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Au Paradis, rien de nouveau

Summary:

Tout le monde a des bons et des mauvais jours, sauf le Diable qui en a des mauvais et des pires.

Chapter Text

À l'accueil principal des Enfers, les damnés faisaient la queue et patientaient dans des conditions dignes d'un bureau de poste. Le temps d'attente moyen était estimé à dix-sept minutes, deux cent trente trois jours et vingt deux ans. Au premier Cercle, royaume des limbes où les vertueux non baptisés passaient l'éternité, Ovide affrontait Socrate au tennis de table. Dans le neuvième Cercle, séjour où les traitres expiaient leurs péchés, emprisonnés jusqu'à la taille dans le sol glacé, des démons s'essayaient au bobsleigh.
À Pandaemonium, la capitale, le maître de ce sombre empire somnolait, la tête enfouie sous un coussin noir.
Le Mal ne dort jamais, c'est bien connu, mais il s'était couché tard, et, pour les tâches courantes, il savait déléguer. Ses démons n'avaient pas besoin de lui pour torturer ou tenter les mortels, il pouvait au moins leur faire confiance pour ça.

Comme tout un chacun, il y avait des jours où sortir du lit était la dernière chose qu'il désirait, mais paresser trop longtemps était un luxe qu'il ne pouvait se permettre. La seule fois qu'il se l'était accordé, il avait raté la guerre d'indépendance. Il était toujours un peu énervé contre l'Amérique à cause de ça.
Il étouffa un grognement avant de se redresser.
Il était toujours la même heure aux Enfers : l'heure de payer. Avant de s'en souvenir, Lucifer chercha son réveil des yeux, du moins, de celui qu'il parvenait à ouvrir, l'autre étant fermé par un cocard violacé.

Il bascula hors du lit en gémissant, se maudissant lui-même d'avoir choisi un modèle aussi grand. Une fois debout, il se traîna jusqu'à son bureau où l'attendait une tasse de café, posée en équilibre instable sur la pile de courrier du jour. Il dut tendre le bras au maximum pour l'attraper ce qui le fit grimacer de douleur. La pile en profita pour s'écrouler sur elle-même. Ça n'avait pas grande importance : c'était, pour la plupart, des factures qu'il n'honorerait jamais. Elles finiraient dans le grand brasier infernal où ceux qui les avaient envoyées les rejoindraient un jour. Elles venaient souvent d'administrations mortelles. C'était à se demander s'ils vérifiaient leurs adresses d'envoi.
Il aurait pu s'arranger pour que le service courrier les brûle directement, mais, de crainte qu'ils ne détruisent quelque chose d'important au passage, il préférait s'en charger lui-même.
Dans la masse, il dénicha le journal du matin. En première page, un titre couleur sang annonçait un effondrement du cours des âmes damnées, le principal indice de la bourse aux âmes. En dessous, un article déplorait un regain de conversions religieuses et soulignait les mauvais résultats des instances démoniaques.
Ignorant ces mauvaises nouvelles, Lucifer ouvrit directement le journal à la rubrique nécrologique.
Il se rapprocha des hautes fenêtres pour pouvoir lire les annonces à la lueur rouge et malsaine de l'extérieur.
Aucun nom ne lui paraissait prometteur dans la longue liste des décès survenus sur Terre. Il y en avait pourtant beaucoup dont il attendait le trépas avec impatience, leurs places étant depuis longtemps réservées dans les Cercles.

