Work Text:
Le premier problème, c'était le café.
Ilyes avait accepté de venir au blocus pour gérer les 92i. Il l'avait annoncé tel quel dans le groupe, entre deux vocaux et un sticker de Nasdas absolument inutile. Samira lui avait promis un petit déjeuner gratuit en échange d'un minimum de coopération. À huit heures quarante, il tenait un gobelet de liquide beige dont le goût évoquait davantage une menace qu'une boisson, et personne ne semblait disposé à reconnaître l'arnaque.
Ilyes : Vous avez fait infuser une table ?
Samira continuait d'attacher une banderole entre deux poteaux.
Samira : C'est solidaire.
Ilyes : Il est surtout soluble dans la tristesse.
Samira : Tu peux aller en acheter un.
Ilyes : Avec l'argent que je n'ai pas, contre les frais que je suis censé contester ? Tu vois le problème narratif ?
Elle tira sur le nœud avec ses dents, puis lui tendit l'autre bout de la ficelle.
Samira : Je vois surtout que t'es venu les mains dans les poches. Tiens ça.
Ilyes obéit. À vingt ans, il étudiait le graphisme, travaillait trois soirs par semaine au Lidl et possédait une confiance disproportionnée dans sa capacité à être charmant avant neuf heures. Cette dernière qualité compensait mal les deux premières, surtout depuis que l'université avait annoncé la fermeture d'une salle de travail et une hausse des frais de matériel. Il avait dessiné deux affiches parce que Samira avait insisté. Son programme personnel tenait en trois étapes : sécher le TD, repérer les 92i , obtenir des snaps. Il considérait les affiches comme son droit d'entrée, certainement pas comme une candidature à la présidence du syndicat.
Autour d'eux, la cour se remplissait lentement. Des étudiants empilaient des palettes devant l'entrée principale. D'autres installaient des tables couvertes de tracts. Une fille munie d'un mégaphone cherchait le bouton du volume pendant qu'un garçon lui expliquait le fonctionnement avec l'assurance de quelqu'un qui n'avait jamais tenu l'objet.
La fac de Montfaucon avait l'air d'une fête mal organisée.
Puis Ilyes regarda de l'autre côté de la rue.
Les véhicules étaient arrivés sans qu'il les remarque. Des silhouettes bleu sombre se tenaient près des barrières métalliques, alignées dans une immobilité qui donnait soudain trop d'importance au trottoir. Les protections, les radios, les casques, tout cela semblait appartenir à une autre journée.
Ilyes : Ah.
Samira suivit son regard.
Samira : Ouais.
Ilyes : Ils viennent aussi pour le café ?
Samira : Ilyes.
Ilyes : Ça expliquerait l'expression.
Il parlait d'un garçon placé à l'extrémité de la ligne. Un peu plus grand que lui, les cheveux bruns et lisses, une frange nette et un grain de beauté sur la joue claire. Une écharpe noire entourait son cou au-dessus de sa tenue bleue. Ses yeux marron semblaient encore plus froids sous le ciel gris. Son casque n'était pas encore sur sa tête. Il écoutait une femme plus âgée en hochant légèrement le menton, avec ce sérieux crispé des gens qui veulent montrer qu'ils ont compris avant même qu'on leur pose la question.
Il avait un beau visage.
C'était malvenu.
Ilyes préféra considérer le problème sous un angle pratique.
Ilyes : Tu crois qu'on peut demander un remboursement si le maintien de l'ordre détourne mon attention de la lutte ?
Samira lui arracha la ficelle des mains.
Samira : Tu crois que tu peux te trouver une activité qui ne consiste pas à sexualiser le mobilier urbain ?
Ilyes : C'est pas du mobilier. Il respire.
Samira : C'est un flic.
Ilyes : J'avais remarqué le thème vestimentaire.
Samira : Alors remarque aussi que nous, on essaie de faire quelque chose petit con.
Elle n'avait pas crié. C'était pire ,Samira était capable de poser une phrase calmement et de laisser votre conscience se débrouiller avec. Ilyes vida son café dans la poubelle prévue à cet effet et récupéra un paquet de tracts.
Ilyes : Très bien. Je redeviens un citoyen utile.
Samira : Ça sera une première expérience intéressante.
Une heure plus tard, le garçon au grain de beauté n'avait toujours pas changé de place.
Ilyes, lui, avait distribué des tracts, porté deux tables, corrigé une faute sur une affiche et empêché un étudiant de peindre « LA CULTURE N'EST PAS UN LUX » sur un drap. Il méritait une pause. Sa pause prit la forme d'une traversée jusqu'au bord de la cour, à une distance respectable des barrières.
Il leva la main.
Le garçon regarda derrière lui.
Ilyes sourit aussitôt.
Ilyes : Non, c'est bien toi.
Le garçon ramena les yeux sur lui. Aucun sourire en retour.
Thomas : Restez derrière la barrière.
Ilyes : Je suis derrière.
Thomas : Alors restez-y.
Ilyes : Excellent. On a déjà un projet commun.
La collègue du garçon détourna la tête. Ilyes eut l'impression très satisfaisante qu'elle dissimulait un rire.
Le principal intéressé, en revanche, semblait envisager d'interdire personnellement le langage.
Thomas : Vous avez besoin de quelque chose ?
Ilyes : D'un meilleur café, à la base. Mais j'ai fait mon deuil.
Silence.
Ilyes : Tu t'appelles comment ?
Thomas : Bonne journée.
Ilyes : Original comme prénom.
Le garçon cligna des yeux.
Ilyes entendit quelqu'un l'appeler depuis les tables. Il recula d'un pas, plaça deux doigts contre sa tempe dans un salut beaucoup trop théâtral, puis repartit.
Ilyes : Courage, Bonne Journée. On va te faire sourire avant midi.
Il ne regarda pas derrière lui. C'était une question de dignité.
Il attendit d'avoir tourné autour d'une camionnette pour jeter un coup d'œil dans le reflet de la vitre.
Le garçon le suivait des yeux.
Ilyes faillit entrer dans une poubelle.
À midi quinze, Samira lui confia la distribution des sandwiches avec une instruction précise : ne pas traverser la rue.
Ilyes : Pourquoi tu me parles comme à un labrador ?
Samira : Le labrador comprendrait plus vite.
Ilyes : Vous avez tous décidé d'être désagréables aujourd'hui.
Samira : Toi, t'as décidé de faire une rencontre sentimentale dans une situation de conflit social.
Ilyes lui tendit un sandwich.
Ilyes : On appelle ça gérer les 92i. Tout le monde cherche quelqu’un dans la foule, moi je le dis.
Samira : On appelle ça casser les couilles.
Ilyes : Khoya, c’est un blocus, pas LinkedIn. Je suis venu gérer les 92i, j’ai jamais menti sur mon CV.
Elle prit le sandwich avec un soupir et s'éloigna vers l'assemblée générale. Ilyes observa le pain restant, puis la ligne en face, puis le pain.
Il savait reconnaître une mauvaise idée. Cela ne l'avait jamais empêché de lui donner une chance.
Cette fois, il resta bien sur son trottoir.
Ilyes : Eh, Bonne Journée.
Le garçon tourna la tête si vite qu’Ilyes en ressentit une petite victoire personnelle.
Thomas : Vous encore.
Ilyes : On dirait que tu reconnais déjà ma voix. Ça va vite entre nous.
Thomas : Qu'est-ce que vous voulez ?
Ilyes leva un sandwich emballé.
Ilyes : Il en reste. Vous mangez, ou vous êtes directement alimentés par le contribuable ?
La collègue du garçon, qui s'était rapprochée, répondit avant lui.
Vasseur : On a ce qu'il faut, merci.
Ilyes : D'accord. J'essayais d'améliorer les relations diplomatiques.
Thomas : Commence par arrêter de parler pendant deux minutes.
Ilyes porta une main à son cœur.
Ilyes : Il me tutoie.
La collègue leva les yeux au ciel.
Vasseur : Morel, tu viens ?
Morel.
Ilyes rangea le nom quelque part où il prétendit qu'il n'avait aucune importance.
Ilyes : Bon appétit, Morel.
Le garçon ne répondit pas. En partant, cependant, il regarda le sandwich, puis Ilyes, comme s'il cherchait le piège dans une proposition qui n'en contenait aucun.
C'était la première chose qui gêna vraiment Ilyes.
Pas le refus. Le regard.
Comme si, pour parler d'un trottoir à l'autre, il fallait nécessairement préparer quelque chose.
Le lendemain, il revint avec son propre thermos.
Samira : Tu participes enfin à la logistique.
Ilyes : Je refuse une deuxième agression gastrique.
Samira : C'est bien. Tu vas pouvoir porter les packs d'eau.
Ilyes : Tu détournes mon enthousiasme à des fins personnelles.
Il porta les packs.
Pendant ce temps, à quelques mètres, Thomas Morel s'efforçait de ne pas regarder le garçon au running noir.
Il avait vingt-trois ans et une formation encore assez récente pour que chaque détail de la journée lui semble susceptible de devenir une erreur. Il ne connaissait pas bien les lieux, pas encore tous les collègues, et supportait mal d'être le plus nouveau. Sa tutrice, Vasseur, avait l'habitude de le laisser répondre puis de le corriger après. Thomas appréciait la méthode en théorie. En pratique, il préférait répondre juste.
Avec le garçon au running noir, aucune réponse ne semblait fonctionner.
Ignorer provoquait un commentaire. Répondre provoquait trois commentaires. Le tutoyer, hier, avait manifestement constitué un événement historique.
Vasseur : T'es tendu.
Thomas : Je suis attentif.
Vasseur : Tu regardes la même personne depuis qu'elle est arrivée.
Thomas fixa immédiatement le milieu de la cour.
Thomas : Il cherche le contact.
Vasseur : Oui. J'ai des oreilles.
Il espéra que cela suffirait. Vasseur n'insista pas, mais son visage était celui d'une femme qui venait de décider de patienter pour se divertir davantage.
