Work Text:
C’était étrange de se retrouver, après tout ce temps, après des années de séparation, après qu’elles se soient mutuellement oubliées et perdues, et alors qu’elles n’avaient toujours pas réussi à retrouver celle qui leur manquait tant.
Agathe…
Celle sans qui elles n’étaient absolument rien, le trio des fées, Opale, Ambre et Agathe, elles ne pouvaient pas vivre sans elle, c’était une certitude, et il fallait…
Il fallait qu’elles la retrouvent.
Ophélia avait déjà retrouvé une des deux moitiés de son âme, il est vrai, mais ce n’était pas suffisant, et après la guerre, après l’horreur, après la mort, elle avait le sentiment que c’était son devoir, de retrouver la fée aux cheveux argentés, et de la sauver de nouveau si jamais elle en avait besoin.
(Et elle priait, elle priait de toutes ses forces pour ne pas avoir besoin de le faire, elle priait pour que le destin soit clément avec elles pour une fois, pour que cette fois-ci, tout ne se finisse pas dans le sang, la mort, le désespoir et avec trois chevelures teintées de sang et qu’elle-même ne finirait pas avec une montagne de regrets et de mots qu’elle n’aurait jamais prononcés.)
Ce serait probablement long, et c’était tout à fait normal, après tout c’était arrivé dans une autre vie, des siècles plus tôt, elles avaient certes retrouvé la plupart de leurs souvenirs, surtout maintenant qu’elles avaient été partiellement réunies, seulement…
Elles n’avaient pas encore entièrement retrouvé leurs pouvoirs déjà, elles se sentaient encore fées, même si elles n’avaient conscience de qui elles étaient que depuis peu de temps, mais leurs ailes ne leur étaient pas encore revenues, de même que leur magie en général.
Il y avait aussi le fait qu’elles n’avaient pas la moindre idée du nom que portait Agathe dans cet univers, dans cette nouvelle vie, et encore moins de si oui ou non elle se souvenait déjà d’elles ou pas.
Et le risque existait évidemment, bien réel, celui que leur épouse les regarde droit dans les yeux le jour où elles la retrouveraient et ne se souvienne pas de qui elles étaient et encore moins de qui elles représentaient pour elles.
Et il y avait aussi cette autre possibilité, celle qu’elles ne la retrouvent jamais, malgré tous leurs efforts pour le faire.
Le pire n’était sans même pas cela, non, loin de là, le pire c’était d’envisager autre chose encore, l’idée que, contrairement à elles, Agathe ne se soit pas réincarnée, ne soit pas née de nouveau dans ce nouveau monde et qu’elles passent leur vie entière à chasser une chimère, un fantôme, quelqu’un qui n’existerait en définitive plus.
Non.
Non, et ça, Ophélia refuse ne serait-ce qu’une seule seconde de l’envisager sérieusement, parce qu’elle a toujours été la plus têtue d’elles trois.
Un monde sans Agathe ne peut tout simplement pas exister.
C’est juste du non-sens complet.
(La vérité, c’est qu’elle a peur, peur que le monde lui vole une nouvelle fois son bonheur et qu’elle n’est pas certaine de pouvoir le supporter.
Un monde où Agathe n’existe pas ne mérite tout bonnement pas qu’elles s’y attardent, parce qu’une vie sans Agathe ne vaut rien.)
§§§§
Elles avaient un nom maintenant.
Et une adresse.
Le phénomène de la réincarnation, même si il n’était pas si fréquent que cela, l’était tout de même assez pour qu’il existe des endroits et des organisations pour aider les gens comme elles, ceux qui se souvenaient d’une vie qui, si elle n’avait plus d’existence dans leur monde, n’en avait pas moins été réelle autrefois.
Surtout quand il s’agissait de retrouver une âme-sœur perdue, ce qui était le cas d’Agathe, ou quel que soit son nom dans cet autre univers.
Eva.
C’était un joli prénom à n’en pas douter.
§§§§
Ophélia prit une profonde inspiration, et Marie lui envoya ce qui se voulait être un sourire réconfortant.