Il s'accorda une gorgée de café avant de jeter un coup d'oeil par la fenêtre. Le spectacle de désolation qui l'attendait dehors le fit s'étrangler à moitié.
Situé en hauteur, son palais offrait une vue imprenable sur Pandaemonium, le joyaux des Enfers. Avec ses hautes tours sombres qui dressaient leurs pointes au milieu des flammes, la capitale de l'Empire célébrait la toute puissance du Mal. C'était un cauchemar architectural gothique où les angles n'étaient jamais vraiment droits, où les murs avaient quelque chose d'organique, la parfaite réponse aux amphithéâtres de lumière et aux cathédrales de nuages du Paradis.
Mais le chaos qui y régnait avait quelque chose d'inhabituel. Une épaisse fumée flottait sur la ville et un bon quart des bâtiments paraissait s'être écroulé. Des démons s'agitaient en tout sens au milieu des ruines, comme des abeilles dont on aurait attaqué le nid. Dans l'état de confusion où ils se trouvaient, ils avaient l'air d'aggraver encore plus les dégâts.

Voyant qu'il avait les deux mains occupées, la fenêtre s'ouvrit d'elle-même pour laisser passer Lucifer.

Les cris dans le séjour des damnés relevaient de la musique d'ambiance, cependant, ceux qui déchiraient l'atmosphère et attaquaient directement les tympans sortaient de l'ordinaire. C'était les rugissements désespérés d'une créature ancienne, antérieure au déluge. Restait à savoir laquelle...les gros monstres antédiluviens, ce n'était pas ce qui manquait dans le secteur.

Lucifer se força à sortir sur le balcon qui entourait ses appartements. Un petit démon qui passait en volant s'arrêta.

« Ah! Vot' Bassesse!

-Crapoulet. » répondit Lucifer qui connaissait les noms et les multiples visages de tous les démons sous ses ordres.

Le petit diable essuya d'une patte griffue son front ruisselant de sueur, puis il considéra son maître de la tête aux pieds.

« On dirait qu'un troupeau de rhinocéros vous a passé dessus, pis qu'y z'ont décidé de faire demi-tour et de revenir vous piétiner. »

Lucifer ne lui reprocha pas son manque de respect. Pour trancher avec le Paradis, il n'avait jamais encouragé les révérences chez ses subordonnés et le démon n'était, après tout, pas si loin de la vérité.

« On dirait qu'ils ont aussi décidé de redécorer Pandaemonium...

-Ah non, ça c'est l'oeuvre d'Aphopis, vot' immondice.

-Apophis. » le corrigea Lucifer. Il avait hérité celui-là à la suite du dépôt de bilan et de la dissolution de la religion égyptienne. Un serpent géant de plus ou de moins...
Il reprit une gorgée de café, qui commençait à refroidir malgré la chaleur ambiante, avant de demander :

« Qu'est-ce qui lui arrive encore ?

-Sais pas. Soit y s'est coincé une fourche quec' part, soit il a vu un chat ou un truc comme ça. C'est marrant cette peur des chats qu'il a...il est grand pourtant.

-C'est parce que la déesse Bastet...

-Bastet ?

-Sexy avec une tête de chat.

-Oh, ok.

-Si on en croit certains mythes, elle l'aurait tailladé au couteau.

-Ah, ça explique...il a l'air en forme pour un serpent qu'on a découpé.

-Il semblerait...Personne n'a essayé de le calmer ? »

Le démon haussa ses épaules hérissées de pics.

« Oh, moi, vous savez, c'est pas mon domaine. »

Si Lucifer avait damné une âme à chaque fois qu'il avait entendu cette excuse, il n'y aurait plus de place dans les Cercles.
Il essayait d'évaluer l'étendu des dégâts malgré la migraine qui commençait à attaquer ses tempes quand Apophis, le serpent géant égyptien qui, chaque nuit, essayait de détruire la barque du soleil avant que le monothéisme et les théories scientifiques ne soient en vogue, repassa sur Pandaemnium en hurlant. Il trébucha sur une tour et roula sur un quartier qui avait été, jusque là, épargné. Il présentait tous les symptômes d'une sérieuse crise de nerfs.
C'était l'un des nombreux problèmes avec les monstres antédiluviens. La moindre petite chose prenait toujours des proportions cataclysmiques. Ils avaient beau être très grands, ils n'en avaient pas moins des QI d'huitres et des mentalités de chiots n'ayant qu'une seule envie : se pelotonner sur vos genoux.
La légende voulait que, lors de son arrivée aux Enfers, Lucifer avait dû se battre bec et ongles pour conquérir la place, infestée de créatures de l'ombre engendrées par le chaos qui régnait avant la création du monde. Ça n'avait en fait nécessité qu'un peu de patience et beaucoup de friandises. Celles qu'il avait récupérées par la suite, auprès de religions en perte de vitesse qui n'avaient plus les moyens d'entretenir de tels gouffres financiers, n'avaient pour la plupart pas posé plus de difficultés. Il fallait voir le Kraken sauter hors de l'eau pour essayer d'attraper les morceaux de vertueux qu'on lui lançait. Dommage que l'Atlantide se soit trouvée sur son air de jeux...