Le garçon avait la peau hâlée, des yeux gris et des cheveux châtains bouclés dont plusieurs mèches lui tombaient sur le front. Une fine cicatrice traversait l’arête de son nez, visible quand il tournait le visage vers la lumière. Avec son haut noir à col montant, ses manches rayées et ses chaussures usées au niveau du pouce, il avait l'air de s'être habillé en se disputant avec son réveil. Il portait les packs d'eau en râlant, puis s'accroupissait pour ouvrir une bouteille à quelqu'un dont les mains étaient prises. Il pouvait interrompre un discours très sérieux pour demander où étaient les serviettes, puis revenir distribuer les tracts sans attendre qu'on le remercie.
Thomas avait d'abord cru qu'il s’en foutait de tout.
Ce matin, il n'en était plus certain.
Ce matin, surtout, le garçon ne vint pas lui parler.
Thomas en ressentit un soulagement si agacé qu'il préféra ne pas l'examiner.
À onze heures, la pluie commença.
Pas une vraie pluie spectaculaire. Une petite pluie persistante, fine, assez désagréable pour détremper les tracts et rendre l'attente plus longue. Le garçon resta là sans capuche. Samira se disputa avec une bâche. Un coin de banderole se décrocha.
Thomas surveillait la circulation lorsqu'une voix connue l'atteignit.
Ilyes : Bonne Journée !
Il ferma les yeux une seconde.
Thomas : Quoi ?
Le garçon se tenait derrière la barrière, un rouleau de ruban adhésif autour du poignet.
Ilyes : Je viens déposer une plainte contre la météo.
Thomas : Elle sera classée.
Le sourire de l'autre apparut sans prévenir. Thomas sentit son erreur exactement au moment où il comprit qu'il venait de faire une plaisanterie.
Ilyes : Ah. Voilà.
Thomas : Voilà quoi ?
Ilyes : Une personnalité. On commençait à s'inquiéter.
Thomas : Retourne sous la bâche.
Ilyes : Tu te soucies de mon confort ?
Thomas : Tu mouilles les tracts.
Le garçon baissa les yeux sur les feuilles qu'il avait oubliées dans sa main.
Ilyes : Putain, c'est vrai.
Il les mit sous son haut, puis regarda Thomas avec un sérieux neuf.
Ilyes : Merci.
Ce mot simple resta entre eux une seconde de trop.
Thomas : De rien.
Ilyes : Moi, c'est Ilyes.
Thomas aurait pu ne rien dire. Il aurait probablement dû retourner son attention vers la rue et laisser cette présentation se perdre dans le bruit du mégaphone.
Thomas : Thomas.
Ilyes sourit encore, mais plus doucement.
Ilyes : Ah. C'est mieux que Bonne Journée.
Thomas : Ça dépend pour qui.
Il repartit en riant.
Cette fois, Thomas ne le suivit pas des yeux.
Vasseur le faisait déjà pour lui.
Vasseur : La météo, hein.
Thomas : Je regrette.
Vasseur : J'espère bien.
Elle remit son col en place et reprit sa surveillance. Thomas chercha une position qui ne lui donnait pas l'impression d'avoir été surpris en train de raconter sa vie.
Il avait donné un prénom.
Rien qu'un prénom.
De l'autre côté de la rue, Ilyes ramassait des tracts mouillés en murmurant pour lui-même :
Ilyes : Thomas.
Samira leva la tête.
Samira : Pardon ?
Ilyes : Rien.
Samira : Tu souris à une flaque.
Ilyes : Elle a de beaux yeux.
Samira posa très lentement son rouleau de ficelle.
Samira : Je vais te confisquer ton cerveau.
Ilyes : Tu risques de ne pas récupérer grand-chose.
Il l'aida à tendre la bâche, sans protester cette fois. Sous le tissu bleu, les voix résonnaient plus près. Quelqu'un partagea des biscuits. Une étudiante raconta qu'elle avait dû choisir entre imprimer son projet et faire ses courses. Ilyes cessa de sourire.
Il l'écouta jusqu'au bout.
Quand elle lui tendit ses feuilles, il regarda le prix de l'impression, la surface de papier nécessaire, puis sortit un stylo.
Ilyes : Attends. On peut réorganiser ça. Si tu passes cette planche en paysage, t'économises une page sans réduire les dessins.
Il se pencha sur la table. La pluie frappait la bâche. Dans la rue, les radios grésillaient.
Thomas releva les yeux une dernière fois.
Ilyes ne le regardait plus.
Il semblait, à cet instant, très exactement à sa place.
Le troisième jour, Ilyes se présenta avec un carton portant une inscription dessinée au feutre noir : « PLUS DE MOYENS, MOINS DE GALÈRES. »
Samira le regarda longuement.
Samira : T’as fait un slogan normal.
Ilyes : Je suis venu gérer les 92i, pas sauver Parcoursup. Mais je sais aussi écrire droit.
Samira : Hier, tu voulais écrire « REMBOURSEZ MON SOMMEIL. »
Ilyes : C'était une revendication transversale.
Ses boucles châtaines avaient résister au vent, à la pluie et, selon ses propres estimations, à toutes les formes connues de civilisation. Il essaya de les discipliner d’une main en cherchant Thomas.
Thomas était là.
Il avait mis ses mitaines noires. Sa frange brune et lisse descendait presque jusqu'à ses yeux, et son écharpe se terminait derrière sa nuque par deux pans qui bougeaient dans le vent. Ilyes remarqua ces détails avec un agacement émerveillé. Pourquoi fallait-il qu'un type capable de le regarder comme une anomalie administrative ait aussi une nuque pareille ?
Il leva son carton.
Thomas lut le slogan.
Puis il regarda Ilyes.
Puis il regarda ailleurs.
Ilyes : Il a lu.
Samira : Un grand moment pour l'alphabétisation.
Le matin passa dans le bruit des discussions. Une réunion avec la direction devait avoir lieu l'après-midi , personne ne savait si le blocus serait reconduit. Des étudiants étaient venus de plusieurs départements. La place paraissait moins familière avec autant de nouveaux visages, mais Ilyes préférait cela au silence des couloirs quand tout le monde se débrouillait seul.
Vers onze heures, il trouva Thomas près de l'extrémité de la cour, là où les barrières laissaient encore circuler les passants.
Ilyes : J'ai une question sérieuse.
Thomas : Ça m'inquiète déjà.
Ilyes : T'as quel âge ?
Thomas lui lança un regard prudent.
Thomas : Pourquoi ?
Ilyes : Parce que t'as la même tête que mon chargé de TD quand il découvre nos copies. Mais lui, il a trente-six ans et trois enfants ,ah et il est divorcé aussi. Toi, je pense que c'est juste ta posture.
Thomas : Vingt-trois.
Ilyes : Ah oui. T'es un bébé avec un équipement.
Thomas haussa un sourcil.
Thomas : Et toi ?
Ilyes : Vingt ans. Un bébé sans équipement. On est complémentaires.
Un mouvement très bref passa au coin de sa bouche.
Ilyes se pencha imperceptiblement pour mieux le voir.
Ilyes : Attends. Refais ça.
Thomas : Quoi ?
Ilyes : Rien. C'était beau.
Thomas redevint immobile.
Ilyes regretta aussitôt le ton. Il savait lancer une phrase, moins bien récupérer ce qu'elle avait réellement exposé.
Ilyes : Bref. Tu débutes ?
Thomas : Ça se voit tant que ça ?
Ilyes : Tu tiens tes épaules comme si quelqu'un allait te noter.
Thomas regarda sa tutrice, plus loin.
Thomas : Quelqu'un me note.
Ilyes mordit l'intérieur de sa joue pour ne pas rire.
Ilyes : Merde. Bon courage alors.
Thomas : Et toi, t’étudies quoi ?
La question était venue sans avertissement. Ilyes releva les yeux. Cette fois, ceux de Thomas ne surveillaient ni ses mains ni la foule derrière lui. Ils attendaient simplement sa réponse.
Ilyes : Graphisme.
Thomas : C'est toi, les affiches ?
Ilyes suivit son regard vers les lettres bleu foncé, les aplats jaunes, les visages tracés en quelques lignes.
Ilyes : Ouais.
Thomas : Elles se lisent bien de loin.
Il s'était attendu à tout sauf à ce compliment.
Ilyes : C'est un peu le principe.
Thomas : Alors tu l'as bien fait.
La chaleur lui monta aux joues. Il sentit très distinctement son sourire perdre sa protection habituelle.
Ilyes : Merci.
Thomas baissa les yeux vers le carton qu'il tenait.
Thomas : Celui-là aussi.
Ilyes : Je peux te faire une pancarte si tu veux. « SOURIRE N'EST PAS UNE FAUTE PROFESSIONNELLE. »
Thomas : Tu tiens vraiment à faire disparaître l'effet de ton travail.
Ilyes rit. Thomas aussi, presque sans bruit.
Il avait un rire plus doux que sa voix.
Pendant une seconde, le visage pâle, la frange brune, les yeux marron et le petit grain de beauté ne constituèrent plus une collection de détails séduisants. Ilyes eut envie de savoir à quoi ce visage ressemblait un samedi matin, sans écharpe, avec une tasse qui ne contenait pas du café de blocus.
Ce fut une pensée brève.
Elle n'en fut pas moins dangereuse.
Samira : Ilyes !
Samira agitait un sac depuis la table.
Samira : On a besoin de toi !
Ilyes : Ma carrière m'appelle.
Thomas : Va.
Cette fois, il n'y avait aucun ordre dans le mot.
Ilyes retourna vers les siens avec son carton sous le bras. Il marchait un peu trop vite et chercha un prétexte dans l'urgence d'une banderole mal pliée.
Samira : T'as une drôle de tête.
Ilyes : C'est génétique.
Samira : Tu rougis.
Ilyes : Le soleil attaque les populations fragiles.
Elle lui tendit le sac de marqueurs.
Samira : Tiens. Attaque plutôt le papier.
L’après-midi avait commencé avec une story débile.
Ilyes avait photographié son carton, ajouté « blocus day 3, toujours célibataire, remboursez » et refusé de montrer les réponses à Samira.
