Work Text:
Un silence soudain emplit l'espace. Si soudain que le petit groupe s'arrêta de respirer, tous en même temps, comme s'ils étaient gouvernés par le même instinct. Hevro pivota très lentement sur ses talons. Derrière lui se tenait Ferra, pétrifiée de terreur, les yeux si écarquillés qu'ils semblaient sur le point de sortir de leurs orbites. Hevro ne croisa que brièvement son regard. C'était derrière elle qu'il voulait voir. Il n'y avait rien dans ce long couloir désert. Pas même un rongeur de passage. Pas même un petit insecte volant. Pas même une brise.
Mais Hevro sentait leur présence. Il les sentait approcher.
Un hurlement déchira le silence. L'air se froissa comme s'il était fait de papier, avant de s'ouvrir tout d'un coup et de vomir des silhouettes d'ombre.
- Courez ! rugit Hevro.
Il agrippa le poignet de Ferra et tira d'un coup sec. La jeune fille fut projetée en avant, derrière Hevro. Cependant, aucun son ne franchit ses lèvres. Elle trébucha sur quelques pas, puis retrouva l'équilibre et poursuivit sa trajectoire de ses propres forces. Hevro ne s'occupait déjà plus d'elle. Il avait ramassé la minuscule silhouette de Dilla et l'avait jetée sur son épaule. Il vérifia d'un coup d'oeil que Nault prenait lui aussi la poudre d'escampette, d'un autre que les monstres n'étaient pas déjà sur eux, avant de s'élancer à son tour derrière les deux autres.
- Quelle sortie ? brailla Ferra.
- La plus proche ! répliqua Hevro en réajustant sa prise sur le manteau de Dilla.
- A droite, Nault, ordonna alors Ferra en pointant du doigt l'allée du magasin à emprunter. On descend par les égouts !
Nault grogna avec assentiment en prenant la tête du groupe. Sa récente poussée de croissance lui avait donné de très longues jambes, il était désormais le plus rapide d'eux quatre. C'était une maigre victoire quand on se comparait à une gamine cinq ans plus jeune que soi et un ado alourdit d'un bébé de quatre ans, mais c'était une victoire quand même !
Son prix pour être arrivé premier fut d'avoir le privilège de lever le lourd disque de métal qui couvrait l'entrée du conduit. Il ne l'ouvrit qu'à moitié, c'était suffisant. Il se faufila rapidement dans l'interstice, se laissant tomber plus qu'il ne descendait vraiment l'échelle. Les chaussures de Ferra apparurent juste au-dessus de sa tête, s'arrêtèrent sur le barreau du milieu, en attente, comme il était prévu. L'instant d'après, Ferra guidait la chute de Dilla, qui fut réceptionnée adroitement par Nault. Le pied de Hevro manqua de peu la tête de Ferra tant le jeune homme était pressé de descendre. Il tira le couvercle par-dessus sa tête. Le claquement métallique résonna dans le conduit.
L'écho n'eut pas le temps de complètement se dissiper : les hurlements des spectres, leurs coups répétés sur la trappe… Hevro se força à descendre lentement l'échelle, à se masser les poignets et à secouer ses vêtements comme s'il n'y avait nulle inquiétude à avoir. Mais son cœur battait la chamade.
- Ils ne savent pas ouvrir les portes, ils ne savent pas lever les couvercles, récitait Ferra dans un chuchotis anxieux. Ils ne traversent pas le verre, ils ne traversent pas le métal. Ils ne parcourent pas de longues distances. Ils ne s'acharnent jamais bien longtemps.
Le bruit cessa et Hevro se sentit à nouveau libre de respirer. Ces mots que Ferra répétait, il se les répétait constamment. Il savait que Nault en faisait autant, même s'il prétendait le contraire. Il n'y avait que Dilla qui ne prononçait pas ce mantra, mais Dilla parlait à peine, malgré son âge. Elle devait en comprendre le sens malgré tout. Toute leur survie était basée sur ces informations. Hevro eut un sourire qui feignait l'humour et lança ses doigts dans la toison frisée de Ferra.
- Hé ! protesta la fille en s'arrachant à la mauvaise blague. Tu sais comment c'est chiant à coiffer ?
