Chapter Text
Whether the dreams brought on the fever or the fever brought on the dreams Walter Gilman did not know.
H.P. Lovecraft
Est mystique celui ou celle qui ne peut s'arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et chaque objet que ce n'est pas ça, qu'on ne peut résider ici ni se contenter de cela.
Michel de Certeau
I
De tous ceux qui l’avaient connu à la faculté, nous ne fûmes que deux à savoir que le platonisme extrême de Steeve D’Amato, ainsi que l’interprétation pittoresque qu’il en faisait, furent partie des raisons, si ce n’est la raison principale, de sa disparition à la fin du mois de mai 2010 dans des circonstances tout à fait mystérieuses.
Pour ma part, j’étais un étudiant en philosophie tout ce qu’il y a de plus banal. Il y a bien longtemps que je n’avais plus peur de dormir et de côtoyer la mort, persuadé lorsque j’avais treize ans que m’endormir était mourir, et qu’au réveil je ne serai plus le même. À présent j’appréciais un sommeil brutal et sans rêves, car les rêves quand ils ne sont pas lucides nous emmènent de force dans une réalité seconde, où les souvenirs d’un autre monde (le monde réel) s’effritent en poussière diffuse autour de nous, quand ils n’ont pas totalement disparu.
J’aimais la vérité, ma seule vocation religieuse. J’aimais la logique, car elle changeait en signes définis la myopie du langage ordinaire. J’aimais le structuralisme, car il était sans illusions.
Cela m’avait amené à suivre, quand j’entrai en troisième année de licence, des cours d’histoire des sciences, d’épistémologie, de philosophie contemporaine et moderne, dans les vieux bâtiments aux murs plaqués de bois ciré de la première Sorbonne. C’est ainsi que j’avais rencontré Steeve D’Amato : après l’avoir croisé à de multiples reprises en licence, je fis sa connaissance en second cycle — période où l’on est astreint à suivre moins de cours, et où l’on retrouve fréquemment des visages connus au gré des travaux dirigés que l’on a choisis. D’Amato assistait aux mêmes modules d’histoire des sciences et de philosophie anglo-saxonne que moi, série de conférences durant lesquelles il lui arrivait d’attaquer les professeurs. L’attitude de ce camarade m’intriguant, je m’arrangeai pour prendre rapidement contact avec lui, et ce fut ainsi que j’appris qu’il préparait un travail sur les idées platoniciennes, était un spécialiste de métaphysique grecque et fréquentait en outre l’École Pratique des Hautes Etudes, où il étudiait l’épigraphie et les anciennes civilisations du Moyen Orient.
En dépit de nos centres d’intérêts en apparence éloignés, nous nous rapprochâmes assez vite, car il était passionné par la logique, même si aristotélicienne et médiévale — et il était capable de citer des chapitres entiers, dans le texte et avec ses variantes, des Topiques et Analytiques d’Aristote, des arguments présocratiques et stoïciens, des commentateurs des époques romaines, hellénistiques et médiévales.
Mais ces appétits seraient demeurés anodins si ne s’y était mêlée une certaine étrangeté de caractère. Très distant avec toutes les personnes qu’il n’avait pas fréquentées de manière continue durant une période minimale de six mois, il pouvait, si cette personne était entrée dans son cercle d’amis proches, faire preuve, à l’occasion, d’une familiarité pleine de grâce enfantine ; et s’il ne se connectait pas aux êtres, le perpétuel sourire sarcastique qui ornait sa bouche l’autorisait souvent aux remarques spirituelles les plus sympathiques avec de parfaits anonymes.
Son détachement, au sein d‘une étrange cohérence, se doublait de l’intéressement le plus absolu. Certes, l’étudiant faisait preuve d’un grand respect pour ses supérieurs hiérarchiques, mais ce dernier s’accompagnait d’une exigence de réponses souvent brutale et malpolie. Il n’y avait pas jusqu’à ses yeux qui ne reflétassent son avidité de savoir : clairs et brillant d’une lumière diffuse mais franche, ils ressortaient sur sa peau pâle et entre ses cheveux sombres. Et parce qu’il les disait fragiles, il cachait fréquemment ce regard derrière des verres fumés, ce qui contribua à lui faire une réputation quand, dans ses ères d’énergie hystérique, il troublait le déroulement des cours par ses questions et oppositions.
Son temps libre, il le passait à la recherche de vieux livres, dans les réserves des nombreuses bibliothèques parisiennes, et dans de longues promenades au sein des petites rues des premier et cinquième arrondissements, qu’il prétendait particulières pour diverses raisons.
Aussi, quand j’essaye, aujourd’hui, de mettre en ordre mes souvenirs, je me demande quel fut l’évènement premier qui engendra, ou plutôt manifesta comme symptôme, le début de la suite des terribles faits dont nous allions être témoins. Avait-ce été cette insistance à me parler de l’intérêt historique (j’écartai à l’époque l’autre adjectif employé, celui d’« ésotérique », le prenant pour un trait de son ironie habituelle) du quartier s’étendant de la Tour Saint-Jacques à la rue du même nom, où avaient enseigné et étudié tant de grands philosophes, théologiens, et alchimistes ? Ou avait-ce été le moment où j’avais découvert, que malgré ses attitudes quasi-aristocratiques et ses opinions politiques singulières, il n’était en rien issu de la bourgeoisie internationale ou de la haute classe moyenne, mais de la misère la plus noire…
À moins que cette incapacité à déterminer des limites temporelles ou principes à la chute et perte de Steeve D’Amato ne fût que le signe du caractère erroné et par trop sensationnel de l’interprétation que je fis des évènements qui eurent lieu en cet automne 2009.
Je dois avouer que mes conjectures à ce sujet sont si sombres qu’il me serait de loin préférable que tout cela soit le fruit de mon imagination, ou d’une intelligence fourbue qui n’aurait pas fait les bons liens entre les divers éléments qui se présentèrent à elle.