Samira : T’es vraiment venu pour gérer les 92i, toi.
Ilyes : Je vous l’ai dit dès le début. C’est pas un plot twist.
Autour d’eux, quelqu’un improvisait un slogan, quelqu’un cherchait un chargeur, quelqu’un répétait que son téléphone allait mourir avant lui. Des jeunes riaient avec le visage à moitié caché dans leurs cols. D’autres avaient déjà les yeux rouges. Un sac ouvert près de la table contenait des mouchoirs et des dosettes de sérum physiologique ,une étudiante en distribuait à ceux qui revenaient de la rue voisine.
Le rire d’Ilyes s’arrêta quand il vit une fille s’asseoir par terre, incapable de finir sa phrase tant elle toussait.
Un garçon posa une main sur son épaule. Il avait la lèvre fendue et le téléphone encore allumé, une vidéo tremblante figée sur son écran.
Le garçon : Ils ont gazé au carrefour. On pouvait même plus voir où on allait.
Samira appela quelqu’un du groupe. Ilyes ramassa un sac qui gênait le passage et le poussa sous la table. Il n’était pas soudain devenu militant , voir quelqu’un pleurer devant lui suffisait à lui faire oublier son petit programme de drague.
Au bout de la rue, les casques se rapprochèrent.
D’abord, ce fut un mouvement de foule, quelques têtes qui se retournaient. Puis les boucliers avancèrent ensemble. Les CRS chargèrent. Le bruit des pas arriva avec les cris.
Une étudiante : Reculez ! Ils arrivent !
Des corps se heurtèrent. Une barrière racla le sol. Le garçon au mégaphone perdit son carton sous les chaussures des autres. Ilyes attrapa Samira par la manche au moment où quelqu’un trébuchait devant eux.
Samira : Là ! Par la cour !
Un CRS repoussa un étudiant qui tentait de récupérer son sac. Ilyes vit le choc, le bras levé pour se protéger, puis plus rien entre deux épaules. La place qu’il connaissait depuis trois jours s’était réduite à des gens qui cherchaient où poser leurs pieds.
Il reconnut Thomas dans la ligne.
La visière baissée, le visage fermé, le même uniforme que ceux qui avançaient.
Cette vision lui serra le ventre. Quelques minutes plus tôt, il pensait à ses yeux marron. Maintenant, il cherchait Samira dans une foule qui avait peur de son groupe.
Une nouvelle détonation retentit, différente du bruit des pas. Quelqu’un cria « mortier ! ». Une gerbe d’étincelles apparut au-delà d’une camionnette. Ilyes ne vit pas qui avait tiré. Il entendit plusieurs personnes hurler de ne pas faire ça ici.
Puis la fumée entra sur la place.
L’air lui accrocha la gorge. Ses yeux se mirent à couler avant qu’il ait compris qu’il venait de traverser un nuage de gaz lacrymogène. Il toussa, tenta de répondre à Samira, ne produisit qu’un son cassé.
La foule avançait en désordre vers la cour. Certains couraient ,d’autres se cognaient contre ceux qui s’étaient arrêtés. Une fille répétait le prénom de son amie. Un garçon filmait encore, puis rangea brusquement son téléphone pour aider quelqu’un à se relever.
Ilyes : Samira !
Elle était juste derrière lui. Elle lui attrapa le poignet, le lâcha une seconde pour retenir le sac d’une autre étudiante.
Près des grilles, deux jeunes cherchaient des dosettes de sérum physiologique en s’interpellant. Leurs joues ruisselaient, leurs voix passaient entre les toux.
Une étudiante : J’en ai plus ! Quelqu’un a du sérum ?
Un étudiant : Dans le tote bag bleu ! Attends, j’arrive !
Ilyes pensa absurdement aux stories qu’il avait vues la veille. Des plans montés, une musique, une légende ironique. Sur son propre écran, tout avait tenu dans vingt secondes. Ici, la fumée ne se coupait pas au moment où il en avait marre. Le garçon tombé devant eux ne se relevait pas au prochain swipe.
Il resta une seconde de trop près du muret, à chercher dans quel sens Samira venait de partir.
Thomas avait quitté sa position. Ilyes aperçut sa manche bleue à travers les gens sans comprendre pourquoi il venait vers lui.
Une autre détonation claqua plus loin.
Il tourna la tête au mauvais moment.
Un mouvement brusque le plaqua au sol.
Il eut le temps d'apercevoir une manche bleue, puis son corps partit sur le côté.
Ilyes : Mais putain, mais ça va pas ? T'as pété les pl-
Le deuxième bruit coupa sa phrase.
Il était plus proche, beaucoup plus proche. La lumière sembla se déchirer au bord de la place. Ilyes se retrouva derrière un muret, le genou contre le sol, les affiches répandues à ses pieds. Un bourdonnement lui remplissait les oreilles.
Thomas se tenait au-dessus de lui, son bras encore refermée autour de ses hanches.
Thomas : Je t'ai fait esquiver un mortier, tête de con.
La voix n'avait rien de froid cette fois.
Ilyes fixa sa bouche, puis ses yeux sous la visière, puis l'espace qu'il venait de quitter.
Un mortier d'artifice avait éclaté près de l'endroit où il s'était tenu. Il ne savait pas d'où il était parti. Il ne comprenait pas encore tout ce qui venait de se passer. Il comprenait seulement qu'il avait protesté pendant que Thomas l'écartait.
Son cerveau choisit alors de redevenir lui-même.
Ilyes : Ah. Haha. T'inquiète, merci, bg.
Thomas le dévisagea avec un mélange si impressionnant d'incrédulité et de colère qu'Ilyes eut presque envie d'applaudir.
Presque.
Le bourdonnement était toujours là.
Thomas : Tu saignes un peu.
Sa main libre se leva vers le front d'Ilyes, s'arrêta avant de le toucher.
Thomas : Je peux regarder ?
Ilyes hocha la tête. Thomas écarta délicatement une mèche châtaine. Le contact, léger et bref, n'avait aucune raison de lui couper la parole plus efficacement que la détonation.
Il le fit quand même.
Thomas : C'est au-dessus du sourcil.
Ilyes : J'espère que ça m'ajoute du charme.
Thomas : Pour une fois, ferme-la trente secondes.
Ilyes : Ça va être difficile. Je compense comme ça.
Thomas revint sur son visage. Ilyes n'avait pas prévu de dire la deuxième phrase. Son sourire se maintenait mal,il le sentit trembler, puis abandonna.
Thomas : Ouais. J'ai compris.
Le bras autour de ses hanches se desserra. Ilyes regarda les boucliers plus loin, puis Thomas. Le soulagement et la colère ne se rangeaient pas gentiment chacun de leur côté.
Thomas : Tu peux te relever ?
Ilyes : Je pense.
Thomas : Prends ton temps.
Ilyes se mit debout avec l'aide du muret. Son genou protestait. Il n'y avait rien de spectaculaire, aucune blessure qui eût justifié un ralenti de cinéma, mais ses mains avaient décidé de trembler sans attendre son opinion.
Thomas le remarqua.
Il ne commenta pas.
Thomas : Les secours sont là-bas. On va vers eux.
Ilyes : Mes affiches…
Un collègue de Thomas s'accroupit déjà pour récupérer le rouleau. Ilyes reçut son regard, bref, pratique, puis suivit Thomas sur quelques mètres. Le vacarme semblait plus loin maintenant. Ou son oreille l'était. Il ne savait pas.
Samira : Ilyes !
Samira arriva en courant et s'arrêta net en voyant le sang.
Samira : Qu'est-ce qui s'est passé ?
Ilyes : J'ai découvert un nouveau mode de transport.
Samira : Ilyes.
Ilyes : Je vais bien. Enfin, je vais vérifier que je vais bien.
Elle lui prit la main. Ses doigts furent un soulagement immédiat. Ses yeux étaient rouges, son manteau couvert de poussière. Derrière elle, deux étudiants toussaient encore près d’un sac de sérum physiologique. Une jeune femme avait du sang sur le menton ; son amie lui parlait tout bas. Ilyes regarda ces visages avant de revenir à Thomas. Thomas expliqua rapidement ce qu'il avait vu, sans prétendre savoir d'où venait le tir. Une secouriste les fit approcher. Elle posa des questions auxquelles Ilyes répondit, examina la petite coupure, son genou, lui demanda de décrire ce qu'il avait ressenti.
Il aurait voulu rester drôle tout le temps.
Il ne le put pas.
Quand elle lui demanda s'il avait eu peur, il regarda ses chaussures et dit oui.
Thomas se tenait un peu en retrait. Sa visière était relevée. Ilyes retrouva le brun de ses yeux et s'y accrocha sans savoir comment l'expliquer.
On lui proposa une évaluation médicale complémentaire. Samira dit qu'elle l'accompagnerait. Il accepta. Avant de partir, il se tourna vers Thomas.
Ilyes : Eh.
Thomas leva la tête.
Ilyes : Merci. Vraiment.
Le regard de l'autre changea juste assez pour qu'Ilyes le remarque.
Thomas : Fais-toi examiner.
Ilyes : Je vais le faire.
Thomas : C’est bien.
Il aurait pu ajouter une blague, récupérer l'avantage, finir sur quelque chose de léger.
À la place, Ilyes tendit la main.
Thomas baissa les yeux vers elle.
Puis il la serra.
La mitaine laissait ses doigts nus. Ils étaient chauds malgré l’air froid. Des veines dessinaient un relief discret sur le dos de sa main, plus net lorsqu’il resserrait les doigts. Ilyes sentit le bord du tissu contre sa paume, la pression brève, le petit recul lorsqu'ils se lâchèrent.
Il se souviendrait de ce contact plus longtemps que de certaines phrases importantes.
Samira l'emmena.
Thomas resta jusqu'à ce qu'ils aient disparu derrière les autres silhouettes. Vasseur se plaça près de lui.
Vasseur : Tu respires ?
Il eut un rire vide.
Thomas : Oui.
Vasseur : Alors recommence correctement.
Thomas inspira.