- Comment tu veux qu'on sache ? gloussa Nault. Y'a que toi pour pas te sentir obligée de te raser le crâne !
Un bruissement résonna dans le petit tunnel où ils se trouvaient, chassant d’un coup toute l’illusion de sécurité qu’ils avaient pu avoir.
- Moins de bruit, chuchota Hevro.
Il prit le temps de regarder attentivement les alentours, il détailla les pierres, se figura mentalement l’endroit où ils avaient pris l’échelle et où elle devait les mener. Il prit le temps de bien réfléchir pour être sûr de ne pas se tromper avant de partager ses conclusions.
- On doit être en plein milieu de leur territoire, finit-il par dire. On devrait y aller avant de regretter les spectres.
La peur se lisait dans les yeux de Ferra, mais elle ne laissa rien paraître. Elle approcha Dilla d’elle et arrangea le manteau de la petite fille. Elle faisait ça pour occuper ses pensées. Hevro aurait aimé faire de même, mais le petit groupe comptait sur lui. Nault, quant à lui, était pressé de reprendre la route, il affichait une certaine assurance. Mais Hevro ne se laissait pas duper. Nault était terrorisé, comme eux tous, à l’idée de ce qui leur arriverait s'ils se faisaient attraper.
- Allons-y, annonça Hevro. Mets toi à l'arrière, Nault, si tu vois quelque chose, tu cries.
La petite troupe s'exécuta et se mit en route.
- On va où, maintenant, Hevro ? demanda Ferra, tremblante.
- On va essayer de traverser le centre commercial par dessous, ça nous rapprochera de…
Un bruit métallique résonna dans tout le conduit et fit sursauter tout le petit groupe.
- Ce n’est rien, rassura Nault. Juste des boîtes de conserve qui flottent sur le canal. Elles ont dû taper contre des barreaux.
Un soupir commun de soulagement s’éleva dans l’air nauséabond des égouts. Ils se remirent en route. Ferra réajusta la capuche du manteau de Dilla sur sa tête chauve. Elle y déposa sa main qu’elle voulut la plus chaleureuse possible. Les deux sœurs ne se lâchaient que très rarement, sauf quand il fallait courir et que Hevro portait Dilla.
La colonne d’enfants longeait maintenant un canal rempli des eaux usées de la ville. Bien que peu profond, Hevro pouvait deviner qu’un fort courant agitait le cours d’eau. La pluie devait toujours tomber, conclut-il. Le bruissement sourd et les cliquetis qui remontaient des entrailles de ce monde souterrain se faisait de plus en plus oppressant. Hevro avait de nouveau ce pressentiment qui lui hurlait de prendre ses jambes à son cou.
- Euh… Hev’ ? murmura Nault.
- Ouais ?
- Je crois que quelque chose nous suit, mais j’arrive pas à voir quoi.
Hevro savait parfaitement ce qui les suivait. En réalité, ils le savaient tous. De terribles créatures peuplaient les entrailles de la terre. Et elles n’avaient rien à envier aux spectres de la surface.
- Faut qu’on se grouille, encouragea Hevro. Faut vite qu’on remonte à la surface.
Il repoussa les mains de Ferra, crispées sur les épaules de la cadette du groupe.
- Prend la tête, lui intima-t-il avant de prendre Dilla dans ses bras.
Ferra leva les yeux vers lui. Elle était si tendue que son regard était larmoyant. Un vaisseau avait même éclaté dans son œil droit, le rendant plus rouge encore. Hevro la poussa à presser le pas d'un mouvement de tête qui se voulait autoritaire. Nault profita de l'avance que prenait Ferra pour se mettre à la hauteur d'Hevro.
- La sortie de la fontaine est toujours condamnée, par vrai ?
Hevro réajusta instinctivement la position de Dilla contre son torse, bien calée contre sa hanche, la tête posée sur son épaule, poussée par une paume qui l'empêcherait de se tortiller - quand bien même elle ne s'agitait jamais quand elle était portée. Il se mordilla la joue en hochant la tête. Ils avaient dû lester le couvercle quelques semaines plus tôt. Ils n'avaient pas eu l'occasion de revenir depuis.
- La sortie la plus proche, continua Nault dans un murmure nerveux, ce serait celle du parc, alors ?