Il y avait tout de même quelques démons qui, contrairement à Crapoulet, essayaient d'intervenir. Ils poursuivaient le serpent géant en se hurlant des ordres contradictoires. De loin, ils avaient l'air aussi efficaces qu'une ordre de chérubins, ce qui n'avait rien d'une image agréable pour Lucifer.
Bien qu'il n'en ait pas la moindre envie, il allait vraiment falloir qu'il intervienne avant que le montant des travaux ne batte un nouveau record. Il commençait à être à court d'endroits qui ne lui appartenaient pas mais qu'il avait hypothéqué quand même pour couvrir les frais que les Enfers généraient.

Crapoulet se gratta l'oreille avec une patte de derrière avant de réclamer :

« Si vous avez fini avec vot' journal, j'peux l'avoir ? »

Lucifer laissa tomber sa tasse de café vide sur le crâne du petit démon. Elle rebondit avec un son creux.

  

***

 

« ...le Diable et les sorciers se métamorphosaient en chats pour se rendre au Sabbat, et, sous cette forme, les stryges allaient étouffer les enfants au berceau... »

Lucifer referma d'un geste brusque l'ouvrage à la couverture sombre qu'il lisait.

« Tu vois, c'est dans le dictionnaire du Diable. Je ne peux pas virer les chats, ils font partie intégrante de la mythologie locale, il va falloir t'y faire. »

Apophis s'était calmé, réduisant considérablement le niveau sonore. Il s'était couché de tout son long sur les restes de Pandaemonium, écrasant ce qui avait réussi à rester debout, et il avait posé sa grosse tête triangulaire de vipère en bas des marches du palais de Lucifer. Il faisait tout son possible pour avoir l'air coupable et désolé, ce qui pour un reptile qui avait à sa disposition deux expressions - froid et encore plus froid - n'était pas une mince affaire.
Le trait de khôl qui entourait ses yeux aidait à lui donner l'air triste. Comment les Egyptiens avaient réussi à le maquiller restait un mystère, même pour Lucifer.

Malgré son explication, il sentait bien que le serpent ne comprenait pas vraiment la réprimande. Il respira profondément avant de le fixer dans les yeux.

« Méchant serpent. Pas bien. »

Apophis émit une série de sifflements aussi proches que possible des gémissements d'un jeune chiot réprimandé pour avoir uriné sur un tapis.

« Papa n'est pas content. »

Le serpent poussa une sorte de sanglot déchirant.

Lucifer leva les yeux au ciel. Il laissa passer encore une minute avant d'avancer la main pour la poser entre les deux énormes narines du serpent.

« Bon, bon, ça va pour cette fois...Mais que ça ne se reproduise plus ! La prochaine fois que tu vois un chat, tu changes de Cercle, compris ? »

Un biologiste dirait que les reptiles ne peuvent pas ronronner. Lucifer rétorquerait que ses fours sont plein de scientifiques aux théories erronées.

« Allez, maintenant, on oublie tout ça et tu vas voir dans le huitième Cercle si j'y suis. »

C'était celui des fraudeurs. Avoir la visite d'un serpent géant affamé après tout l'exercice qu'il venait de faire ne pouvait que leur faire du mal.