Il avait vu des exercices, des images, des situations décrites sur des feuilles. Rien de tout cela n'avait ressemblé au visage d'Ilyes tourné vers lui, incapable pendant deux secondes de comprendre qu'il fallait bouger.
Il inspira encore.
Dans sa main, la chaleur de l'autre persistait.
Il eut envie de connaître la suite de la journée. De savoir si le bourdonnement s'arrêtait, si le genou allait bien, si Samira avait obtenu un vrai sourire à la place de celui qui vacillait.
Il n'avait aucun moyen personnel de le demander.
Pour la première fois depuis l'arrivée du garçon, cette distance lui pesa davantage qu'elle ne le rassura.
Le lendemain, Ilyes ne vint pas.
Thomas s'interdit de regarder la table des tracts plus de trois fois dans la première heure.
À la quatrième, il abandonna le comptage.
Le blocus avait été suspendu pour la matinée, le temps de la nouvelle réunion. Les étudiants restaient sur place, discutant par petits groupes. Samira était là. Elle portait le même manteau, le même sac, une fatigue différente. Thomas la reconnut tout de suite, sans trouver une façon acceptable de poser sa question.
Elle lui épargna cette difficulté.
En passant près de la barrière, elle s'arrêta.
Samira : Il va bien.
Thomas ouvrit la bouche, la referma.
Samira : Ilyes.
Thomas : D'accord.
Samira : Il a été examiné. Quelques soins, du repos. Il a surtout mal au genou et à sa fierté.
Thomas : Le bourdonnement ?
Samira : Ça va mieux.
Thomas hocha la tête. Il essaya de faire tenir tout son soulagement dans ce mouvement minuscule, mais Samira sembla le remarquer quand même.
Samira : Il m'a demandé de te remercier encore.
Thomas : Il l'a déjà fait.
Samira : Je sais. Il est pénible aussi par procuration.
Un sourire lui échappa. Samira le regarda, puis ramena la lanière de son sac sur son épaule.
Samira : Bonne journée.
Thomas : À vous aussi.
Elle eut un petit rire.
Thomas comprit pourquoi une seconde trop tard.
Dans sa chambre, Ilyes fixait le plafond avec un pansement au-dessus du sourcil et une compresse froide posée près de lui, désormais inutile. Il avait mangé, dormi, répondu aux messages. Son téléphone vibrait sur le lit depuis dix minutes.
Samira : J'ai transmis.
Ilyes : Et ?
Samira : Et quoi ?
Ilyes : Il a dit quoi ?
Samira : « D'accord. »
Ilyes : Poète.
Samira : Il a demandé pour tes oreilles.
Ilyes relut la dernière ligne.
Puis il la relut encore, avec le sentiment légèrement humiliant qu'une phrase de six mots était en train d'organiser sa journée.
Il posa le téléphone face contre le matelas.
Le reprit.
Ilyes : Ah.
Samira : Oui. Ah.
Il jeta un coussin sur son visage.
Sa chambre ne ressemblait pas du tout à un endroit où l'on pouvait tomber amoureux correctement. Une chaise portait plus de vêtements que le placard. Des feuilles étaient scotchées au mur avec des essais de typographie. Sur le bureau, une plante malheureuse vivait (elle est déjà morte mais trql) par solidarité avec ses autres affaires. Il avait une facture à payer, une lessive à lancer et un devoir dont le sujet semblait écrit dans une langue hostile.
Il pensa tout de même aux doigts de Thomas dans sa main.
Puis à sa voix : J'ai compris.
Ce souvenir-là lui donna plus envie de le revoir que tous les autres.
Le surlendemain, il passa à la fac pour déposer des fichiers sur l'ordinateur de l'association. Il portait un pantalon large, son haut noir et une veste trop grande. Le pansement attirait les regards ; il répondit à chacun par une version raccourcie de l'histoire, jusqu'à n'avoir plus que « ça va » dans la bouche.
Thomas était toujours là.
Il le vit avant qu'Ilyes ait décidé s'il allait approcher.
Il n'agita pas la main. Son visage, simplement, s'ouvrit. Un mouvement discret des sourcils, une tension qui quittait sa mâchoire. Ilyes sentit ce changement jusque dans son ventre.
Ilyes : Salut, Bonne Journée.
Thomas : Salut.
Ilyes : T'as pas changé de métier pendant mon absence ?
Thomas : J'ai considéré l'idée de vendre des bouchons d'oreilles.
Ilyes : Une attaque personnelle. J'aime bien.
Thomas regarda le pansement.
Thomas : Ça va ?
Ilyes hocha la tête, puis se rappela qu'il venait de promettre intérieurement d'arrêter de dire cela pour gagner du temps.
Ilyes : Mieux. Le genou tire un peu. Et je sursaute quand quelqu’un claque une porte. Dans le groupe, on reçoit encore des vidéos de la charge. J’ai coupé les notifs hier. Mais mieux.
Thomas l'écouta sans chercher tout de suite une réponse.
Ilyes découvrit qu'il aimait ça. Les silences de Thomas n'étaient pas toujours des murs. Parfois, c'était juste de la place.
Thomas : Content que tu aies été examiné.
Ilyes : Samira t'a raconté ?
Thomas : Oui.
Ilyes : Elle aime nuire à mon image mystérieuse.
Thomas : Tu as commencé par annoncer que tu voulais gérer les 92i. Puis tu t’es plaint du café.
Ilyes : Un mystère peut avoir des standards.
Thomas sourit franchement cette fois.
Sa frange bougea quand il baissa légèrement la tête. Le grain de beauté sur sa joue paraissait plus net, tout près du sourire. Ilyes avait déjà vu ce visage trois jours de suite, il eut néanmoins l'impression de le découvrir.
Ilyes : Putain.
Thomas : Quoi ?
Ilyes : Rien.
Thomas le regarda avec curiosité. Ilyes chercha immédiatement un sujet sur lequel son cerveau n'était pas en train de mourir.
Ilyes : Tu dessines ?
Thomas : Non.
Ilyes : Même des bonhommes sur les marges ?
Thomas : Je fais des listes.
Ilyes : C'est terriblement cohérent.
Thomas : Et toi, tu fais des listes ?
Ilyes : Oui. Elles me reprochent des trucs depuis mon frigo.
Il sortit de sa poche un papier plié qu'il avait préparé dans le bus. C'était un dessin rapide ,une tasse avec deux yeux fermés et une petite bulle où il avait écrit CLASSÉ SANS SUITE.
Thomas : Tiens. Pour ta plainte météo.
Thomas hésita, puis prit la feuille.
Ilyes : Tu as fait ça pour moi ?
La question, nue, priva Ilyes de ses meilleurs réflexes.
Thomas : Ouais.
Le pouce de Thomas passa au bord du papier.
Ilyes : Merci.
Ilyes détourna les yeux vers la cour, ravi et horrifié d'avoir réussi à rendre un échange de dessin aussi difficile qu'une déclaration.
Thomas : C'est pas grand-chose.
Ilyes : J'ai pas dit ça.
Le silence revint. Cette fois, ils y furent mal à l'aise ensemble.
Thomas replia la feuille avec soin et la rangea dans une poche fermée. Ilyes observa le geste jusque dans son dernier détail.
Ilyes : Il faut que j'y aille.
Thomas : Oui.
Il fit deux pas, se retourna.
Ilyes : Thomas ?
Thomas : Oui ?
Ilyes : En dehors de…tout ça. Tu bois du café, parfois ?
Thomas ne répondit pas immédiatement.
Ilyes sentit le sol devenir un lieu beaucoup moins stable. Il aurait pu rire, dire qu'il plaisantait, sauver la face. Il resta à sa place, le visage chaud, les mains dans les poches pour ne pas les regarder trembler de nouveau pour une autre raison.
Thomas : Oui.
Ilyes : D'accord.
Thomas : Mais je préfère qu'on en parle quand je ne suis pas en service ici.
La phrase piqua d'abord. Puis Ilyes la comprit autrement. Il regarda l'uniforme, les barrières, la radio qui venait de grésiller.
Ilyes : Ouais. D'accord.
Thomas chercha son regard.
Thomas : C'est pas un non.
Ilyes sourit avant de pouvoir s'en empêcher.
Ilyes : Putain, t'aurais dû commencer par ça.
Thomas rit, brièvement.
Thomas : Tu m'as laissé combien de temps pour répondre ?
Ilyes : J’ai vécu trois divorces pendant ton silence. Mon cerveau était en train d’écrire un thread.
Thomas : Ça explique la fatigue.
Ilyes recula, cette fois sans le besoin de retrouver une contenance.
Ilyes : Bon. À une prochaine bonne journée
alors.
Thomas : À une prochaine.
Ils n'avaient échangé aucun numéro. Ilyes réalisa ce détail une fois dans le bâtiment et resta planté devant une porte vitrée, furieux contre son sens des priorités.
Samira arriva avec une pile de feuilles.
Samira : Pourquoi tu bloques l'entrée ?
Ilyes : Parce que je suis un con.
Samira : Ça manque de précision pour t'aider.
Il lui raconta.
Elle attendit qu'il termine, puis déposa les feuilles sur une table.
Samira : Tu veux vraiment le revoir ?
Ilyes, surpris par le sérieux de sa voix, cessa de sourire.
Ilyes : Oui.
Samira : D'accord.
Ilyes : Tu vas me faire un discours ?
Samira : Je vais te rappeler que tu n'es pas obligé de rendre ça facile en rigolant à chaque phrase.
Il regarda ses chaussures.
Ilyes : Je sais.
Samira : Et je vais te dire que j'ai encore du mal avec l'idée.
Ilyes releva la tête.
Ilyes : Lui ?
Samira : Tout ce qui vient avec. Ce qu'on vit ici, le fait que toi tu peux trouver ça séduisant quand d'autres ont peur. Ça ne disparaît pas parce qu'il a de beaux yeux.
Il aurait voulu plaisanter. Le réflexe lui passa dans la bouche, puis il le retint.
Ilyes : Je ne te demande pas d'oublier ça.
Samira : Bien.
Ilyes : Et je vais pas arrêter d'être ici.