Oh mais par tous les dieux qui existent, Ophélia avait combattu durant des siècles pendant une guerre interminable, elle avait risqué sa vie elle ne savait même plus combien de fois, elle était même morte durant la guerre en question, mais…
Elle ne se souvenait pas avoir déjà eu aussi peur de quelque chose par le passé, tout comme elle avait actuellement peur de la porte qui se trouvait tout juste devant elle.
Ce n’était qu’une porte après tout, ce n’était rien du tout, pas un ennemi, pas une menace, pas un objet dangereux ou menaçant, et elle le savait très bien, mais…
Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas pu voir Agathe, qu’elle vivait avec l’âme déchirée en deux, et elle avait peur, si peur que cette dernière ne veuille pas d’elle.
Qu’elle ne veuille pas d’elles tout court, et que tout ce qu’elles avaient eu tous les trois par le passé ne signifie plus rien, parce que c’était arrivé dans une autre vie, un autre univers, et que peut-être, ça n’aurait pas le même sens pour elle dans sa vie actuelle.
Elles ne savaient rien du tout de sa vie en fait, et elle lisait actuellement dans les yeux de Marie les mêmes craintes que dans les siens, et malgré tout, elle s’intima à elle-même de faire preuve de plus de courage, et finit par frapper à la porte de la petite maison devant laquelle elles se trouvaient toutes deux.
Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit, et elles tentèrent de ne pas trop montrer leur déception en constatant qu’il ne s’agissait de toute évidence pas d’Agathe.
Très probablement sa mère au vu de son âge, et la femme à la chevelure rousse les regarda pendant quelques secondes avec un air interrogateur sur le visage, avant que, alors qu’elle les observait attentivement et remarquait la couleur si particulière de leurs cheveux, une lueur de compréhension ne s’allume dans ses yeux.
Aussi, alors même que Marie s’apprêtait à lui expliquer les raisons de leur présence, son visage s’éclaira et elle se mit à sourire.
« C’est vous, souffla-t-elle avec une voix incrédule. Vous êtes… vous êtes celles qu’elle a perdues, les deux fées… C’est pour ça que vous êtes là, n’est-ce pas ?
La gorge nouée par l’émotion, Ophélia sentit l’espoir lentement se faire une place dans sa poitrine, et elle hocha la tête, un sourire timide et encore un peu craintif sur les lèvres.
- Eva ! S’exclama-t-elle alors d’une voix forte. Tu as de la visite ! »
Quelques secondes plus tard, une silhouette apparut, et les deux fées eurent toutes les deux le sentiment qu’elles n’arrivaient plus à respirer.
« C’est bon maman, j’arrive ! Qu’est-ce qu’il… y a ? Fit la jeune femme aux cheveux blancs avant de se figer littéralement sur place en croisant les regards de celles qui lui manquaient tant.
Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, comme incertaine de la réalité de la scène.
Marie fut la première à briser le silence.
- Bonjour amour…
- Hey, se contenta de simplement ajouter Ophélia, à court de mots.
Et alors, un sourire illumina le visage de celle qu’on appelait autrefois Agathe, et les deux fées sentirent une vague d’amour et de chaleur se déferler sur elles à cette vue, absolument rien n’avait changé, et tout était comme avant.
Elles étaient là, ensemble, réunies, elles étaient là, elles étaient trois, elles s’étaient enfin retrouvées, elles se souvenaient, elles s’aimaient toujours, malgré le temps et malgré l’espace, elles étaient là, comme autrefois.
Et ça, c’était beau.
- Salut vous deux… Répondit-elle alors. Vous… vous n’avez absolument aucune idée d’à quel point vous m’avez manqué toutes les deux. »
Et, sans attendre une seconde de plus, elle se dirigea immédiatement vers elles pour les prendre dans ses bras, et les presser contre son cœur, pour s’assurer qu’elles étaient réelles, bien réelles, bien ici, avec elles, et que plus jamais elles ne repartiraient de sa vie.
Chevelure violette, chevelure blanche, chevelure rose.
Et, pour la première fois depuis une éternité, l’univers semble de nouveau enfin tourner rond.