Apophis siffla joyeusement. Il tourna sur lui-même en envoyant valser au loin une équipe de démons venue constater les dégâts, et fila en achevant de détruire une des artères principales de la ville.
Elle était dans un état catastrophique, le pire qu'elle ait jamais connu. Il allait falloir que Lucifer contacte Moloch pour commencer les travaux au plus tôt, et qu'il prévienne aussi Alastor au cas où tout cela aurait des répercussions juridiques. Il n'avait heureusement pas besoin de mettre au parfum le service comptable, il y avait des siècles qu'ils avaient abandonné leur tâches. Ils se consacraient pleinement à la torture des comptables mortels en leur confiant des opérations qui ne tombaient jamais justes puisqu'ils changeaient sans cesse les règles de calcul. Lucifer était plutôt content de leur inventivité, même s'il avait abandonné tout espoir d'avoir un jour des comptes corrects.

Avant toutes choses, il avait besoin d'une nouvelle tasse de café.

Il remonta les marches qui menaient à son palais en trainant sa jambe blessée qui recommençait à lui faire mal dès qu'il était contrarié ou qu'une guerre mondiale se préparait.

En haut de l'escalier, un démon s'étirait tout en admirait le paysage de désolation qu'offrait la ville ravagée. Il ne portait qu'un bas de pyjama qui tombait sur ses hanches et que déformait une érection matinale qu'il ne faisait rien pour dissimuler.
Tout en bayant, il se fendit d'un « Hello Luci ! » plein d'effronterie.

« Bonjour Asmodée. » répondit Lucifer, qui, n'ayant rien à prouver, conservait depuis toujours une certaine politesse.

Le regard brillant du démon s'attarda sur son visage tuméfié. Il plaça un doigt sur ses lèvres et prit un air mutin.

« Ne dis rien, laisse-moi deviner. Tu as passé la nuit avec un sadomasochiste qui t'a attaché à une roue de torture et a essayé tous ses derniers gadgets sur toi.

Lucifer soupira.

-Si seulement... »

Asmodée se caressa l'entre-jambe d'un air pensif.

« Si ça t'intéresse, on peut arranger ça... »

Lucifer l'arrêta d'un geste de la main.

« Je ne suis pas d'humeur.

-Viens au lit avec moi, je m'occuperai de ton humeur...

-Dommage, j'en sors.

-Il est libre, donc. Tu me le prêtes ?

-La dernière fois, j'ai dû faire brûler les draps...Tu n'as plus de lit ?

-Non, il semblerait qu'un serpent géant l'ait détruit. Tu en sais quelque chose n'est-ce pas ?...Allez, je veux juste piquer un petit somme, juré... »

C'est ce moment que choisit un cochon affublé d'une mitre d'évêque pour sortir du palais et passer entre eux en couinant.

« Je ne sais pas qui c'est. » se défendit Asmodée devant le regard accusateur de Lucifer.

Si, en chutant, beaucoup d'anges avaient perdu de leur beauté légendaire, Asmodée, lui, y avait gagné en séduction. Avec son joli visage et son corps de statue grecque, il déchaînait les passions chez ses victimes. Peu se souvenaient du petit secrétaire qu'il était au Paradis, si insignifiant que son supérieur l'avait un jour oublié au beau milieu d'un désert, comme aimait à lui rappeler de temps à autre Lucifer, quand il se faisait un peu trop insistant.
On prêtait parfois à Asmodée une autre apparence. Il était alors pourvu de trois têtes, une de taureau, une d'homme et une de bélier, ainsi que d'une queue de serpent et de pattes d'oie, et se montrait à cheval sur un dragon.
Cette description provenait d'une confusion, le témoin rapporteur de l'affaire ayant surpris Asmodée dans une position délicate avec les animaux précédemment cités et un dragon encore mineur.