Samira hocha lentement la tête.
Samira : Je sais. T'as porté les packs.
Il eut un rire soulagé.
Ilyes : Je suis toujours pas candidat aux élections. Ma mission de base, c’était les 92i.
Samira : Pour ton dos, certainement.
Elle lui donna la moitié des feuilles. Ils les rangèrent côte à côte. Le sujet ne s'était pas miraculeusement simplifié, mais Ilyes préférait cette conversation à un encouragement qui aurait fait semblant de ne rien voir.
Au bout d'un moment, Samira ajouta :
Samira : Par contre, si tu le rencontres vraiment, fais l'effort de poser une question dont tu veux entendre la réponse.
Ilyes prit le temps d'y réfléchir.
Il avait déjà commencé.
Le samedi, Ilyes fit sa lessive.
Il aurait préféré un événement plus prestigieux pour marquer le début du week-end, mais le panier débordait et une chaussette avait développé une autonomie inquiétante. Il descendit à la laverie avec deux sacs, un casque audio et l'intention de ne parler à personne pendant quarante minutes.
Thomas se trouvait devant la machine numéro quatre.
Ilyes s'arrêta tellement brusquement que son sac lui heurta le mollet.
Thomas leva la tête.
Ils se regardèrent.
En dehors de l'uniforme, Thomas portait un jean, un pull bleu sombre et la même écharpe noire, plus lâche autour du cou. Ses cheveux bruns et lisses retombaient de part et d’autre de son front. Ilyes découvrit qu'il les avait plus longs dans la nuque qu'il ne l'avait cru. Le marron de ses yeux paraissait presque tendre dans la lumière blanche du local.
Il tenait un paquet de lessive.
Ce détail eut un effet dévastateur.
Ilyes : Non, dit Ilyes.
Thomas baissa les yeux sur lui-même.
Thomas : Quoi ?
Ilyes : T'as aussi une vie domestique ?
Thomas : Malheureusement.
Ilyes : C'est scandaleux. J'étais pas préparé.
Le sourire arriva tout de suite cette fois, sans se faire arracher.
Thomas : Bonjour, Ilyes.
Ilyes : Bonjour, Bonne Journée.
Il poussa son premier sac jusqu'à une machine vide et s'accroupit. Il sentit Thomas détourner le regard pour lui laisser une intimité absurde avec ses chaussettes. Ce petit effort de discrétion lui plut tellement qu'il faillit renverser le sac.
Ilyes : T’habites dans le quartier ?
Thomas : Depuis deux mois.
Ilyes : Ah. Moi, depuis un an et demi. J'aurais pu te faire une visite touristique.
Thomas : De la laverie ?
Ilyes : Oui. Ici, tu vois une machine qui dévore les pièces. À ta gauche, une chaise qui te laisse des marques sur les cuisses. Tout droit, la promesse mensongère de quarante minutes de lavage.
Thomas regarda l'écran de sa machine.
Thomas : Elle en affiche cinquante-deux.
Ilyes : Une extension du patrimoine.
Ilyes chargea le linge et vérifia deux fois ses poches. Quand il se releva, Thomas lui tendit une pièce.
Thomas : T'en as fait tomber une.
Ilyes : Merci.
Leurs doigts se touchèrent. Thomas avait les mains veineuses, les doigts longs, une petite marque près d’une articulation. Ilyes suivit malgré lui le relief qui courait de son poignet vers son pouce.
À peine.
Assez pour qu'Ilyes oublie momentanément le fonctionnement du distributeur.
Thomas le remarqua. Il eut la délicatesse de regarder ailleurs, mais ses oreilles avaient pris une couleur qui intéressa beaucoup Ilyes.
Ilyes : Tu peux te moquer. J'ai été très courageux, jusqu'ici.
Thomas : Je ne me moque pas.
Ilyes : C'est pire. Ça me laisse tout l'espace pour être ridicule.
Thomas tira une chaise du pied.
Thomas : Tu veux t'asseoir ?
Ilyes prit place à côté de lui.
La laverie sentait la lessive, le linge chaud et l'humidité des manteaux. Dans un coin, un homme lisait le journal. Une machine tournait avec un bruit irrégulier. Il n'y avait pas de mégaphone, pas de radio, personne pour appeler l'un d'eux.
Ilyes sentit tout ce qu'il n'avait plus comme excuse.
Thomas : Ton genou ?
Ilyes : Presque normal.
Thomas : Et ta tête ?
Ilyes : C'est un dossier ancien.
Thomas regarda le petit pansement qui restait.
Thomas : Je parlais du sourcil.
Ilyes : Je sais. Ça cicatrise. Tout va mieux.
Thomas : Bien.
Ilyes suivit du doigt une rayure sur le bord de la chaise.
Ilyes : Je voulais te demander… Le dessin. Tu l'as gardé ?
Thomas tourna la tête vers lui.
Thomas : Oui.
Ilyes : Ah.
Thomas : Il est sur mon frigo.
Cette fois, Ilyes le regarda en plein visage.
Ilyes : Sur ton frigo ?
Thomas : Avec un aimant. C'est assez conventionnel.
Ilyes : Je suis entré dans la décoration intérieure. Le lore avance beaucoup trop vite.
Thomas : Tu avais mis une tasse dessus. Ça semblait convenir à une cuisine.
Ilyes sentit son sourire se creuser et laissa faire. La cicatrice sur son nez se plissait un peu quand il souriait ainsi, lui donnant cet air insolent même lorsqu’il ne préparait rien. Thomas baissa les yeux vers sa bouche, puis les releva trop vite.
Ilyes le vit.
Thomas vit qu'il l'avait vu.
Le tambour d'une machine claqua quelque part.
Ilyes : Tu vas me laisser demander ton numéro cette fois ?
Thomas sortit son téléphone.
Thomas : Tu vas me laisser répondre ?
Ilyes : Je progresse.
Il lui tendit le sien. Thomas inscrivit son numéro, hésita dans le champ du prénom, puis entra simplement Thomas. Quand Ilyes récupéra le téléphone, il modifia le contact sous ses yeux.
Bonne Journée.
Thomas soupira.
Thomas : Prévisible.
Ilyes : Stable. C'est une qualité de partenaire.
Le mot les prit tous les deux par surprise.
Ilyes regarda l'écran avec une intensité démesurée. Thomas remit son téléphone dans sa poche, puis le ressortit pour vérifier le message qui venait d'arriver.
Ilyes : Ça c'est pour vérifier que tu m'as pas donné le numéro d'un plombier.
Thomas répondit en restant à côté de lui.
Thomas : Les plombiers aussi ont besoin de tranquillité.
Ilyes rit si fort que l'homme au journal leva les yeux.
Ilyes : Pardon.
Thomas tourna son visage de l'autre côté. Ses épaules bougeaient.
Ilyes aurait volontiers vécu cinquante-deux minutes supplémentaires pour ce seul spectacle.
Quand les machines eurent fini, ils plièrent le linge chacun sur une moitié de table. Thomas le faisait soigneusement,Ilyes roulait ses hauts avec une confiance injustifiée. Ils s'observèrent, se critiquèrent, puis défendirent leurs méthodes respectives.
Thomas : Tu les froisses.
Ilyes : C'est une esthétique.
Thomas : Tu étudies réellement le graphisme ?
Ilyes : Justement. Je travaille le volume.
Thomas récupéra un haut que l'autre venait d'abandonner et le plia en trois mouvements.
Thomas : Voilà.
Ilyes regarda le résultat.
Puis les mains de Thomas.
Puis le résultat.
Ilyes : J'ai pas de commentaire qui resterait digne.
Thomas éclata de rire.
Cette fois, c'était un vrai rire, large, le menton un peu baissé, le grain de beauté remontant avec sa joue. Ilyes resta immobile, son haut dans la main.
Il ne pensa à aucune blague.
Thomas : Tu veux toujours un café ?
Ilyes hocha la tête.
Ilyes : Oui.
Ils déposèrent leurs sacs chacun chez eux, puis se retrouvèrent au coin de la rue vingt minutes plus tard. Ilyes avait changé de veste. Thomas le remarqua et ne dit rien,cela signifiait qu'il était soit poli, soit aussi inquiet que lui.
Le café choisi avait des tables trop petites, une ardoise pleine d'écritures différentes et une plante nettement plus heureuse que celle d'Ilyes. Ils s'assirent près de la fenêtre. Thomas retira son écharpe.
Ilyes observa la peau claire de son cou et détourna aussitôt les yeux vers le menu, comme si la liste des boissons était devenue une urgence intellectuelle.
Thomas : Quoi ?
Ilyes : Rien.
Thomas : C'est souvent rien.
Ilyes : Je préserve le mystère.
Thomas : Tu le préserves très bruyamment.
Ils commandèrent. Ilyes choisit un chocolat chaud, ce qui déclencha un silence ostensiblement accusateur.
Thomas : Tu m'as proposé un café.
Ilyes : C'est un genre littéraire. On dit « un café » pour « une occasion socialement acceptable de regarder quelqu'un ».
Thomas prit le temps de le regarder.
Ilyes sentit ses joues chauffer.
Ilyes : Ouais, voilà. Exactement ça.
Thomas : D'accord.
Ilyes : Tu pourrais au moins être un peu nul à ce jeu. Ça me rassurerait.
Thomas passa une main dans ses cheveux, repoussant la frange brune hors de ses yeux.
Thomas : Je suis assez nul. Je fais juste semblant moins vite que toi.
L'aveu changea quelque chose. Ilyes s'appuya contre le dossier, le cœur un peu plus calme, et posa enfin les questions qu'il avait promises à Samira.
Thomas avait une sœur plus jeune qui lui envoyait des messages vocaux impossibles à écouter en une seule fois. Il aimait cuisiner quand il avait le temps, surtout les plats qui permettaient de s'occuper les mains sans parler. Son appartement n'était pas encore vraiment installé. Il avait acheté une étagère dont il ne trouvait plus une pièce et considérait cette disparition comme un conflit personnel.