Les deux garçons échangèrent un regard. Ils savaient exactement ce que l'autre pensait. Le parc était très loin - trop loin, si leurs présences se faisaient déjà sentir.
- J'ai un plan, chuchota Nault avec une fermeté qui fit hausser les sourcils à son aîné. Je cours jusqu'au parc, je sors et je cours jusqu'à la fontaine pour vous ouvrir.
Hevro ouvrit la bouche pour répliquer, mais Nault ne le laissa pas faire. Il fit un bond en avant et continua à avancer à reculons, pour mieux lui faire face.
- Je peux courir super vite si j'ai pas à vous attendre, expliqua-t-il. J'aurais largement le temps de vous ouvrir, le temps que vous arriviez à la fontaine en marchant. Et fais pas genre, je sais qu'on va pas courir jusqu'à la fontaine de toutes manières.
Hevro fit la moue. Nault avait l'air déterminé et, bien que ça lui fasse de l'admettre, son plan tenait la route. Il n'y avait qu'un seul point noir dans son tableau :
- La règle d'or, Nault, articula Hevro, c'est qu'on reste toujours tous ensemble.
Mais lui-même n'y croyait pas vraiment. Nault était effectivement très rapide, il était effectivement possible que son plan soit un succès et il était effectivement arrivé plus d'une fois que le groupe se sépare. Hevro lui-même sortait très souvent tout seul de leur planque pour aller vérifier les itinéraires et issues de secours.
- Tu nous as répété plein de fois que t'es ni notre père, ni notre chef, finit par lâcher Nault.
C'était vrai, il le répétait souvent. Il se sentait responsable des trois autres parce qu'il était leur aîné, mais il ne s'était jamais senti suffisamment adulte pour prendre ce rôle. Et puis, il craignait aussi qu'un jour les petits se retrouvent en danger sans lui. Il était impératif qu'ils sachent se débrouiller sans rien attendre de personne. Alors il planta son regard dans celui de Nault, sous ses grandes paupières trop lourdes, sur cette tête trop grosse, sur ce corps qui poussait encore dans tous les sens. Bien qu'il dise ne le considérer ni comme leur père ni comme leur chef, bien qu'il soit convaincu que son plan était le bon, Nault attendait clairement un assentiment. Et Hevro le lui donna d'un simple coup de tête.
Le visage de Nault s'illumina, plein d'énergie et de fierté renouvelée. Il fit un bond de cabri pour se retourner et se propulsa à toute vitesse au loin devant eux.
- Super rapide, souffla Hevro avec un demi-sourire qui ne parvenait pas vraiment à effacer son inquiétude.
Ferra marchait d'un pas raide. Il prétendait d'en avoir rien à faire, comme d'habitude, mais oubliait toujours de cacher ses mains tremblantes. Tout comme Hevro, elle regardait la silhouette de Nault disparaître dans l'ombre nauséabonde de l'égout. Dans les bras du jeune homme, Dilla se raidit soudain. Hevro la redressa plus haut sur son épaule puisqu'elle semblait vouloir bouger les bras. Il sentit les poils se hérisser sur sa nuque quand il réalisa qu'elle montrait quelque chose derrière eux. Et il sentit un frisson glacé s'enrouler autour de sa colonne vertébrale quand sa petite voix s'éleva.
- Bug Bunny ! zozota-t-elle joyeusement.
D’un geste précis, Hevro tourna la tête et jeta un œil en arrière. Ce qu’il craignait était arrivé. Les créatures du dessous avaient senti leurs odeurs et s'étaient lancées à leur recherche.
- Cours ! Elles sont là, cria-t-il en agrippant un peu plus Dilla.
Il s'élança. Il agrippa le poignet de Ferra et la tira d’un coup sec avec un air de déjà-vu. Celle-ci avait déjà entamé sa course et avec l’aide de son frère, prit de la vitesse et passa devant Hevro. Quant à lui, il jeta un nouveau coup d'œil en arrière pour surveiller l'avancée des monstres.