Lucifer allait lui opposer cette histoire quand il aperçut Adramalech qui venait vers eux. Démon très titré, grand chancelier des Enfers, président du haut conseil des démons, intendant de la garde-robe du Diable, il gérait son style et son agenda d'une main de maître ou plutôt d'un sabot de maître. En effet, il avait beau avoir une âme de paon, il n'en ressemblait pas moins poil pour poil à un mulet court sur pattes.
Avec ses cols blancs et ses cravates, il arrivait malgré tout à avoir une certaine prestance. Elle était, ce jour là, gâchée par sa façon assez étrange de marcher. Il glissait comme si le sol avait été fraîchement ciré. Avant que Lucifer ne puisse lui demander ce qui lui arrivait, il le tança de sa voix haut perchée.

« Enfin vous voilà ! Je vous ai cherché partout !

-Je sais, je sais. Je devrais aller m'habiller... »

Le mulet le détailla de la tête aux pieds puis poussa un soupir critique :

« Peuh ! Quoi que vous m'étiez, avec la tête que vous avez, vous ressemblerez toujours à un loque ! »

Parfois, Lucifer se demandait s'il ne gagnerait pas à réclamer un peu plus de respect de la part de son personnel.

« D'où est-ce que vous sortez cette robe de chambre ? Je croyais l'avoir jetée ! »

Lucifer faillit lui expliquer qu'il tenait à ce vêtement rouge, souvenir d'une nuit mémorable dans un palais russe en 1917, mais le mulet ne lui en laissa pas le temps :

« Nous en reparlerons. Si je vous cherchais, c'est parce que le Prince Belzébuth, le Duc Astaroth et le Général Paymon demandent à vous voir.

-...Les trois ensemble ?

-Ils veulent vous entretenir au sujet d'Apophis. Ils vous attendent dans la salle du trône, qui, vous serez heureux de l'apprendre, est intacte. Vous devriez vous dépêchez, ça fait déjà un moment qu'ils y sont. »

Trois démons majeurs réunis dans une même pièce, ça n'augurait rien de bon. La salle avait beau être assez grande pour accueillir la cour infernale au grand complet, elle risquait de ne pas rester longtemps en bon état.

Adramalech releva son museau d'un air hautain.

« Inutile de me remercier pour la commission. J'ose vous rappeler que j'ai assez de travail comme ça sans en plus perdre mon temps à vous chercher dans tout le palais ! »

Il tourna les sabots et essaya de faire une sortie magistrale pour appuyer son propos. Sa curieuse démarche glissante réduisit son effet à néant.
Asmodée, qui avait assisté à la conversation, se pencha pour l'aider.

« Eh, Adra...

-Hors de mon chemin, engeance perverse ! »

Le démon de la Luxure se recula pour laisser passer le mulet, puis il offrit à Lucifer un air désolé.

« Bel, Astaroth et Paymon...Je compatis très fort.

-Pourquoi tu n'es pas avec eux ? Tu n'as pas de doléance à me soumettre ?

-Hum...Oh, juste une. Tu pourrais faire quelque chose pour la gravité ?

-Qu'est-ce qu'il y a encore avec la gravité ?

-Ben...tu n'as pas remarqué qu'on penchait un peu à gauche ? »

Maintenant qu'Asmodée en parlait, Lucifer voyait le problème. En plus des dommages qu'elle avait subis, la ville était inclinée au point qu'il était difficile de circuler dans les rues. Les gravats et les morceaux d'immeubles roulaient dans les fleuves de lave qui bordaient les remparts. C'était un phénomène qui se produisait un peu trop souvent. Il régnait sur la ville une telle concentration d'énergie maléfique que les lois de la physique s'en trouvaient perturbées. Le passage d'Apophis n'avait pas dû arranger les choses.

Lucifer ne s'en était pas rendu compte jusque là pour une raison très simple : la gravité l'avait ennuyé une fois et n'avait plus jamais osé recommencer depuis.
Asmodée n'avait pas non plus l'air gêné. Il n'y avait pas grand chose dans l'univers qui le dérangeait.