Ilyes raconta ses péripéties au Lidl, les clients qui changeaient d'avis quand il avait déjà scanné tout le panier, ses projets de cours, les nuits passées à refaire une affiche pour finalement revenir à la première version. Il évoqua sa mère, qui lui demandait s'il mangeait assez, puis le grondait parce qu'il commandait des frites.
Thomas écoutait.
Il posait parfois une question inattendue, précise, qui montrait qu'il n'attendait pas seulement son tour.
Thomas : Pourquoi le graphisme ?
Ilyes fit tourner sa tasse.
Ilyes : J'aime quand quelque chose devient clair parce qu'on l'a placé autrement. Une phrase, une image. On regarde une affiche et on pense que ça a toujours été comme ça, alors qu'avant c'était vingt essais ratés et quelqu'un qui insultait son ordinateur.
Thomas : J'aurais aimé voir les essais.
Ilyes releva les yeux.
Ilyes : Vraiment ?
Thomas : Oui.
Il sortit son téléphone. Thomas rapprocha sa chaise pour regarder. Leurs épaules se touchèrent quand Ilyes agrandit une image, puis restèrent l'une contre l'autre.
Le chocolat refroidit.
Ilyes montra les couleurs, les lettres, l'espace entre deux blocs de texte. Thomas posa le doigt près de l'écran sans le toucher.
Thomas : Celle-ci, je la trouve plus facile à suivre.
Ilyes : Elle l'est. Mais elle est moins vive.
Thomas : Tu pouvais garder la couleur de l'autre ?
Ilyes le fixa.
Ilyes : Attends.
Il ouvrit ses notes, écrivit rapidement, puis sourit.
Ilyes : Je te déteste un peu.
Thomas : D'accord.
Ilyes : Non, pas d'accord. T'es censé protester.
Thomas : Je suppose que c'est une bonne idée.
Ilyes : C'est une très bonne idée. Ça m'agace.
Thomas eut ce sourire tranquille qui commençait à lui devenir familier.
Thomas : Tu me montreras ?
Ilyes : Oui.
Leurs épaules étaient toujours collées.
Ilyes finit par ranger son téléphone. Il avait repoussé la question depuis le début du rendez-vous.
Ilyes : Je t’ai vu dans la charge.
Thomas posa sa tasse.
Thomas : Oui.
Ilyes : Je peux te trouver beau et avoir flippé de te voir avancer avec eux. C’est bizarre dans ma tête.
Thomas ne chercha pas à lui prendre la main pour faire taire la phrase.
Thomas : Je comprends.
Ilyes : Le fait que tu m’aies tiré à l’écart, ça efface pas les autres. Samira toussait encore le soir. Y’a un gars qui a perdu ses lunettes quand tout le monde courait.
Thomas : Je ne te demande pas de faire comme si ça n’avait pas eu lieu.
Ilyes le regarda. Il aurait détesté une réponse toute prête sur le mérite d’un seul geste, ou la promesse absurde que sa présence suffirait à changer ce qui s’était passé. Thomas avait l’air mal à l’aise, mais il restait dans la conversation.
Thomas : Si tu veux m’en parler, je vais t’écouter. Même quand ce sera difficile à entendre.
Ilyes : J’ai pas envie de débattre à chaque rendez-vous.
Thomas : Moi non plus. Mais je préfère que tu puisses dire ce que tu penses.
Ilyes passa un doigt sur le bord de sa tasse. Il n’avait pas trouvé de réponse magique. Il avait trouvé quelqu’un qui n’essayait pas de l’interrompre.
Ilyes : D’accord. Et pour être très clair, mes potes passent pas derrière tes beaux yeux.
Thomas : J’ai pas demandé ça.
Ilyes : Bien. Voilà. Maintenant je peux retourner subir tes mains en paix.
Thomas regarda ses propres doigts, puis lui.
Thomas : Mes mains ?
Ilyes : Une nouvelle menace pour ma concentration. On traitera ce dossier plus tard.
Thomas sourit doucement. Il attendit qu’Ilyes rapproche de nouveau son épaule de la sienne.
Lorsque Thomas se redressa pour prendre sa tasse, Ilyes ressentit le départ de cette chaleur comme une perte ridicule. Il posa le téléphone, regarda les doigts de Thomas autour de la porcelaine, puis chercha son courage à l’endroit où il mettait habituellement ses idioties. Les veines sur les mains de Thomas ressortaient quand il tenait la tasse. Ilyes trouvait cette information parfaitement inutile et pourtant impossible à ignorer.
Ilyes : Je te drague vraiment, tu sais.
Thomas leva les yeux.
Thomas : J'avais un doute, au début.
Ilyes : Sérieux ?
Thomas : Tu disais tellement de choses que je ne savais pas lesquelles compter.
Ilyes baissa le regard, touché d'une façon embarrassante.
Ilyes : Celle-là, tu peux.
Thomas laissa passer une seconde.
Thomas : Alors je te réponds vraiment, moi aussi.
Ilyes eut un sourire si incontrôlable qu'il porta sa tasse à sa bouche pour le cacher.
Il avait oublié que le chocolat avait une peau.
Il s'étouffa presque.
Thomas lui tendit une serviette avec un sérieux héroïque.
Thomas : Prends ton temps.
Ilyes : Tu vas utiliser cette phrase toute ma vie ?
Thomas : Tu sembles en avoir besoin.
Ilyes rit dans la serviette.
Tout dehors continuait normalement. Un bus passait, une femme attachait son vélo, quelqu'un cherchait ses clés devant une porte.
À leur table, Thomas avait dit moi aussi.
Ilyes ne savait pas encore comment la journée allait finir.
Il savait déjà qu'il allait la retenir.
Ils quittèrent le café plus de deux heures après y être entrés.
Ilyes paya sa boisson avant que Thomas ait fini de chercher sa carte. Ils en discutèrent sur le trottoir, sans véritable désaccord, juste pour conserver quelque chose à dire tandis que leurs mains se trouvaient trop près.
Thomas : La prochaine fois.
Ilyes tourna la tête.
Ilyes : Tu viens de dire prochaine fois.
Thomas : Oui.
Ilyes : Je vérifie. C'est une information importante.
Thomas remonta l'écharpe autour de son cou. Un pan se coinça sous le col du pull. Ilyes leva spontanément la main, s'arrêta.
Ilyes : Je peux ?
Thomas hocha la tête.
Il dégagea le tissu du bout des doigts. Le geste ne prit que quelques secondes, mais Thomas resta immobile pendant toute sa durée. Ilyes sentit son regard sur lui. Lorsqu'il releva les yeux, le visage clair était si proche qu'il distingua une trace de rougeur près de la joue, sous le grain de beauté.
Ilyes : Voilà.
Il avait rarement trouvé un mot aussi décevant.
Thomas sourit.
Thomas : Merci.
Ils marchèrent sans décider tout de suite où. La rue descendait vers un petit square que les arbres cachaient en partie. Ilyes poussa le portillon, Thomas le suivit. Quelques enfants jouaient plus loin. Ils choisirent une allée calme, où des feuilles collaient aux semelles.
Ilyes parlait moins.
Ce n'était pas un effort. Il écoutait leurs pas, le froissement de l'écharpe, les remarques de Thomas sur un chien qui essayait de transporter une branche trois fois plus grande que lui. Il aimait être là sans avoir à rendre chaque seconde intéressante.
Leur main se frôla une première fois.
Une deuxième.
À la troisième, Ilyes murmura :
Ilyes : Tu peux la prendre, elle est pas en option payante.
Thomas attrapa sa main.
Simplement.
Ilyes resta silencieux assez longtemps pour que l'autre se tourne vers lui.
Thomas : Ça va ?
Ilyes : Ouais.
Thomas : T'as arrêté de parler.
Ilyes : Savoure.
Thomas rit et resserra légèrement les doigts.
La peau hâlée d'Ilyes contrastait avec la sienne. Ils marchaient à la même vitesse. Parfois, leurs manches se touchaient. Rien dans ce contact ne ressemblait à la poigne brusque du jour du blocus, ni même à la poignée de main qui avait suivi.
Cette fois, Ilyes pouvait rester.
Cette fois, Thomas n'avait aucune raison de le lâcher.
Ils s'assirent sur un banc au fond du square, toujours proches. Ilyes regarda leurs mains, puis le petit pansement qui se reflétait faiblement sur l'écran noir de son téléphone.
Ilyes : J'ai une question moins marrante.
Thomas attendit.
Ilyes : Tu me regardes comme ça parce que je te plais, ou parce que t'as eu peur pour moi ?
La phrase ne sonna pas aussi élégamment qu'il l'avait préparée. Il sentit tout de suite la honte qui suit les questions sincères, l'envie de les recouvrir de quelque chose. Thomas lui évita cette fuite en répondant calmement.
Thomas : Les deux sont arrivés. Mais l'un n'a pas créé l'autre.
Ilyes releva les yeux.
Ilyes : Ah.
Thomas : Tu me plaisais déjà quand tu proposais un sandwich. Même quand tu faisais semblant que toutes les belles meufs de la place entraient dans ton planning.
Ilyes : Putain. J'aurais dû mettre plus de garniture.
Thomas sourit, puis reprit :
Thomas : Et j'ai eu peur quand je t'ai vu près du tir. Ça ne veut pas dire que je veux que tu restes quelqu'un dont je dois m'occuper.
Ilyes sentit son épaule se détendre.
Ilyes : D'accord.
Thomas : Je préfère quand tu me montres des affiches.
Ilyes : C'est moins bruyant.
Thomas : Un peu.
Un oiseau sauta sur le bord d'une poubelle. Ilyes le regarda une seconde, histoire de laisser à son visage le temps de retrouver une expression normale.
Ilyes : Je suis pas très habitué à ce que ça compte vraiment.
Thomas tourna légèrement sa main dans la sienne.
Thomas : Quoi ?
Ilyes : Mes blagues, mes dessins. Ce que je dis entre les deux. Souvent, on prend ce qui arrange. Je suis le mec qui fait rire, c'est pratique. Dès que je ferme ma gueule, les gens pensent que je leur en veux.
Thomas : Tu peux fermer ta gueule avec moi.
