boire ses paroles et que ses yeux se mettaient même à briller, il se résigna et continua. Il jeta un coup d’œil à ses amis. Gryfenfer se mordait le poing, Shimy avait les larmes aux yeux. Jadina se pinçait les lèvres mais lui faisait signe de continuer, et même Razzia avait enfoncé son visage dans la banquette pour s’empêcher de rire. De toute façon, il avait déjà perdu toute dignité. Décidant d’ignorer son égo blessé, il attrapa les mains du garde à travers les barreaux.
- Si seulement ce pays pouvait comprendre que nous essayons simplement de les protéger ! Si seulement nous pouvions parler au sheriff pour dissiper un simple malentendu ! Mais hélas ! Je suis bloqué ici, condamné à souffrir de ma solitude ! Mais vous, heureusement, vous me faites garder espoir ! Quand je vous vois, c’est comme s’il y avait encore une échappatoire, une possibilité de s’en sortir !
Il regardait le garde dans les yeux désormais. Celui-ci semblait plongé dans un autre monde, et les dieux seuls savaient à quel point Danaël n’avait pas envie de savoir à quoi il pensait. Sans lâcher ses mains, il lui fit son plus beau sourire, sous les rires étouffés de ses camarades. Par miracle, le garde rouge vif se mit à parler.
- Si… Si vous voulez, je peux peut-être vous aider… Je n’ai pas le droit de vous faire sortir, mais je peux vous amener au sheriff ? Vous seulement évidemment, vos amis dorment. Mais comme ça, vous pourrez plaider votre cause. Je m’en voudrais si une personne telle que vous restait enfermée sans que je n’aie rien fait…
Le cœur de Danaël fit un saut dans sa poitrine. Enfin ! Il n’eut pas à forcer son sourire suivant. Il eut à forcer les mots par contre.
- Vous êtes un ange tombé du ciel ! Je vous en serais éternellement reconnaissant ! Quelle bonté !
Le garde, qui, à son expression, n’avait jamais été aussi flatté, enchaina les justifications et les « c’est rien » pendant qu’il ouvrait la porte. Danaël jeta un dernier regard à ses compagnons, au bord du fou rire, avant de s’avancer (enfin) vers la sortie.
Il revint plusieurs minutes plus tard, accompagné de la clé de leur cellule. Il avait pu expliquer en détail la situation au sheriff, et celui-ci s’était excusé, après avoir décidé qu’il n’avait aucune raison de les garder enfermés.
- On y va, on a des voleurs à attraper. Et je vous préviens, je ne veux plus jamais entendre parler de ce qui s’est passé aujourd’hui.