« C'est lundi aujourd'hui ? »

 

***

 

Les démons aimaient cultiver leurs différences. Astaroth, Belzébuth et Paymon en étaient un exemple parmi tant d'autres.

Belzébuth, prince des Enfers et Seigneur des Mouches, faisait de la surenchère dans l'effroi et la laideur. Avec ses cornes de bouc et ses ailes de chiroptère, il était souvent pris pour le Diable, son apparence étant plus fidèle aux légendes que celle de Lucifer. Les confusions l'amusaient beaucoup et il en abusait souvent. Il était affalé sur la volée de marches menant au trône. Il tournait ainsi le dos à Astaroth, assis sur le siège magistral, décoré d'os, de lances et de fourches.

Personne ne savait exactement ce qu'était Astaroth et personne ne voulait le savoir. Il avait beau porter le titre masculin de Duc, le pronom « ça » était le plus souvent utilisé pour le désigner. À l'époque où se faire passer pour une divinité était à la mode, il avait fait une belle carrière en tant que déesse adorée par les Sidoniens et les Phillistins. Vêtu d'une robe faite de lanières de soie et de cuir, il entretenait l'ambiguïté.

Ni lui ni Belzébuth n'étaient vraiment inquiétés par le problème gravitationnel de Pandaemonium, ce qui n'empêchait pas Belzébuth de se plaindre :

« On pourrait pas faire quelque chose pour cette chieuse de gravité ? J'ai comme une sorte de nausée là... »

Il se massa le ventre et émit un rot sonore qui fit grincer des dents à Astaroth.

« J'aurais pas dû manger cette saloperie de chat au petit dèj. J'ai l'impression de l'entendre miauler quelque part à l'intérieur... »

Astaroth se prit la tête entre les mains.

« C'est parce qu'il miaule encore, je l'entends d'ici ! Et, pour ton information, j'ai essayé de joindre le service technique...

-Et ?"

Astaroth prit le combiné du vieux téléphone poussiéreux qui était posé sur ses genoux et le tendit vers Belzébuth pour qu'il entende la musique qu'il diffusait. La marche turque de Mozart le fit grimacer.

« Ils ont eu le culot de me mettre en attente. Ils ne m'ont même pas laissé parler !

-Ils ont inspiré les hotlines des mortels...

-Ah non! Ils s'en sont inspirés ! Avant, ils étaient joignables !

-Comment t'as eu leur numéro au fait? T'as vraiment un sacré putain de carnet d'adresses. »

Ce n'était pas vraiment que la question intéressait Belzébuth, mais il n'avait rien de mieux à faire en attendant que Lucifer daigne se joindre à eux. Astaroth non plus.

« Je connais quelqu'un qui est ami avec le beau-frère d'un ectoplasme qui a travaillé pour eux à la formation des trous noirs...

-Ils payent bien ?

-Comment veux-tu que je... »

Le dromadaire que montait Paymon l'interrompit en poussant une sorte de râle de fumeur de longue durée au réveil.

« On pourrait se concentrer sur le problème qui nous a poussé à nous réunir ? » maugréa sa cavalière qui arrivait à se maintenir droite en selle, même si sa monture était à demi couchée sur le sol en pente.

Paymon était connue pour son manque de patience et son goût pour les camélidés qu'elle amenait partout avec elle, des salles de trône aux champs de bataille. Elle dirigeait depuis des millénaires l'armée principale des Enfers, les légions sous ses ordres se comptaient par centaines et la plupart de ses soldats savaient combien une morsure de chameau de mauvaise humeur pouvait faire mal.

« Tu veux dire Apophis ? s'enquit Belzébuth.

-Oh, ne m'en parle pas ! J'ai perdu toute ma garde de robe d'hiver à cause de lui, se désola Astaroth. Des pièces uniques que je ne retrouverai jamais...