Ilyes le fixa.
Thomas eut l'air de découvrir sa propre formulation.
Thomas : Je veux dire…
Le rire d'Ilyes le coupa.
Ilyes : Non, c'est parfait. Meilleure déclaration de l'année. Je vais la broder.
Thomas baissa la tête, les joues rouges. Ilyes serra ses doigts et attendit qu'il relève les yeux.
Ilyes : J'ai compris.
Il reprenait la phrase de Thomas.
Thomas le reconnut. Son sourire changea, devint presque timide.
Ilyes regarda la frange brune qui s'était rabattue sur son front. Il avait envie de l'écarter. Il avait envie de beaucoup de choses très simples qui semblaient, réunies, plus intimidantes qu'un discours devant toute la fac.
Thomas : Je peux t'embrasser ?
Ilyes sentit le reste de ses pensées s'arrêter.
Ilyes : Oui.
La réponse était si rapide que Thomas eut un petit rire.
Ilyes lui donna une légère pression de la main.
Ilyes : Tu peux arrêter d'être charmant deux secondes et avancer ?
Thomas se rapprocha.
Le premier baiser fut bref et un peu hésitant. Leurs nez se touchèrent maladroitement. Ilyes sentit les lèvres de Thomas, chaudes malgré le froid, puis le retrait minuscule par lequel celui-ci cherchait son regard.
Il n'avait aucune envie que cela s'arrête là.
Il posa sa main libre contre la joue claire, le pouce assez près du grain de beauté pour le frôler sans le vouloir, et revint l'embrasser.
Thomas lâcha leurs mains jointes pour poser la sienne sur sa nuque.
Cette fois, ils prirent leur temps.
La frange brune effleura le front d'Ilyes. Il sourit contre la bouche de Thomas, ce qui rendit le baiser moins précis et infiniment meilleur. L'autre sourit aussi. Leurs visages restèrent proches lorsqu'ils s'écartèrent.
Ilyes ouvrit les yeux.
Le marron était là, tout près, débarrassé de toutes les raisons qu'il avait eues de paraître froid.
Ilyes : Ah.
Thomas passa le pouce au bord de sa nuque. Ilyes posa les doigts sur son poignet, sentit les tendons bouger et oublia la phrase qu’il préparait.
Thomas : C'est une critique ?
Ilyes : Je reconstruis mon vocabulaire. Laisse un délai.
Il revint l'embrasser une troisième fois, plus rapidement, puis appuya son front contre son épaule en riant tout bas.
Thomas posa une main entre ses omoplates.
Pendant quelques secondes, Ilyes n'eut rien à produire. Ni sourire pour rassurer, ni phrase pour détourner l'attention. Il pouvait simplement être heureux, et cette possibilité lui parut presque plus bouleversante que le baiser.
Ilyes : On se revoit ?
Thomas : Oui.
Ilyes : Un vrai oui ?
Thomas : Un vrai oui.
Il se redressa. Thomas lui remit doucement une boucle châtaine en place, sans toucher au pansement. Son regard passa sur la cicatrice du nez ; il l’effleura d’un baiser quand Ilyes se rapprocha.
Ilyes : Je travaille certains soirs.
Thomas : Mes horaires bougent aussi.
Ilyes : Ça va être un enfer de calendrier.
Thomas : On peut essayer.
Ilyes hocha la tête.
Il aimait cette réponse. Elle ne promettait pas de tout rendre facile. Elle offrait une place pour faire l'effort.
Le lundi, Thomas reçut une photographie d'affiche avec la légende « Voilà, j'ai gardé ta couleur. Ton arrogance de conseiller artistique devient dangereuse. »
Il l’a regarda dans sa cuisine, près du dessin aimanté sur le frigo. La version finale était vive et clair. Les blocs respiraient mieux. Il écrivit d'abord un compliment très court, l'effaça, puis tapa ce qu'il pensait réellement.
Thomas : J'aime beaucoup. On voit mieux les visages aussi. Tu as changé leur place ?
Ilyes répondit immédiatement.
Ilyes : Tu remarques ça ???
Thomas : Je les ai regardés.
Ilyes : Ça devient de la concurrence déloyale envers mes anciens flirts.
Thomas sourit à son téléphone.
Il envoya ensuite une photo de l'étagère toujours inachevée. Ilyes entoura la pièce manquante qu'il avait reconnue au milieu du carton, visible dans le coin de l'image.
Ilyes : Bonne Journée, je crains pour ton avenir dans l'observation.
Thomas : Je retire mon compliment.
Ilyes : Trop tard, il est archivé.
Ils commencèrent ainsi à occuper de petites places dans les journées de l'autre.
Un message entre deux cours.Un plat raté que Thomas refusa d'expliquer davantage. Une note vocale de trente secondes où Ilyes prétendait raconter un événement important mais perdait le fil après dix.
Thomas écoutait les trente secondes.
Quelquefois deux fois.
Le mercredi, il dut annuler le dîner prévu pour le lendemain. Il le fit dès qu'il le sut, avec une proposition pour le samedi et des excuses que son clavier rendit plus raides qu'il ne l'aurait voulu.
Ilyes lut le message après son service à la supérette.
Il eut un petit pincement qu'il trouva immédiatement disproportionné. Une partie de lui savait que les horaires existaient. L'autre relisait samedi comme s'il pouvait contenir une formule de politesse déguisée.
Il répondit : « Oklm. »
Puis posa le téléphone.
Puis vérifia l'heure.
Thomas appela quelques minutes plus tard.
Ilyes : Salut.
Thomas : Salut. Je te dérange ?
Ilyes : Non.
Thomas : Ton message me semblait… court.
Ilyes eut envie de rire.
Ilyes : C'est toi qui me reproches la brièveté ?
Thomas : Oui. Apparemment, j'ai beaucoup évolué.
Il sourit malgré lui.
Thomas le laissa respirer, puis ajouta :
Thomas : Je voulais vraiment te voir demain.
Ilyes appuya son dos contre le mur de sa chambre.
Ilyes : Moi aussi.
Thomas : Et je veux vraiment te voir samedi.
Il ferma les yeux.
Ilyes : D'accord.
Thomas : Tu peux être déçu. Je le suis aussi.
Ilyes passa une main sur son visage. Sans personne pour le regarder, il trouvait plus facilement la phrase juste.
Ilyes : J'ai cru que tu trouvais une façon de reculer.
Le silence de Thomas dura une seconde.
Thomas : Non.
Le mot avait une netteté rassurante.
Ilyes : D'accord, répéta Ilyes, avec un vrai souffle cette fois.
Thomas : Je peux venir à votre exposition samedi ? Celle que tu m'as envoyée ?
Ilyes regarda les feuilles éparpillées sur son bureau.
Ilyes : Oui. Mais il y aura mes potes. Et personne va oublier que j’étais venu gérer les 92i pour finir avec le CRS. Tu seras dans les dossiers.
Thomas : Je sais.
Ilyes : Et Samira.
Thomas : Je sais aussi.
Ilyes : Elle va te poser des questions terrifiantes.
Thomas : Elle sera moins rapide que toi ?
Ilyes rit.
Ilyes : Impossible à garantir.
Thomas : Alors j'essaierai de suivre.
Ils parlèrent encore, jusqu'à ce qu'Ilyes cesse de compter les raisons possibles d'un message court et commence à raconter sa journée.
Thomas l'écouta pendant qu'il finissait d'assembler son étagère.
Lorsqu'une pièce tomba, Ilyes réclama des explications.
Thomas les refusa.
Il venait de reprendre une vis dans la mauvaise main parce que le rire de l'autre lui avait fait perdre le fil.
Le samedi, Thomas arriva à l'exposition avec six minutes d'avance et un sac de viennoiseries.
Ilyes le vit depuis l'autre bout de la salle.
Il avait retiré son pansement la veille. Une petite marque restait au-dessus du sourcil, presque cachée par ses cheveux. Il portait son haut noir à manches rayées et tenait une pince à dessin entre les dents parce que toutes les surfaces autour de lui étaient occupées.
Thomas s'arrêta devant la table d'accueil.
Samira leva la tête.
Samira : Bonjour.
Thomas : Bonjour. J'apporte ça. Je ne savais pas combien vous seriez.
Il posa le sac. Elle regarda les viennoiseries, puis lui.
Samira : C'est mieux que notre café.
Thomas : C'est ce qu'on m'a dit.
Samira eut un sourire réticent.
Samira : Il est là-bas.
Thomas hocha la tête.
Thomas : Merci.
Elle le retint d'un geste.
Samira : Il est sérieux, tu sais.
Thomas regarda Ilyes, qui s'efforçait de fixer une feuille sans faire tomber les trois autres.
Thomas : Je sais.
Samira : Même quand il fait tout pour avoir l'air du contraire.
Thomas : Je commence à le savoir aussi.
Samira l'observa encore une seconde. Puis elle recula pour le laisser passer.
Samira : Bon. Tu peux commencer par l'aider. Il refuse d'admettre qu'il lui manque une main.
Thomas traversa la pièce. Ilyes enleva la pince de sa bouche avant de sourire.
Ilyes : T'es venu.
Thomas : Je l'avais dit.
Ilyes : Ouais, mais c'est bien quand ça devient réel.
Il avait prononcé la phrase sans protection. Thomas posa son sac contre un pied de table, se rapprocha et lui demanda s'il pouvait tenir la feuille.
Ils accrochèrent les quatre dessins.
Les doigts de Thomas furent bientôt tachés de bleu parce qu'Ilyes lui avait tendu un marqueur mal fermé. Il protesta. Ilyes prétendit qu'il s'agissait d'un rite d'intégration.
Ilyes : Maintenant, on va devoir te garder.
Thomas : Pour une tache ?
Ilyes : On est une association très engagée dans la conservation des ressources.
Thomas lui prit brièvement la main, derrière le bord de la table.
Thomas : Ça me va.
Ilyes perdit le fil de la ficelle qu'il déroulait.
Samira : Vous faites ça exprès en passant avec une boîte de punaises.
Ilyes : Quoi ?