Les créatures des profondeurs n’avaient rien de semblable à ce qu’on pouvait trouver à la surface, spectres compris. Elles n’étaient qu’un amalgame de fourrures, de griffes et de muscles difformes. La seule chose que tout le monde savait c’est que ça sautait, et ça chassait tout ce qui s’aventurait proche de leur terrier. Ils étaient pourtant loin de leur territoire. Hevro se demandait bien ce qu’elles pouvaient faire si loin, ou plutôt il redoutait ce qui les avait poussées à s’aventurer si loin.
Tout à coup, Dilla s’agita et tendit le bras.
- Bunny ! s’enjoua-t-elle.
La petite fille tendait la main à une créature. Hevro savait que ces choses sautillantes et pleines de fourrures pouvaient sembler être de gentilles peluches mignonnes, surtout au yeux d'une petite fille, mais leur insatiable faim stoppait là leur mignonnerie.
- Dilla, exhorta-t-il, calme toi.
Hevro accéléra sa course et se rapprocha de Ferra. Il semblait bien qu’ils allaient devoir courir jusqu'à la fontaine. Leur seul espoir résidait maintenant dans le super rapide Nault et il ne restait plus qu'à espérer qu’il ne traîne pas trop en chemin.
- Arrgghhhh !!
Hevro tomba tête la première. Dans sa chute, il lâcha Dilla qui fit un roulé-boulé vers sa grande sœur. Une créature l’avait rattrapé et était accrochée sur son dos. Ferra vit toute la scène et se précipita vers lui pour l’aider.
- Non, cria-t-il, prends ta sœur et cours vers la fontaine, ordonna-t-il ensuite en se retournant pour se dégager de l’emprise du monstre.
Hevro se releva puis assena un gros coup de pied dans ce qui l’avait happé.
- Vas-y, je vais les retenir quelque temps, je vous rejoins vite.
Ferra avait les larmes aux yeux. Sans dire un mot, elle attrapa sa sœur et courut vers la fontaine.
- Hevo ! dit Dilla en le regardant s’éloigner.
Hevro ne les regarda même pas partir qu’il se retourna. Les créatures étaient nombreuses, mais il comptait bien profiter de l'étroitesse du tunnel, engoncé entre un mur et le canal, pour ne pas être submergé par le nombre. Les monstres n’étaient pas bien gros ou bien costauds, seul leur nombre était dangereux.
Hevro enchaîna coups de pied et poing. Il évitait tant bien que mal griffures et morsures. Il reculait petit pas par petit pas pour se rapprocher de la fontaine, mais le flot de créatures était incessant. Il ne tenait pas le score mais il avait étalé un paquet de créatures.
- Hev’.
Une longue jambe surgit tout à coup et écrasa un museau.
- Nault ?? Que fais…
Nault posa sa main sur la bouche de Hevro pour le faire taire.
- Fais-moi confiance, j’ai un plan, dit-il plein d’assurance. Prends une grande respiration.
Nault s'agrippa de toutes ses forces à Hevro, puis de sa longue jambe, les propulsa tous les deux dans le canal. Une fois dans l’eau, Nault serra Hevro pour qu’il se calme et, tous deux, ils coulèrent dans les profondeurs du canal. Ce fut à ce moment-là que Nault pointa du doigt la surface pour montrer à Hevro ce qu’il se passait. Une nuée de spectres avait suivi Nault jusqu'ici. Et ceux-ci combattaient maintenant les créatures du dessus. Les deux garçons remontèrent le canal calmement pour ne pas attirer d’autres ennemis. Ils ne mirent pas longtemps à arriver sous la fontaine. Hevro avait combattu plus de temps qu’il ne le pensait.
Les deux jeunes garçons sortirent en furie du canal et escaladèrent en vitesse l'échelle. Hevro fut le dernier à sortir tandis que Ferra, aidée de Nault, refermait la bouche d’aération derrière lui.
- Vite ! Faut pas qu’on reste là, dit Hevro.
De nouveau ensemble, ils partirent en courant loin de la fontaine.
- Ils savent pas ouvrir les portes, commença Dilla.
D’abord surpris, le groupe sourit.
- Ils ne savent pas lever les couvercles, ils ne traversent pas le verre, ils ne traversent pas le métal. Ils ne parcourent pas de longues distances. Ils ne s'acharnent jamais bien longtemps, continuèrent-ils tous de concert.