-C'est plutôt une bonne chose... »

Astaroth fusilla Belzébuth du regard. Celui-ci essaya de changer de sujet :

« C'est tout de même curieux cette tendance qu'il a à adopter tout ce qui traîne. C'est à se demander s'il ne deviendrait pas un peu gâteux... »

Le dromadaire meugla d'un air indigné.

« Comment oses-tu proférer un telle ineptie ? traduisit Paymon.

-Ben, il est très vieux, plus que le monde. Personne ne sait quel âge il a...à part Machin. Il commence peut-être à cafouiller...

-Ce n'est pas son âge, c'est Apophis le responsable de ce carnage ! C'est la troisième fois en deux mois qu'il cause des problèmes.

-Il a un peu de mal à s'acclimater, reconnut Belzébuth.

-Ça fait déjà plusieurs siècles qu'il est aux Enfers !

-Bah, tu sais, le temps pour les serpents géants immortels...

-Ce n'est quand même pas normal qu'on le laisse détruite la capitale de l'Empire sans sévir. Notre image de marque commence à en prendre du plomb dans l'aile !

-Je suis plutôt d'accord, approuva Astaroth. Ils rigoleraient bien là-haut s'ils apprenaient ça...

-Oh toi, tu es juste furax parce que tu as perdu tes guenilles, critiqua Belzébuth. Il ignora le hoquet offusqué qu'Astaroth émit. Mais toi Paymon, qu'est-ce qui te dérange tant ? Tu vis dans le désert avec tes troupes. Ça faisait des années qu'on t'avait pas vu...on réfléchissait à ton oraison funèbre...

-Ce qui me dérange, c'est qu'on gâche un tel potentiel ! C'est New York ou Hong Kong qu'il devrait détruire ! »

Un silence froid accueillit cette proposition.
Astaroth secoua la tête d'un air blasé.

« Non, mais on ne va pas encore revenir là-dessus. Il faut encore te rappeler que depuis la dernière croisade, les animaux surnaturels sont bannis de la surface du globe terrestre ?

-Un traité, ça se dénonce ! »

Belzébuth haussa les épaules.

« Oh, je sais pas...Personnellement, mes affaires se portent plutôt pas mal...Depuis l'invention d'Internet, on n'a presque plus à intervenir...

-Ce n'est pas quelques sites pornos et fesses-de-bouc qui vont nous assurer la victoire sur la volaille céleste ! Nos troupes ne savent plus à quoi ressemble un champ de bataille...Et vous, depuis quand n'avez-vous pas remis un emplumé à sa place ?

-Je sais plus...Par contre toi, Astaroth, ça fait pas si longtemps non ? Sauf que c'est l'ange qui a eu le dessus et, pourtant, c'était pas le plus...

-Continue et je t'étripe ! » feula presque le Duc.

Belzébuth se fendit d'un rire gras.

« J'aimerais bien voir ça.

-Tu faisais moins le malin la dernière fois que Michael s'est servi de toi comme serpillière.

-Rhô, Michael, ça compte pas, c'est un psychopathe. Si seulement Lucifer pouvait se décider à se bouger et lui régler son compte une bonne fois pour toute.

-Il ne faut pas trop y compter...

-Voilà un autre problème ! intervint Paymon. Cet affrontement n'a que trop duré ! S'il ne peut pas être détruit, Michael doit finir enchaîné au plus profond de nos geôles ! »

-Mais rien ne t'empêche d'aller l'affronter Paymon, je t'en prie. Tu lui passeras le bonjour de ma part. »

Les trois démons sursautèrent. Ils se tournèrent d'un même mouvement vers l'endroit où se trouvait celui qui les avait interrompus. Lucifer, appuyé contre une colonne, attendait qu'ils finissent leur discussion.

« Ah ben c'est pas trop tôt, maugréa Belzébuth. On t'a connu plus ponctuel...Il t'est arrivé quoi ? On dirait que quelqu'un t'a arraché les tripes et a essayé de te les faire avaler. 