Samira : Rien. Heureuse de voir que c'est contagieux.
Elle continua son chemin.
La salle se remplit peu à peu. Plusieurs jeunes parlaient encore de la charge. Une étudiante cherchait le propriétaire d’un téléphone retrouvé après les gaz,un autre plaisantait sur ses baskets perdues avant de se taire en revoyant une vidéo. On avait accroché les travaux des étudiants, les affiches du mouvement, quelques photographies prises les jours de rassemblement. Des prix libres étaient notés sur de petits cartons. L'argent devait servir à acheter du matériel partagé et à financer une partie des impressions.
Thomas resta longtemps devant un dessin d'Ilyes,plusieurs personnes assises autour d'une table, les mains tendues vers le centre. Aucun visage n'était complètement terminé, mais chacun avait une place reconnaissable.
Thomas : Celui-là, je l'aime beaucoup.
Ilyes se plaça à côté de lui.
Ilyes : Je l'ai fait après la deuxième journée.
Thomas : Sous la bâche ?
Il tourna la tête, surpris.
Ilyes : Tu te rappelles ?
Thomas : Tu aidais une fille avec ses feuilles.
Ilyes regarda de nouveau le dessin. Il n'avait pas su que Thomas l'avait vu. Cette découverte lui donna une chaleur différente de celle des compliments précédents, plus lente, plus profonde.
Ilyes : Tu veux que je te raconte ?
Thomas : Oui.
Alors il raconta.
Il expliqua les feuilles trop grandes, les impressions trop chères, les petites solutions qu'on trouvait ensemble. Thomas l'écouta. Il regardait le papier comme on regarde un endroit que quelqu'un vient de vous ouvrir.
À la fin, Ilyes demanda :
Ilyes : Tu comprends pourquoi j’ai pas juste récupéré des numéros avant de rentrer ?
Thomas : Oui.
Ilyes : J’étais là pour gérer les 92i, à la base. Pas pour devenir le porte-parole de la fac.
Thomas : Tu peux être venu pour ça et avoir aidé tes potes. Les deux sont vrais.
Ilyes baissa les yeux, sourit.
Ilyes : Ouais.
Ils ne parlèrent pas de tout. Ils ne réglèrent pas en une conversation les questions auxquelles leurs vies continueraient de les confronter. Ilyes apprécia de ne pas avoir à produire une conclusion définitive entre deux cadres.
Thomas était venu regarder son travail.
Il était là, à côté de lui.
Cela comptait déjà.
Ils aidèrent à ranger quand l'exposition ferma. Thomas retrouva le capuchon du marqueur sous une chaise. Ilyes lui décerna un diplôme oral. Samira leur donna les viennoiseries restantes en leur demandant de ne pas transformer le départ en un spectacle.
Ilyes : Je vais essayer.
Samira : Essaie plus fort.
Il l'embrassa sur la joue avant de partir. Elle lui serra brièvement l'épaule.
Ilyes : À lundi.
Samira : À lundi.
Thomas la salua. Elle lui répondit d'un signe de tête.
Dehors, la pluie avait recommencé.
Ilyes leva les yeux vers le ciel, outré.
Ilyes : Je pensais que t'avais classé cette affaire.
Thomas : Récidive.
Ils coururent jusqu'à l'arrêt de bus en riant. Les boucles d’Ilyes se resserraient avec l’humidité, une mèche collait à la cicatrice sur son nez. Thomas avait le bout de l'écharpe trempé.
Ilyes le regarda, puis regarda la rue qui menait chez lui.
Ilyes : Tu veux monter ? On peut faire du thé. Ou un café qui respecte les droits humains.
Thomas sourit.
Thomas : Je veux bien.
Dans la chambre, Ilyes commença par retirer trois vêtements de la chaise avec une discrétion lamentable. Thomas fit semblant de découvrir un dessin au mur pendant l'opération. Il avait le tact de quelqu'un qui savait combien pouvait coûter une petite honte.
Thomas : Ta plante a l'air…
Ilyes : Résiliente.
Thomas : J'allais dire inquiète.
Ilyes : Elle traverse une période artistique.
Thomas s'assit sur la chaise libérée. Ilyes alla préparer les boissons dans la petite cuisine commune, revint avec deux tasses dépareillées et trouva Thomas devant ses essais de lettres.
Ilyes : Tu peux regarder.
Thomas : Je ne voulais pas fouiller.
Ilyes : Je sais. C'est pour ça que je te le dis.
Thomas prit un carnet qu'Ilyes lui tendait. Il tourna les pages lentement. Des silhouettes, des objets, des mots, des visages à moitié terminés. Puis il s'arrêta.
Ilyes sut immédiatement où. Juste avant, Thomas avait regardé un autoportrait où la cicatrice sur le nez était tracée au crayon. Il n’avait demandé aucune histoire en échange du droit de la voir.
Le dessin représentait Thomas de profil, l'écharpe autour du cou, les cheveux bruns et lisses suggérés par quelques traits. Ilyes avait ajouté le grain de beauté et pris plus de temps sur les yeux qu'il ne voulait l'admettre.
Thomas : C'est moi.
Ilyes : Tu vois. Observation impeccable.
Thomas leva les yeux vers lui.
Thomas : Tu l'as fait quand ?
Ilyes : Avant la laverie.
Le sourire de Thomas fut si tendre qu'Ilyes dut regarder ailleurs.
Ilyes : Je savais pas si on se reverrait, ajouta-t-il.
Thomas : Et tu m'as dessiné ?
Ilyes : J'avais pas ton numéro. Fallait bien occuper mon humiliation.
Thomas referma doucement le carnet et le posa sur le bureau.
Thomas : Viens là.
Ilyes s'approcha.
Thomas se leva pour le rejoindre, passa une main contre sa joue et l'embrassa.
Il n'y eut aucun heurt de nez cette fois. Ilyes posa les doigts sur le pull bleu, sourit contre ses lèvres, puis glissa ses bras autour de lui. Thomas le serra avec une simplicité qui lui fit fermer les yeux.
La pluie frappait le rebord de la fenêtre.
Le thé refroidissait.
Ilyes entendait sa propre respiration et celle de Thomas, juste à côté. Il n'était plus celui qu'il fallait éloigner d'un danger, ni celui qui passait devant une barrière pour obtenir un sourire. Il était un garçon dans sa chambre, enlacé par un autre garçon qui avait choisi de venir.
Il recula juste assez pour le regarder.
Ilyes : J'ai envie qu'on continue.
Thomas caressa doucement sa joue du pouce.
Thomas : Moi aussi.
Ilyes : Pas juste les cafés.
Thomas : J'avais compris.
Ilyes inspira, sourit un peu, puis posa la question avant qu'elle puisse lui faire peur.
Ilyes : Est-ce que je peux dire que t'es mon copain ?
Thomas le regarda sans aucun doute dans les yeux.
Thomas : Oui.
Le mot eut une place entière dans la pièce.
Ilyes le reçut en silence, ce qui fit sourire Thomas davantage.
Thomas : C'est un oui réciproque ?
Ilyes : Évidemment, putain.
Il l'embrassa encore, puis cacha son visage contre l'écharpe noire avec un rire heureux.
Thomas posa son menton dans les cheveux châtains bouclés.
Thomas : Tes boucles me chatouillent.
Ilyes : Elles vérifient tes intentions.
Thomas : Et ?
Ilyes releva la tête, les yeux gris brillants.
Ilyes : Elles valident.
Ils finirent par s'asseoir au bord du lit avec leurs tasses. Thomas dut reprendre la sienne quand Ilyes menaça de la renverser en racontant une histoire de client persuadé que les courgettes poussaient déjà emballées. Ils partagèrent une viennoiserie, puis la deuxième, sans se mettre d'accord sur celui qui avait pris la plus grosse moitié.
De temps en temps, leurs regards se retrouvaient au milieu d'une phrase. Ilyes s'interrompait. Thomas souriait. L'un se penchait vers l'autre et la conversation reprenait plus tard, sans que personne ait oublié ce qu'il voulait raconter.
Quand Thomas dut repartir, la pluie s'était arrêtée. Ilyes le raccompagna jusqu'à la porte, pieds nus sur le sol froid, et lui remit encore une fois son écharpe correctement.
Ilyes : Tu fais exprès de mal la mettre ?
Thomas : Je commence à comprendre les avantages.
Ilyes rit, puis le retint par la manche.
Ilyes : Envoie un message quand t'es rentré.
Thomas l'embrassa doucement.
Thomas : Oui.
Il descendit les marches. Ilyes resta sur le palier jusqu'au bruit de la porte d'entrée, puis revint dans sa chambre.
Rien n'avait changé de place. Les feuilles traînaient toujours sur le bureau, la plante semblait encore préoccupée, une tasse abandonnée occupait l'endroit où Thomas s'était assis.
Ilyes prit son téléphone.
Il modifia le nom du contact.
Thomas.
Puis ajouta, entre parenthèses, Bonne Journée.
Il fallait respecter l'histoire.
Le message arriva quelques minutes plus tard : Bien rentré. Merci pour aujourd'hui.
Ilyes sourit avant même de répondre.
Ilyes : Tu peux revenir. La plante t'aime bien.
Thomas : Seulement la plante ?
Il regarda la tasse, le carnet, ses doigts qui se souvenaient encore d'un pull bleu sombre. Pour une fois, la réponse n'eut besoin ni d'un détour ni d'un trait d'esprit.
Ilyes : Moi aussi. Beaucoup.
Thomas : Alors je reviendrai.
Ilyes posa le téléphone sur son lit, puis alla chercher un verre d'eau pour la plante.
Le lendemain aurait ses cours, ses horaires, ses factures et ses questions difficiles. Il les retrouverait avec les mêmes cheveux impossibles, les mêmes amis, les mêmes choses à défendre.
Il pensa à la tasse dessinée sur le frigo de Thomas, puis au portrait dans son propre carnet. Ils avaient déjà commencé à se garder une petite place.
Il aurait aussi quelqu'un à appeler.
Et cette pensée, toute simple, lui donna envie de la prochaine bonne journée.
FIN