-Rien d'aussi ludique...Mais vous n'êtes pas venus tous les trois jusqu'ici pour vous enquérir de ma santé n'est-ce pas ?

-On s'inquiète plutôt pour la santé mentale de ton animal de compagnie, approuva Astaroth. Ça ne lui réussit pas trop de rester à Pandaemonium...

-Apophis est hors de contrôle, approuva Paymon. Confie-le moi, je saurai trouver de quoi l'occuper !

-Ce n'est pas une arme de guerre...

-Il combattait chaque nuit les dieux du panthéon égyptien !

-C'était une lutte symbolique. Il n'a pas l'instinct meurtrier...

-Il a certainement l'instinct destructeur ! Il a réduit mon manoir en miettes ! se plaignit Astaroth.

-Ce n'était pas volontaire...

-Tu ne peux pas faire quelque chose ? Je ne sais pas, l'isoler dans une autre partie des Enfers par exemple ? Ce ne sont pas les endroits vides qui manquent !

-...Pour qu'il déprime ?

-Tu t'inquiètes plus de son moral que du danger qu'il représente !

-Ça devient assez préoccupant, ajouta Belzébuth.

-Les rumeurs courent dans les rangs des légions. On commence à mettre en doute ta capacité à tenir ton rôle...

-Vraiment Paymon ? »

Le dromadaire fit un écart. Sans qu'il ne le remarque, Lucifer s'était rapproché de lui et de sa cavalière.

« Tu les laisses parler ? »

Paymon avait beau le dominer du haut de son perchoir, elle eut un mouvement de recul. Elle éleva la voix pour se défendre:

« Ils n'ont rien d'autre à faire ! Tu les ignores ! Il y a bien trop longtemps qu'ils n'ont pas combattu ! Tu préfères amuser tes bestioles plutôt que les mener à la victoire !

-Quel ton acerbe, Paymon... Toi qui m'as toujours été si fidèle...

-Non, parce que nous, on est des traitres ? »

Lucifer, Paymon et le dromadaire tournèrent le même regard transparent vers Astaroth et Belzébuth.
Ce dernier reconnu :

« Ouais...c'est pas faux... »

Lucifer caressa d'un air distrait le menton poilu du dromadaire. Paymon reporta son attention sur lui.

« Je t'ai déçue ?

-Tu m'as bien mal remercié de ma fidélité ! Je suis en exil, sans plan de manœuvres, sans ordre, sans ennemi à abattre ! Mes soldats prêchent la révolte quand ils devraient être en train de conquérir le monde pour toi !

-Une révolte... »

Astaroth fit observer :

« C'est vrai qu'au dernier conseil des Cercles, où tu n'as pas daigné montrer le bout de ton nez, il y a eu quelques critiques...

-Faut reconnaître qu'à force d'attendre le Jugement Dernier et tout ça, on fini par se lasser, précisa Belzébuth.

-Vous êtes donc tous contre moi ?

-Disons qu'on s'inquiète pour le futur, notre stratégie à long terme, la qualité de notre encadrement et toute cette sorte de chose, suggéra Belzébuth.

-Et puis ce serait sympa de pouvoir circuler dans Pandaemonium sans se faire déchiqueter par des serpents, des pieuvres géantes, des chèvres, des dragons ou je ne sais quoi encore, ajouta Astaroth.

-J'ai deux cents légions qui se tiennent prêtes à attaquer. Elles n'attendent que tes ordres ! »

Lucifer resta un instant silencieux.

« Vous voulez vraiment qu'il parte ?

-Ben c'est à dire que...commença Belzébuth, mais Lucifer le coupa.

-Pour une fois dans votre vie, répondez juste à cette question, c'est très simple. Est-ce que vous voulez qu'Apophis quitte les Enfers ? »

Les trois démons s'entreregardèrent.
Puis Paymon annonça d'une voix ferme :

« Oui !

-Très bien. »

Lucifer haussa les épaules et laissa un sourire éclairer son visage blessé.

« Dans ce cas, je pars avec lui. »